Comment j’ai retrouvé Livingstone/Chapitre 7

Chapitre VI   Chapitre VIII




L’exploration de la partie septentrionale du Tanguégnica avait été décidée entre le docteur et moi, par suite de l’intérêt qui s’attachait à la question du Roussizi, question sur laquelle on a tant discuté, et qui alors était toujours pendante.

Livingstone, depuis 1869, désirait la résoudre et avait, comme on l’a vu, accepté avec empressement l’offre que je lui avais faite.

Non seulement les indigènes, mais les Arabes nous répétaient que le Roussizi sortait du lac ; et nous supposions qu’il se rendait au lac Albert, ou à celui de Victoria. .

Séid ben Medjid nous avait dit que sa pirogue pouvait porter vingt-cinq hommes et seize cents kilogrammes d’ivoire. Comptant sur cette assurance, nous avions embarqué vingt-cinq de nos gens, dont quelques-uns s’étaient munis de sacs de sel dans l’intention de faire un peu de commerce ; mais à peine avions-nous quitté la rive qu’il y fallut revenir. Le canot, trop chargé, enfonçait jusqu’au bord. Six hommes furent remis à terre, le sel également ; et nous restâmes avec seize rameurs ; plus Sélim, Férajji et les deux guides.

Pour la première nuit, nous nous arrêtâmes dans la baie splendide de Kigoma.

Le lendemain, en face des hautes collines du Bemba, la teinte de l’eau parut annoncer une grande profondeur ; nous jetâmes la sonde, elle indiqua soixante-quatre mètres ; nous étions alors à un kilomètre et demi de la côte.

La rangée de montagnes revêtue d’une herbe d’un vert éclatant, d’où s’élevaient de grands bois, et qui plongeait ses flancs abrupts jusqu’au fond du lac où elle jetait ses promontoires, déroulait devant nous des beautés qui nous en faisaient espérer d’autres, sans jamais que notre espoir fût déçu. À chacune de ses pointes que nous doublions, c’étaient de nouvelles surprises ; dans chacun de ses plis, un tableau ravissant, des bouquets d’arbres couronnés de fleurs et d’où s’exhalaient des parfums d’une suavité indicible.

Je n’avais rien vu de pareil depuis que j’étais en Afrique, rien de semblable à ces hameaux de pêcheurs, enfouis dans des bosquets de palmiers, de bananiers, de figuiers du Bengale et de mimosas ; bosquets entourés de jardins et de petites pièces de terre, dont les épis luxuriants regardaient l’eau transparente, où se reflétaient les cimes qui leur servaient d’abri contre la tempête.

Évidemment, les pêcheurs qui habitent ces parages trouvent leur situation bonne. Le poisson abonde ; les pentes rapides, cultivées par les femmes, produisent du sorgho et du maïs en quantité ; les jardins sont remplis de manioc, d’arachides, de patates ; les élaïs procurent l’huile et le breuvage ; les bananiers, des masses de fruits délicieux, et dans les ravins sont de grands arbres, dont on fait les pirogues. La nature prodigue aux hommes en cet endroit tout ce qu’il peuvent désirer ; ils ne conçoivent rien au-delà. C’est quand on voit tous ces éléments d’un bonheur qui pour eux est parfait que l’on pense à ce qu’ils doivent souffrir, lorsque, arrachés de ces lieux, ils traversent les déserts qui les en sépareront pour toujours, lorsqu’ils marchent traînant leurs chaînes et conduits par ces hommes qui les ont achetés huit mètres de cotonnade, pour leur faire faire la cueillette du girofle ou le métier de portefaix.

Tous les deltas des rivières que reçoit la Tanguégnica sont entourés d’une épaisse ceinture de papyrus et de matétés, ceinture qui, à certaines places, acquiert une grande largeur. Au fond de quelques-unes de ces jungles, parfois impénétrables, comme celles des bouches du Louaba et du Casocoué, sont des étangs paisibles, qui servent de retraite à une multitude de canards, de sarcelles, d’oies, d’ibis, de grues, de pélicans, de cigognes, de bécassines, d’alcyons, etc., que les fondrières, la fièvre et le hallier protègent contre le chasseur.

À Mécoungou, on nous demanda le tribut. Bien que l’étoffe et les grains de verre m’appartinssent, le docteur, en raison de son âge, de son expérience, et de sa grande maîtrise, fut chargé de traiter l’affaire.

Le matéco, chef de troisième ordre, réclamait deux dotis et demi, soit dix mètres de cotonnade. Livingstone répondit à cela en demandant si l’on ne nous apportait rien ?

« Non, fut-il répliqué ; le jour est fini, il est trop tard ; mais, si vous payez le tribut, le chef vous donnera quelque chose quand vous repasserez. »

Le docteur se mit à rire, et dit au chef qui arrivait : « Puisque vous attendez notre retour pour nous faire un présent, je payerai quand nous reviendrons. »

Déconcerté d’abord, le matéco réfléchit, puis en revint à sa demande.

« Apportez-nous un mouton, reprit le docteur, un petit mouton ; nos estomacs sont vides ; il est tard, et nous avons faim depuis la moitié du jour. »

L’appel fut entendu ; le vieux chef s’empressa de nous envoyer un agneau, accompagné de douze ou quinze litres de vin de palme, et reçut en échange ses dix mètres d’étoffe.

L’agneau fut tué sans retard, et parfaitement digéré ; mais le vin de palme, hélas ! ce vin, à la fois doux et capiteux, quel présent funeste ! Souzi, l’inestimable adjoint du docteur, et Bombay, le chef de mes hommes, étaient chargés de veiller sur le canot ; imbibés de la fatale liqueur, ils dormirent d’un sommeil de plomb ; et le lendemain nous avions à déplorer la perte d’une foule de choses, qui, pour nous, étaient d’un prix inestimable ; entre autres, la ligne de sonde de mon compagnon, une ligne de seize cent soixante-trois mètres, cinq cents cartouches, faites pour mes propres armes, et quatre-vingt-dix balles de mousquet.

Outre ces objets indispensables dans une contrée hostile, on nous avait enlevé un sac de farine et tout le sucre du docteur.

Je me figure sans peine l’agréable surprise des filous au goût exquis du sucre, et leur étonnement à la vue des cartouches ; mais qui sait le résultat de leur trouvaille ? Cette caisse de munitions, entre leurs mains, a pu devenir la boîte de Pandore.

Depuis cette perte qui diminuait nos moyens de défense, nous évitions soigneusement les endroits mal famés.

Un soir, profitant d’un beau clair de lune, nous avions ramé jusqu’à huit heures pour gagner le cap Sentakeyi ; nous prîmes terre en un lieu désert, sur une langue de sable, adossée à une berge de deux à trois mètres de haut, et flanquée, de chaque côté, de masses rocheuses en désagrégation. Notre espoir était qu’en ne faisant pas de bruit nous resterions inaperçus, et qu’après un repos de quelques heures nous pourrions repartir sans avoir eu d’encombre.

À notre feu l’eau chauffait pour le thé, à celui de nos gens se faisait la bouillie, quand les vedettes nous signalèrent des formes sombres qui rampaient vers le bivouac. Ces formes rampantes se dressèrent à notre appel et vinrent à nous proférant le salut indigène : « vouaké ».

Nos hommes de Djidji, leur ayant expliqué que nous étions des Zanzibarites, leur dirent que nous partirions au lever du soleil, et ajoutèrent que, s’ils avaient quelque chose à nous céder, nous l’achèterions avec plaisir. Ils parurent très satisfaits de cette demande : et après un instant d’entretien, pendant lequel ils nous semblèrent prendre des notes mentales sur le camp, ils s’éloignèrent en promettant de revenir au point du jour et d’apporter des vivres.

Tandis que nous savourions notre thé, les gens du guet nous avertirent de l’approche d’une nouvelle bande. Ce fut le même salut, la même manière d’observer, la même assurance d’une amitié que j’estimai beaucoup trop vive pour être sincère.

Peu de temps après, troisième visite, absolument pareille, avec des protestations de plus en plus chaleureuses ; et nous vîmes deux canots croiser, devant le bivouac, d’une allure qui nous parut plus rapide que la nage habituelle.

Évidemment notre présence était connue dans les villages voisins, dont ces divers partis étaient les émissaires. Or, sur toute la route, depuis Zanzibar jusqu’au lac, jamais, sous aucun prétexte, on ne vient saluer personne après la chute du jour : quiconque serait surpris à la nuit close, rôdant aux environs du camp, recevrait un coup de fusil. Ces allées et ces venues, cette joie exubérante au sujet de l’arrivée d’un petit nombre de Zanzibariens, arrivée qui dans le pays n’a rien d’extraordinaire, étaient bien faites pour éveiller des craintes. Nous échangions nos remarques à ce sujet, le docteur et moi, quand une quatrième bande, plus bruyante que les autres, vint nous exprimer la satisfaction qu’elle avait de nous voir, et cela dans les termes les plus extravagants.

Le souper était fini ; chacun pensa qu’il fallait agir et se hâter. Dès que la bande fut partie, nous sautâmes dans la pirogue, qui fut repoussée du rivage avec le moins de bruit possible. Il était grand temps : comme nous sortions de la pénombre projetée par la côte, je fis remarquer au docteur des formes accroupies derrière les rochers qui se trouvaient à notre droite ; d’autres corps gagnaient en rampant le sommet de ces rochers, tandis qu’un parti nombreux s’avançait à sa gauche, d’une façon non moins suspecte. Au même instant une voix nous héla en haut de la berge, juste au-dessus de l’endroit que nous venions de quitter. « Bien joué ! » cria le docteur ; et la pirogue fila rapidement, laissant derrière elle les voleurs déconfits.

Le lendemain, sur les huit heures, nous arrivions à Magala, dont le moutouaré (chef de second ordre) passait pour un homme généreux. Nous avions eu depuis notre dernier camp dix-huit heures de nage, ce qui, à raison de quatre kilomètres par heure, faisait soixante-douze kilomètres.


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À Magala


Du cap Magala, un des points les plus saillants de la côte, ce dont nous profitâmes pour relever diverses positions, la grande île de Mouzimou (l’Oubouari de Burton) se trouve au sud-sud-ouest, et l’on voit se rapprocher rapidement les deux rives du lac, qui paraissent se rejoindre à une distance d’une cinquantaine de kilomètres. Le Tanguégnica, en cet endroit, n’a plus que douze ou seize kilomètres de large.

À la troisième bouche du Mougéré, nous trouvâmes des villages qui appartenaient à Macamba, et dans lesquels ce chef avait sa résidence.

Jamais d’homme blanc n’avait été vu par les indigènes, qui naturellement accoururent en foule pour nous voir débarquer. Tous les hommes avaient à la main une grande lance ; quelques-uns y joignaient une espèce de casse-tête, et çà et là on voyait une petite hache.

Le lendemain, lorsque Macamba vint nous visiter, suivi d’un bœuf, d’un mouton et d’une chèvre, dont il nous faisait présent, je pus écouter la réponse qu’il fit au docteur à l’égard du Roussizi. Suivant lui, ce fleuve, après avoir reçu la Louanda ou Rouanda, à un jour de la côte en se rendant par terre au confluent, à deux jours en y allant en canot, venait se jeter dans le lac.

Nous payâmes au chef, à titre de transit mais en réalité comme échange, trente-six mètres d’étoffe et quatre-vingt-dix rangs de perles de différentes espèces. Je regrettai de n’avoir pas un des nombreux fichus d’indienne qui étaient restés à Couihara dans mes bagages. Ici ils auraient fait merveille.

L’affaire étant réglée, Macambâ présenta son fils, un grand jeune homme d’environ dix-huit ans, à Livingstone, en le priant de l’adopter. Avec son joyeux rire, le docteur repoussa la proposition, dont il avait compris le sens, et qui n’était faite que pour obtenir un supplément d’étoffe. Macamba prit la chose en bonne part et n’insista pas davantage.

Le troisième jour, dans la soirée – nous devions partir le lendemain au lever de l’aurore –, Macamba vint nous faire ses adieux et nous demanda de lui renvoyer notre canot dès que nous serions arrivés chez Rouhinga, son frère aîné, dont le territoire est au sommet du lac. Ce canot, disait-il, lui était nécessaire. Il nous priait en outre de lui laisser deux de nos hommes avec leurs fusils et des munitions, pour le cas où son ennemi viendrait l’attaquer. Cette double requête nous fit partir immédiatement.

Neuf heures après, nous étions dans le Mougihéhoua, territoire qui a pour chef le frère aîné de Macamba.

Cette contrée, où se trouve l’embouchure du Roussizi, est excessivement plate ; sa partie la plus haute n’est pas à trois mètres au-dessus du Tanguégnica ; et il renferme de nombreuses dépressions, fourrées de papyrus, de matétés gigantesques, et remplies d’eaux stagnantes, d’où s’échappent des torrents d’effluves pestilentiels.

Dans tous les endroits non marécageux, le sol est couvert de riches pâturages où s’élèvent de nombreux troupeaux, surtout des chèvres et des moutons, qui sont les plus beaux et les meilleurs que j’aie vus en Afrique.

Le fond du lac, d’une rive à l’autre, fourmille de crocodiles. J’en ai compté dix à la fois, d’un point de la grève, et le Roussizi en est encombré.

À peine étions-nous dans son village, que Rouhinga vint nous voir. C’était un homme fort aimable, très curieux de choses nouvelles et toujours prêt à rire, bien que, d’après son compte, il n’eût pas moins de cent ans. Plus âgé que Macamba, il était loin d’avoir la dignité de son frère et d’être considéré par son peuple avec autant d’admiration et de respect ; mais il connaissait mieux le pays, avait une mémoire prodigieuse, et parlait de toute la contrée avec beaucoup d’intelligence.

Les politesses d’usage terminées, après qu’il nous eut offert un bœuf, un mouton, du lait et du miel, Rouhinga fut prié de nous dire tout ce qu’il savait de la région voisine. Il s’y prêta de bonne grâce. « Cette rivière, nous dit-il, prend sa source dans le voisinage d’un lac appelé Kivo, lac aussi long que de Mougihéhoua à Mougéré, et aussi large que de Mougihéhoua au pays de Coumachagna, ce qui peut se traduire par environ vingt-neuf kilomètres de longueur sur treize de large. Le lac Kivo est entouré de montagnes au nord et au couchant. C’est du côté nord-ouest de l’une de ces montagnes que sort le Roussizi, d’abord petit ruisseau rapide qui, en descendant vers le Tanguégnica, se grossit de beaucoup de rivières et a déjàquatorze affluents lorsqu’il reçoit la Rouanda, qui est le plus large de tous.

« Le lac Kivo s’appelle ainsi du nom de la province dans laquelle il se trouve. D’un côté est le Moutoumbi ( probablement l’Outoundi de Speke et de Baker) ; à l’ouest est le Rouanda ; à l’est, le Roundi. »

L’étendue et la précision de ces renseignements rendaient très difficile de les mettre en doute. Il ne nous restait plus qu’à voir déboucher la rivière.

Nous trouvâmes que l’extrémité septentrionale du Tanguégnica forme sept baies séparées l’une de l’autre par de longues pointes de sable. La quatrième, large de cinq kilomètres, s’avance plus que les autres d’environ huit cents mètres dans les terres. C’est là qu’est le delta du Roussizi.

Le sondage y accuse 1,82 mètre d’eau, profondeur qui se retrouve jusqu’à près de cent mètres de la bouche principale. Le courant est très faible et n’a pas plus de seize cents mètres par heure.

Bien que nous la cherchions attentivement avec la lunette, ce n’est qu’à une distance d’environ deux cents mètres que nous découvrîmes la maîtresse branche, et cela en guettant la sortie des canots. En cet endroit, la baie n’a plus guère que deux cents mètres de large.

Nous demandons à une pirogue de nous montrer le chemin ; c’est une flottille qui nous précède ; pur effet de curiosité chez ceux qui la conduisent. Quelques minutes après, nous remontions le courant, alors très rapide – de dix à treize kilomètres à l’heure –, mais n’ayant que soixante centimètres de profondeur et neuf mètres de large.

Nous continuâmes à remonter cette bande jusqu’à huit cents mètres de l’embouchure. De cet endroit nous la vîmes s’élargir, puis se diviser en une multitude de canaux, ruisselant parmi des massifs détachés de grandes herbes et formant un ensemble d’aspect marécageux.

Le bras occidental avait à peu près huit mètres de large ; celui du levant n’en avait pas plus de six, mais avec trois de profondeur et une marche très lente.

Chacune des bouches ayant été explorée, nous ne crûmes pas nécessaire de remonter plus haut, la rivière par elle-même n’offrant pas un intérêt qui pût dédommager d’une pareille navigation.

La question était dès lors résolue. Le Roussizi entre dans le Tanguégnica et ne lui sert pas de débouché, ainsi qu’on avait pu le croire. Comme tributaire il n’est pas à comparer au Malagarazi, et ne peut être navigable, au moins dans son cours inférieur, que pour les plus petits canots. Le seul trait remarquable qu’il nous ait offert est l’abondance de ses crocodiles. Nous n’y avons pas vu d’hippopotames, ce qui confirme son manque de profondeur.

De l’endroit où Burton et Speke s’étaient arrêtés, les montagnes semblent se rejoindre, et le lac paraît finir en pointe, ainsi que le représente la carte du premier voyage. Nous l’aurions cru nous-mêmes si nous n’étions pas allés plus loin, mais l’exploration des lieux nous a prouvé le contraire.

Je dois ajouter que, s’il n’y a plus aucun doute au sujet de la direction de cette rivière, dont le courant nous a opposé une vive résistance, et que nous avons vue ENTRER dans le lac, Livingstone n’en est pas moins persuadé que le Tanguégnica doit avoir ailleurs un effluent ; toutes les nappes d’eau douce ayant, ditil, des issues. Le docteur est plus capable que moi d’établir le fait ; aussi, dans la crainte de dénaturer sa pensée, je lui abandonne le soin de l’expliquer lui-même quand il en aura l’occasion.

Une chose qui lui paraît certaine et qui pour moi est évidente, c’est que Baker devra diminuer le lac Albert d’un degré de latitude, peut-être même d’une couple de degrés. Ce célèbre voyageur a prolongé son lac assez loin dans le Roundi, et a placé le Rouanda sur la côte orientale, tandis qu’une large portion, sinon la totalité de cette province, devrait être mise au nord du territoire qui, sur sa carte, porte le nom d’Ousigé. Les informations d’un homme aussi intelligent que Rouhinga ne sont pas à dédaigner et, si le lac Albert se fût trouvé à moins de cent soixante kilomètres du Tanguégnica, ce vieux chef en aurait certainement entendu parler, en supposant qu’il ne l’eût pas visité lui-même. Originaire du Moutoumbi, il est venu de cette contrée dans le Mougihéhoua, qu’il gouverne actuellement ; c’est ce qui lui a fait connaître la région dont il nous a entretenus. Il a vu Mouézi, le grand chef du Roundi ; il dit qu’il est un homme d’environ quarante ans et d’une très grande bonté.

Rien ne nous retenait plus à Mougihéhoua. Livingstone avait achevé ses observations, qui, entre autres, placent ce dernier village par 3°19’ de latitude australe.

Les provisions ne nous manquaient pas : Rouhinga nous avait fait présent de deux bœufs, son frère de même, et leurs femmes y avaient joint une quantité de lait et de beurre. Nous fîmes donc nos adieux au vieux chef et nous nous rembarquâmes le lendemain, 7 décembre.

Au nord-est du cap Cabogi, s’élèvent trois îlots rocheux où nous relâchâmes. Ce groupe solitaire, que les indigènes appellent Cavounvoué, devant être la seule découverte de notre excursion, le docteur nomma ces trois rochers Îlots du New York Herald. En confirmation de leur titre, nous y échangeâmes une poignée de main ; des calculs soigneusement faits établirent leur position par 3°41’ de latitude méridionale.

Nous vîmes bientôt le cap Louvoumba, projection inclinée de la montagne, qui s’avance très loin dans le lac. Menacés par la tempête, nous nous arrêtâmes près de cette grande pointe, au fond d’une crique paisible, et, traînant la pirogue sur la grève, nous nous y établîmes pour y passer la nuit. Il y avait bien un village en face, mais les habitants avaient l’air doux et poli. Rien ne nous faisait supposer qu’ils pussent nous être hostiles. Après le déjeuner, j’allai faire ma sieste, ainsi que j’en avais l’habitude, quand je n’en étais pas empêché.

J’étais plongé dans un profond sommeil, rêvant de toute autre chose que d’agression, lorsque je m’entendis appeler. « Maître, maître ! criait-on auprès de moi ; levez-vous bien vite, on va se battre. »

Je sautai sur mes revolvers et n’eus qu’à sortir de ma tente pour me trouver au milieu du tumulte. D’un côté un groupe d’indigènes furibonds, de l’autre notre propre bande. Sept ou huit de nos hommes, réfugiés derrière le canot, avaient leurs fusils braqués sur la foule, qui vociférait et grossissait de plus en plus ; mais nulle part je ne voyais Livingstone.

« Où est le docteur ? demandai-je.

– Il est parti pour aller dans la montagne, me dit Sélim.

– Est-ce qu’il est seul ?

– Non, maître ; Souzi et Chumâ sont avec lui.

– Prenez deux hommes, dis-je à Bombay, et allez avertir le docteur ; vous le prierez de revenir en toute hâte. »

Comme je finissais de donner cet ordre, je vis Livingstone, avec ses deux Noirs, au sommet d’une colline, d’où il regardait complaisamment la scène dont notre petit bassin lui offrait le curieux tableau ; car, en dépit de sa gravité, l’affaire était sérioso-comique. Ce dernier élément y était représenté par un jeune homme entièrement nu et complètement ivre, qui, tout en roulant de côté et d’autre, battait le sol avec sa ceinture, et criait et jurait, par ceci et par cela, que pas un Zanzibarien, pas un Arabe ne séjournerait un instant sur le territoire sacré du pays de Sansi. Son père, le sultan du lieu, n’était pas moins ivre que lui, bien qu’il montrât un peu moins de violence.

Sélim venait de me glisser ma carabine à seize coups, munie de toutes ses cartouches, lorsque arriva le docteur. Du ton le plus calme, Livingstone demanda quelle était la cause du rassemblement. Nos guides lui répondirent qu’un Béloutchi, du nom de Khamis, ayant assommé à Djidji le fils aîné du sultan de Mouzimou, la grande île voisine, parce que ce jeune homme avait jeté un regard indiscret dans son harem, la paix était rompue entre les hommes de Sansi et les Arabes, et que, par suite de cet état de choses, on avait enjoint à nos hommes de partir sur-le-champ. Comme ceux-ci allaient nous en prévenir, le jeune ivrogne avait adressé à l’un d’eux un coup de serpe. Le coup, mal dirigé, avait frappé dans le vide ; mais nos gens avaient vu là une déclaration de guerre et avaient pris les armes.

Il aurait suffi d’une décharge de nos revolvers pour faire évacuer le terrain ; mais, après en avoir conféré entre nous, le docteur pensa qu’il valait mieux s’entendre avec le chef et le calmer par un présent. « On ne s’offense pas, dit-il, des folies d’un homme ivre. »

Se tournant donc vers le foule, Livingstone releva sa manche et dit à ces furieux : « Je ne suis ni un Arabe ni un Zanzibarien, mais un homme blanc. Les Zanzibariens et les Arabes n’ont pas la peau de cette couleur ; nous ne sommes pas de leur race ; et jamais un des vôtres n’a eu à se plaindre d’un homme à peau blanche. »

Ce discours produisit tant d’effet que les deux nobles ivrognes consentirent à s’asseoir et à parler avec calme. Cependant ils en revenaient toujours au fils de Kisésa, sultan de Mouzimou, à ce pauvre Mombo qu’on avait tué brutalement. « Oui, brutalement ! » s’écriaient-ils en montrant par une pantomime expressive comment l’infortuné avait péri.

Livingstone continuait à leur parler avec douceur et leurs protestations véhémentes contre la cruauté des Arabes avaient fini par s’éteindre, lorsque le vieux chef, repris d’ivresse, se leva brusquement, parcourut la place à grands pas et, se frappant à la jambe d’un coup de lance, cria que les Zanzibariens l’avaient blessé.

À ce cri, la moitié de l’auditoire prit la fuite ; mais une vieille femme qui portait à la main une grande canne, dont un lézard sculpté formait la pomme, se mit à injurier le sultan avec une volubilité incomparable, et l’accusa de vouloir faire exterminer son peuple. Les autres femmes, se joignant à elle, conseillèrent au chef de rester tranquille et d’accepter le présent que l’homme à peau blanche voulait bien lui offrir.

Néanmoins ce fut Livingstone, qui, toujours calme et doux, persuada à tout le monde de s’abstenir de répandre le sang, et qui finit par triompher du vieux chef. Un instant après, l’affaire était réglée, et le sultan et son fils s’éloignaient tout joyeux.

Nous quittâmes le cap Louvoumba vers quatre heures et demie. À huit heures, nous étions au large du cap Panza, qui est à l’extrémité nord de l’île de Mouzimou. À six heures du matin, nous nous trouvions au sud de Bicari, nageant vers Moucangou (dans le Roundi), où nous arrivâmes à dix heures. Pour traverser le lac, il nous avait fallu dix-sept heures et demie, ce qui, à raison de trois kilomètres par heure, donne cinquante-six kilomètres de large ; et un peu plus de soixante-douze depuis le cap Louvoumba.

Le 11 décembre, après sept heures de route, nous nous retrouvâmes au village pittoresque de Zassi. Le 12, nous étions à la charmante baie de Niasanga ; enfin le même jour, à onze heures, ayant passé l’île de Bangoué, nous eûmes devant nous le port de Djidji.

Un vrai sujet de joie m’y attendait : une lettre du consul Webb, datée du 11 juin ; une bonne lettre, contenant des télégrammes de Paris, du 22 avril. « Et rien pour moi ! » s’écria le pauvre docteur. Quelle excellente chose que d’avoir un ami sincère et dévoué !

Notre excursion avait duré vingt-huit jours, pendant lesquels nous avions fait plus de quatre cent quatre-vingts kilomètres.


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