Dialogue Philosophe Contrôleur général des finances/Édition Garnier


DIALOGUE
ENTRE
UN PHILOSOPHE ET UN CONTRÔLEUR GÉNÉRAL
DES FINANCES[1].


le philosophe.

Savez-tous qu’un ministre des finances peut faire beaucoup de bien, et par conséquent être un plus grand homme que vingt maréchaux de France ?


le ministre.

Je savais bien qu’un philosophe voudrait adoucir en moi la dureté qu’on reproche à ma place ; mais je ne m’attendais pas qu’il voulût me donner de la vanité.


le philosophe.

La vanité n’est pas tant un vice que vous le pensez. Si Louis XIV n’en avait pas eu un peu, son règne n’eût pas été si illustre. Le grand Colbert en avait ; ayez celle de le surpasser. Vous êtes né dans un temps plus favorable que le sien. Il faut s’élever avec son siècle.


le ministre.

Je conviens que ceux qui cultivent une terre fertile ont un grand avantage sur ceux qui l’ont défrichée.


le philosophe.

Croyez qu’il n’y a rien d’utile que vous ne puissiez faire aisément. Colbert trouva d’un côté l’administration des finances dans tout le désordre où les guerres civiles et trente ans de rapines l’avaient plongée. Il trouva de l’autre une nation légère, ignorante, asservie à des préjugés dont la rouille avait treize cents ans d’ancienneté. Il n’y avait pas un homme au conseil qui sût ce que c’est que le change ; il n’y en avait pas un qui sût ce que c’est que la proportion des espèces, pas un qui eût l’idée du commerce. À présent les lumières se sont communiquées de proche en proche. La populace reste toujours dans la profonde ignorance où la nécessité de gagner sa vie la condamne, et où l’on a cru longtemps que le bien de l’État devait la tenir ; mais l’ordre moyen est éclairé. Cet ordre est très-considérable ; il gouverne les grands qui pensent quelquefois, et les petits qui ne pensent point. Il est arrivé dans la finance, depuis le célèbre Colbert, ce qui est arrivé dans la musique depuis Lulli. À peine Lulli trouva-t-il des hommes qui pussent exécuter ses symphonies, toutes simples qu’elles étaient. Aujourd’hui le nombre des artistes capables d’exécuter la musique la plus savante s’est accru autant que l’art même. Il en est ainsi dans la philosophie et dans l’administration. Colbert a plus fait que le duc de Sully ; il faut faire plus que Colbert.

À ces mots, le ministre apercevant que le philosophe avait quelques papiers, il voulut les voir : c’était un recueil de quelques idées qui pouvaient fournir beaucoup de réflexions ; le ministre prit le papier et lut :

« La richesse d’un État consiste dans le nombre de ses habitants et dans leur travail.

Le commerce ne sert à rendre un État plus puissant que ses voisins que parce que dans un certain nombre d’années il a une guerre avec ses voisins, comme dans un certain nombre d’années il y a toujours quelque calamité publique. Alors dans cette calamité de la guerre, la nation la plus riche l’emporte nécessairement sur les autres, toutes choses d’ailleurs égales, parce qu’elle peut acheter plus d’alliés et plus de troupes étrangères. Sans la calamité de la guerre, l’augmentation de la masse d’or et d’argent serait inutile : car pourvu qu’il y ait assez d’or et d’argent pour la circulation, pourvu que la balance du commerce soit seulement égale, alors il est clair qu’il ne nous manque rien.

S’il y a deux milliards dans un royaume, toutes les denrées et la main-d’œuvre coûteront le double de ce qu’elles coûteraient s’il n’y avait qu’un milliard. Je suis aussi riche avec cinquante mille livres de rente, quand j’achète la livre de viande quatre sous, qu’avec cent mille, quand je l’achète huit sous, et le reste à proportion. La vraie richesse d’un royaume n’est donc pas dans l’or et l’argent : elle est dans l’abondance de toutes les denrées ; elle est dans l’industrie et dans le travail. Il n’y a pas longtemps qu’on a vu sur la rivière de la Plata un régiment espagnol dont tous les officiers avaient des épées d’or ; mais ils manquaient de chemises et de pain.

Je suppose que depuis Hugues Capet la quantité d’argent n’ait point augmenté dans le royaume, mais que l’industrie se soit perfectionnée cent fois davantage dans tous les arts ; je dis que nous sommes réellement cent fois plus riches que du temps de Hugues Capet : car être riche, c’est jouir ; or je jouis d’une maison plus aérée, mieux bâtie, mieux distribuée que n’était celle de Hugues Capet lui-même ; on a mieux cultivé les vignes, et je bois de meilleur vin ; on a perfectionné les manufactures, et je suis vêtu d’un plus beau drap ; l’art de flatter le goût par des apprêts plus fins me fait faire tous les jours une chère plus délicate que ne l’étaient les festins royaux de Hugues Capet. S’il se faisait transporter, quand il était malade, d’une maison dans une autre, c’était dans une charrette ; et moi, je me fais porter dans un carrosse commode et agréable, où je reçois le jour sans être incommodé du vent. Il n’a pas fallu plus d’argent dans le royaume pour suspendre sur des cuirs une caisse de bois peinte, il n’a fallu que de l’industrie : ainsi du reste. On prenait dans les mêmes carrières les pierres dont on bâtissait la maison de Hugues Capet, et celles dont on bâtit aujourd’hui les maisons de Paris. Il ne faut pas plus d’argent pour construire une vilaine prison que pour faire une maison agréable. Il n’en coûte pas plus pour planter un jardin bien entendu que pour tailler ridiculement des ifs, et en faire des représentations grossières d’animaux. Les chênes pourrissaient autrefois dans les forêts ; ils sont façonnés aujourd’hui en parquets. Le sable restait inutile sur la terre ; on en fait des glaces.

Or celui-là est certainement riche qui jouit de tous ces avantages. L’industrie seule les a procurés. Ce n’est donc point l’argent qui enrichit un royaume : c’est l’esprit ; j’entends l’esprit qui dirige le travail.

Le commerce fait le même effet que le travail des mains ; il contribue à la douceur de ma vie. Si j’ai besoin d’un ouvrage des Indes, d’une production de la nature qui ne se trouve qu’à Ceylan ou à Ternate, je suis pauvre par ces besoins ; je deviens riche quand le commerce les satisfait. Ce n’était pas de l’or et de l’argent qui me manquaient : c’était du café et de la cannelle. Mais ceux qui font six mille lieues, au risque de leur vie, pour que je prenne du café le matin, ne sont que le superflu des hommes laborieux de la nation. La richesse consiste donc dans le grand nombre d’hommes laborieux.

Le but, le devoir d’un gouvernement sage est donc évidemment la peuplade et le travail,

Dans nos climats il naît plus de mâles que de femelles, donc il ne faut pas faire mourir les femelles : or il est clair que c’est les faire mourir pour la société que de les enterrer toutes vives dans des cloîtres, où elles sont perdues pour la race présente, et où elles anéantissent les races futures. L’argent perdu à doter des couvents serait donc très-bien employé à encourager des mariages. Je compare les terres en friche qui sont encore en France aux filles qu’on laisse sécher dans un cloître : il faut cultiver les unes et les autres. Il y a beaucoup de manières d’obliger les cultivateurs à mettre en valeur une terre abandonnée ; mais il y a une manière sûre de nuire à l’État : c’est de laisser subsister ces deux abus, d’enterrer les filles, et de laisser les champs couverts de ronces. La stérilité, en tout genre, est, ou un vice de la nature, ou un attentat contre la nature.

Le roi, qui est l’économe de la nation, donne des pensions à des dames de la cour, et cet argent va aux marchands, aux coiffeuses, et aux brodeuses. Mais pourquoi n’y a-t-il pas des pensions attachées à l’encouragement de l’agriculture ? Cet argent retournerait de même à l’État, mais avec plus de profit.

On sait que c’est un vice dans un gouvernement qu’il y ait des mendiants. Il y en a de deux espèces : ceux qui vont en guenilles d’un bout du royaume à l’autre arracher des passants par des cris lamentables de quoi aller au cabaret ; et ceux qui, vêtus d’habits uniformes, vont mettre le peuple à contribution au nom de Dieu, et reviennent souper chez eux dans de grandes maisons où ils vivent à leur aise. La première de ces deux espèces est moins pernicieuse que l’autre, parce que, chemin faisant, elle produit des enfants à l’État, et que, si elle fait des voleurs, elle fait aussi des maçons et des soldats ; mais toutes deux sont un mal dont tout le monde se plaint, et que personne ne déracine. Il est bien étrange que, dans un royaume qui a des terres incultes et des colonies, on souffre des habitants qui ne peuplent ni ne travaillent. Le meilleur gouvernement est celui où il y a le moins d’hommes inutiles. D’où vient qu’il y a eu des peuples qui, ayant moins d’or et d’argent que nous, ont immortalisé leur mémoire par des travaux que nous n’osons imiter ? Il est évident que leur administration valait mieux que la nôtre, puisqu’elle engageait plus d’hommes au travail.

Les impôts sont nécessaires. La meilleure manière de les lever est celle qui facilite davantage le travail et le commerce. Un impôt arbitraire est vicieux. Il n’y a que l’aumône qui puisse être arbitraire ; mais dans un État bien policé il ne doit pas y avoir lieu à l’aumône. Le grand Sha-Abbas, en faisant en Perse tant d’établissements utiles, ne fonda point d’hôpitaux. On lui en demanda la raison. « Je ne veux pas, dit-il, qu’on ait besoin « d’hôpitaux en Perse. »

Qu’est-ce qu’un impôt ? c’est une certaine quantité de blé, de bestiaux, de denrées, que les possesseurs des terres doivent à ceux qui n’en ont point. L’argent n’est que la représentation de ces denrées. L’impôt n’est donc réellement que sur les riches ; vous ne pouvez pas demander au pauvre une partie du pain qu’il gagne, et du lait que les mamelles de sa femme donnent à ses enfants. Ce n’est pas sur le pauvre, sur le manœuvre, qu’il faut imposer une taxe ; il faut, en le faisant travailler, lui faire espérer d’être un jour assez heureux pour payer des taxes.

Pendant la guerre, je suppose qu’on paye cinquante millions de plus par an ; de ces cinquante millions il en passe vingt dans le pays étranger ; trente sont employés à faire massacrer des hommes. Je suppose que, pendant la paix, de ces cinquante millions on en paye vingt-cinq ; rien ne passe alors chez l’étranger : on fait travailler pour le bien public autant de citoyens qu’on en égorgeait. On augmente les travaux en tout genre ; on cultive les campagnes ; on embellit les villes : donc on est réellement riche en payant l’État. Les impôts, pendant la calamité de la guerre, ne doivent pas servir à nous procurer les commodités de la vie ; ils doivent servir à la défendre. Le peuple le plus heureux doit être celui qui paye le plus ; c’est incontestablement le plus laborieux et le plus riche.

Le papier public est à l’argent ce que l’argent est aux denrées : une représentation, un gage d’échange. L’argent n’est utile que parce qu’il est plus aisé de payer un mouton avec un louis d’or que de donner pour un mouton quatre paires de bas. Il est de même plus aisé à un receveur de province d’envoyer au trésor royal quatre cent mille francs dans une lettre que de les faire voiturer à grands frais : donc une banque, un papier de crédit est utile. Un papier de crédit est dans le gouvernement d’un État, dans le commerce et dans la circulation, ce que les cabestans sont dans les carrières. Ils enlèvent des fardeaux que les hommes n’auraient pas pu remuer à bras. Un Écossais[2], homme utile et dangereux, établit en France le papier de crédit : c’était un médecin qui donnait une dose d’émétique trop forte à des malades. Ils en eurent des convulsions ; mais, parce qu’on a pris d’un bon remède, doit-on y renoncer à jamais ? Il est resté des débris de son système une compagnie des Indes qui donne de la jalousie aux étrangers, et qui peut faire la grandeur de la nation : donc ce système, contenu dans de justes bornes, aurait fait plus de bien qu’il n’a fait de mal[3].

Changer le prix des espèces, c’est faire de la fausse monnaie ; répandre dans le public plus de papier de crédit que la masse et la circulation des espèces et des denrées ne le comportent, c’est encore faire de la fausse monnaie.

Défendre la sortie des matières d’or et d’argent est un reste de barbarie et d’indigence[4] : c’est à la fois vouloir ne pas payer ses dettes et perdre le commerce. C’est en effet ne pas vouloir payer, puisque, si la nation est débitrice, il faut qu’elle solde son compte avec l’étranger ; c’est perdre le commerce, puisque l’or et l’argent sont non-seulement le prix des marchandises, mais sont marchandises eux-mêmes. L’Espagne a conservé, comme d’autres nations, cette ancienne loi, qui n’est qu’une ancienne misère. La seule ressource du gouvernement est qu’on viole toujours cette loi.

Charger de taxes dans ses propres États les denrées de son pays, d’une province à une autre ; rendre la Champagne ennemie de la Bourgogne, et la Guienne de la Bretagne, c’est encore un abus honteux et ridicule : c’est comme si je postais quelques-uns de mes domestiques dans une antichambre, pour arrêter et pour manger une partie de mon souper lorsqu’on me l’apporte. On a travaillé à corriger cet abus ; et, à la honte de l’esprit humain, on n’a pu y réussir. »

Il y avait bien d’autres idées dans les papiers du philosophe ; le ministre les goûta ; il s’en procura une copie, et c’est le premier portefeuille d’un philosophe qu’on ait vu dans le portefeuille d’un ministre.

FIN DU DIALOGUE.
  1. Ce dialogue est aussi dans une édition de 1751 des Œuvres de Voltaire. Les interlocuteurs sont Voltaire et Machault.
  2. Lass. Voyez, tome XV, le chapitre ii du Précis du Siècle de Louis XV.
  3. Alors la compagnie des Indes subsistait avec éclat, et donnait de grandes espérances. (Note de Voltaire.)
  4. Voyez, tome XIV, une note des éditeurs de Kehl sur le chapitre ii du Siècle de Louis XIV ; et tome XXII, pages 303 et suiv.