Essai sur les mœurs/Chapitre 38

◄  Chapitre XXXVII Chapitre XXXVIII Chapitre XXXIX   ►


CHAPITRE XXXVIII.

De la France, vers le temps de Hugues Capet.

Pendant que l’Allemagne commençait à prendre ainsi une nouvelle forme d’administration, et que Rome et l’Italie n’en avaient aucune, la France devenait, comme l’Allemagne, un gouvernement entièrement féodal.

Ce royaume s’étendait des environs de l’Escaut et de la Meuse jusqu’à la mer Britannique, et des Pyrénées au Rhône. C’étaient alors ses bornes ; car, quoique tant d’historiens prétendent que ce grand fief de la France allait par delà les Pyrénées jusqu’à l’Èbre, il ne paraît point du tout que les Espagnols de ces provinces, entre l’Èbre et les Pyrénées, fussent soumis au faible gouvernement de France, en combattant contre les mahométans.

La France, dans laquelle ni la Provence ni le Dauphiné n’étaient compris, était un assez grand royaume ; mais il s’en fallait beaucoup que le roi de France fût un grand souverain. Louis, le dernier des descendants de Charlemagne, n’avait plus pour tout domaine que les villes de Laon et de Soissons, et quelques terres qu’on lui contestait. L’hommage rendu par la Normandie ne servait qu’à donner au roi un vassal qui aurait pu soudoyer son maître. Chaque province avait ou ses comtes ou ses ducs héréditaires ; celui qui n’avait pu se saisir que de deux ou trois bourgades rendait hommage aux usurpateurs d’une province ; et qui n’avait qu’un château relevait de celui qui avait usurpé une ville. De tout cela s’était fait cet assemblage monstrueux de membres qui ne formaient point un corps.

Le temps et la nécessité établirent que les seigneurs des grands fiefs marcheraient avec des troupes au secours du roi. Tel seigneur devait quarante jours de service, tel autre vingt-cinq. Les arrière-vassaux marchaient aux ordres de leurs seigneurs immédiats. Mais, si tous ces seigneurs particuliers servaient l’État quelques jours, ils se faisaient la guerre entre eux presque toute l’année. En vain les conciles, qui dans ces temps de crimes ordonnèrent souvent des choses justes, avaient réglé qu’on ne se battrait point depuis le jeudi jusqu’au point du jour du lundi, et dans les temps de Pâques et dans d’autres solennités ; ces règlements, n’étant point appuyés d’une justice coercitive, étaient sans vigueur. Chaque château était la capitale d’un petit État de brigands ; chaque monastère était en armes : leurs avocats, qu’on appelait avoyers, institués dans les premiers temps pour présenter leurs requêtes au prince et ménager leurs affaires, étaient les généraux de leurs troupes : les moissons étaient ou brûlées, ou coupées avant le temps, ou défendues l’épée à la main ; les villes presque réduites en solitude, et les campagnes dépeuplées par de longues famines.

Il semble que ce royaume sans chef, sans police, sans ordre, dût être la proie de l’étranger ; mais une anarchie presque semblable dans tous les royaumes fit sa sûreté ; et quand, sous les Othons, l’Allemagne fut plus à craindre, les guerres intestines l’occupèrent.

C’est de ces temps barbares que nous tenons l’usage de rendre hommage, pour une maison et pour un bourg, au seigneur d’un autre village. Un praticien, un marchand qui se trouve possesseur d’un ancien fief, reçoit foi et hommage d’un autre bourgeois ou d’un pair du royaume qui aura acheté un arrière-fief dans sa mouvance. Les lois de fiefs ne subsistent plus ; mais ces vieilles coutumes de mouvances, d’hommages, de redevances, subsistent encore ; dans la plupart des tribunaux on admet cette maxime : Nulle terre sans seigneur ; comme si ce n’était pas assez d’appartenir à la patrie.

Quand la France, l’Italie, et l’Allemagne, furent ainsi partagées sous un nombre innombrable de petits tyrans, les armées, dont la principale force avait été l’infanterie, sous Charlemagne ainsi que sous les Romains, ne furent plus que de la cavalerie. On ne connut plus que les gendarmes ; les gens de pied n’avaient pas ce nom, parce que, en comparaison des hommes de cheval, ils n’étaient point armés.

Les moindres possesseurs de châtellenies ne se mettaient en campagne qu’avec le plus de chevaux qu’ils pouvaient ; et le faste consistait alors à mener avec soi des écuyers, qu’on appela vaslets, du mot vassalet, petit vassal. L’honneur étant donc mis à ne combattre qu’à cheval, on prit l’habitude de porter une armure complète de fer, qui eût accablé un homme à pied de son poids. Les brassards, les cuissards, furent une partie de l’habillement. On prétend que Charlemagne en avait eu ; mais ce fut vers l’an 1000 que l’usage en fut commun.

Quiconque était riche devint presque invulnérable à la guerre ; et c’était alors qu’on se servit plus que jamais de massues, pour assommer ces chevaliers que les pointes ne pouvaient percer. Le plus grand commerce alors fut en cuirasses, en boucliers, en casques ornés de plumes.

Les paysans qu’on traînait à la guerre, seuls exposés et méprisés, servaient de pionniers plutôt que de combattants. Les chevaux, plus estimés qu’eux, furent bardés de fer ; leur tête fut armée de chanfreins.

On ne connut guère alors de lois que celles que les plus puissants firent pour le service des fiefs. Tous les autres objets de la justice distributive furent abandonnés au caprice des maîtres-d’hôtel, prévôts, baillis, nommés par les possesseurs des terres.

Les sénats de ces villes, qui, sous Charlemagne et sous les Romains, avaient joui du gouvernement municipal, furent abolis presque partout. Le mot de senior, seigneur, affecté longtemps à ces principaux du sénat des villes, ne fut plus donné qu’aux possesseurs des fiefs.

Le terme de pair commençait alors à s’introduire dans la langue gallo-tudesque, qu’on parlait en France. On sait qu’il venait du mot latin par, qui signifie égal ou confrère. On ne s’en était servi que dans ce sens sous la première et la seconde race des rois de France. Les enfants de Louis le Débonnaire s’appelèrent Pares dans une de leurs entrevues, l’an 851 ; et longtemps auparavant, Dagobert donne le nom de pairs à des moines. Godegrand, évêque de Metz, du temps de Charlemagne, appelle pairs des évêques et des abbés, ainsi que le marque le savant du Cange. Les vassaux d’un même seigneur s’accoutumèrent donc à s’appeler pairs.

Alfred le Grand avait établi en Angleterre les jurés : c’étaient des pairs dans chaque profession. Un homme, dans une cause criminelle, choisissait douze hommes de sa profession pour être ses juges. Quelques vassaux, en France, en usèrent ainsi ; mais le nombre des pairs n’était pas pour cela déterminé à douze, il y en avait dans chaque fief autant que de barons, qui relevaient du même seigneur, et qui étaient pairs entre eux, mais non pairs de leur seigneur féodal.

Les princes qui rendaient un hommage immédiat à la couronne, tels que les ducs de Guienne, de Normandie, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, étaient donc en effet des pairs de France.

Hugues Capet n’était pas le moins puissant. Il possédait depuis longtemps le duché de France, qui s’étendait jusqu’en Touraine ; il était comte de Paris ; de vastes domaines en Picardie et en Champagne lui donnaient encore une grande autorité dans ces provinces. Son frère avait ce qui compose aujourd’hui le duché de Bourgogne. Son grand-père Robert, et son grand-oncle Eudes ou Odon, avaient tous deux porté la couronne du temps de Charles le Simple ; Hugues son père, surnommé l’Abbé, à cause des abbayes de Saint-Denis, de Saint-Martin de Tours, de Saint-Germain des Prés, et de tant d’autres qu’il possédait, avait ébranlé et gouverné la France. Ainsi l’on peut dire que depuis l’année 910, où le roi Eudes commença son règne, sa maison a gouverné presque sans interruption : et que, si on excepte Hugues l’Abbé, qui ne voulut pas prendre la couronne royale, elle forme une suite de souverains de plus de huit cent cinquante ans : filiation unique parmi les rois.

(987) On sait comment Hugues Capet, duc de France, comte de Paris, enleva la couronne au duc Charles, oncle du dernier roi Louis V. Si les suffrages eussent été libres, le sang de Charlemagne respecté, et le droit de succession aussi sacré qu’aujourd’hui, Charles aurait été roi de France. Ce ne fut point un parlement de la nation qui le priva du droit de ses ancêtres, comme l’ont dit tant d’historiens, ce fut ce qui fait et défait les rois : la force aidée de la prudence.

Tandis que Louis, ce dernier roi du sang carlovingien, était prêt à finir, à l’âge de vingt-trois ans, sa vie obscure, par une maladie de langueur, Hugues Capet assemblait déjà ses forces ; et, loin de recourir à l’autorité d’un parlement, il sut dissiper avec ses troupes un parlement qui se tenait à Compiègne pour assurer la succession à Charles. La lettre de Gerbert, depuis archevêque de Reims, et pape sous le nom de Silvestre II, déterrée par Duchesne, en est un témoignage authentique[1].

Charles, duc de Brabant et de Hainaut, États qui composaient la Basse-Lorraine, succomba sous un rival plus puissant et plus heureux que lui : trahi par l’évêque de Laon, surpris et livré à Hugues Capet, il mourut captif dans la tour d’Orléans ; et deux enfants mâles qui ne purent le venger, mais dont l’un eut cette Basse-Lorraine, furent les derniers princes de la postérité masculine de Charlemagne. Hugues Capet, devenu roi de ses pairs, n’en eut pas un plus grand domaine.

__________


  1. Les lettres de Gerbert, intéressantes pour l’histoire du Xe siècle, ont été publiées par André Duchesne, dans le tome II de l’ouvrage intitulé Historiœ Francorum scriptores coœtani. Paris, 1636, in-folio. (E. B.)