Dialogue Maintenon Lenclos/Édition Garnier

DIALOGUE
ENTRE
MME DE MAINTENON[1] ET MLLE DE LENCLOS[2].


madame de maintenon.

Oui, je vous ai priée de venir me voir en secret. Vous pensez peut-être que c’est pour jouir à vos yeux de ma grandeur ? Non, c’est pour trouver eu vous des consolations.


mademoiselle de lenclos.

Des consolations, madame ! Je vous avoue que, n’ayant point eu de vos nouvelles depuis votre grande fortune, je vous ai crue heureuse.


madame de maintenon.

J’ai la réputation de l’être. Il y a des âmes pour qui c’en est assez : la mienne n’est pas de cette trempe ; je vous ai toujours regrettée.


mademoiselle de lenclos.

J’entends. Vous sentez dans la grandeur le besoin de l’amitié ; et moi, qui vis pour l’amitié, je n’ai jamais eu besoin de la grandeur. Mais pourquoi donc m’avez-vous oubliée si longtemps ?


madame de maintenon.

Vous sentez qu’il a fallu paraître vous oublier. Croyez que, parmi les malheurs attachés à mon élévation, je compte surtout cette contrainte.


mademoiselle de lenclos.

Pour moi, je n’ai oublié ni mes premiers plaisirs ni mes anciens amis. Mais si vous êtes malheureuse, comme vous le dites, vous trompez bien toute la terre, qui vous envie.


madame de maintenon.

Je me suis trompée la première. Si lorsque nous soupions autrefois ensemble avec Villarceaux et Nautouillet, dans votre petite rue des Tournelles ; lorsque la médiocrité de notre fortune était à peine pour nous un sujet de réflexion, quelqu’un m’avait dit : Vous approcherez un jour du trône ; le plus puissant monarque du monde n’aura de confiance qu’en vous ; toutes les grâces passeront par vos mains ; vous serez regardée comme une souveraine ; si, dis-je, on m’avait fait de telles prédictions, j’aurais dit : Leur accomplissement doit faire mourir d’étonnement et de joie. Tout s’est accompli : j’ai éprouvé de la surprise dans les premiers moments ; j’ai espéré la joie, et ne l’ai point trouvée.


mademoiselle de lenclos.

Les philosophes pourront vous croire ; mais le public aura bien de la peine à se figurer que vous ne soyez pas contente ; et s’il pensait que vous ne l’êtes pas, il vous blâmerait.


madame de maintenon.

Il faut bien qu’il se trompe comme moi. Ce monde-ci est un vaste amphithéâtre où chacun est placé au hasard sur son gradin. On croit que la suprême félicité est dans les degrés d’en haut : quelle erreur !


mademoiselle de lenclos.

Je crois que cette erreur est nécessaire aux hommes ; ils ne se donneraient pas la peine de s’élever, s’ils ne pensaient que le bonheur est placé fort au-dessus d’eux. Nous connaissons toutes deux des plaisirs moins remplis d’illusions. Mais, de grâce, comment vous y êtes-vous prise pour être si malheureuse sur votre gradin ?


madame de maintenon.

Ah ! ma chère Ninon, depuis le temps que je ne vous ai plus appelée que mademoiselle de Lenclos, j’ai commencé à n’être plus si heureuse. Il faut que je sois prude ; c’est tout vous dire. Mon cœur est vide ; mon esprit est contraint : je joue le premier personnage de France ; mais ce n’est qu’un personnage. Je ne vis que d’une vie empruntée. Ah ! si vous saviez ce que c’est que le fardeau imposé à une âme languissante de ranimer une autre âme, d’amuser un esprit qui n’est plus amusable[3] !


mademoiselle de lenclos.

Je conçois toute la tristesse de votre situation. Je crains de vous insulter en réfléchissant que Ninon est plus heureuse à Paris, dans sa petite maison, avec l’abbé de Châteauneuf et quelques amis, que vous à Versailles auprès de l’homme de l’Europe le plus respectable, qui met toute sa cour à vos pieds. Je crains de vous étaler la supériorité de mon état. Je sais qu’il ne faut pas trop goûter sa félicité en présence des malheureux. Tâchez, madame, de prendre votre grandeur en patience ; tâchez d’oublier l’obscurité voluptueuse où nous vivions toutes deux autrefois, comme vous avez été forcée d’oublier ici vos anciennes amies. Le seul remède dans votre état douloureux, c’est de ne dire jamais :

                  Félicité passée,
                  Qui ne peut revenir,
                  Tourment de ma pensée,
Que n’ai-je, en te perdant, perdu le souvenir[4] !

Buvez du fleuve Léthé, consolez-vous surtout en jetant les yeux sur tant de reines qui s’ennuient.


madame de maintenon.

Ah ! Ninon, peut-on se consoler seule ? J’ai une proposition à vous faire ; mais je n’ose.


mademoiselle de lenclos.

Madame, franchement, c’est à vous à être timide ; mais osez.


madame de maintenon.

Ce serait de troquer, du moins en apparence, votre philosophie contre de la pruderie, de vous faire femme respectable. Je vous logerais à Versailles, vous seriez mon amie plus que jamais ; vous m’aideriez à supporter mon état.


mademoiselle de lenclos.

Je vous aime toujours, madame ; mais je vous avouerai que je m’aime davantage. Il n’y a pas moyen que je me fasse hypocrite et malheureuse, parce que la fortune vous a maltraitée.


madame de maintenon.

Ah ! cruelle Ninon ! vous avez le cœur plus dur qu’on ne l’a même à la cour. Vous m’abandonnez impitoyablement.


mademoiselle de lenclos.

Non, je suis toujours sensible. Vous m’attendrissez ; et pour vous prouver que j’ai toujours le même goût pour vous, je vous offre tout ce que je puis : quittez Versailles, venez vivre avec moi dans la rue des Tournelles.


madame de maintenon.

Vous me percez le cœur. Je ne puis être heureuse auprès du trône, et je ne pourrais l’être au Marais. Voilà le funeste effet de la cour.


mademoiselle de lenclos.

Je n’ai point de remède pour une maladie incurable. Je consulterai sur votre mal avec les philosophes qui viennent chez moi ; mais je ne vous promets pas qu’ils fassent l’impossible.


madame de maintenon.

Quoi ! se voir au faîte de la grandeur, être adorée, et ne pouvoir être heureuse !


mademoiselle de lenclos.

Écoutez, il y a peut-être ici du malentendu. Vous vous croyez malheureuse uniquement par votre grandeur.

Le mal ne viendrait-il pas aussi de ce que vous n’avez plus ni les yeux si beaux, ni l’estomac si bon, ni les désirs si vifs qu’autrefois ? Perdre sa jeunesse, sa beauté, ses passions, c’est là le vrai malheur. Voilà pourquoi tant de femmes se font dévotes à cinquante ans, et se sauvent d’un ennui par un autre.


madame de maintenon.

Mais vous êtes plus âgée que moi, et vous n’êtes ni malheureuse ni dévote.


mademoiselle de lenclos.

Expliquons-nous. Il ne faut pas à notre âge s’imaginer qu’on puisse jouir d’une félicité complète. Il faut une âme bien vive, et cinq sens bien parfaits pour goûter cette espèce de bonheur-là. Mais avec des amis, de la liberté, et de la philosophie, on est aussi bien que notre âge le comporte. L’âme n’est mal que quand elle est hors de sa sphère. Croyez-moi, venez vivre avec mes philosophes.


madame de maintenon.

Voici deux ministres qui viennent. Cela est bien loin des philosophes. Adieu donc, ma chère Ninon.


mademoiselle de lenclos.
Adieu, auguste infortunée.
FIN DU DIALOGUE.
  1. Mme de Maintenon et Mlle de Lenclos avaient longtemps vécu ensemble. Cette fille célèbre, qui est morte à quatre-vingt-huit ans, avait vu l’auteur, et même elle lui fit un legs par son testament. L’auteur a souvent entendu dire à feu l’abbé de Châteauneuf que Mme de Maintenon avait fait ce qu’elle avait pu pour engager Ninon à se faire dévote, et à venir la consoler à Versailles de l’ennui de la grandeur et de la vieillesse. (Note de Voltaire.)
  2. Ce dialogue est imprimé, dès 1751, dans les Œuvres de Voltaire. Il a été question de Mme de Maintenon dans les Anecdotes, pages 244-245 ; et Voltaire en parle dans beaucoup d’autres endroits. Anne, ou Ninon de Lenclos, née le 10 novembre 1620, mourut le 17 octobre 1705, à quatre-vingt-cinq ans moins un mois. Voltaire lui donne quatre-vingt-huit ans dans la note qui précède ; voyez l’opuscule : Sur mademoiselle de Lenclos, page 507.
  3. Ce sont les propres paroles de Mme de Maintenon. (Note de Voltaire.)
  4. Ces vers sont de J. Bertaut, évêque de Séez. (B.)