Essai sur les mœurs/Chapitre 50

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CHAPITRE L.

État de la France et de l’Angleterre pendant le xiie siècle jusqu’au règne de saint Louis, de Jean sans terre et de Henri III. Grand changement dans l’administration publique en Angleterre et en France. Meurtre de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. L’Angleterre devenue province du domaine de Rome, etc. Le pape Innocent III joue les rois de France et d’Angleterre.


Le gouvernement féodal était en vigueur dans presque toute l’Europe, et les lois de la chevalerie partout à peu près les mêmes. Il était surtout établi dans l’empire, en France, en Angleterre, en Espagne, par les lois des fiefs, que si le seigneur d’un fief disait à son homme lige : « Venez-vous-en avec moi, car je veux guerroyer le roi mon seigneur, qui me dénie justice », l’homme lige devait d’abord aller trouver le roi, et lui demander s’il était vrai qu’il eût refusé justice à ce seigneur. En cas de refus, l’homme lige devait marcher contre le roi, au service de ce seigneur, le nombre de jours prescrits, ou perdre son fief. Un tel règlement pouvait être intitulé Ordonnance pour faire la guerre civile.

(1158) L’empereur Frédéric Barberousse abolit cette loi établie par l’usage, et l’usage l’a conservée malgré lui dans l’empire, toutes les fois que les grands vassaux ont été assez puissants pour faire la guerre à leur chef. Elle fut en vigueur en France jusqu’au temps de l’extinction de la maison de Bourgogne. Le gouvernement féodal fit bientôt place en Angleterre à la liberté ; il a cédé en Espagne au pouvoir absolu.

Dans les premiers temps de la race de Hugues, nommée improprement Capétienne, du sobriquet donné à ce roi, tous les petits vassaux combattaient contre les grands, et les rois avaient souvent les armes à la main contre les barons du duché de France. La race des anciens pirates danois, qui régnait en Normandie et en Angleterre, favorisait toujours ce désordre. C’est ce qui fit que Louis le Gros eut tant de peine à soumettre un sire de Coucy, un baron de Corbeil, un sire de Montlhéry, un sire du village de Puiset, un seigneur de Baudouin, de Châteaufort ; on ne voit pas même qu’il ait osé et pu faire condamner à mort ces vassaux. Les choses sont bien changées en France.

L’Angleterre, dès le temps de Henri Ier, fut gouvernée comme la France. On complait en Angleterre, sous le roi Étienne, fils de Henri Ier, mille châteaux fortifiés. Les rois de France et Angleterre ne pouvaient rien alors sans le consentement et le secours de cette multitude de barons, et c’était, comme on l’a déjà vu, le règne de la confusion[1].

(1152) Le roi de France, Louis le Jeune, acquit un grand domaine par un mariage, mais il le perdit par un divorce. Éléonore sa femme, héritière de la Guienne et du Poitou, lui fit des affronts qu’un mari devait ignorer. Fatiguée de raccompagner dans ces croisades illustres et malheureuses, elle se dédommagea des ennuis que lui causait, à ce qu’elle disait, un roi qu’elle traitait toujours de moine. Le roi fit casser son mariage sous prétexte de parenté. Ceux qui ont blâmé ce prince de ne pas retenir la dot, en répudiant sa femme, ne songent pas qu’alors un roi de France n’était pas assez puissant pour commettre une telle injustice. Mais ce divorce est un des plus grands objets du droit public que les historiens auraient bien dû approfondir. Le mariage fut cassé à Beaugency par un concile d’évêques de France, sur le vain prétexte qu’Éléonore était arrière-cousine de Louis ; encore fallut-il que les seigneurs gascons fissent serment que les deux époux étaient parents, comme si l’on ne pouvait connaître que par un serment une telle vérité. Il n’est que trop certain que ce mariage était nul par les lois superstitieuses de ces temps d’ignorance. Si le mariage était nul, les deux princesses qui en étaient nées étaient donc bâtardes ; elles furent pourtant mariées en qualité de filles très-légitimes. Le mariage d’Éléonore, leur mère, fut donc toujours réputé valide, malgré la décision du concile. Ce concile ne prononça donc pas la nullité, mais la cassation, le divorce ; et, dans ce procès de divorce, le roi se garda bien d’accuser sa femme d’adultère : ce fut proprement une répudiation en plein concile sur le plus frivole des motifs. Il reste à savoir comment, selon la loi du christianisme, Éléonore et Louis pouvaient se remarier. Il est assez connu, par saint Matthieu[2] et par saint Luc[3] qu’un homme ne peut ni se marier après avoir répudié sa femme, ni épouser une répudiée. Cette loi est émanée expressément de la bouche du Christ, et cependant elle n’a jamais été observée. Que de sujets d’excommunications, d’interdits, de troubles, et de guerres, si les papes alors avaient voulu se mêler d’une pareille affaire, dans laquelle ils sont entrés tant de fois !

Un descendant du conquérant Guillaume, Henri II, depuis roi d’Angleterre, déjà maître de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine, moins difficile que Louis le Jeune, crut pouvoir sans honte épouser une femme galante qui lui donnait la Guienne et le Poitou. Bientôt après il fut roi d’Angleterre, et le roi de France en reçut l’hommage lige, qu’il eût voulu rendre au roi anglais pour tant d’États.

Le gouvernement féodal déplaisait également aux rois de France, d’Angleterre, et d’Allemagne. Ces rois s’y prirent presque de même, et presque en même temps, pour avoir des troupes indépendamment de leurs vassaux. Le roi Louis le Jeune donna des priviléges à toutes les villes de son domaine, à condition que chaque paroisse marcherait à l’armée sous la bannière du saint de son église, comme les rois marchaient eux-mêmes sous la bannière de saint Denis. Plusieurs serfs, alors affranchis, devinrent citoyens ; et les citoyens eurent le droit d’élire leurs officiers municipaux, leurs échevins, et leurs maires.

C’est vers les années 1137 et 1138 qu’il faut fixer cette époque du rétablissement de ce gouvernement municipal des cités et des bourgs. Henri II, roi d’Angleterre, donna les mêmes priviléges à plusieurs villes pour en tirer de l’argent, avec lequel il pourrait lever des troupes.

(1166) Les empereurs en usèrent à peu près de même en Allemagne. Spire, par exemple, acheta le droit de se choisir des bourgmestres, malgré l’évêque qui s’y opposa. La liberté, naturelle aux hommes, renaquit du besoin d’argent où étaient les princes ; mais cette liberté n’était qu’une moindre servitude, en comparaison de ces villes d’Italie, qui alors s’érigèrent en républiques.

L’Italie citérieure se formait sur le plan de l’ancienne Grèce. La plupart de ces grandes villes libres et confédérées semblaient devoir former une république respectable ; mais de petits et de grands tyrans la détruisirent bientôt.

Les papes avaient à négocier à la fois avec chacune de ces villes, avec le royaume de Naples, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, et l’Espagne. Tous eurent avec les papes des démêlés, et l’avantage demeura toujours au pontife.

(1142) Le roi de France, Louis le Jeune, ayant donné l’exclusion à un de ses sujets, nommé Pierre la Châtre, pour l’évêché de Bourges, l’évêque, élu malgré lui, et soutenu par Rome, mit en interdit les domaines royaux de son évêché : de là suit une guerre civile ; mais elle ne finit que par une négociation, en reconnaissant l’évêque, et en priant le pape de faire lever l’interdit.

Les rois d’Angleterre eurent bien d’autres querelles avec l’Église. Un des rois dont la mémoire est la plus respectée chez les Anglais est Henri Ier, le troisième roi depuis la conquête, qui commença à régner en 1100. Ils lui savent bon gré d’avoir aboli la loi du couvre-feu, qui les gênait. Il fixa dans ses États les mêmes poids et les mêmes mesures, ouvrage d’un sage législateur, qui fut aisément exécuté en Angleterre, et toujours inutilement proposé en France. Il confirma les lois de saint Édouard, que son père Guillaume le Conquérant avait abrogées. Enfin, pour mettre le clergé dans ses intérêts, il renonça au droit de régale qui lui donnait l’usufruit des bénéfices vacants, droit que les rois de France ont conservé.

Il signa surtout une charte remplie de priviléges qu’il accordait à la nation : première origine des libertés d’Angleterre, tant accrues dans la suite, Guillaume le Conquérant, son père, avait traité les Anglais en esclaves qu’il ne craignait pas. Si Henri, son fils, les ménagea tant, c’est qu’il en avait besoin. Il était cadet, il ravissait le sceptre à son aîné, Robert (1103). Voilà la source de tant d’indulgences. Mais, tout adroit et tout maître qu’il était, il ne put empêcher son clergé et Rome de s’élever contre lui, pour ces mêmes investitures. Il fallut qu’il s’en désistât, et qu’il se contentât de l’hommage que les évêques lui faisaient pour le temporel.

La France était exempte de ces troubles ; la cérémonie de la crosse n’y avait pas lieu, et on ne peut attaquer tout le monde à la fois.

Il s’en fallait peu que les évêques anglais ne fussent princes temporels dans leurs évêchés ; du moins les plus grands vassaux de la couronne ne les surpassaient pas en grandeur et en richesses. Sous Étienne, successeur de Henri Ier, un évêque de Salisbury, nommé Roger, marié et vivant publiquement avec celle qu’il reconnaissait pour sa femme, fait la guerre au roi son souverain ; et, dans un de ses châteaux pris pendant cette guerre, on trouva, dit-on, quarante mille marcs d’argent. Si ce sont des marcs, des demi-livres, c’est une somme exorbitante ; si ce sont des marques, des écus, c’est encore beaucoup dans un temps où l’espèce était si rare.

Après ce règne d’Étienne, troublé par des guerres civiles, l’Angleterre prenait une nouvelle face sous Henri II, qui réunissait la Normandie, l’Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, la Guienne, avec l’Angleterre, excepté la Cornouaille, non encore soumise. Tout y était tranquille, lorsque ce bonheur fut troublé par la grande querelle du roi et de Thomas Becket, qu’on appelle saint Thomas de Cantorbéry.

Ce Thomas Becket, avocat élevé par le roi Henri II à la dignité de chancelier, et enfin à celle d’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre et légat du pape, devint l’ennemi de la première personne de l’État dès qu’il fut la seconde. Un prêtre commit un meurtre. Le primat ordonna qu’il serait seulement privé de son bénéfice. Le roi, indigné, lui reprocha qu’un laïque en cas pareil étant puni de mort ; c’était inviter les ecclésiastiques au crime que de proportionner si peu la peine au délit. L’archevêque soutint qu’aucun ecclésiastique ne pouvait être puni de mort, et renvoya ses lettres de chancelier pour être entièrement indépendant. Le roi, dans un parlement, proposa qu’aucun évêque n’allât à Rome, qu’aucun sujet n’appelât au saint-siége, qu’aucun vassal et officier de la couronne ne fût excommunié et suspendu de ses fonctions, sans permission du souverain ; qu’enfin les crimes du clergé fussent soumis aux juges ordinaires. Tous les pairs séculiers passèrent ces propositions, Thomas Becket les rejeta d’abord. Enfin il signa des lois si justes ; mais il s’accusa auprès du pape d’avoir trahi les droits de l’Église, et promit de n’avoir plus de telles complaisances.

Accusé devant les pairs d’avoir malversé pendant qu’il était chancelier, il refusa de répondre, sous prétexte qu’il était archevêque. Condamné à la prison, comme séditieux, par les pairs ecclésiastiques et séculiers, il s’enfuit en France, et alla trouver Louis le Jeune, ennemi naturel du roi d’Angleterre. Quand il fut en France, il excommunia la plupart des seigneurs qui composaient le conseil de Henri. Il lui écrivait : « Je vous dois, à la vérité, révérence comme à mon roi ; mais je vous dois châtiment comme à mon fils spirituel. » Il le menaçait dans sa lettre d’être changé en bête comme Nabuchodonosor, quoique après tout il n’y eût pas un grand rapport entre Nabuchodonosor et Henri II.

Le roi d’Angleterre fit tout ce qu’il put pour engager l’archevêque à rentrer dans son devoir. Il prit, dans un de ses voyages, Louis le Jeune, son seigneur suzerain, pour arbitre. « Que l’archevêque, dit-il à Louis en propres mots, agisse avec moi comme le plus saint de ses prédécesseurs en a usé avec le moindre des miens, et je serai satisfait. » Il se fit une paix simulée entre le roi et le prélat. Becket revint donc en Angleterre ; mais il n’y revint que pour excommunier tous les ecclésiastiques, évêques, chanoines, qui s’étaient déclarés contre lui. (1770) Ils se plaignirent au roi, qui était alors en Normandie. Enfin Henri II, outré de colère, s’écria : « Est-il possible qu’aucun de mes serviteurs ne me vengera de ce brouillon de prêtre ? »

Ces paroles, plus qu’indiscrètes, semblaient mettre le poignard à la main de quiconque croirait le servir en assassinant celui qui ne devait être puni que par les lois.

(1170) Quatre de ses domestiques allèrent à Kenterbury, que nous nommons Cantorbéry ; ils assommèrent à coups de massue l’archevêque au pied de l’autel. Ainsi un homme qu’on aurait pu traiter en rebelle devint un martyr, et le roi fut chargé de la honte et de l’horreur de ce meurtre.

L’histoire ne dit point quelle justice on fit de ces quatre assassins : il semble qu’on n’en ait fait que du roi.

On a déjà vu[4] comme Adrien IV donna à Henri II la permission d’usurper l’Irlande. Le pape Alexandre III, successeur d’Adrien IV, confirma cette permission, à condition que le roi ferait serment qu’il n’avait jamais commandé cet assassinat, et qu’il irait pieds nus recevoir la discipline sur le tombeau de l’archevêque par la main des chanoines. Il eût été bien grand de donner l’Irlande, si Henri avait eu le droit de s’en emparer, et le pape celui d’en disposer ; mais il était plus grand de forcer un roi puissant et coupable à demander pardon de son crime.

(1172) Le roi alla donc conquérir l’Irlande. C’était un pays sauvage qu’un comte de Pembroke avait déjà subjugué en partie, avec douze cents hommes seulement. Ce comte de Pembroke voulait retenir sa conquête. Henri II, plus fort que lui, et muni d’une bulle du pape, s’empara aisément de tout. Ce pays est toujours resté sous la domination de l’Angleterre, mais inculte, pauvre, et inutile, jusqu’à ce qu’enfin, dans le xviiie siècle, l’agriculture, les manufactures, les arts, les sciences, tout s’y est perfectionné (1174) ; et l’Irlande, quoique subjuguée, est devenue une des plus florissantes provinces de l’Europe.

Henri II, contre lequel ses enfants se révoltaient, accomplit sa pénitence après avoir subjugué l’Irlande. Il renonça solennellement à tous les droits de la monarchie, qu’il avait soutenus contre Becket. Les Anglais condamnent cette renonciation, et même sa pénitence. Il ne devait certainement pas céder ses droits, mais il devait se repentir d’un assassinat : l’intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie des peuples. Ce frein de la religion aurait pu être, par une convention universelle, dans la main des papes, comme nous l’avons déjà remarqué[5] ; ces premiers pontifes, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre ; mais les hommes sont réduits à n’avoir pour leur défense que les lois et les mœurs de leur pays : lois souvent méprisées, et mœurs souvent corrompues.

L’Angleterre fut tranquille sous Richard Cœur de Lion, fils et successeur de Henri II. Il fut malheureux par ses croisades dont nous ferons bientôt mention ; mais son pays ne le fut pas. Richard eut avec Philippe-Auguste quelques-unes de ces guerres inévitables entre un suzerain et un vassal puissant : elles ne changèrent rien à la fortune de leurs États. Il faut regarder toutes les guerres pareilles entre les princes chrétiens comme des temps de contagion qui dépeuplent des provinces sans en changer les limites, les usages, et les mœurs. Ce qu’il y eut de plus remarquable dans ces guerres, c’est que Richard enleva, dit-on, à Philippe-Auguste son chartrier qui le suivait partout; il contenait un détail des revenus du prince, une liste de ses vassaux, un état des serfs et des affranchis. On ajoute que le roi de France fut obligé de faire un nouveau chartrier, dans lequel ses droits furent plutôt augmentés que diminués. Il n’est guère vraisemblable que dans les expéditions militaires on porte ses archives dans une charrette, comme du pain de munition. Mais que de choses invraisemblables nous disent les historiens !

(1194) Un autre fait digne d’attention, c’est la captivité d’un évêque de Beauvais, pris les armes à la main par le roi Richard. Le pape Célestin III redemanda l’évêque. « Rendez-moi mon fils », écrivit-il à Richard. Le roi, en envoyant au pape la cuirasse de l’évêque, lui répondit par ces paroles de l’histoire de Joseph : « Reconnaissez-vous la tunique de votre fils ? »

Il faut observer encore, à l’égard de cet évêque guerrier, que si les lois des fiefs n’obligeaient pas les évêques à se battre, elles les obligeaient pourtant d’amener leurs vassaux au rendez-vous des troupes.

Philippe-Auguste saisit le temporel des évêques d’Orléans et d’Auxerre pour n’avoir pas rempli cet abus, devenu un devoir. Ces évêques condamnés commencèrent par mettre le royaume en interdit, et finirent par demander pardon.

(1199) Jean sans Terre, qui succéda à Richard, devait être un très-grand terrien ; car à ses grands domaines il joignit la Bretagne, qu’il usurpa sur le prince Artus, son neveu, à qui cette province était échue par sa mère. Mais pour avoir voulu ravir ce qui ne lui appartenait pas, il perdit tout ce qu’il avait, et devint enfin un grand exemple qui doit intimider les mauvais rois. Il commença par s’emparer de la Bretagne, qui appartenait à son neveu Artus ; il le prit dans un combat, il le fit enfermer dans la tour de Rouen, sans qu’on ait jamais pu savoir ce que devint ce jeune prince. L’Europe accusa avec raison le roi Jean de la mort de son neveu.

Heureusement pour l’instruction de tous les rois, on peut dire que ce premier crime fut la cause de tous ses malheurs. Les lois féodales, qui d’ailleurs faisaient naître tant de désordres, furent signalées ici par un exemple mémorable de justice. La comtesse de Bretagne, mère d’Artus, fit présenter à la cour des pairs de France une requête signée des barons de Bretagne. Le roi d’Angleterre fut sommé par les pairs de comparaître. La citation lui fut signifiée à Londres par des sergents d’armes. Le roi accusé envoya un évêque demander à Philippe-Auguste un sauf-conduit. « Qu’il vienne, dit le roi, il le peut. — Y aura-t-il sûreté pour le retour ? demanda l’évêque, — Oui, si le jugement des pairs le permet, » répondit le roi. (1203) L’accusé n’ayant point comparu, les pairs de France le condamnèrent à mort, déclarèrent toutes ses terres situées en France acquises et confisquées au roi. Mais qui étaient ces pairs qui condamnèrent un roi d’Angleterre à mort ? ce n’étaient point les ecclésiastiques, lesquels ne peuvent assister à un jugement criminel. On ne dit point qu’il y eût alors à Paris un comte de Toulouse, et jamais on ne vit aucun acte de pairs signé par ces comtes. Baudouin IX, comte de Flandre, était alors à Constantinople, où il briguait les débris de l’empire d’Orient. Le comte de Champagne était mort, et la succession était disputée. C’était l’accusé lui-même qui était duc de Guienne et de Normandie. L’assemblée des pairs fut composée des hauts barons relevant immédiatement de la couronne. C’est un point très-important que nos historiens auraient dû examiner, au lieu de ranger à leur gré des armées en bataille, et de s’appesantir sur les siéges de quelques châteaux qui n’existent plus.

On ne peut douter que l’assemblée des pairs barons français qui condamna le roi d’Angleterre ne fût celle-là même qui était convoquée alors à Melun pour régler les lois féodales, Stabilimentiim feudorium. Eudes, duc de Bourgogne, y présidait sous le roi Philippe-Auguste. On voit encore au bas des chartes de cette assemblée les noms d’Hervé, comte de Nevers ; de Renaud, comte de Boulogne ; de Gaucher, comte de Saint-Paul ; de Gui de Dampierre ; et, ce qui est très-remarquable, on n’y trouve aucun grand officier de la couronne.

Philippe se mit bientôt en devoir de recueillir le fruit du crime du roi son vassal. Il paraît que le roi Jean était du naturel des rois tyrans et lâches. Il se laissa prendre la Normandie, la Guienne, le Poitou, et se retira en Angleterre, où il était haï et méprisé. Il trouva d’abord quelque ressource dans la fierté de la nation anglaise, indignée de voir son roi condamné en France ; mais les barons d’Angleterre se lassèrent bientôt de donner de l’argent à un roi qui n’en savait pas user. Pour comble de malheur, Jean se brouilla avec la cour de Rome pour un archevêque de Cantorbéry, que le pape voulait nommer de son autorité, malgré les lois.

Innocent III, cet homme sous lequel le saint-siége fut si formidable, mit l’Angleterre en interdit, et défendit à tous les sujets de Jean de lui obéir. Cette foudre ecclésiastique était en effet terrible, parce que le pape la remettait entre les mains de Philippe-Auguste, auquel il transféra le royaume d’Angleterre en héritage perpétuel, l’assurant de la rémission de tous ses péchés s’il réussissait à s’emparer de ce royaume. Il accorda même pour ce sujet les mêmes indulgences qu’à ceux qui allaient à la Terre Sainte. Le roi de France ne publia pas alors qu’il n’appartenait pas au pape de donner des couronnes : lui-même avait été excommunié quelques années auparavant, en 1199, et son royaume avait aussi été mis en interdit par ce même pape Innocent III, parce qu’il avait voulu changer de femme[6]. Il avait déclaré alors les censures de Rome insolentes et abusives ; il avait saisi le temporel de tout évêque et de tout prêtre assez mauvais Français pour obéir au pape. Il pensa tout différemment quand il se vit l’exécuteur d’une bulle qui lui donnait l’Angleterre. Alors il reprit sa femme, dont le divorce lui avait attiré tant d’excommunications, et ne songea qu’à exécuter la sentence de Rome. Il employa une année à faire construire dix-sept cents vaisseaux (c’est-à-dire mille sept cents grandes barques), et à préparer la plus belle armée qu’on eût jamais vue en France. La haine qu’on portait en Angleterre au roi Jean valait au roi Philippe encore une autre armée, Philippe-Auguste était prêt de partir, et Jean, de son côté, faisait un dernier effort pour le recevoir. Tout haï qu’il était d’une partie de la nation, l’éternelle émulation des Anglais contre la France, l’indignation contre le procédé du pape, les prérogatives de la couronne, toujours puissantes, lui donnèrent enfin pour quelques semaines une armée de près de soixante mille hommes, à la tête de laquelle il s’avança jusqu’à Douvres pour recevoir celui qui l’avait jugé en France, et qui devait le détrôner en Angleterre.

L’Europe s’attendait donc à une bataille décisive entre les deux rois, lorsque le pape les joua tous deux, et prit adroitement pour lui ce qu’il avait donné à Philippe-Auguste. Un sous-diacre, son domestique, nommé Pandolfe, légat en France et en Angleterre, consomma cette singulière négociation. Il passe à Douvres, sous prétexte de négocier avec les barons en faveur du roi de France (1213). Il voit le roi Jean, « Vous êtes perdu, lui dit-il ; l’armée française met à la voile ; la vôtre va vous abandonner ; vous n’avez qu’une ressource, c’est de vous en rapporter entièrement au saint-siége. » Jean y consentit, et en fit serment, et seize barons jurèrent la même chose sur l’âme du roi. Étrange serment qui les obligeait à faire ce qu’ils ne savaient pas qu’on leur proposerait ! L’artificieux Italien intimida tellement le prince, disposa si bien les barons, qu’enfin, le 15 mai 1213, dans la maison des chevaliers du Temple, au faubourg de Douvres, le roi à genoux, mettant ses mains entre celles du légat, prononça ces paroles :

« Moi Jean, par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre et seigneur d’Hibernie, pour l’expiation de mes péchés, de ma pure volonté, et de l’avis de mes barons, je donne à l’Église de Rome, au pape Innocent, et à ses successeurs, les royaumes d’Angleterre et d’Irlande, avec tous leurs droits : je les tiendrai comme vassal du pape ; je serai fidèle à Dieu, à l’Église romaine, au pape mon seigneur, et à ses successeurs légitimement élus. Je m’oblige de lui payer une redevance de mille marcs d’argent par an, savoir sept cents pour le royaume d’Angleterre, et trois cents pour l’Hibernie. »

C’était beaucoup dans un pays qui avait alors très-peu d’argent, et dans lequel on ne frappait aucune monnaie d’or.

Alors on mit de l’argent entre les mains du légat, comme premier payement de la redevance. On lui remit la couronne et le sceptre. Le diacre italien foula l’argent aux pieds, et garda la couronne et le sceptre cinq jours. Il rendit ensuite ces ornements au roi, comme un bienfait du pape, leur commun maître.

Philippe-Auguste n’attendait à Boulogne que le retour du légat pour se mettre en mer. Le légat revient à lui pour lui apprendre qu’il ne lui est plus permis d’attaquer l’Angleterre, devenue fief de l’Église romaine, et que le roi Jean est sous la protection de Rome.

Le présent que le pape avait fait de l’Angleterre à Philippe pouvait alors lui devenir funeste. Un autre excommunié, neveu du roi Jean, s’était ligué avec lui pour s’opposer à la France, qui devenait trop à craindre. Cet excommunié était l’empereur Othon IV, qui disputait à la fois l’empire au jeune Frédéric II, fils de Henri VI, et l’Italie au pape. C’est le seul empereur d’Allemagne qui ait jamais donné une bataille en personne contre un roi de France.

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  1. Voyez le chapitre xxxviii, où Voltaire dit que le royaume était sans chef, sans police, sans ordre ; et le commencement du chapitre xxxix.
  2. Saint Matthieu, V, 31-32.
  3. Saint Luc, XVI, 18.
  4. Chapitre xlviii.
  5. Voltaire veut probablement parler de ce qu’il a dit dans les Annales de l’Empire, années 858-865).
  6. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Yvetot.