Feuillets parisiens

Feuillets parisiens
Feuillets parisiens : poésiesLibrairie Henri Messager (p. np-160).

NINA DE VILLARS

Feuillets Parisiens

POESIES

Avec un Portrait à l’Eau-Forte

par Guérard


PARIS

LIBRAIRIE HENRI MESSAGER

Boulevard St-Michel, 105

1885


Feuillets Parisiens

POESIES





PARIS. — IMPRIMERIE L. GUERIN ET Cie, 26, RUE DES PETITS-CARREAUX

Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885 (page 11 crop).jpg

NINA DE VILLARS

Feuillets Parisiens

POESIES

Avec un Portrait à l’Eau-Forte

par Guérard


PARIS

LIBRAIRIE HENRI MESSAGER

Boulevard St-Michel, 105

1885


NOTICE



Il n’y eut pas, je le crois bien, de Parisienne plus parisienne que cette Parisienne qui s’appela Nina Gaillard, Nina de Callias, Nina de Villard.

Née rue des Martyrs, élevée en Algérie, ramenée en plein faubourg Montmartre, la charmante femme se fit connaître tout de suite. Son goût, lorsqu’elle était enfant, s’était tourné vers la musique. Elle poussait son étude du piano jusqu’à la passion. Dès le matin, elle s’installait devant le mystérieux instrument. Le soir, on l’y retrouvait. Que de fois, pour ce zèle énorme, elle fut grondée ! Pourtant, elle continuait. Elle apprenait par cœur ses classiques, se perfectionnait à les traduire, cherchait les nuances, et sous la direction de maîtres habiles et de professeurs célèbres, tels que Henri Herz, Séligmann et Marmontel, devenait une étincelante étoile. Ses débuts étonnèrent. Elle était toute mince, et sa mine pâle, encadrée d’une forêt de cheveux noirs qui bouffaient sur ses tempes, s’allongeait, très-inquiète. Ses grands yeux essayaient en vain de se faire petits. Elle s’assit, préluda, commença, joua, et un applaudissement, formé de mille applaudissements, la rassura. Ah ! la belle victoire que la première victoire !

Cette entrée dans la vie l’enchanta. Elle s’acharna davantage sur ses cahiers, et aucun répertoire ne lui résista. La lyre divine lui livra ses secrets. Elle fit parler les ivoires et les ébènes, et Beethoven, et Bach, et Chopin durent lui sourire.

Vraiment, elle interprétait ces maîtres souverains avec un art merveilleux. Au premier elle laissait sa puissante couleur, au second son étonnant vertige, au troisième sa grâce compliquée.

Et, tout en interprétant les pages écrites, elle pensait à des pages qu’elle écrivait. La composition des autres lui donnait l’idée de composer. Elle se hasarda à jeter des notes sur des portées vierges. Son premier essai fut son premier succès. C’était un galop vertigineux, où tout un monde s’élançait et tournait, en un rhythme rapide et enlaçant.

Des valses suivirent, et des chansons, et des variations savantes, sur des motifs d’opéra. Il y a des bijoux dans son œuvre, des bijoux insoupçonnés, d’une forme ciselée, en même temps que d’une intense impression. Je me rappelle un « Prisonnier » plein de larmes, sorte de mazurka lente, coupée d’un point d’orgue, qui fait trembler. Je me rappelle aussi une berceuse très douce, et les Roses remontantes dédiées à un auteur dramatique, dont elles remontèrent le courage[1]. Délicatesses infinies, brodées dans un style personnel et inspiré.

Pourquoi, direz-vous, toute cette histoire musicale ?

Parce que cette musicienne fut conduite à la poésie par la musique.

Ah ! le grand hymne des mots qui se lient et s’harmonisent, quel concerto cela fait !

Entre deux leçons, elle lisait, la virtuose. Elle lisait les poètes, elle sentait des parentés entre les notes et les syllabes, et elle s’apercevait que les sons des claviers correspondent à des sonorités de mots. Elle songeait qu’une rime, c’est une mélodie, et que l’oreille est caressée par deux hémistiches bien modelés.

Alors, elle fit des vers.

Mêlée au mouvement moderne, très-pénétrante, connaissant son époque, elle se plut à marcher avec les hommes d’à présent, dont beaucoup ne sont pas académiciens. Pour se distraire, elle écrivit des poèmes qui nous ont distraits et qui en distrairont d’autres. Tendres parfois, pétillants souvent, avec une teinte de mélancolie. Elle eut subitement une exubérance qu’elle excellait à réprimer. Elle inventa des thèses, et les soutint, et, sur ses lèvres, ainsi que des libellules que le miel d’or attire, les assonnances riches se précipitaient.

Elle employa tout son entrain à peindre des élégances modernes, et des vices contemporains — qui sont de tous petits délits — Ce qu’elle a versé d’esprit dans ses alexandrins, c’est extraordinaire. Elle y a versé de l’essence d’esprit.

Il était nécessaire, pour arriver à cela, d’avoir vu Paris, le Paris de la « décadence » qui reprend, au contraire, ses forces, et les communique, et les inocule. Paris, jamais, ne fut aussi brillant, et à ses lumières voltigent tous les papillons du monde. Il renferme de surprenants travailleurs inconnus, couchés sur un papier blanc, produisant toutes les nuits, toutes les matinées, toutes les après-midis, exprimant des folies, préparant des grandeurs, défaisant des idoles, et faisant de idées. Paris de la « décadence ! » le Paris fin, le Paris lettré, le Paris raffiné, délicat, violent et doux, sentant la poudre à fusil et la poudre à visage, courant, chantant, riant, s’armant, s’habillant pour la guerre, se déshabillant pour le bal. Paris léger, comique, grave, furieux, généreux, superbe, et lascif, et flaneur, et badaud, Paris sombre, Paris gai, — oui, certes, il faut le raconter, mais, pour le raconter, il faut être sincère, et pour être sincère, il faut avoir assisté à ses métamorphoses.

Or, celle qui fit les vers que vous aller lire y assista, et, dès le premier distique, la preuve est faite.

Oh ! vous qui ne l’avez pas connue, permettez-moi de vous tracer son portrait. Beaucoup de peintres l’ont peinte. Plusieurs statuaires l’ont scuptée. Elle avait le front très-large, les yeux très-grand, le teint très-pâle, la taille très-svelte, et la bouche très-petite. Seulement ce que les peintres ni les sculpteurs n’ont pu montrer, c’était son cœur, qui était si bon, son âme qui était si claire, son esprit qui était si haut.

Elle est morte, en Juillet 1884. Si elle avait vécu le double, on dirait quand même qu’elle a trop peu vécu.


Paris, le 27 janvier 1885
ED. BAZIRE.


TESTAMENT



Je ne veux pas que l’on m’enterre, – dans un cimetière triste ; – je veux être dans une serre, – et qu’il y vienne des artistes.

Il faut qu’Henry me promette – de faire ma statue en marbre blanc – et que Charles me jure sur sa tête – de la couvrir de diamants.

Les bas-reliefs seront en bronze doré. – Ils représenteront les trois Jeanne, puis Cléopâtre – et puis Aspasie et Ninon.

Qu’on chante ma messe à Notre-Dame, – parce que c’est l’église d’Hugo ; – que les draperies soient blanches comme des femmes – et qu’on y joue du piano.

Que cette messe soit faite par un jeune homme, – sans ouvrage et qui ait du talent. – Il me serait très agréable – que de la chanteuse il fut l’amant.

Enfin, que ce soit une petite fête, – dont parlent huit jours les chroniqueurs. – Sur terre, hélas ! puisque je m’embête, – faut tâcher de m’amuser ailleurs.


I

DEUX SONNETS



TRISTAN & ISEULT



ISEULT

Ô timide héros oublieux de mon rang,
Vous n’avez pas daigné saluer votre dame !
Vos yeux bleus sont restés attachés sur la rame.
Osez voir sur mon front la fureur d’un beau sang.

TRISTAN

J’observe le pilote assoupi sur son banc,
Afin que le navire où vient neiger la lame
Nous conduise tout droit devant l’épitalame.
Je suis le blanc gardien de votre honneur tout blanc.

ISEULT

Qu’éclate sans pitié ma tendresse étouffée !
Buvez, Tristan. Je suis la fille d’une fée ;
Ce breuvage innocent ne contient que la mort.


TRISTAN

Je bois, faisant pour vous ce dont je suis capable.
Ô charme, enchantement, joie, ivresse, remord !
Je renferme l’amour, ce breuvage coupable.


LA JALOUSIE DU JEUNE DIEU




Un savant visitait l’Égypte ; ayant osé
Pénétrer dans l’horreur des chambres violettes,
Où les vieux rois Thébains, en de saintes toilettes,
Se couchaient sous le roc, profondément creusé,

Il vit un pied de femme, et le trouva brisé
Par des Bédouins voleurs de riches amulettes.
Le beaume avait saigna le long des bandelettes,
Le henné ravivait les doigts d’un ton rosé.


Car ce pied conservait dans ses nuits infernales
Le charme doux et froid des choses virginales :
L’amour d’un jeune dieu l’avait pris enfantin.
Ayant baisé ce pied posé dans l’autre monde,
Le savant fut saisi d’une terreur profonde
Et mourut furieux, le lendemain matin.


II

PAGES DÉTACHÉES



LA CHATTE




Idéale, gourmande, attirante, égoïste,
Elle a le meilleur ton de Bade et de Paris,
Brise les objets d’art d’une façon artiste,
Ne salit point sa bouche à mordre des souris,
Sommeille sans remords aux plis du cachemire,
Et, musicale, glisse aux touches du clavier,
Sous prétexte qu’elle est très blanche et qu’on l’admire.

Pour les baisers reçus don Juan peut l’envier ;
Son coup de griffe semble une aumône de reine,
Tant sa patte neigeuse a de hautains ennuis,
Tant sa férocité règne calme et sereine.
N’ayant jamais rien fait de bien, ni jours, ni nuits,
Sinon de promener ses prunelles dorées,
On l’aime : elle est de la race des adorées.


À SATURINE




De la tranquillité monotone des champs,
Tu nous vins l’an passé, ma chère inattendue.
De notre maitre aimé les strophes et les chants,
Ont fait vibrer d’amour ta jeune âme éperdue.
Valentine aux yeux verts, l’éventail en tes mains,
Sera sceptre de grâce ou cravache de reine.
Toi qui sais émouvoir les plus fiers des humains,
Mais du maitre adoré portes gaîment la chaîne,
Aventurine étrange, aux fantasques cheveux,
Lisant dans tes tarots, ô fille de Bohème,
Aux empereurs courbés, tu dirais : je le veux !
Mais au seul maître aimé, tu diras : je vous aime !


UNE RUSSE




La petite princesse est un peu fantaisiste ;
Elle parcourt le globe, ajoutant à sa liste
Des chanteurs, des banquiers, des sculpteurs et des lords,
Elle est chercheuse et va quittant, sans nuls remords,
Le galant trop connu, la toilette trop vue.
Dans son esprit fantasque elle passe en revue
Les chemins parcourus et les cœurs captivés ;
Le soir, lisant le nom des nouveaux arrivés
Dans le pays où, reine, elle a posé sa tente :
« Seront-ils gais, » dit-elle avec une voix lente ?
Mais ils ne le sont pas, il faut recommencer,
Fumer des phereslys très forts et puis valser
Dans tous les casinos, de Monte-Carle à Vienne,
En traînant son mouchoir partout, quoi qu’il advienne.
Scherzi de Rubinstein, gavottes du vieux Bach
L’occupent un moment, après quoi vient le bac

Et les enivrements fiévreux de la roulette.
Elle dit : « Maximum ! » et, de sa main coquette,
Où d’une claire opale apparaît la lueur,
Elle pousse un rouleau vers le croupier rêveur,
Que trouble son accent gentiment moscovite ;
Elle gagne, elle perd, et, riant, court bien vite
À d’autres jeux pervers. Elle rentre au boudoir
Nid soyeux, clair meublé sur des tapis d’ours noir,
Surchauffé, capiteux, plein d’un parfum étrange,
Où l’odeur de fourrure aux roses se mélange;
Alors sur un divan étirant ses beaux bras,
Sa bouche rose baille et murmure tout bas :
« Puisque rien ne me plaît, le gommeux ni l’artiste,
« Doushka, j’essaierai donc d’être un peu nihiliste ! »


L’ENTERREMENT D’UN ARBRE




L’arbre déraciné, grand cadavre verdi,
Sur un chariot lourd est traîné par les rues.
Les oiseaux sont partis d’un coup d’aile hardi,
Les nids sont renversés, les chansons disparues.
Les branchages souillés dans le faubourg malsain
Traînent lugubrement leur chevelure verte.
Ainsi sous le couteau cruel d’un assassin
S’échevèle une femme à la blessure ouverte.


BERCEUSE




Comme quand j’étais petite,
Je viens me faire bercer.
Je dormirai vite.
Tu vas m’enlacer.
Tu vas m’embrasser.

Le son de la vieille horloge,
Par son tictac obsesseur,
Dans mon cerveau loge
Son rhythme berceur…
Oh ! quelle douceur !

Je me sens brûler de fièvre,
Sur mon front, pour me calmer,
Tu poses ta lèvre
Tu sais bien m’aimer.
Tu vas me calmer.


IMPROMPTU




Vénus aujourd’hui met un bas d’azur
Et chez Marcelin conte des histoires ;
Elle garde au fond, dans le vert si pur
De ses grands yeux clairs sous leurs franges noires
Le reflet du flot son pays natal.
Quand au Boulevard on la voit qui passe
Déesse fuyant de son piédestal,
Et venant chez nous promener sa grâce.
On lui voudrait bien dresser des autels,
Mais elle répond que cela l’ennuie
Et qu’elle permet aux pauvres mortels
De parler argot en sa compagnie.


VERS À PEINDRE




Elle a posé sur son front pâle
Un bandeau blanc
Tout semé de perles — opale
Et diamant.

Sa robe est longue et très galbeuse.
On aperçoit
Dans des flots d’étoffe soyeuse
Son pied chinois.

La main blanche, aristocratique,
Nerveuse, dompte un instrument,
Et des arômes de musique
Rôdent dans l’air languissamment.

Plus bas, om sent vibrer la foule ;
Et son sourire est infernal,
Tandis qu’à ses pieds tombe et roule
Un chaste bouquet lilial.


Hautaine, l’œil plein de menace,
Sein de lys et cœur indompté,
Blagueuse, rouée et tenace,
Mais pure par férocité.


LES SAISONS




Quand mai fait fleurir les bois et les âmes
On s’en va par deux cueillir le muguet ;
Les blonds amoureux, les rieuses femmes
Écoutent chanter le chardonneret.
Quand j’avais seize ans, sur la verte mousse,
J’allais pour chercher, printanier régal,
Le fruit rougissant à la senteur douce,
Du fraisier des bois, roi de floréal.

Plus tard, le soleil est plus chaud encore,
La rose flamboye, et plus savoureux,
Sous les espaliers le fruit qui se dore
Répand des parfums lourds et capiteux.
Mes dents de vingt ans, aux blancheurs exquises,
Mordaient en riant d’un beau rire clair
Et se rougissaient au sang des cerises…
Que juillet est gai dans le grand bois vert !

Mais l’Automne vient ; la feuille et la mousse
Ont des tons dorés, les soleils couchants
Gardent des splendeurs… C’est la saison rousse.
Le raisin mûrit pour les vins grisants.
Car c’est le moment des longues agapes.
Pour revivre encore, il faut s’étourdir,
Et, languissamment, je mords dans les grappes.
Le bonheur n’est plus. Cherchons le plaisir.

L’hiver est venu ; plus d’oiseau qui chante,
Plus de nids joyeux, de jeunes amours.
On entend siffler la bise méchante.
Le ciel est ouaté de nuages lourds.
Auprès du ruisseau tout glacé qu’irise
Le dernier rayon d’un pâle soleil,
Je ne trouve plus que la nèfle grise,
Fruit meurtri, fruit mort à mon cœur pareil.


PARTIE DE CAMPAGNE




Par un jour de charme automnal,
Alors qu’on nous croyait brouillés
Nous avons fui, loin du banal,
Pour courir les sentiers mouillés.

Loin du monde, méchant malade,
Les oiseaux, les arbres, les bêtes,
Joyeux de notre promenade,
S’unissaient pour nous faire fêtes.

Passant sous la branche de houx,
Je l’ai follement embrassé :
Un petit âne à l’air très doux
Passait ; nous l’avons caressé.

Des bons chiens, joyeux et fidèles,
Jappaient, nous faisaient mille joies,
Nous n’avons trouvé de rebelles
Que dans les rangs d’un troupeau d’oies.


Le couchant était tout doré,
Pavillon d’or sur un fond noir ;
Je dis : « Ne croirait-on pas voir
Le nuage de Danaé ? »

À l’instant tombèrent en pluies,
Sous le coup d’aile de l’orage,
Les dernières feuilles jaunies,
Pièces d’or trouant le nuage.

Pour nous seuls luisait ce trésor,
Tous les deux nous étions ravis,
Car certe, un semblable décor
Aurait fait courir tout Paris.

Et puis après, dans une auberge,
Nous avons bu la glauque absinthe
Ceci se passsait sur la berge
D’Argenteuil, que Manet a peinte.


MADRIGAL




Fière comme Junon, comme Froufou vêtue,
Vous me représentez, madame, une statue,
Qui, prise par le spleen en l’olympe natal,
Pour s’habiller chez Worth a fui son piédestal.


III

BOUQUET



I

LILAS




Les premiers lilas blancs ont le charme énervant,
D’une Parisienne exquise et raffinée,
Par les bals de l’hiver exquisement fanée,
Trop frêle pour subir le soleil et le vent.

Puis viemnent les lilas, lilas, fleurs plantureuses.
Orgueil des bois, triomphe éclatant des jardins,
Remplissant l’air de leurs caresses amoureuses,
Apportant sur la terre un rappel des Edens…


II

GIROFLÉE




Sur les vieux murs détruits pousse la giroflée,
Comme un dernier désir au fond d’un cœur meurtri.
Après avoir tout éprouvé, la désolée
Veut essayer encore de fuir l’horrible ennui.

Ô Printemps, tu permets à la noire ruine
De retrouver bouquets, parfums et chants d’oiseaux :
Ouvre à mon désespoir l’inépuisable mine
Des recommencements et des frais renouveaux.


III

CAMÉLIA




Sur un feuillage vert brutal, ma blancheur fière
S’épanouit insolemment,
À moins qu’elle ne pare en un soin de première
Le frac d’un élégant charmant,
Qui la promène, hélas ! mourante et prisonnière,
Pâle astre d’un noir firmament.

Et pourtant, mon triomphe est assombri d’envie,
Nul visage ne s’est penché
Vers mon pétale clair, qui semble être sans vie.
Parfum ! en vain, je t’ai cherché.
Être tentation, soit… Fleur inassouvie,
Je voudrais plus : être péché.


IV

MUGUET




Près de la fontaine, où croît le cresson
Se trouve une fleur qui semble une perle.
Elle pousse aux pieds d’un arbre, où le merle
Chante des duos avec le pinson.

Elle est blanche, elle est ronde, elle est exquise ;
Elle est très petite et se fait chercher…
Non, jamais duchesse et jamais marquise
D’un plus beau joyau ne put se parer.

Fillettes, allez cueillir des couronnes,
Avec vos amis : l’amour fait le guet,
Aimez au printemps, narguez les automnes ;
La petite fleur, c’est le blanc muguet.


V

MYOSOTIS




De la terre et du ciel je suis métis ;
J’ai le bleu de l’un, de l’autre la sève :
L’amoureux paré de mon azur, rêve ;
Je suis myosotis…

On m’appelle ailleurs, aux lointains pays,
« Ne m’oubliez pas » et nul ne m’oublie.
Hans le rêveur, ni Gretchen la jolie :
Je suis myosotis…

Mon pétale est court, mes pistils petits
Je n’ai nul parfum ; et toute ma gloire,
C’est d’être un reflet bleu d’une victoire…
Je suis myosotis.

Les amours profonds aux longs appétits ;
L’amour au front gai, l’amour au front blême,
M’ont choisi tous trois pour unique emblème :
Je suis myosotis.


Je suis le témoin des plaisirs flétris,
Je suis le témoin du bonheur qui reste,
Je suis la fleur simple, ignorée, agreste…
Je suis myosotis.


IV

DIXAINS



À MAMAN




Va, n’espère jamais ressembler à ces mères
Qui font verser à l’Ambigu larmes amères ;
Tu n’es pas solennelle et tu ne saurais pas
Maudire, avec un geste altier de l’avant-bras ;
Tu n’as jamais cousu, jamais soigné mon linge,
Tu t’occupes bien moins de moi que de ton singe ;
Mais, malgré tout cela, les soirs de bonne humeur,
C’est avec toi que je rirai de meilleur cœur ;
Ensemble nous courrons premières promenades,
Car je te trouve le plus chic des camarades.


INTÉRIEUR




Quand la lampe Carcel sur la table s’allume,
Le bouilli brun paraît, escorté du légume,
Blanc navet, céleri, carotte à la rougeur
D’aurore, et doucement, moi je deviens songeur ;
Ce plat fade me plaît, me ravit ; il m’enchante :
C’est son jus qui nous fait la soupe succulente ;
En la mangeant, je pense, avec recueillement,
À l’épouse qui, pour nourrir son rose enfant,
Perd sa beauté, mais gagne à ce labeur austère
Un saint rayonnement trop pur pour notre terre.


PRÉFÉRENCE




Dans les salons corrects, joyeux comme la pluie
Dans le dos, malgré moi, (j’en rougis) je m’ennuie.
Sur le marbre, le cliquetis des dominos
Me plait mieux que le son mollasse des pianos
Jouant Indiana, sans souci des mesures,
Pour que dansent en rond les demoiselles mures.
Je préfère au goût fade et sucré de l’orgeat
L’absinthe aigue-marine, et le bitter grenat,
Et le garçon frisé qui dit : « Servez terrasse ! »
Au conducteur de cotillon tout plein de grâce.


SOUHAIT




Je la voyais souvent au bureau d’omnibus,
À l’heure de l’absinthe, après tous les bocks bus,
Quand je rentrais troublé, fiévreux de la journée,
Et c’était un repos pour mon âme fanée
De rencontrer parfois cet ange en waterproof.
Sa forme jeune et pure, ignorante du pouf,
Ses tresses, sans chignon, son front sans maquillage
Et les réalités chastes de son corsage
M’ont fait rêver, portant le bouquet nuptial
À la vierge qui lit mon nom dans un journal.


LE PETIT MARCHAND




Ce pauvre enfant vend des jouets à bon marché,
Les gamins du faubourg, après avoir marché,
Après avoir, aux verts buissons, usé leurs vestes,
Viennent se reposer près des splendeurs modestes
À l’étalage où tout excite leur désir :
Mais le petit marchand seul n’y prend pas plaisir,
Car lui, c’est son métier, de lancer la ficelle
De la toupie, et l’aigre bruit de la crécelle
Le crispe ; le pantin lui fait, naïf bourreau,
L’horreur qu’à l’employé fait son chef de bureau.


OCTOBRE




L’été meurt, sur les ceps pendent les grappes mûres,
Hors de l’armoire on va secouer les fourrures
Qu’embaumait la senteur faible du vétiver.
Allons pour la dernière fois dans le bois vert
Où nous avons rêvé, sur un tapis de menthes,
Dans la sérénité des chaleurs endormantes.
J’accrocherai les plis neigeux de mes jupons
Aux ronces du sentier poudreux, grêles harpons.
Accordons-nous le doux sursis d’une journée,
Nous ferons ramoner demain la cheminée.


LE FIACRE




Le grand fiacre roulait avec un bruit berceur.
Il était à ses pieds, perdu dans la douceur
Des frou-frous parfumés de sa robe de faille ;
Elle dit : « De bonheur, cher, mon âme défaille ».
Il faisait nuit ; la lune évitait d’éclairer
Cette idylle ! — « N’avez-vous rien à déclarer ? »
Dit la voix. On était devant une barrière,
Et le douanier stupide, entr’ouvrant la portière,
Ramena dans l’horreur de la réalité
Ce beau couple emporté vers un monde enchanté.


L’EMPLOYÉ




Le petit employé de la poste restante
Vient tard à son bureau, son allure est très lente.
Il s’assied renfrogné sur son fauteuil en cuir,
Car il sait qu’aux clients il lui faudra servir
Les lettres, les journaux à timbre coloriste
Et même les mandats ! — Cet homme obscur est triste.
Il se dit, en flairant un billet parfumé,
Qu’il ne voyage pas, et qu’il n’est pas aimé,
Que son nom composé de syllabes comiques
N’est jamais imprimé dans les feuilles publiques.


JOURNAUX ILLUSTRÉS




Les journaux illustrés, chaque samedi soir,
Aux lecteurs qui, dans les gais cafés, vont s’asseoir,
Content avec des mots, des dessins et des rimes,
Les succès, les combats, les malheurs et les crimes.
On y voit des héros et des soldats vainqueurs,
Des poètes laurés, des croqueuses de cœurs,
Des sous-préfets corrects, saluant la statue
D’un inventeur honni, mort dans l’oubli qui tue.
On y voit les heureux, les puissants et les forts,
Et les plus arrivés de tous, — ceux qui sont morts.


LA TÊTE DE CIRE




Dans l’étalage chic de mode et de coiffures,
Où ruissellent les ors vivants des chevelures,
Une tête de cire au sourire vainqueur
Apparaît, captivant et les yeux et le coeur.
Par un infernal truc, le bandeau se soulève
Sur un front dénudé ; la blonde fille d’Ève
N’est plus qu’un monstre chauve avec son crâne nu ;
Le bandeau redescend et l’ange est revenu…
On passe en emportant dans l’âme une détresse,
Et l’on s’en va maussade, aimant moins sa maîtresse.


REGRETS FILIAUX




Tandis que sur les quais flanent les paresseuses,
Je regarde les lourds bateaux de blanchisseuses.
Il en sort des chansons comme d’un nid d’oiseaux.
Les robustes bras blancs, en plongeant dans les eaux
Que bleuit l’indigo, tordent le linge pâle
Et le ciel au-dessus prend des lueurs d’opale.
Moi, tout pensif, je rentre en murmurant tout bas :
« Ma mère n’est plus là pour repriser mes bas
Et mettre un chapelet d’iris dans mon armoire. »
Les nuages sur l’eau font des dessins de moire.


LE SOIR




On allume les becs de gaz : dans la nuit bleue
Les étoiles aussi s’enflamment ; l’on fait queue
Devant, les guichets des théâtres à succès
Qui font aux lycéens rêver tous les excès ;
Dans les kiosques, on voit s’installer les marchandes
D’oranges, de journaux et de croquets d’amandes.
Et déjà vient s’asseoir aux tables des cafés,
Cachant son front sous des frisons ébouriffés,
Pêchant les amoureux comme on pêche à la ligne
La promeneuse du boulevard, fleur maligne.


V

MONOLOGUES



LE CLOWN




Mon cirque fait relâche, et j’en profite, amis,
Me trouvant ce soir libre, et correctement mis,
Pour vous dire en deux mots ma singulière histoire :
J’ai commencé mes tours au bord d’un écritoire,
— Ah ! dame, vous savez, on commence où l’on peut,
J’ai fait beaucoup de vers dont on se souvient peu,
J’ai célébré l’éther, l’océan, la mouette,
La forêt, l’arc-en-ciel, l’amour : j’étais poète !
Vous avez feuilleté mes livres sur les quais,
Ils sont tous entassés sur le quai Malaquais ;
J’ai rêvé des sommets altiers, des fières cimes
Qu’on peut escalader sur les ailes des rimes…
De ma jeunesse en fleur tel fut le clair matin.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Mais la vie est un rink où souvent le patin

Nous emporte bien loin du but : erreur fatale !
J’ai traîné l’habit noir du solliciteur pâle
Qui cache un manuscrit lourd, j’ai connu l’horreur
De l’antichambre où l’on attend qu’un directeur

Ait fini de causer avec des ingénues.
J’ai vu naître et mourir bien des jeunes revues
Et j’ai noctambule triste, hagard, crotté,
Vêtu pendant l’hiver de jaquettes d’été,
Et d’ulsters poussiéreux pendant la canicule.
Mais un jour lassé d’être un martyr ridicule,
« Pour dompter le public, il faut, me suis-je dit,
Employer quelque truc aussi fort qu’inédit. »
Alors j’ai dédaigné les ornières connues,
Que suivaient les anciens pour aller jusqu’aux nues,
Et pour mieux m’écarter des vulgaires chemins,
À la postérité j’ai marché sur les mains.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Je suis le clown moderne et froid, ma jambe maigre,

Comme un piment confit longtemps dans du vinaigre
A d’étranges zigzags où le songeur se plaît ;
Je sais poser mon front pensif sur mon mollet,
En faisant de petits bonjours de ma bottine
À la brune ambrée, aux senteurs de veloutine,
Qui profile son galbe aimable aux promenoirs.
Je vois s’illuminer les yeux verts, bleus ou noirs,
Quand au son du hautbois, de mon orteil senestre,
Je mouche élégamment le nez du chef d’orchestre.
Je porte une perruque écarlate, un maillot
Tout zébré de dessins fantasques, dernier mot
Des gommeux du tremplin ; un sourcil circonflexe
Abrite mon regard, qui trouble l’autre sexe.

Je suis le roi des désossés ; comble de l’art,
Je rase une table en faisant le grand écart,
Comme un rameur véloce en une périssoire.
J’improvise des pas sur une balançoire ;
Les applaudissements gantés me sont acquis,
Quand je jongle avec des couteaux, d’un air exquis.
Brillant d’une gaîté féroce et japonaise,
Tantôt guépard, tantôt boa, tantôt punaise,
Je sais bondir, ramper, m’aplatir, chaque soir,
Et ce qui sert aux autres hommes à s’asseoir,
Me sert à moi, le clown rêveur, de mandoline,
Pour ma chanson sans mot, sans notes, mais caline.
C’est alors que je plane — et je reprends mon rang
De descendant direct du père orang-outang.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
D’être son petit-fils je sens si peu de honte

Que vers ce grand aïeul fièrement je remonte.
Loin de répudier sa haute parenté,
Je le prends pour modèle, et c’est ma vanité,
Qu’on dise quand, rasé de frais, galbeux, le linge
Éclatant de blancheur, je parais : « Tiens ! un singe ! »


L’ACCORDEUR


L’Accordeur, vêtu de noir, sans linge, s’assied au piano, l’ouvre et récite le monologue suivant, en le mêlant d’accords et de gammes.



Un homme s’est trouvé pour me prendre ma femme !
Être paradoxal que la laideur enflamme,
Et que, pour ce haut fait, nos neveux chanteront,
Il m’a pris le sein plat où je posais mon front !…
Moi, néanmoins, je cours chaque jour, humble artiste,
Consciencieusement remplir mon métier triste.

Faisant des notes sur le piano

Do, mi, sol, do, ré, fa, la, ré, mi, sol, si, mi.
C’est moi qui rends la vie au clavier endormi,
Qui de l’aube au couchant m’acharne sur l’ivoire,
Ressuscite les sons, soigne la touche noire
Et la blanche… je suis plein d’un zèle grondeur ;
Je suis celui qui vient pour le sol, l’accordeur !
Oh ! le drôle de mot, la bizarre ironie !
J’allais tous les matins rétablir l’harmonie

Des instruments faussés par des doigts imprudents ;
Rentré, je n’entendais que des cris discordants ;
Ma femme remplissait les airs de sa voix aigre,
Alors que je trimais comme un malheureux nègre,
Pour, avec quelques sous gagnés péniblement,
Rendre possible son hideux accoutrement.

Gammes

Dans la salle en désordre où l’on a fait la fête.
Ramenant les bémols enrhumés à l’honnête
Diapason normal, on me voit arriver.
Et Dieu sait ce que mon métier me fait rêver !
Ô piano, témoin des nuits emparadisées,
Je te sens imprégné des mains cent fois baisées.
Moi l’obscur opprimé, morne et déshérité,
Qui ne connus jamais luxe, amour, ni beauté !
Ô piano, confident de tant de gais mystères,
Je ne sais rien de toi, que les labeurs austères,
Des beaux soirs je ne vois que les gris lendemains !

Trouvant des morceaux de musique sur le piano

Tenez ! voici là des morceaux à quatre mains,
— À deux sexes plutôt ! — Lui, mettant les pédales
Couvre d’un trémolo ses paroles fatales,
Tandis qu’elle, sous l’œil indulgent des parents,
Perd la tête, rougit, pâlit, tremble, se pâme,
Fait les yeux doux et joue avec toute son âme,
Et de son petit pied, très amoureusement,
À son voisin témoigne un tendre égarement,

Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/95 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/96

C’est égal, je suis très vexé… la scélérate !
Si jamais je te pince, il faut que je te batte !

Nouveaux coups

Je sens grandir en moi tous les instincts mauvais ;
J’ai trop longtemps bêlé comme un agneau je vais
Déchirer désormais et rugir comme un fauve.

Coups redoublés

Tiens ! tiens !! tiens !!!

Très froidement

Tiens ! tiens !! tiens !!! J’ai cassé le piano ! je me sauve.


LE GOMMEUX
DEVANT SON CONSEIL DE FAMILLE




Mesdames et Messieurs, oncles, cousines, tantes,
Comme un bouquet de fleurs aux couleurs éclatantes,
Dont la rose est notaire et le bleuet docteur,
Vous voilà tous groupés — spectacle séducteur —
Pour me doter en votre humeur trop tracassière
D’un excellent conseil, tendre et judiciaire,
Prolongeant — c’est dans l’intérêt de ma santé —
Le charme adolescent de la minorité.
Donc de me protéger il faut qu’on se soucie ;
C’est fort aimable à vous et je vous remercie
D’un si doux intérêt ; mais je n’ai pas besoin
Que de me faire un sort on prenne tant de soin ;
Sachez-le, je suis très content de l’existence
Que je mène, et je vais prendre un plaisir intense
À vous faire adopter mon avis, à vous tous…
Vous verrez que je suis le plus sage des fous.

Ayant dans mon berceau trouvé de la fortune,
Fallait-il exploiter des mines dans la lune ?
Prendre des actions qu’oncques on ne paya
Ou créer des tramways Paris-Himalaya ?…
Fallait-il des chevaux cafres carder la laine
Me consacrer à la bretelle américaine ?
Monter des opéras ou publier des vers ?…
Poser un téléphone entre les univers ?
Oui, j’aurais travaillé, mais j’aurais fait faillite !…
Si vous croyez que c’est pour cela qu’on hérite.
Quoi ! j’irais m’abrutir dans un obscur emploi !
Je ne suis fait pour rien, mais tout est fait pour moi.
L’artiste, le marchand, l’ouvrier, l’ouvrière,
L’usinier, le mineur, le fermier, la fermière…
Ce monde qui se meut, et qui poursuit un but,
C’est l’orchestre et je suis le ténor donnant l’Ut —
Oh ! ne me prenez pas pour un être inutile.
Une prairie en fleurs vaut bien un champ fertile ;
Je ne travaille pas, mais je fais travailler.
C’est pour moi que l’on voit les grands tailleurs tailler
Ces vestons à carreaux insensés qu’on raconte
Dans les journaux. Gilets très ouverts où l’on compte
Les battements cherchés d’un cœur qui ne bat pas.
Ces pantalons formant un gracieux compas.
Le chemisier, ayant fait ma chemise, dîne.
Le hâve jardinier qui tristement jardine
Pourrait-il vivre, si je lui manquais, hélas ?
Je suis sa providence en offrant ses lilas,

Ses fraises, ses raisins, ses asperges en branches,
En faisant croquer ses primeurs par des dents blanches.
Je suis le protecteur des chemins de fer, car,
Dans mes déplacements, j’use les sleeping-car.
Si chauffent les vapeurs, si se gonflent les voiles,
Si le marin pensif voit pâlir les étoiles,
C’est pour qu’après souper je boive la liqueur
Au parfum vanillé qui réjouit le cœur,
Et que je fume, à l’heure où le viveur se vanne,
Les cigares dorés venus de la Havane.
Pour moi, pour mes pareils la nature a tout fait :
La neige tombe afin de glacer le parfait.
Quand dans les claires eaux des grands fleuves ils
glissent,
C’est pour nous que la truite et le saumon s’unissent,
Prenant pour rendez-vous les flots céruléens.
Au légendaire abri des rochers vendéens,
C’est pour nous seuls que les jeunes huîtres engraissent.
C’est pour nous que la dinde et la truffe apparaissent.
Les moutons sont flattés lorsque nous les mangeons,
Les pigeons sont créés pour le tir aux pigeons.
Je suis, convenez-en, le pivot du commerce.
Si, très prochainement, monsieur de Lesseps perce
Après l’isthme de Suez, l’isthme de Panama,
Question de chapeaux !… Non, jamais nul n’aima
Autant l’humanité, nul n’est moins égoïste
Qu’un élégant gommeux, jeune, aux instincts d’artiste

Qui s’assied toujours plein d’appétit au banquet,
Et cueille dans la vie un éternel bouquet.
Ai-je fait, chers parents, enfin vibrer la corde ?
Vos cœurs sont-ils touchés ? J’espère qu’on m’accorde
Le mérite du moins d’avoir dans mon passé
Toujours fait quelque bien alors que j’ai nocé.
Que voulez-vous ? Chacun doit suivre sa nature.
L’un court le handicap et l’autre l’aventure.
Tout être au fond de l’âme a son ambition
Et se doit d’obéir à sa vocation.
L’un rêve les succès, il se fait acrobate,
Ayant le goût du whist un autre est diplomate,
Si l’on tient à ravir les femmes, on se fait
Chanteur — et si l’on aime à voyager, préfet,
Tel, futur avoué, se plaît dans le grabuge,
Un homme très enclin au sommeil devient juge.
Oh ! laissez-moi rester, — cela me va si bien ! —
Celui qui parmi vous passe en ne faisant rien.
Messieurs et chers cousins, mesdames et parentes.
Laissez-moi sous le gai soleil manger mes rentes,
Inscrivant sous les plis joyeux de mon drapeau
Cette devise fière et moderne : Être beau.

Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/103 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/104 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/105 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/107 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/108 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/109 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/110 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/111 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/112 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/113

Et prenant des airs fats en regardant la foule,
Se rengorgeant ainsi qu’un pigeon qui roucoule,
Vient, au milieu d’un bal, tirer un manuscrit.
Pour débiter un madrigal, en pur sanscrit.
Puis Lansac me disait la chronique légère
De ce monde interlope, où j’étais étrangère ;
Ses racontars spirituels m’amusaient fort.
Certes, venir à la Redoute était un tort,
Une quasi coupable et perverse équipée.
Si le duc l’avait su !… J’étais préoccupée,
Inquiète, vraiment ; ce n’était pas banal
D’avoir presque un remords sans rien faire de mal.
Ces dames me lorgnaient : je crois que ma toilette
A triomphé dans la passe d’armes coquette.
Mais, mon plus grand succès ne fut pas celui-là.
Dans les splendeurs de ce moderne Walhalla
On vit paraître Franz Haller, le pianiste ;
Et ce monde blasé, ce monde fantaisiste,
Espérant se griser d’harmonie et d’accords,
Voulut absolument l’entendre. Franz alors,
Entouré d’un essaim de modernes sirènes,
Qui l’enlaçaient avec des grâces souveraines,
Resta froid, dédaigneux, semblant n’entendre rien ;
Mais tout à coup, plongeant son regard dans le mien —
Qu’il avait reconnu, je crois bien, sous le masque —
Il me dit : — (Un artiste est toujours très fantasque)
— « Voulez-vous ? » Je fis « oui », comme ça, sans parler ;
Il s’assit au piano, puis fit d’abord rouler

Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/115

Où la foule oublia l’étrange virtuose,
Quand, dans cette gaîté de fête bleue et rose,
Parut Max de Loris, le superbe orateur,
Puissant comme un lion, calme triomphateur,
Un frisson de respect secoua ces frivoles ;
C’est que l’écho vibrait encore des paroles
Qu’à la Chambre il avait dites si fièrement.
Dompter les femmes, c’est un passetemps charmant,
Qui prouve du talent, mais dominer les hommes
C’est plus fort et, ma foi ! voilà comment nous sommes,
Nous autres, nous aimons la force ; les soumis
Nous attendrissent un instant, sont nos amis,
Mais l’amant préféré, toujours, sera le maître ;
L’homme à la volonté ferme et douce, enfin l’être
À qui l’on obéit délicieusement.
C’est si bon de n’avoir pas à penser, vraiment.
Être libre, c’est ennuyeux… Être captive,
Heureuse, et se laisser aller à la dérive,
Quand sur le gouvernail on sent un bras très-fort,
N’est-ce pas l’idéal ? Vivre sans nul effort,
Confiante en celui qui même votre barque
Vers les clairs horizons lumineux ! Je remarque
Que seules ici-bas les femmes sans beauté
Réclament la maussade et triste liberté.
Cet homme peut manquer à la galanterie
Parfois ; c’est que son temps se doit à la patrie,
C’est qu’au bonheur de tous il sait sacrifier
Tout, même les douceurs exquises du foyer.

Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/117

VI

LE MOINE BLEU



Le Moine bleu n’appartient pas tout entier à Nina de Villard, qui eut pour collaborateurs, en cette circonstance, deux ou trois poètes amis. L’éditeur peut nommer avec certitude MM. Jean Richepin et Germain Nouveau.


LE MOINE BLEU



PERSONNAGES :

Yseult.

Enguerrand.

Le Moine.

Tristan.

Fenimore, nègre tantôt muet, tantôt sourd.



Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/125 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/126 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/127 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/128 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/129 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/130 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/131 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/132 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/133 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/134 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/135 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/136 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/137

LE MOINE

Yseult.


ENGUERRAND

Tout simplement. Elle était jeune et belle,
Sans fortune et sans nom. Je lui donnais les miens,
Moi, des Machicoulis, duc et…


LE MOINE

Moi, des Machicoulis, duc et… Je me souviens.


ENGUERRAND

Duc et cousin du Roy, comte…


YSEULT

Duc et cousin du Roy, comte… Assez ! mais j’y songe,
Sans doute un appétit formidable vous ronge,
Mon père, soyez donc le convive inconnu
Qui peut toujours venir.


ENGUERRAND

Qui peut toujours venir. Il est enfin venu,
Ah ah ah nous allons pouvoir dîner, que diantre !


YSEULT

Je n’ai plus faim.


LE MOINE

Je n’ai plus faim. Ni moi.

Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/139 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/140 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/141 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/142 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/143 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/144 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/145 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/146 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/147 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/148 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/149 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/150 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/151 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/152 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/153 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/154 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/155 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/156 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/157 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/158 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/159 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/160 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/161 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/162 Page:Nina de Villard - Feuillets parisiens, 1885.djvu/163

TABLE DES MATIÈRES

Notice.

Testament.

I

SONNETS

II

PAGESDÉTACHÉES

La Chatte

A Saturine

Une Russe

L’Enterrement d’un Arbre

Berceuse

Impromptu

Vers a Peindre

Les Saisons

Poésie de Campagne

Madrigal

III

BOUQUET

i. Lilas

ii. Giroflée

iii. Camélia

iv. Muguet

v. Myosotis

IV

DIXAINS

A Maman

Intérieur

Préférence

Souhait

Le Petit Marchand

Octobre

Le Fiacre

L’Employé

Journaux Illustrés

La Tête de Cire

Regrets Filiaux

Le Soir

V

MONOLOGUES

Le Clown

L’Accordeur

LE Gommeux devant son conseil de famille

Les Adieux de la petite Diva

La Duchesse Diane

VI

LE MOINE BLEU



PARIS. — IMPRIMERIE L. GUÉRIN ET Cie, 26, RUE DES PETITS-CARREAUX


  1. Les œuvres de Nina de Villard seront publiées prochainement, sous la direction d’un compositeur distingué, M. H. Ghys.