Essai sur les mœurs/Chapitre 39

◄  Chapitre XXXVIII Chapitre XXXIX Chapitre XL   ►

CHAPITRE XXXIX.

État de la france aux xe et xie siècles. Excommunication
du roi Robert.

La France, démembrée, languit dans des malheurs obscurs, depuis Charles le Gros jusqu’à Philippe Ier arrière-petit-fils de Hugues Capet, près de deux cent cinquante années. Nous verrons si les croisades qui signalèrent le règne de Philippe Ier, à la fin du XIe siècle, rendirent la France plus florissante. Mais dans l’espace de temps dont je parle, tout ne fut que confusion, tyrannie, barbarie, et pauvreté. Chaque seigneur un peu considérable faisait battre monnaie ; mais c’était à qui l’altérerait. Les belles manufactures étaient en Grèce et en Italie. Les Français ne pouvaient les imiter dans les villes sans liberté, ou, comme on a parlé longtemps, sans priviléges, et dans un pays sans union.

(999) De tous les événements de ce temps, le plus digne de l’attention d’un citoyen est l’excommunication du roi Robert. Il avait épousé Berthe, sa commère et sa cousine au quatrième degré ; mariage en soi légitime, et, de plus, nécessaire au bien de l’État, et que les évêques avaient approuvé dans un concile national. Nous avons vu, de nos jours, des particuliers épouser leurs nièces, et acheter au prix ordinaire les dispenses à Rome, comme si Rome avait des droits sur des mariages qui se font à Paris. Le roi de France n’éprouva pas autant d’indulgence. L’Église romaine, dans l’avilissement et les scandales où elle était plongée, osa imposer au roi une pénitence de sept ans, lui ordonna de quitter sa femme, l’excommunia en cas de refus. Le pape interdit tous les évêques qui avaient assisté à ce mariage, et leur ordonna de venir à Rome lui demander pardon. Tant d’insolence paraît incroyable ; mais l’ignorante superstition de ces temps peut l’avoir soufferte, et la politique peut l’avoir causée. Grégoire V, qui fulmina cette excommunication, était Allemand, et gouverné par Gerbert, ci-devant archevêque de Reims, devenu ennemi de la maison de France. L’empereur Othon III, peu ami de Robert, assista lui-même au concile où l’excommunication fut prononcée. Tout cela fait croire que la raison d’État eut autant de part à cet attentat que le fanatisme.

Les historiens disent que cette excommunication fit en France tant d’effet que tous les courtisans du roi et ses propres domestiques l’abandonnèrent, et qu’il ne lui resta que deux serviteurs, qui jetaient au feu le reste de ses repas, ayant horreur de ce qu’avait touché un excommunié. Quelque dégradée que fût alors la raison humaine, il n’y a pas d’apparence que l’absurdité pût aller si loin. Le premier auteur qui rapporte cet excès de l’abrutissement de la cour de France est le cardinal Pierre Damien, qui n’écrivit que soixante-cinq ans après. Il rapporte qu’en punition de cet inceste prétendu, la reine accoucha d’un monstre ; mais il n’y eut rien de monstrueux dans toute cette affaire que l’audace du pape, et la faiblesse du roi, qui se sépara de sa femme.

Les excommunications, les interdits, sont des foudres qui n’embrasent un État que quand ils trouvent des matières combustibles. Il n’y en avait point alors ; mais peut-être Robert craignait-il qu’il ne s’en formât.

La condescendance du roi Robert enhardit tellement les papes, que son petit-fils, Philippe Ier, fut excommunié comme lui. (1075) D’abord le fameux Grégoire VII le menaça de le déposer, s’il ne se justifiait de l’accusation de simonie devant ses nonces.

Un autre pape l’excommunia en effet. Philippe s’était dégoûté de sa femme, et était amoureux de Bertrade, épouse du comte d’Anjou. Il se servit du ministère des lois pour casser son mariage sous prétexte de parenté, et Bertrade, sa maîtresse, fit casser le sien avec le comte d’Anjou sous le même prétexte.

Le roi et sa maîtresse furent ensuite mariés solennellement par les mains d’un évêque de Bayeux. Ils étaient condamnables ; mais ils avaient au moins rendu ce respect aux lois, de se servir d’elles pour couvrir leurs fautes. Quoiqu’il en soit, un pape avait excommunié Robert pour avoir épousé sa parente, et un autre pape excommunia Philippe pour avoir quitté sa parente. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’Urbain II, qui prononça cette sentence en 1094, la prononça et la soutint dans les propres États du roi, à Clermont en Auvergne, où il vint chercher un asile l’année suivante, et dans ce même concile où nous verrons qu’il prêcha la croisade.

Cependant il ne paraît pas que Philippe excommunié ait été en horreur à ses sujets : c’est une raison de plus pour douter de cet abandon général où l’on dit que le roi Robert avait été réduit.

Ce qu’il y eut d’assez remarquable, c’est le mariage du roi Henri, père de Philippe, avec une princesse de Russie, fille d’un duc nommé Jaraslau. On ne sait si cette Russie était la Russie Noire, la Blanche, ou la Rouge. Cette princesse était-elle née idolâtre, ou chrétienne, ou grecque ? Changea-t-elle de religion pour épouser un roi de France ? Comment, dans un temps où la communication entre les États de l’Europe était si rare, un roi de France eut-il connaissance d’une princesse du pays des anciens Scythes ? Qui proposa cet étrange mariage ? L’histoire de ces temps obscurs ne satisfait à aucune de ces questions[1].

Il est à croire que le roi des Français, Henri Ier, rechercha cette alliance afin de ne pas s’exposer à des querelles ecclésiastiques. De toutes les superstitions de ces temps-là, ce n’était pas la moins nuisible au bien des États que celle de ne pouvoir épouser sa parente au septième degré. Presque tous les souverains de l’Europe étaient parents de Henri. Quoi qu’il en soit, Anne, fille d’un Jaraslau (Jaroslau), duc inconnu d’une Russie alors ignorée, fut reine de France ; et il est à remarquer qu’après la mort de son mari elle n’eut point la régence, et n’y prétendit point. Les lois changent selon les temps. Ce fut le comte de Flandre, un des vassaux du royaume, qui en fut régent. La reine veuve se remaria à un comte de Crépy. Tout cela serait singulier aujourd’hui, et ne le fut point alors.

En général, si on compare ces siècles au nôtre, ils paraissent l’enfance du genre humain, dans tout ce qui regarde le gouvernement, la religion, le commerce, les arts, les droits des citoyens.

C’est surtout un spectacle étrange que l’avilissement, le scandale de Rome, et sa puissance d’opinion, subsistant dans les esprits au milieu de son abaissement ; cette foule de papes créés par les empereurs, l’esclavage de ces pontifes, leur pouvoir immense dès qu’ils sont maîtres, et l’excessif abus de ce pouvoir. Silvestre II, Gerbert, ce savant du xe siècle, qui passa pour un magicien, parce qu’un Arabe lui avait enseigné l’arithmétique et quelques éléments de géométrie, ce précepteur d’Othon III, chassé de son archevêché de Reims du temps du roi Robert, nommé pape par l’empereur Othon III, conserve encore la réputation d’un homme éclairé, et d’un pape sage. Cependant voici ce que rapporte la chronique d’Ademar Chabanois, son contemporain et son admirateur.

Un seigneur de France, Gui, vicomte de Limoges, dispute quelques droits de l’abbaye de Brantôme à un Grimoad, évêque d’Angoulême ; l’évêque l’excommunie ; le vicomte fait mettre l’évêque en prison. Ces violences réciproques étaient très-communes dans toute l’Europe, où la violence tenait lieu de loi.

Le respect pour Rome était alors si grand dans cette anarchie universelle que l’évêque, sorti de sa prison, et le vicomte de Limoges, allèrent tous deux de France à Rome plaider leur cause devant le pape Silvestre II, en plein consistoire. Le croira-t-on ? ce seigneur fut condamné à être tiré à quatre chevaux, et la sentence eût été exécutée s’il ne se fût évadé. L’excès commis par ce seigneur, en faisant emprisonner un évêque qui n’était pas son sujet, ses remords, sa soumission pour Rome, la sentence aussi barbare qu’absurde du consistoire, peignent parfaitement le caractère de ces temps agrestes.

Au reste, ni le roi des Français, Henri Ier, fils de Robert, ni Philippe Ier fils de Henri, ne furent connus par aucun événement mémorable ; mais, de leur temps, leurs vassaux et arrière-vassaux conquirent des royaumes.

Nous allons voir comment quelques aventuriers de la province de Normandie, sans biens, sans terres, et presque sans soldats, fondèrent la monarchie des Deux-Siciles, qui depuis fut un si grand sujet de discorde entre les empereurs de la dynastie de Souabe et les papes, entre les maisons d’Anjou et d’Aragon, entre celles d’Autriche et de France.

__________


  1. Jaroslaw, tsar des Russiens, dont Henri épousa la fille, résidait à Kiew (Kiovie) ; sa nation venait de se convertir à la foi chrétienne.