Guy Mannering/24

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 169-173).


CHAPITRE XXIV.

LA FERME.


Le Liddell a entendu jusqu’à ce jour ses bords résonner des plaintes des paysans amoureux, qui murmurent sur un mode dorique, ne connaissant pas la poésie : jamais ruisseau plus pur n’a coulé vers l’Océan.
L’art de préserver sa santé.


Les fermiers actuels du sud de l’Écosse sont plus avancés que leurs pères dans la civilisation, et les mœurs que je vais décrire ont entièrement disparu, ou sont en grande partie modifiées. Sans perdre de leur simplicité champêtre, ils cultivent maintenant des arts inconnus aux générations qui les ont précédés, et non seulement savent améliorer leurs terres, mais encore se procurer toutes les douceurs de la vie. Leurs maisons sont plus commodes, leurs habitudes de vie sont plus en harmonie avec celles du monde civilisé, et le luxe de la science, celui que l’on doit préférer, a fait de grands progrès au milieu de leurs collines durant ces trente dernières années. Les excès de la boisson, qui étaient anciennement leur principal défaut, deviennent chaque jour plus rares, tandis que leur hospitalité, toujours aussi franche et aussi libérale qu’auparavant, est, en général, de meilleur ton et moins prodigue.

« Hé, diable ! la femme, » s’écria Dandie Dinmont en se débarrassant de ses embrassements, mais avec un regard où se peignait le plaisir et l’amour ; « diable ! Ailie : ne voyez-vous pas un étranger ? »

Ailie se tourna vers Brown pour lui faire ses excuses. « En vérité, j’étais si charmée de revoir mon mari que… Mais, grand Dieu ! qu’avez-vous donc tous deux ? » Ils venaient d’entrer dans un petit parloir, et la lumière faisait apercevoir les traces du sang qui avait coulé de la blessure de la tête de Dinmont, et arrosé les vêtements de son compagnon aussi bien que les siens. « Dandie, vous vous êtes encore battu avec quelque maquignon de Bewcastle ! Un homme marié, un homme qui a une famille, devrait mieux connaître le prix de la vie d’un père. » Et en parlant ainsi, la bonne Ailie avait les larmes aux yeux.

« Bah, bah ! bonne femme, » dit son mari en lui donnant un baiser où il entrait plus d’affection que de cérémonie, « ne croyez pas cela, non, ne croyez pas cela ; voici un gentleman qui vous dira comment j’étais entré chez Lourie Lowther, où j’avais bu deux ou trois coups, et comment, après en être sorti, j’entrais dans la bruyère, me hâtant de revenir à la maison, quand deux coquins sortant d’un taillis s’élancèrent sur moi sans que je m’y attendisse, me renversèrent de cheval, et me portèrent à la tête un coup qui me fit perdre connaissance, avant même que je pusse leur promener mon fouet sur les oreilles. Et en vérité, ma bonne Ailie, si cet honnête gentleman n’était survenu, j’aurais reçu plus de coups que je n’aurais voulu, et perdu plus d’argent que je ne pourrais en épargner. Ainsi, après Dieu, c’est à lui que vous devez des remercîments. » À ces mots il tira de sa poche de côté un large portefeuille en cuir bien gras, et dit à sa femme de le serrer dans son coffre.

« Dieu le bénisse ! oui, Dieu le bénisse ! je le souhaite de tout mon cœur ; mais que pouvons-nous faire pour lui, si ce n’est de lui donner la table et le logement que nous ne refusons pas même au plus misérable mendiant ? Mais peut-être… (et ici son œil se porta sur le portefeuille, mais avec une expression qui marquait toute la délicatesse de sa proposition), mais peut-être y aurait-il quelque autre moyen… » Brown comprit parfaitement le mélange de simplicité et de générosité reconnaissante que renfermaient ces paroles pleines de délicatesse ; il sentit d’ailleurs que l’extrême simplicité de son vêtement, qui, quoique en bon état, était maintenant déchiré et souillé de sang, pouvait le faire envisager comme un objet de pitié et peut-être de charité. Il se hâta de dire qu’il s’appelait Brown, qu’il était capitaine dans le… régiment de cavalerie, qu’il voyageait à pied pour son plaisir, et par motif d’économie autant que pour avoir plus de liberté ; enfin il pria la bonne fermière de visiter les blessures de son mari, que celui-ci n’avait pas voulu lui permettre d’examiner. Mistress Dinmont était plus habituée à voir des blessures à la tête de son mari qu’à se trouver en présence d’un capitaine de dragons. En conséquence elle prit une serviette de table qui n’était pas tout-à-fait blanche, et, retardant d’une minute ou deux le souper, elle frappa sur l’épaule de son mari, lui dit de s’asseoir, ajoutant qu’il était une mauvaise tête qui se fourrait toujours dans les disputes des autres et s’en attirait à lui-même.

Dinmont fit deux ou trois cabrioles, se mit à danser une gigue montagnarde pour se moquer de l’inquiétude de sa femme ; enfin il consentit à s’asseoir et à confier sa tête ronde, noire et crépue aux soins de la ménagère. Brown avait vu le chirurgien du régiment peu rassuré à la vue de blessures moins graves. La bonne femme, cependant, montra qu’elle n’était pas novice en chirurgie : d’abord, avec ses ciseaux, elle coupa les mèches de cheveux couvertes d’un sang coagulé, puis elle mit sur la blessure une compresse imbibée d’une liqueur vulnéraire réputée infaillible dans tous les environs (et dont il se faisait un grand débit dans les foires) ; ensuite elle fixa son emplâtre au moyen d’un bandage, et, en dépit de la résistance du patient, recouvrit le tout d’un bonnet de nuit pour le tenir en place. Elle frictionna avec de l’eau-de-vie quelques contusions qu’il avait sur les épaules et sur le front, opération que le blessé ne laissa faire qu’après que son gosier eut fait payer un large tribut au remède.

Mistress Dinmont, avec autant de simplicité que de bonté, offrit aussi ses secours à Brown. Il l’assura qu’il n’avait besoin de rien autre chose que d’un peu d’eau dans un bassin et d’une serviette.

« Et c’est à quoi j’aurais dû songer plus tôt, dit-elle ; j’y avais bien pensé, mais je n’osais pas ouvrir la porte, car les enfants sont ici à côté ; ces pauvres petits sont si pressés de voir leur père ! »

Cette phrase expliqua à Brown le bruit qui se faisait à la porte du petit parloir, et qui l’avait un peu surpris, quoique sa bonne hôtesse ne s’en fût pas autrement occupée qu’en poussant le verrou aussitôt qu’elle l’avait entendu commencer. Aussi, lorsqu’elle ouvrit la porte pour aller chercher le bassin et la serviette (car elle n’eut pas la pensée de conduire son hôte dans une autre chambre), une bande d’enfants à tête blanche se précipita dans la salle : les uns venaient de l’écurie, où ils avaient été faire une visite à Dumple, et lui donner du pain ; les autres de la cuisine, où ils écoutaient les contes et les ballades de la vieille Elspeth ; les plus jeunes, à moitié nus, sortaient du lit : tous criaient qu’ils voulaient voir papa et savoir ce qu’il leur avait rapporté des diverses foires où il avait été. Notre chevalier de la tête cassée les embrassa et les baisa chacun à son tour, puis il leur distribua des sifflets, de petites trompettes et du pain d’épices ; enfin leur joie et leurs cris de plaisir devenant trop bruyants, il s’écria : « C’est la faute de la ménagère, capitaine ; elle laisse faire aux enfants tout ce qu’ils veulent. — Ma faute ! Dieu me protège, » dit Ailie qui apportait alors la serviette et le vase d’eau fraîche ; » comment pouvais-je l’empêcher ? Je n’avais rien autre chose à leur accorder à ces pauvres enfants ! »

Dinmont se mit alors en mouvement, et caressant, menaçant et poussant, il parvint à faire évacuer la chambre, n’y laissant qu’un garçon et une fille qui étant les aînés de la famille, fit-il observer, pouvaient se conduire décemment. Pour la même raison, mais avec moins de cérémonie, tous les chiens furent mis à la porte, excepté les vénérables patriarches, le vieux Peper et la vieille Mustard, à qui les châtiments répétés, non moins que les années, avaient inspiré des sentiments si hospitaliers qu’après diverses explications et remontrances mutuelles données sous la forme de grognement, ils admirent Wasp, qui avait jusqu’alors jugé à propos de se réfugier sous la chaise de son maître, à partager la peau desséchée d’un mouton encore garnie de sa laine et qui leur tenait lieu d’un tapis de Bristol.

L’activité de la maîtresse de la maison, qu’on appelait mistress à la cuisine, et la bonne femme au salon, avait déjà coûté la vie à deux poulets, qui, à défaut de temps, furent bientôt cuits sur le gril, ou rander. Un énorme jambon, une pièce de bœuf froid, des œufs, du beurre, des gâteaux et des bannocks de farine d’orge complétaient le souper, qui fut arrosé d’une ale d’excellente qualité, brassée à la ferme, et d’une bouteille d’eau-de-vie enfermée dans un étui.

Peu de soldats, après une longue journée de marche et une escarmouche par dessus le marché, eussent trouvé qu’il manquait quelque chose à un tel repas. Aussi Brown lui fit-il le plus grand honneur.

Tandis que la ménagère tantôt aidait, tantôt instruisait une grande et vigoureuse servante, dont les joues étaient aussi rouges que le ruban qui tenait ses cheveux attachés, à enlever les restes du souper et à placer sur la table le sucre et l’eau chaude (que la pauvre fille aurait oubliés, tant elle était occupée à regarder un capitaine en activité de service), Brown demanda à son hôte s’il ne se repentait pas d’avoir négligé les avis de l’Égyptienne.

« Qui sait ? répondit-il, ce sont des diables malins ; peut-être aurais-je évité une bande pour tomber dans une autre. Et cependant, je ne dois pas parler ainsi ; car si un jour cette vieille coureuse vient à Charlies-Hope, je lui donnerai une pinte d’eau-de-vie et une livre de tabac pour son hiver. Ce sont de malins diables, comme disait mon vieux père, mais ils vont mal lorsqu’ils sont mal guidés. Après tout, il y a du bon et du mauvais dans les Égyptiens. »

Cette conversation servit comme de texte pour vider une autre pinte d’ale et un autre cherrer d’eau-de-vie et d’eau, comme disait Dinmont dans la langue du pays, après quoi Brown refusa de rester plus long-temps à table. Il allégua les fatigues de la marche et du combat, sachant bien qu’il aurait été inutile de remontrer à son hôte que les libations trop multipliées pourraient nuire à sa blessure. Le voyageur fut conduit dans une petite chambre à coucher, où il trouva un excellent lit pour reposer ses membres fatigués, et les draps confirmèrent l’assertion de son hôtesse, qu’on n’en pouvait trouver nulle part de meilleurs, puisque le lin en avait été filé par Nelly et par elle-même, qu’ils avaient été blanchis sur sa prairie, savonnés dans la belle eau de son puits : et qu’est-ce qu’une femme, fût-elle reine, pourrait faire de plus ? Il faut convenir aussi qu’ils rivalisaient de blancheur avec la neige, et que la manière dont ils avaient été lessivés leur avait donné une odeur très agréable.

Le petit Wasp, après avoir léché la main de son maître pour lui dire bonsoir, se coucha au pied de son lit, et un oubli total vint bientôt s’emparer des sens de notre voyageur.