De Paris à Bucharest/Chapitre 21

Le Ratthaus ou hôtel de ville de Ratisbonne.


DE PARIS À BUCHAREST,

CAUSERIES GÉOGRAPHIQUES[1]

PAR M. V. DURUY.
1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[2].




XXI

À RATISBONNE.

La bière de l’évêque. — Un Français au four. — Des chevaux logés comme des princes. — Une héroïne de Jules Janin.

Vous vous souvenez, mon cher ami, que j’étais arrivé tard à Ratisbonne ; je l’avais traversée à la lueur des becs de gaz et à la clarté des étoiles, ce qui ne m’avait pourtant pas empêché d’y voir bon nombre de choses. Je m’étais encore attardé longtemps sur le pont du Danube à contempler le fleuve dont la lune argentait les flots, si bien qu’il était minuit quand j’arrivai à mon Dampfschiffshof, hôtel d’autrefois, aux salles basses et enfumées, qui fut sans doute en son temps une auberge fameuse, et qui pour le nôtre, tant le luxe et les Anglais nous ont gâtés, est presque un bouge.

Je demande à quelle heure partait le bateau ; on me répond à cinq, que les formalités seront longues, et qu’il est prudent de se faire éveiller avant quatre. Je regarde le lit, où je retrouve les fameuses serviettes qui servent de draps et les matelas gonflés à la tête où l’on serait fort bien assis pour causer, mais où l’on est fort mal couché pour dormir, et je me décide à m’installer dans un fauteuil, un encrier à droite, une tasse de café à gauche, pour vous conter ce que j’avais vu depuis Munich. C’est ainsi que j’ai souvent vécu depuis mon départ, ne fermant pas les yeux, en dix fois, aussi longtemps qu’une jolie femme en une seule ; courant le jour pour voir, écrivant la nuit pour me souvenir, et dormant à la grâce de Dieu. Voilà ce qu’on appelle un voyage d’agrément…

Mais j’avais compté sans mes fatigues de Munich, doublées de celles de la route jusqu’à Ratisbonne. Je croyais écrire, je m’endormais. Quand je me réveillai, il faisait grand jour, et le bateau que je devais prendre à l’aube voguait depuis trois heures vers Passau. Le génie protecteur de la vieille ville s’était vengé de mon irrévérence et me forçait à faire une visite en règle à sa cité impériale. Je m’exécutai de bonne grâce.

Au moment ou j’allais sortir, je fus arrêté par un bon gros garçon de Neuremberg, commis voyageur en cigares, qui, apprenant qu’un Français se trouvait à l’hôtel, chose rare à Ratisbonne, en oubliait depuis deux heures son commerce et m’attendait pour me happer au passage. Tout fier d’avoir habité Paris et d’être en état de me le dire en un français très-peu orthodoxe, il s’accrocha à moi de façon que je ne pusse me délivrer de lui. Il se mettait d’ailleurs à ma disposition pour me conduire vers les curiosités de la ville ; j’aurais manqué à tous mes devoirs de voyageur en n’acceptant pas. Me voilà donc parti avec mon complaisant cicerone. Nous nous mettons d’abord à la recherche d’une procession qui devait avoir lieu ce jour-la dans le faubourg Stadt-am-Hof, pour je ne sais quelle fête religieuse. Mais il faisait un temps abominable, digne de la réputation de la ville[3]. Je n’aperçois qu’un océan de parapluies qui ondulent et ruissellent. Je renonce aux curiosités en plein air et je repasse le pont du Danube presque aussi vite que l’archiduc Charles quand il fut si heureux de le trouver, après Eckmühl, pour s’échapper en Bohème.

Ratisbonne vue du faubourg Stadt-am-Hof.

J’avais vu la veille, dans la nuit, des masses énormes accolées à de certaines maisons et dont je n’avais pas compris la destination. Toute la ville, regardée du faubourg, en est comme hérissée : ce sont des espèces de donjons à neuf ou dix étages, où sans doute les seigneurs venus à la diète se cantonnaient. Ils avaient voulu retrouver dans la ville l’image de leurs châteaux forts et pouvoir, au besoin, se défendre contre une émeute populaire ou une attaque de leurs rivaux.

À côté de ces monuments de défiance et d’orgueil, je vois la réponse menaçante des manants. Ratisbonne a une rue Goliath et, sur une des maisons de cette rue, le géant s’élève de la hauteur de trois étages ; mais le pâtre, l’enfant qui le vaincra, est à côté. Berne aussi a une porte Goliath. Cette image était fréquente au moyen âge. N’y avait-il là qu’un souvenir biblique ? ou n’était-ce pas plutôt le symbole aimé de ces petites villes qui se promettaient de tuer, elles aussi, le géant féodal ? Les bourgeois du treizième siècle avaient assez de malice pour le penser, et, dans tous les cas, leurs descendants ont le droit de le dire.

Tout près du pont, nous nous trouvâmes en face du Dom ou de la cathédrale, qui ne me parut pas faire meilleur effet le jour que la nuit. Bien qu’on vante beaucoup en Bavière son portail, qui date de 1488, il me sembla, comme à M. Fortoul[4], « un témoignage évident de la décadence de l’architecture religieuse ; car, loin de révéler aux yeux les mystères d’un temple chrétien, il présente la façade d’un hôtel de ville, orné au premier étage de son balcon, sur lequel s’ouvrent deux grandes fenêtres et surmonté d’un pignon aigu dont le milieu est marqué par une tourelle féodale. Les deux grandes tours qui accompagnent ce frontispice profane n’ont point été achevées, et les sculptures qui y sont répandues sont de l’ordre le plus commun[5]. »

Mais ce n’était pas là que mon commis voyageur tenait à me conduire. « Des cathédrales, me dit-il, il y en a partout. Je vais vous montrer une chose qu’on ne trouve qu’ici. Allons à l’hôpital. » Je le suis ; car en voyage, comme à la guerre, il ne faut reculer devant rien. Il me fait repasser le pont, et nous entrons dans une salle immense où l’on ne se voit ni ne s’entend, à cause du bruit et de la fumée qui s’y font. Les habitants de ce lieu n’avaient nullement l’air d’être malades : ils buvaient, chantaient et mangeaient tout à la fois et tous ensemble. J’étais encore tombé dans une brasserie. C’est une dépendance de l’hôpital. Un mur seulement sépare les buveurs des malades, de sorte qu’on pourrait entendre alternativement les gémissements des uns et les cris des autres. Était-ce à cause du voisinage et par contraste, ou la pluie les avait-elle mis en liesse ? Ces buveurs étaient bruyants et gais comme je n’en avais pas encore vu. La foule était si pressée, que les consommateurs se partageaient fraternellement l’espace et mangeaient au même plat, sans fourchette ! La consommation était la même pour tous : trois saucisses dans un bain de moutarde et un verre de bière pour six sous. Aussi beaucoup redoublent ; le pain se paye en plus, ce qui donne à croire qu’on s’en passe d’habitude.

La brasserie de l’hôpital, à Ratisbonne.

Je trouvais que mon guide, comme tous les guides, m’avait surfait sa curiosité, et je me sauvais au plus vite, quand je découvris une figure longue et sèche de vieille fille, toute de blanc vêtue couronnée de roses, bouquet au côté, reliquaire au cou, voilée comme une Vierge, dont elle venait de jouer le rôle dans la fête sacrée, et qui, debout au milieu de la foule, mais isolée par un air très-recueilli, dévorait à longues dents le mets national. « Décidément vous avez raison, dis-je à mon compagnon ; votre hôpital est curieux. »

J’avais tort de m’étonner que cette sainte fille fût en pareil lieu. J’appris, quelques instants après, que l’évêque de Ratisbonne possède une brasserie et fait fabriquer de la bière qu’on appelle bischofsbeer, la bière de l’évêque ; et en rentrant le soir à l’hôtel, j’y trouvai un touchant exemple de ces mélanges qui nous étonnent et de la mansuétude de ces bonnes mœurs allemandes sans fiel ni colère : un prêtre catholique, un juif et un protestant jouaient aux cartes en jetant pacifiquement au nez la fumée de leurs longues pipes.

À la brasserie de l’hôpital, à Ratisbonne.

À Ratisbonne, M. Lancelot trouve un compatriote qui veut absolument le garder à dîner. Un convive de plus obligeant son hôte à faire prendre plus de pain, le boulanger s’informe, comme de juste, du motif qui dérange les habitudes de la maison. La servante répond qu’un ami de monsieur, un pays vient d’arriver. — « Ah ! un Français, dit le boulanger qui prépare sa fournée ; amenez-le-moi ici, nous chaufferons le four avec sa carcasse. » Le lendemain, le hasard conduit notre artiste devant une boutique où il voit quelques sculptures à prendre, et il s’arrête pour en faire le croquis. Un gros bonhomme en sort, son bonnet d’une main, une chaise de l’autre, et insiste très-poliment pour que M. Lancelot prenne ses aises. C’était l’ogre de boulanger. Il avait fait le bravache la veille contre un Français, pour obéir à la consigne donnée en 1813 et qui dure encore, paroles ; il n’aurait pas voulu, en action, lui porter le moindre préjudice, et il était plein de reconnaissance pour l’artiste qui faisait à sa ville la galanterie de dessiner un dernier vestige de sa splendeur passée.

Pourquoi une certaine presse nourrit-elle encore en Allemagne ces rancunes contre « le voisin perfide, le Gaulois, l’ennemi héréditaire, Erbfeind ? » Nous les avons méritées il y a cinquante ans, c’est vrai. Mais n’en avons-nous pas été punis ? Lessing, dans l’autre siècle, jetait à ses compatriotes cet amer reproche : « Le caractère national de l’Allemand, c’est de n’en point avoir. » On a bien changé cela depuis Lessing ; mais, de l’autre côte du Rhin, trop de gens font consister le caractère national dans la gallophobie. Oubliez ; nous l’avons bien fait nous-mêmes ; laissez à l’Allemand sa débonnaire nature, et n’attisez pas entre les nations ces haines qui ont fait couler tant de sang. Elles ne sont plus de notre âge !

Il n’y a, à vrai dire, que deux choses curieuses à Ratisbonne ; on les trouve au palais du prince de Tour et Taxis, et à l’hôtel de ville.

Le palais du prince, ancien couvent d’une architecture froide et triste, renferme une chapelle gothique très-élégante et un cloître ogival d’un grand caractère. Sous la chapelle est une crypte dans laquelle on aperçoit, par une ouverture du pavé, de magnifiques tombeaux en orfévrerie. Les appartements de la princesse sont d’un goût exquis, la chambre à coucher du prince d’une simplicité de soldat : un lit de collégien, comme était celui du roi Louis-Philippe, quelques siéges modestes, et sur la muraille les portraits de tous ses chevaux, avec une bibliothèque remplie de pipes. Il y en a de toutes les formes et de tous les pays, depuis l’immense narghilé oriental jusqu’à la courte pipe du gamin de Paris, qui a un nom qu’on n’écrit pas. J’ai reconnu la favorite au fourreau de peau de daim qui la protége. Mais la merveille du lieu, comme il convient à des Primes qui ont eu pendant trois siècles, par privilége impérial, le monopole des postes de l’Allemagne, c’est l’établissement hippique : le manége, qui est décoré de bas-reliefs par Schwantgaler ; les écuries, où les chevaux sont logés comme des princes, et la sellerie, où l’on a rangé par pays tout ce que l’homme a inventé à l’usage du cheval. Les gens que la matière intéresse viennent de bien loin visiter ce musée équestre.

J’y rencontrai sept ou huit officiers autrichiens tout de blanc habillés, de mise très-élégante et d’une extrême politesse. Ils me saluent pour m’inviter à passer devant eux, ils me saluent encore quand ils passent devant moi, mais ils ne me saluent plus du tout dès qu’ils m’entendent parler.

En sortant du palais, le concierge me montre le calendrier où sont marqués les dix-huit jours des fêtes patronymiques des princes et princesses de la maison et les dix-huit jours anniversaires de leur naissance. C’est trente-six jours fériés pour les féaux et corvéables ; ils doivent ces jours-là visites et compliments au prince ou à la princesse, qui, par compensation, doivent les recevoir et les entendre.

Au Rathhaus, je regarde un moment la croisée-tribune d’où l’on haranguait la foule ; mais je désole le gardien officiel en refusant de contempler avec la vénération nécessaire les vieilles friperies de la salle de la diète. Je me fais conduire à la salle de torture, basse, sombre, couverte d’une voûte épaisse que les cris ne pouvaient percer, et où l’on conserve tous les engins dont le moyen âge usait pour obliger un honnête homme à s’avouer coupable.

Un catalogue décrit tout en détail. Voici l’âne espagnol, sorte de pupitre à musique porté sur des tréteaux solides ; on y mettait le patient et cheval, et à ses pieds on attachait deux grosses et lourdes pierres. Voici le lit de cuir avec son traversin garni de clous aigus, mais courts, qu’on roulait sous les reins, le corps de l’accusé étant tenu bien développé par des cordes attachées aux mains et aux pieds. Et la potence qui tirait à la fois les bras en haut et les pieds en bas ; et les tenailles pour déchirer la chair ; et les marteaux pour enfoncer les coins entre les chevilles des deux pieds étroitement serrés par des chaînes ; et enfin tout ce qu’a pu imaginer l’esprit de ces temps où, malgré la toute-puissance du clergé et la foi des peuples, Satan régnait bien plus que le Christ. Dans le fauteuil s’asseyait tranquillement le médecin, pour arrêter le supplice juste au point au delà duquel la douleur aurait tué le patient. Derrière la grille en bois siégeait le juge, pour recueillir les aveux que la torture arrachait. Mais pourquoi cette grille entre le juge inique et la victime ? Était-ce pour empêcher que le sang ne rejaillît jusqu’à lui ?

La salle de torture, à Ratisbonne.

Tout près de cette salle se trouve la prison du comte Scheffgotsch. C’est un affreux cachot, sans jour, sans air, de six pieds carrés tout au plus, et que le curieux ne visite pas sans torture, car la porte, ouverte dans un mur très-épais, n’est haute que de deux pieds et demi. Voici ce que j’ai copié sur le catalogue manuscrit dont j’ai parlé et qui en regard du texte allemand porte une traduction française :

« Prison du comte Scheffgotsch qui fut en concert avec Wallenstein. Retenu quinze semaines, il fut exécuté chez la Croix-d’or, où est la fontaine. On y trouve une ouverture pour lui donner sa nourriture, une autre au plafond pour épier son monologue, et une commodité. »

En vérité, ils auraient bien dû laisser cela en allemand. Remarquez que Ratisbonne était ville impériale, c’est-à-dire république, ce qui n’empêchait pas qu’on n’y torturât bel et bien comme dans les châteaux des grands seigneurs. En ce temps là nobles et vilains, dès qu’ils avaient la force en usaient avec cruauté.

C’étaient les deux jeunes filles du concierge qui m’avaient conduit en cette affreuse prison. L’une portait le flambeau, l’autre donnait les explications, et parfois, comme l’héroïne de Jules Janin, prenait la place du patient pour faire comprendre le jeu des abominables machines. Aujourd’hui de gracieux enfants sourient au milieu de ces horreurs, et ce sol qui a tant bu de sang, ces murs imprégnés encore de malédictions, ne retentissent plus que du bruit des pas des curieux. Ah ! que la justice vient lentement, et que l’humanité, elle aussi, a longtemps porté sa croix dans la voie douloureuse, via dolorosa !

  1. Suite. — voy. t. III, p. 337, 353, 369 ; t. V, p. 193, 209, et t. VI, p. 177 et 193.
  2. Tous les dessins de cette livraison ont été faits en Allemagne, pour le Tour du Monde, par M. Lancelot, qui a suivi exactement l’itinéraire de l’auteur.
  3. Ratisbonne s’appelle en allemand Regensburg, du nom d’une petite rivière qui s’y jette. Mais Regen signifie pluie, ce qui a valu à la ville une réputation que peut-être elle ne mérite pas.
  4. De l’Art en Allemagne.
  5. M. Darcel est beaucoup moins sévère (Excursion artistique en Allemagne). Il trouve que cette cathédrale est un des plus beaux édifices gothiques de l’Allemagne, mais il faut dire que l’Allemagne a bien peu d’églises gothiques.