Comment j’ai retrouvé Livingstone/Chapitre 8

Chapitre VII   Chapitre IX




Ce fut avec une joie réelle que nous nous trouvâmes chez nous, assis tous les deux sur la peau d’ours, sur le tapis de Perse, sur les nattes fraîches et neuves, le dos appuyé contre le mur, sirotant notre tasse de thé, comme des gens qui ont toutes leurs aises, et causant des incidents du pique-nique, ainsi que le docteur appelait notre voyage au Roussizi.

Tant que je vivrai, ces pauvres murailles de terre, ces chevrons nus, cette couverture de chaume, cette véranda auront pour moi un intérêt historique ; aussi ai-je voulu rendre durable le souvenir de cette humble demeure en en faisant le croquis.

J’ai dit que mon admiration pour Livingstone avait grandi de jour en jour ; rien n’est plus vrai. Cet homme, près duquel je m’étais rendu sans éprouver d’autre intérêt que celui qu’eût fait naître en moi n’importe quel personnage dont j’aurais eu à dépeindre le caractère ou à détailler les opinions, cet homme avait fait ma conquête. Il est un vrai héros chrétien.

Quand je lui rappelais sa famille, il répondait : « Je serais assurément très heureux de voir ma famille, oh ! bien heureux ! Les lettres de mes enfants m’émeuvent plus que je ne saurais le dire ; mais je ne peux pas m’en aller : il faut que je finisse ma tâche. C’est le manque de ressources, je vous le répète, qui m’a seul retardé. Sans cela, j’aurais complété mes découvertes, suivi la rivière que je crois être le Nil jusqu’à sa jonction avec le lac de Baker ou avec la branche de Petherick.

« Un mois de plus dans cette direction, et j’aurais pu dire : Mon œuvre est terminée. Pourquoi s’être adressé aux Banians pour avoir des hommes ? Je ne le devine pas. Le docteur Kirk savait bien ce que valent les esclaves ; comment a-t-il persisté à leur confier mes bagages ? »

Quelques-uns des gens dont le mauvais vouloir avait obligé Livingstone de revenir sur ses pas étaient encore à Djidji, et avaient entre les mains des carabines d’Enfield appartenant au docteur, carabines qu’ils prétendaient retenir jusqu’à ce que leur solde fût entièrement payée. Un mois s’étant écoulé sans que ces armes fussent rapportées au docteur, je demandai et j’obtins la permission de les prendre.

Souzi, non moins brave que dévoué, et qui eût valu son pesant d’or s’il n’avait pas été un voleur incorrigible, fut envoyé sur-le-champ avec une douzaine de mes hommes, l’arme au poing, chercher ces carabines.

L’instant d’après, c’était une affaire faite.

Livingstone me laissa la direction de la caravane pour revenir à Couihara.

Depuis le 13 décembre, époque de notre retour de l’embouchure du Roussizi, il n’avait pas cessé d’écrire, préparant les lettres qu ’il voulait me confier, et reportant sur son énorme journal les notes que renfermaient ses carnets. Tandis qu’il se livrait à ce dernier travail, je profitai des moments où ils réfléchissait aux régions qu’il avait parcourues pour faire son portrait ; esquisse devenue fort ressemblante grâce à l’artiste, qui, par intuition, en a vu les défauts et les a corrigés d’une façon très exacte.

Dès le premier jour, Livingstone avait écrit à M. Bennett les pages qui contiennent ses remerciements, et auxquelles je le priai de ne rien ajouter, l’expression de sa gratitude y étant pleine et entière. Je connaissais trop bien M. Bennett pour ne pas être sûr qu’il en serait satisfait, car la nouvelle de l’existence du voyageur était pour lui ce qu’il y avait de plus précieux.

Pendant que Livingstone faisait sa correspondance, je m’occupais des bagages, de leur division, de leur mise en caisse ou en ballots, et j’activais les préparatifs nécessaires. Mes hommes devaient seuls être chargés du transport ; j’avais résolu d’en exonérer les gens de Livingstone, en raison de leur noble conduite à l’égard de leur maître.

Le 20 décembre, la saison pluvieuse [1] débuta par une averse accompagnée de grêle et de tonnerre ; le thermomètre descendit au-dessous de 19° centigrades.

Arriva le jour de Noël ; célébrer la fête par un grand repas, suivant l’usage des pays anglo-saxons, avait été convenu entre le docteur et moi [2]. La fièvre m’avait quitté la veille ; et, dès le matin, bien que d’une extrême faiblesse, j’étais sur pied, chapitrant Férajji, tâchant de lui faire comprendre la solennité du jour, et d’inculquer à cet animal trop dodu quelques-uns des secrets de l’art culinaire.

Œufs frais, mouton gras, chèvre, laitage, fleur de farine, poisson, patates, oignons, bananes, pombé, vin de palme, etc., etc., avaient été pris au marché, ou procurés par le bon vieux cheik Moéni Khéri. Mais, hélas ! j’étais trop faible pour surveiller la cuisine, et le rôti fut brûlé, la tarte mal cuite, le dîner manqué. Si Férajji, le sacripant à cervelle obtuse, ne fut pas fouaillé, c’est que je n’en avais pas la force. Mon regard seul put lui témoigner ma colère ; un regard qui eût foudroyé un homme de cœur ; mais le traître se mit à rire, et profita, je crois, du rôti, des pâtés, des entremets et de tout ce que sa négligence avait rendu immangeable pour des civilisés.

Nous n’avions plus qu’à partir. Séid ben Medjid, à la tête de trois cents hommes, ayant tous des mousquets, avait quitté Djidji pour aller attaquer Mirambo, le noir Bonaparte qui lui avait tué son fils. Un beau guerrier que ce vieux chef, intrépide, altéré de vengeance, et tenant à la main son fusil d’une longueur qui dépassait deux mètres. Il s’était mis en marche le 13 décembre. Nous étions alors sur le Tanguégnica ; mais avant de s’éloigner il avait donné des ordres pour qu’on nous laissât l’usage de son canot. Une seconde pirogue, beaucoup plus grande, nous était gracieusement prêtée par Moéni Khéri. J’avais acheté des ânes, dont l’un était destiné au docteur, pour le cas où la marche lui deviendrait pénible. Nous avions des chèvres laitières et quelques moutons gras, en prévision de la traversée des jungles. La bonne Halimâ nous avait préparé un sac de farine de maïs, comme elle seule, dans son dévouement à son maître, pouvait le faire ; Hamoydâ, son mari, l’avait libéralement assistée dans ce travail d’une si grande importance.

À notre provision de grain et de viande, s’ajoutaient du fromage, du thé et du café ; nous étions largement pourvus d’étoffe, et nos équipages, formés en partie d’indigènes, qui devaient ramener les pirogues, étaient au complet.

Le 27 décembre arrivé, nos pirogues furent repoussées du banc d’argile qui est au bas de la place du marché, et je dis un adieu probablement éternel au port de Djidji, dont le nom est à jamais consacré dans ma mémoire.

Conduits par Asmani et par Bombay, nos hommes marchaient sur la rive, que nous suivions d’aussi près que possible. Ils étaient sans fardeau, leurs charges formant notre cargaison, et ils se hâtaient, afin de nous rejoindre à l’embouchure des rivières, que nous devions les aider à franchir.

Le canot du docteur, plus court d’un tiers environ que le mien, prit l’avance ; et le drapeau britannique, emmanché d’un bambou, fila dans l’air comme un rouge météore, nous indiquant la route. Fixée à une hampe beaucoup plus longue, la bannière étoilée, déjà bien plus grande par elle-même, portait infiniment plus haut ses glorieuses couleurs. Cela fit dire plaisamment à Livingstone, qu’à la première halte il abattrait le plus beau palmier de la côte pour remplacer son bambou, car il n’était pas décent que le pavillon anglais fût si inférieur à celui des États-Unis.


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Retour au pays


Sur la rive nos gens partageaient la joie bruyante de nos mariniers et reprenaient en chœur leurs refrains. Quand nous avions à doubler un cap, on les voyait presser le pas pour regagner le terrain que leur avait fait perdre notre traversée d’une baie. Mes trois jeunes servants d’armes bondissaient au milieu des chèvres, des moutons et des ânes, qui participaient à la gaieté générale. La nature elle-même, fière et sauvage, avec sa coupole bleue s’élevant à l’infini, son immense verdure, ses profondeurs, son lac étincelant, sa sérénité imposante, augmentait notre joie et semblait y prendre part.

La végétation continuait à être excessive et le paysage intéressant ; à chaque détour, c’étaient de nouvelles beautés. Je remarquai, près de l’embouchure du Malagarazi, que le calcaire tendre, dont en général sont formés les falaises et les promontoires, a été curieusement fouillé par les vagues.

Il était deux heures lorsque nous atteignîmes la bouche du fleuve ; nous avions fait vingt-neuf kilomètres. Notre bande n’arriva que trois heures après et accablée de fatigue. La traversée de la rivière fut remise au lendemain, qu’elle employa presque en entier.

Pour des civilisés qui s’établiraient dans cet endroit, le Malagarazi aurait l’énorme avantage de les rapprocher de la côte ; il est navigable sur une longueur de près de cent soixante kilomètres et permettrait, en toute saison, de remonter jusqu’aux villages de Kiala, d’où l’on gagnerait Couihara par une voie directe qu’il serait facile d’ouvrir. Des missionnaires en profiteraient également pour faire des tournées apostoliques dans le Vinza, l’Ouhha et les environs.

Au versant du rocher, qui formait le cap Kabogo et dont la surface était lisse, nous distinguâmes nettement la trace de l’eau, près d’un mètre de hauteur au-dessus du niveau actuel du lac – preuve évidente que, dans la saison pluvieuse, le Tanguégnica a une crue que l’évaporation lui enlève pendant la saison sèche.

Trouvant dans un endroit nommé Sigounga une anse paisible, nous nous y arrêtâmes. De hauts versants formaient le fond du tableau, du côté du rivage, et venaient rejoindre la banquette onduleuse et boisée qui les séparait du lac. À l’entrée de la petite baie se voyait une île charmante qui nous fit songer à des missionnaires, auxquels elle offrirait un siège excellent : assez d’étendue pour contenir un grand village, et dans une position facile à défendre, un port bien abrité, des eaux calmes et poissonneuses où des pêcheries pourraient s’établir au pied de la montagne, le sol le plus fécond et pouvant suffire aux besoins d’une population cent fois plus nombreuse que celle de l’île, le bois de charpente sous la main, tout le pays giboyeux, enfin, dans le voisinage, des habitants doux et polis, enclins aux pratiques religieuses, et n’attendant que des pasteurs.

Le lendemain de notre arrivée à Ourimba, je me dirigeai vers l’intérieur de la contrée avec Caloulou, mon petit servant d’armes, qui portait le raïfle à deux coups du docteur. Après avoir fait quinze à seize cents mètres j’aperçus à peu de distance une troupe de zèbres. Me traînant à plat ventre, j’arrivai à n’être plus qu’à cent pas du gibier. Mais la place était détestable, un vrai fouillis d’épines, et la tsé-tsé me bourdonnait aux oreilles, se jetait dans mes yeux, me piquait le nez, se posait sur le point de mire. Pour ajouter à ma misère, les efforts que je fis en cherchant à me dégager des broussailles alarmèrent les zèbres, qui tous regardèrent de mon côté. Les voyant près de s’enfuir, je tirai sur l’un deux en pleine poitrine et je le manquai ; cela ne pouvait guère être autrement.

Alors, je me précipitai dans la plaine, où la bande, qui avait pris un galop rapide, ralentit sa course, au bout de trois cents mètres. Une bête magnifique trottait fièrement à la tête de ses compagnons ; je la visai, en toute hâte, et j’eus la chance de lui traverser le cœur.

Un peu plus loin, j’abattis une oie d’une taille énorme, et qui avait un éperon corné, très aigu, à chacune des ailes.

Le troisième jour de notre halte à Ourimba, nous vîmes enfin arriver nos marcheurs. Comme il atteignaient la crête d’une chaîne de montagnes, située derrière Nirembé, à vingt-six kilomètres de l’endroit où nous étions, ils avaient aperçu notre grand drapeau, dont le bambou de six mètres, qui lui servait de hampe, surmontait l’arbre le plus élevé de nos alentours. D’abord ils l’avaient pris pour un oiseau ; mais parmi eux se trouvaient des vues perçantes qui l’avaient reconnu, et, en se dirigeant sur lui, ils étaient parvenus au camp. Nous les reçûmes comme on accueille des gens perdus lorsqu’on les retrouve.

En les attendant, j’avais eu un accès de fièvre produit par le voisinage de l’ignoble delta du Loadjéri, dont la vue suffisait pour donner des nausées.

Le 7 janvier, la caravane tout entière se remit en marche du côté du levant. Pour moi c’était revenir au pays ; cependant je n’étais pas sans regrets. J’avais eu du plaisir, même du bonheur sur ces rives, où j’avais trouvé le compagnon le plus aimable.

Nous nous étions engagés dans une étroite vallée qui se rétrécit jusqu’à n’être plus qu’un ravin, où le Loadjéri se précipitait en rugissant et se ruait avec tant de force que l’air en était ébranlé au point de rendre la respiration difficile. Nous étouffions dans cette gorge, lorsque heureusement le sentier gravit un mamelon, gagna une terrasse, puis une colline, enfin, une montagne, où nous fîmes halte. Tandis que nous cherchions un endroit pour y camper, le docteur, sans rien dire, me montra quelque chose ; un silence de mort se fit immédiatement parmi nos hommes. La quinine, que j’avais prise le matin, me donnait le vertige, mais un mal plus grand était à craindre : nous manquions de vivres et, bien que tremblant sous le poids du raïfle, je me glissai vers la place que m’indiquait Livingstone.

J’arrivai ainsi au bord d’un ravin, dont un buffle escaladait le versant opposé. C’était une femelle ; parvenue au sommet de la pente, elle se retourna pour voir l’ennemi qu’elle avait flairé ; au même instant, ma balle l’atteignit au défaut de l’épaule et lui arracha un profond mugissement. « Bien touché ! s’écria le docteur. La blessure est grave, ce cri l’annonce. » Et nos hommes poussèrent des cris de joie à cette perspective de viande. Mon deuxième coup frappa la bête à l’échine ; elle s’agenouilla, et fut achevée par une troisième balle.

La langue, la bosse et quelques-uns des morceaux de choix furent salés pour notre table. Nos gens, d’après la coutume des Zanzibariens, boucanèrent le reste, qui leur était abandonné. Cette provision devait les conduire assez loin dans le désert, qui se déployait devant nous. J’ai remarqué que ce fut le raïfle, et non le chasseur, qui reçut les éloges de la bande.

Le lendemain nous continuâmes à marcher au levant, sous la conduite du kirangozi ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il se trompait de route et, après en avoir causé avec le docteur, je pris la direction de la caravane.

Le 10 janvier, nous entrâmes dans un parc magnifique. Toutefois la pluie, qui tombait maintenant avec abondance, et la hauteur de l’herbe y rendirent ma tâche extrêmement difficile. Pas de sentier dans ces prairies où, marchant à la tête de nos hommes et tenant ma boussole d’une main, j’avais à ouvrir une muraille de tiges mouillées qui m’arrivaient jusqu’au menton.

Un soir, après avoir vu notre camp s’établir sur un mamelon pittoresque, je pensai qu’il fallait se procurer de la viande, et je me mis en quête du gibier que semblaient promettre ces lieux sauvages.

Il y avait une heure et demie que j’étais en marche ; la contrée devenait de plus en plus intéressante, mais sans m’offrir la moindre proie. Un ravin me donna quelque espérance et ne tint pas sa promesse. J’en gravis l’autre bord et je restai saisi, on le comprendra : j’étais face à face avec un éléphant aux immenses oreilles tendues comme des bonnettes. Quelle puissante incarnation de la nature africaine ! En voyant sa trompe allongée comme un doigt menaçant, je crus entendre une voix me dire : Siste venator ! Procédait-elle de mon imagination ou de Caloulou, qui devait avoir crié en prenant la fuite ? Car il s’était sauvé, le drôle, et avec mon arme de rechange !

Toujours est-il que, revenu de ma surprise, je songeai également à la retraite comme au seul parti à prendre, n’ayant à la main qu’un petit raïfle chargé de cartouches traîtresses et ne portant que des chevrotines. Quand je me retournai, le colosse agitait sa trompe d’une manière approbative, qui signifiait évidemment : « Adieu, jeune homme ! Vous avez bien fait de partir : j’étais sur le point de vous piler comme une amande. »

Le 14, vers midi, nous revîmes notre Magdala, un grand mont isolé, dont la masse sourcilleuse avait attiré nos regards lorsque en toute hâte nous suivions la grande chaîne du Rousahoua pour atteindre le Malagarazi. Nous reconnaissions la plaine qui l’entoure et sa beauté mystérieuse. Cependant, lors de notre premier passage, nous l’avions vue desséchée et d’un blanc roussâtre, qu’on aurait cru voilé d’une gaze ardente ; maintenant elle était du plus beau vert. La pluie avait fait tout renaître ; les rivières, autrefois taries, coulaient à pleins bords, entre d’énormes ceintures de grands arbres, versant une ombre épaisse, ou bien elles roulaient dans les clairières leurs flots tumultueux qui se précipitaient vers le Rougoufou.

Beau Caouendi, pays enchanteur ! À quoi pourrai-je comparer le charme sauvage de ta nature libre et féconde ? L’Europe n’a rien qui puisse en approcher. Ce n’est que dans la Mingrélie, dans l’Imérithie ou dans l’Inde que j’ai trouvé ces rivières écumantes, ces vallées pittoresques, ces fières collines, ces montagnes ambitieuses, ces vastes forêts aux rangées solennelles de grands arbres, dont les colonnes droites et nues forment de longues perspectives où la vue se perd. Et quelle puissance, quel luxe de végétation ! Le sol y est si généreux, la nature si séduisante, qu’en dépit des effluves mortels qui s’en échappent on s’attache à cette région, dont un peuple civilisé chasserait la malaria et ferait un pays non moins salubre que productif.

Les vivres devenaient rares. Cependant, malgré les efforts d’Asmani et les suggestions des affamés de la caravane, je persistai à ne vouloir d’autre guide que ma boussole et à ne consulter que ma carte, qui m’inspirait toujours confiance.

Pas un rayon de soleil ne parut tandis que nous marchions en silence, défilant dans les bois, traversant les jungles, passant les cours d’eau, gagnant la crête des escarpements ou le fond des vallées. Une brume épaisse couvrait la forêt, la pluie nous fouettait avec force, le ciel n’était qu’un amas de vapeurs grises ; mais le docteur avait confiance en moi, et je poursuivais ma route.

Un soir, à peine arrivés au camp, nos hommes se mirent en quête de nourriture. Un bouquet de singoués, dont les fruits ressemblent à des prunes, fut découvert dans le voisinage ; les champignons abondaient aux alentours mais cela ne fit qu’apaiser leur faim dévorante.

Le lendemain, la position devint plus cruelle ; je plaignais nos pauvres gens, autant et plus qu’ils ne le faisaient eux-mêmes. Je leur montrais de la colère au moment où je les voyais près de défaillir, près de se coucher là, ce qui eût été leur perte. Quant à leur en vouloir, jamais personne n’a été plus éloigné de leur faire cette injure : j’étais trop fier d’eux tous. Mais la faiblesse eût été homicide : je ne devais ni écouter les plaintes, ni hésiter. Le seul fait de ma persistance à ne pas dévier de ma route produisait sur leur moral un heureux effet, et, bien qu’ils eussent la figure crispée et la voix gémissante, ils me suivaient avec une confiance dont j’étais vivement touché.

Heureusement j’avais pris les devants et après avoir gravi un coteau, je vis mes prévisions justifiées.

À midi, nous étions rentrés en possession de notre ancien camp près d’Itaga ; les indigènes accouraient en foule, nous apportant des vivres et des félicitations au sujet de notre retour.

La caravane ne parut que longtemps après et ne fut complétée que fort tard. Rien ne peut rendre l’étonnement du guide, en voyant que la boussole avait si bien connu la route. Il déclara solennellement qu’elle ne pouvait mentir, mais l’opposition qu’il avait faite d’abord à « la petite machine » avait ébranlé à jamais son crédit auprès de ses camarades.

Le lendemain fut un jour de repos, nécessaire à tout le monde. Le 18 janvier 1872 nous nous remîmes en marche et le 19 nous étions à Mpocoua.

Un grand changement s’était opéré depuis notre passage ; les grappes de raisin pendaient en bouquets au bord de la route, le maïs était assez avancé pour qu’on pût s’en nourrir, les plantes étaient en fleurs et la verdure plus brillante que jamais.

Un cours d’eau fut traversé, cours d’eau profond, puis son épaisse bordure, et je me trouvai à la lisière d’un bois, où je fus obligé de ramper. Une demi-heure de cet exercice me fit arriver à cent quarante pas d’une troupe de zèbres, qui jouaient et se mordillaient les uns les autres à l’ombre d’un gros arbre.

Je me levai subitement ; leur attention fut éveillée. Mais la carabine était à l’épaule, et, bong, bong ! deux beaux zèbres, un mâle et une femelle, tombèrent sous mes deux coups. Ils furent égorgés en moins d’une minute et une douzaine de mes gens, bientôt accourus, exprimèrent leur joie par un flux de compliments adressés au raïfle – très peu au chasseur.

De retour au camp, je reçus les félicitations de Livingstone, que j’estimais bien davantage, car il s’y connaissait.

Dépouillés et détaillés, les deux zèbres nous donnèrent trois cent vingt-six kilos de viande, qui, répartis entre nos quarante-quatre hommes, firent près de sept kilos par tête.

Chacun était dans la jubilation, Bombay surtout : il avait rêvé la nuit précédente que j’abattais deux animaux de mes deux balles, et, quand il m’avait vu partir avec le merveilleux raïfle, il avait si peu douté du succès, qu’il avait dit à ses hommes de me rejoindre au premier coup de feu, sans attendre le signal convenu.

Le lendemain, je manquai deux girafes, Livingstone attribua mon insuccès à mes balles de plomb.

Quel précieux compagnon de route ! Ce n’est pas la première fois que j’ai l’occasion de le sentir. Personne mieux que lui ne sait vous consoler d’un échec ou vous faire valoir à vos propres yeux. Si j’ai tué un zèbre, c’est la première venaison d’Afrique ; Oswell, le grand chasseur, et lui-même, l’ont déclaré depuis longtemps. Ai-je tué un buffle ? C’est le meilleur de l’espèce ; « comme il est gras ! » et les cornes valent la peine d’être gardées comme échantillon. Si je reviens les mains vides, ce n’est pas étonnant : le gibier est farouche, la saison est mauvaise ; ou nos gens ont fait du bruit ; « et approchez donc d’une bête qui a pris l’alarme ! » Tout cela, d’un ton sincère qui me rend heureux de ses éloges et me fait oublier mes défaites.

Le jour suivant se passa au même endroit. Les blessures que le docteur s’était faites aux pieds ne nous permettaient pas de lever le camp ; mes talons aussi étaient bien malades, et m’avaient obligé à faire de grands trous à mes chaussures afin de pouvoir marcher. Néanmoins, il fallait marcher pour chasser. Le zinc de mes bidons avait été fondu et mêlé à mes balles, qui, cette fois, étaient plus dures. Je partis accompagné de notre boucher et d’un servant d’armes. Ne trouvant rien dans la plaine, je franchis une petite crête, et j’arrivai dans un bassin herbu où s’éparpillaient des bouquets d’hyphœnés et de mimosas. Neuf girafes tondaient le feuillage de ces derniers. Je me couchai dans l’herbe, et, profitant des fourmilières pour me dissimuler, j’approchai des bêtes défiantes avant que leurs grands yeux eussent pu me découvrir. Mais, à cent cinquante mètres environ, l’herbe s’éclaircit et devint courte, il fallut s’arrêter.

Je repris largement haleine ; je m’essuyai le front et restai assis pendant quelque temps. Bilali et Khamisi, mes noirs compagnons, firent de même. Outre le repos dont nous avions besoin, il fallait calmer l’émotion que nous causait la vue de ce gibier royal.

Je caressai le pesant raïfle, j’en examinai les cartouches, je me levai et mis à l'épaule. Je visai avec soin, et baissai mon arme pour en régler le point de mire. Je revisai longuement, et le raïfle s’abaissa de nouveau. Une girafe se détourna. Cette fois le coup partit et alla droit au cœur. La bête chancela, prit le galop, tomba à moins de deux cents pas – un flot de sang coulait de la blessure. Elle fut achevée d’une seconde balle, qu’elle reçut dans la tête.

« Dieu est grand ! » s’écria Khamisi avec enthousiasme. C’était le boucher ; il ne voyait que la viande. Le lendemain je fus pris d’un violent accès de fièvre qui dura trois jours, pendant lesquels il me fut impossible de sortir du lit. Nous pûmes enfin partir, et le 27 nous nous mîmes en route pour Misonghi. À moitié chemin, je vis la caravane se débander progressivement, homme par homme, du premier jusqu’au dernier. Bientôt mon âne se mit à ruer avec fureur, et je compris la débandade en me trouvant au milieu d’une nuée d’abeilles, dont trois ou quatre se posèrent tout à coup sur mon visage et me piquèrent horriblement. Ce fut pendant quelques minutes une course folle de la part des gens, non moins que des bêtes.

Craignant que Livingstone n’eût de la peine à nous suivre, car il avait encore les pieds malades, et l’étape, ce jour-là, était d’une longueur exceptionnelle, je lui envoyai quatre hommes avec la civière. Mais le vieux héros ne voulut jamais se laisser porter ; et il arriva bravement, ayant fait ses vingt-neuf kilomètres. Les abeilles s’étaient abattues dans ses cheveux, il avait la tête et le coup dans un état pitoyable, mais, quand il eut pris sa tasse de thé, il fut d’aussi belle humeur que s’il n’avait eu ni fatigue ni souffrance.

Le 31 janvier, nous étions à Mouéra, dont Ka-Mirambo est le chef. Nous y rencontrâmes une caravane dirigée par un esclave de Séid ben Habib. Cet esclave vint nous faire une visite à notre boma, qui était dissimulé au fond d’une jungle épaisse.

Quand le visiteur eut pris le café, je lui demandai quelles nouvelles il apportait du Gnagnembé.

« De très bonnes, répondit-il.

– Où en est la guerre ?

– En bon train. Ah ! Mirambo ! Où en est-il à présent ? Réduit à manger le cuir de la bête ; on le tient par la famine. Séid ben Habib s’est emparé de Kirira. Les Arabes font leur tonnerre aux portes d’Ouillancourou. Séid ben Medjid, qui est arrivé de Djidji à Sagozi en vingt jours, a tué le roi Moto. Simba, de Caséra, a pris les armes pour défendre son père, Mkésihoua du Gnagnembé. Le chef du Gounda a fait de même, avec cinq cents hommes. Aough ! Mirambo ! Où en est-il ? Dans un mois, il sera mort de faim.

– Grandes et bonnes nouvelles en effet, mon ami.

– Oui, certes ; au nom de Dieu.

– Et où vas-tu avec ta caravane ?

– À Djidji. Le fils de Medjid, qui en est arrivé dernièrement, nous a appris qu’un homme blanc s’y était rendu sain et sauf, par une route qu’il nous a dite, et nous avons pensé que le chemin, qui avait été bon pour un blanc, le serait également pour nous. On prend maintenant cette route par centaines pour aller dans le pays de Djidji.

– C’est moi qui l’ai ouverte.

– Vous ? Pas possible : l’homme blanc s’est fait tuer en se battant contre les habitants du Zavira.

– C’est Njara ben Khamis qui aurait dit cela, mon ami. Mais voici, continuai-je en montrant Livingstone, voici l’homme blanc, mon père, que j’ai trouvé à Djidji, et qui vient avec moi dans le Gnagnembé pour y prendre son étoffe. Ensuite il retournera à la grande eau.

– C’est bien étonnant.

– Qu’as-tu à me dire du compagnon que j’ai laissé à Couihara, dans la maison du fils de Sélim, maison qui était la mienne ?

– Il est mort.

– Dis-tu vrai ?

– Assurément, rien de plus vrai.

–  Depuis combien de temps ?

– Depuis des mois.

– Qu’est-ce qui l’a fait mourir ?

– La fièvre.

– Y a-t-il d’autres morts parmi les gens de ma suite ?

– Je ne sais pas.

– Assez, » murmurai-je. Et l’esclave s’en alla.

« Je vous en avais prévenu, dit Livingstone, en réponse à mon regard éploré. Les ivrognes, de même que les débauchés, ne peuvent pas vivre dans cette région. »

Pauvre Shaw ! C’était un vilain homme, soupçonné d’avoir voulu me tuer, et cependant sa fin m’attristait.

Quant au docteur, en dépit de la rosée, de la pluie, du brouillard, de la fatigue, de ses pieds déchirés, il mangeait comme un héros. J’admirais la façon dont il entretenait ses facultés digestives ; je m’efforçais de l’imiter, mais sans y parvenir.

Livingstone est un voyageur accompli. Il a sur toutes choses un savoir étendu : il connaît les rochers, les arbres, les animaux, les terrains, la faune et la flore, et possède en ethnologie un fonds inépuisable. Avec cela, très pratique : il a pour le camp mille ressources ; pour les marches, pour les rapports avec les indigènes, il a mille moyens ; il est au fait de tout. Son lit, à la confection duquel il préside tous les soirs, vaut un sommier élastique. Deux perches, de sept à dix centimètres de diamètre, sont d’abord placées parallèlement, à soixante centimètres l’une de l’autre ; sur ces perches, il fait poser, en travers, des brins souples de quatre-vingt-dix centimètres de longueur, espèce de sangle qui reçoit une couche d’herbe très épaisse ; on recouvre celle-ci d’une toile imperméable, sur laquelle s’étendent les couvertures, et le lit est digne d’un roi.

C’était d’après son conseil que j’avais emmené des chèvres du pays de Djidji, afin d’avoir du lait pour le thé et pour le café, dont nous étions de grands consommateurs : six ou sept tasses chacun, à toutes les haltes. Enfin nous avions de la musique, un peu rude il est vrai, mais valant mieux que rien : les cris mélodieux de ses perroquets du Mégnéma.

Entre Mouéra, village de Ka-Mirambo, et le tongoni d’Oucamba, je gravai sur un arbre le chiffre de Livingstone et le mien avec la date du jour : 2 février 1872.

Quelques jours après, impatient d’être en chasse, dans un endroit où il y avait tant de gibier de toute espèce, je me hâtai de prendre mon café, d’expédier à Ma-Magnéra cet ami de joyeuse mémoire, une couple d’hommes chargés de présents, et j’allai battre le parc, suivi de mes serviteurs accoutumés.

Nous n’étions pas à cinq cents mètres du camp, lorsque nous fûmes arrêtés par un trio de voix rugissantes, qui ne devait pas être à plus de cinquante pas. Mon fusil fut armé d’instinct ; car je m’attendais à une attaque ; un lion avait pu fuir ; mais trois, ce n’était pas supposable.

En fouillant du regard les alentours, j’aperçus à belle portée un superbe caama qui tremblait derrière un arbre, comme si déjà la griffe du lion eût été levée sur lui. Bien qu’il me tournât le dos, je crus pouvoir lui envoyer une balle. Il fit un bond prodigieux ; on eût dit qu’il voulait franchir au vol l’épais feuillage ; puis, revenant à lui-même, il se jeta au milieu des broussailles, dans la direction opposée à celle d’où étaient venus les rugissements. Ses traces sanglantes montrèrent qu’il avait été blessé, mais je ne le revis pas, non plus que mes trois lions, qui, après avoir fait silence, s’étaient prudemment éloignés. À dater de cette époque j’ai cessé de considérer le lion comme le roi des animaux et, dans le jour, je ne m’inquiétai pas plus de sa voix menaçante que de la plainte des colombes.

Le 14 février, nous arrivâmes à Gounda, où nous fûmes bientôt confortablement établis dans une case que le chef voulut bien nous prêter. Férajji et Choupérê nous attendaient là avec Sarmian et Oulédi, qui, on se le rappelle, avaient été envoyés à Zanzibar chercher des drogues pour le malheureux Shaw.

Sarmian ne m’apportait pas moins de sept paquets de lettres et de journaux, que différents chefs de caravane, suivant la promesse qu’ils en avaient faite au consul, avaient déposés chez moi ; ils s’y étaient. accumulés. Parmi ces paquets à mon adresse, j’en trouvai un du docteur Kirk, renfermant deux ou trois lettres pour Livingstone.

Une foule compacte se pressait à notre porte, dans un étonnement indescriptible, causé par ces énormes feuilles. Les mots « khabari kisoungou » (nouvelles du pays des blancs) circulaient parmi les spectateurs, qui se demandaient quelles pouvaient être ces nouvelles d’une si prodigieuse quantité ; et ils exprimaient l’opimon que les hommes blancs étaient « mbyah sana »ou très « mkali » ; c’est-à-dire très méchants, très fins et très habiles ; le mot méchant est souvent employé dans ce pays pour exprimer la plus haute admiration.

Nous partîmes de Gounda le 14 février, et le 18 nous entrions dans la vallée de Couihara, que nous faisions retentir de nos coups de feu. Il y avait cinquante-trois jours que nous avions quitté Djidji, et cent trente et un que j’étais sorti de cette même vallée, sans savoir si je pourrais atteindre le but de mon voyage.

L’ombre que je poursuivais alors était devenue une réalité, et jamais celle-ci ne m’avait paru plus frappante qu’au moment où j’entrai avec Livingstone dans mon ancienne maison, dans mon ancienne chambre, en lui disant : « Nous sommes chez nous, docteur ».



  1. Les saisons dans le Mouézi, dans le Vinza et sur les bords du Tanganyika ne sont pas les mêmes que sur le littoral de l'océan Indien. D’après Burton dans la Mrima, la masica ou mousson printanière et la pauli ou mousson d'automne forment, avec les fortes averses ou mcho'o qui tombent dans l'intervalle de l'une à l'autre, huit saisons qui se confondent et troublent toutes les notions du temps. Au contraire, à 1'0. des monts Roubého et Bambourou, à partir du pays de Gogo, on ne trouve plus que deux saisons parfaitement distinctes, la pluie et la sécheresse, d’environ six mois chacune. Cependant la pluie, qui commence ici le 20 décembre 1871, finira le 22 février 1872 et, dans le Gnagnembé, une autre pluie commencera le 17 mars. C’est à ne pas s'y reconnaître. (J. Belin de Launay)
  2. Baldwin, au milieu des Betjouânas, ni Milton et Cheadle, parmi les métis et les peaux rouges du Canada, n’oublient leur Christmas. Les AngloSaxons, dans leur isolement ou dans leurs familles, conservent précieusement ces usages, qui renouvellent les souvenirs de leur enfance, en même temps que les sentiments de leur religion et de leur patrie. (J. Belin de Launay)


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