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Chronique du 26 juillet 1873

19 juillet 1873

26 juillet 1873

2 août 1873

CHRONIQUE

Le protoxyde d’azote. — Le protoxyde d’azote, dont un grand nombre de dentistes font aujourd’hui usage comme anesthésique, a été découvert par l’illustre Priestley en 1772. C’est en avril 1799 que sir Humphry Davy expérimenta sur lui-même l’action de ce gaz sur l’économie animale. Les sens et l’esprit du célèbre chimiste anglais furent exaltés à tel point par l’inspiration du protoxyde d’azote qu’il fut transporté dans une véritable extase. Il proposa de désigner le protoxyde d’azote sous le nom de gaz hilarant.

Malgré les nombreuses expériences auxquelles le protoxyde d’azote a été soumis depuis, les opinions les plus contradictoires ont été émises relativement à son action physiologique. Les deux points de l’action de ce gaz, comme gaz respirable et comme agent anesthésique, encore aujourd’hui controversés, viennent d’être élucidés par MM. F. Jolyet et T. Blanche.

Ces expérimentateurs ont placé des graines d’orge et de cresson sous des cloches contenant le protoxyde d’azote pur ; les graines n’offraient aucune trace de germination, même après un espace de temps de quinze jours. D’autres graines semblables placées de la même façon dans l’air atmosphérique sont entrées en pleine, germination le troisième jour. MM. Jolyet et Blanche ont reconnu que le gaz hilarant arrêtait complètement le développement des graines germées et que celui-ci se continuait dès que l’accès était ouvert à l’air atmosphérique. Ils ont constaté que les fonctions essentielles de la respiration ne peuvent pas non plus s’effectuer dans une atmosphère de protoxyde d’azote pur. Des oiseaux y sont morts en trente secondes, des lapins et des chiens en quelques minutes.

Dans une seconde série d’expériences, les savants dont nous analysons le curieux travail, ont recherché si le protoxyde d’azote possède réellement les propriétés anesthésiques qu’on lui attribue. Le protoxyde d’azote mélangé de 18 à 21 pour 100 d’oxygène, n’a causé sur des chiens aucun affaiblissement appréciable de la sensibilité ; des moineaux placés sous des cloches contenant un semblable mélange gazeux, sont morts après avoir transformé par leur respiration l’excès d’oxygène en acide carbonique. Chez les animaux respirant le protoxyde d’azote pur, les auteurs ont constaté, en excitant, à divers moments, le nerf sciatique, que la sensibilité disparaissait chez l’animal entre la troisième et la quatrième minute, c’est-à-dire à un moment où l’animal offrait tous les signes de l’asphyxie, comme l’a prouvé d’une manière irrécusable l’analyse des gaz extraits de son sang. MM. Jolyet et Blanche concluent de leurs remarquables investigations que si le protoxyde d’azote peut à un certain moment déterminer l’anesthésie, c’est par privation d’oxygène dans le sang, c’est-à-dire par asphyxie[1].

Est-il prudent d’après ces recherches et ces résultats d’employer le protoxyde d’azote, dans les opérations chirurgicales et dans l’extraction des dents ? La réponse évidemment semble devoir être négative. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de faire observer que depuis longtemps bien des personnes ont supporté l’action du protoxyde d’azote, sans qu’il en soit résulté aucun accident.

Une forêt submergée sous la Tamise. — On sait en Angleterre qu’à Plumstead, à Dagenham et dans d’autres parties de la Tamise, entre Woolwich et Erith, on peut voir à la marée basse les restes d’une forêt submergée sur laquelle le fleuve coule aujourd’hui. Ce fait a été décrit il y a environ cent cinquante ans par le capitaine Perry. En 1817, le doyen Guckladd en a fait l’objet d’un mémoire qu’il a présenté à la Société géographique de Londres.

Un assez grand nombre de membres de l’association géologique, se sont récemment rendus à la station d’Abbey Wood et, de là à travers les marais, de Plumstead à Crossness, où des barques les attendaient pour aller visiter les restes de cette forêt submergée et les sommets émergeant des arbres sur les bords de la rivière…

On avait fait des excavations dans les marais à environ douze pieds de profondeur. Le sol de la forêt avec tous les objets intéressants qu’il recèle, a été mis à nu et exposé aux regards.

Au-dessous de six à huit pieds de terre d’alluvion, on a trouvé un sol formé de branches, de feuilles, de semences, de troncs d’arbres, qui appartenaient à l’if, à l’aulne et au chêne. Une collection de restes d’animaux consistant en cornes de cerf, en ossements de bœufs brachycéfales et d’autres espèces récentes, ont été mis sous les yeux des visiteurs (Journal officiel).

Sir et lady Samuel Baker. — L’intrépide explorateur dont le télégraphe oriental nous a appris le retour, est actuellement au service du pacha d’Egypte qui lui a confié une petite armée. Il y a huit ans qu’il a obtenu la grande médaille d’or de la Société royale de géographie de Londres pour la découverte du lac Albert-Nyanza dans lequel le Nil se jette en sortant du lac Victoria-Nyanza par une immense cataracte qu’il a nommée chutes de Murchison. Le lac Albert-Nyanza se trouve à sept jours de marche seulement de Gondokoro, dernière station européenne où les méthodistes anglicans ont entretenu pendant quelques années une mission évangélique récemment licenciée.

Dans son premier voyage comme dans l’expédition qui vient de se terminer, sir Samuel Baker était accompagné par sa femme qui a refusé de le quitter et qui a partagé tous ses dangers.

La Perse contemporaine. — Il ne faut pas juger de la richesse des Persans par la splendeur des gemmes qui décorent la poitrine du roi des rois. Le pays de Cyrus n’est plus aujourd’hui ce qu’il était à l’époque où un peuple énergique préludait à la fondation d’un immense empire. La principale cause de cette décadence parait être l’invasion d’une sécheresse toujours croissante, certainement due en grande partie à la nature qui vient aider l’impéritie des hommes. Ses fleuves se dessèchent du côté du nord par suite d’un exhaussement progressif du terrain qui a mis à sec bien des lacs anciennement en communication avec la mer d’Aral ou avec la mer Caspienne.

L’Oxus, dont les rives étaient jadis habitées par une population nombreuse, traverse actuellement un désert aride dans une grande portion de son cours. Çà et là des dunes de sel indiquent la place qu’occupaient du temps de la splendeur de la Perse les masses d’eaux salées qui, dans les temps anciens, devaient faire partie d’une grande mer intérieure.

Il n’y a pas dans ce monde que les hommes qui meurent ; les peuples eux-mêmes ont leurs périodes de prospérités et de décadence, beaucoup plus intimement liées qu’on ne le croit, à la nature intime des choses.

La culture du dattier. — L’agriculture dans le Sahara se réduit à cultiver le palmier-dattier ; ces arbres des latitudes tropicales ne viennent qu’aux lieux où l’industrie des Arabes est parvenue à arracher à la terre des nappes d’eau souterraines, ou à conduire au moyen de canaux, l’eau qui suit naturellement la pente des vallées. Les puits artésiens indigènes, les conduits dits feggara destinés à réunir toutes les eaux d’infiltration, prouvent autant de sagacité que d’opiniâtreté.

La tige du palmier est endogène comme celle du cocotier et du bananier ; elle n’a pas de véritable écorce, ou plutôt la base des feuilles forme une sorte d’enveloppe rugueuse. Le palmier vit plus de cent ans. Il est dioïque ; ses fleurs sont toutes uniquement mâles ou femelles. Au printemps, à l’époque où ses régimes commencent à s’épanouir, on procède à la plantation des arbres femelles. La fécondation se fait artificiellement au mois d’avril, par un homme qui, monté au sommet de l’arbre, secoue une branche de palmier mâle au-dessus des fleurs femelles.

Il est de toute importance que l’arrosement soit permanent, car suivant un proverbe arabe : « le palmier doit avoir le pied dans l’eau et la tête dans le feu. » Les groupes d’arbres qui forment des oasis plus ou moins importants sont irrigués comme le sont nos prairies, au moyen des ressources naturelles ou artificielles que la nature a mis à la disposition des Arabes. Si l’oasis n’est pas du tout arrosée, c’est que la nappe d’eau souterraine peut être atteinte directement par les racines des palmiers. L’oasis est pour le Saharien le refuge contre les ardeurs du soleil, le lieu où il peut étancher sa soif, et une ressource pour l’alimentation ; sans lui, les sables seraient inhabitables.

On cultive, sous l’ombrage, des légumes qui viennent également bien à toute époque de l’année ; l’arrosage se fait aussi par rigolage. Les navets, les oignons, les carottes, le piment et la plupart des légumes européens y ont une rapide croissance, mais la saveur est moindre que dans le Nord. La luzerne (saffssa) fournit jusqu’à six coupes par an. Il existe dans quelques oasis des plants de coton, de tabac, mais surtout de henné.

Comme le palmier est un arbre qui ne mûrit que sous les climats chauds et jouissant d’une température uniforme, il ne réussit que médiocrement sur les limites du Tell algérien. La récolte a lieu en novembre ; on monte dans l’arbre pour couper les régimes. Sa valeur varie de 5 francs à 100 francs, suivant son développement. Le rapport est estimé de 5 francs à 40 francs. À Sidi-Okba, à Biskra, dans le Souf, le rapport moyen est de 10 francs.

Tremblement de terre de la Turquie d’Asie, du Chili et des États-Unis. — Le tremblement de terre de la haute Italie, a été précédé sur divers points du globe, de phénomènes semblables dont l’action s’est fait sentir à Bagdad le 21 juin, et au Chili un mois environ auparavant, le 13 mai dernier. Le tremblement de terre du Chili, a offert un caractère de gravité très-sérieux ; les secousses ont été très-violentes, à Valparaiso, à Santiago, à Quillota, à La Ligua, à Canguenes et à Salvador. Les oscillations du sol ont eu lieu à Valparaiso à midi 32 minutes et ont duré 42 secondes. La terre tremblait d’une façon effroyable sous les pieds des habitants terrifiés ; deux églises et plusieurs maisons ont été fortement endommagées ; des tuyaux de gaz ont été arrachés des plafonds où ils étaient fixés, des livres précipités des bibliothèques qui les contenaient.

Dans la matinée du 6 juillet, trois secousses ont été ressenties à Buffalo aux États-Unis. Les monuments se sont mis à trembler violemment ; les navires en rade dans le port du lac Érié, ont subi l’influence de cette commotion. Quelques journaux anglais ajoutent que des secousses ont été ressenties dans les Indes, la veille du tremblement de terre italien, mais ce fait est erroné ; l’événement dont ils parlent est antérieur d’une année au cataclysme de la Saint-Pierre ; il a eu lieu le 28 juin 1872 et non le 28 juin 1873, comme le rectifie, une excellente feuille des Indes anglaises, le Bombay Times.

Les ballons militaires français. — Nous sommes heureux d’annoncer que le rapport fait par la commission mixte dans laquelle le ministère des finances était représenté par le directeur général des postes, et le ministère de la guerre par des officiers supérieurs du plus haut mérite, propose l’établissement d’une école aérostatique. Tout ce qui concerne les aérostats destinés à la défense des places fortes, sera sous la dépendance de la guerre. Mais l’administration des postes conservera la direction du service des pigeons voyageurs, et un pigeonnier central sera établi au jardin d’acclimatation. Nul doute que les conclusions revêtues de l’autorité de M. Rampont, qui a rendu tant de services à la défense nationale en improvisant la poste aérienne du siège, n’entraînent l’adhésion des ministères compétents, et ne soit consacrées par un vote de l’Assemblée Nationale.

Une ascension aérostatique à Berlin. — Un aérostat dont la Société aéronautique et l’Académie des sciences se sont également occupées il y a quelque temps, a été conduit par son propriétaire… à Berlin.

Les journaux allemands nous apprennent que M. Syvel a tenté devant un nombreux public au commencement du mois de juillet une expérience qui a échoué de la façon la plus complète. Le ballon qu’on avait eu toutes les peines du monde à gonfler, a fini par s’accrocher à un candélabre monumental.

Les Allemands ont accueilli la déconvenue de l’aéronaute français avec leur bienveillance ordinaire.

M. Syvel est le premier de nos compatriotes qui ait tenté une expérience de ce genre de l’autre coté du Rhin. Il ne figure point sur la liste des aéronautes du siège.

Le docteur Carpenter à l’Académie des sciences. — Nous nous faisons un devoir d’enregistrer la nomination du docteur Carpenter, le célèbre micrographe anglais, comme correspondant de la section de Botanique de l’Académie des sciences.

C’est à ce savant naturaliste que l’on doit les recherches exécutées dans les mers profondes.

Après avoir dirigé d’une façon brillante les croisières de la Procurpine et du Lightning, le docteur Carpenter a employé sa haute influence pour déterminer l’amirauté britannique à faire les frais du voyage de circumnavigation exécuté par le Challenger dont nous avons parlé dans notre dernier numéro. Le docteur Carpenter présidait, l’an dernier, le meeting de l’association scientifique de Brighton. Son discours inaugural qui se faisait remarquer par des tendances philosophiques peu communes en Angleterre, a eu à cette époque les honneurs d’une reproduction intégrale dans le Journal officiel et dans plusieurs journaux français. M. Carpenter est auteur du traité de micrographie le plus estimé de l’autre coté de la Manche, où ce genre d’études est, comme on le sait, poussé à un très-haut degré. On peut dire que c’est le Charles Robin des Anglais, quoiqu’il soit un spiritualiste très-convaincu appartenant à l’école d’Agassiz.

L’expédition allemande du Congo. — La société africaine de Berlin dont nous avons annoncé la formation récente (voy. Chronique du 14 juin 1873) a déjà envoyé une expédition au Congo, pour rechercher les sources de ce fleuve. Mais elle n’a pu parvenir à Saint-Paul de Loanda port de la côte occidentale d’Afrique où elle devait débarquer pour échapper à l’hostilité des populations nègres qui l’habitent. Elle a fait naufrage dans l’Océan Atlantique, et les savants qui la composent ont été recueillis à Sierra Leone par le consul américain., Nous sommes heureux d’ajouter que ce contretemps ne sera point sans doute préjudiciable aux progrès de la géographie. Car une expédition anglaise opère déjà dans ces contrées, et un jeune voyageur français qui a récemment développé son plan d’explorations devant la Société de géographie de Paris doit déjà être arrivé à Saint-Paul de Loanda.

L’afrique parait singulièrement rebelle aux tentatives des Allemands, car jusqu’à ce jour, l’histoire des expéditions tentées par nos vainqueurs n’est guère que le martyrologe de ceux qui les ont entreprises. Les Allemands s’entendent bien mieux, il faut le reconnaître, à décrire et à découvrir de nouveau les pays déjà explorés, qu’à être les véritables pionniers de la colonisation militante.

Découverte d’Arachnides dans les gisements métallifères de Dudley. — Les gisements de Coalbrook Dale sont depuis longtemps renommés pour les restes organiques qu’ils contiennent, tels que feuilles de fougère, insectes, ossements divers. Une fouille nouvelle a amené à jour un spécimen de « faux scorpion » du genre Phrynus, actuellement encore vivant, et non pas un coléoptère, comme le supposait Samouelle. Ce reste paléontologique est assez bien conservé pour offrir distinctement sur les faces dorsale et ventrale les caractères particuliers à son espèce ; il a quatre paires de pattes, qui se rencontrent au-dessous du céphalothorax, M. Woodward lui a donné le nom de Eophrynus, qu’il fait suivre du nom genre de Curculioides. Le nombre des insectes découverts dans le Coal-Measures est de 44 ; ou y voit des représentants des Myriapodes, des Arachnides, des Coléoptères, des Orthoptères et des Neuroptères.

Les apports du Nil et le canal de Suez. — La question des atterrissements du Nil est devenue importante dans ces dernières années, par suite des obstructions qu’ils pourraient provoquer à l’entrée du canal de Suez. M. Larousse a été chargé, par la Compagnie, d’examiner les modifications de l’appareil littoral et de comparer d’après des documents deux fois séculaires, les ensablements qui se produisent aux bouches de Damiette et de Rosette. Il a développé, dans un mémoire topographique, que le cordon littoral a peu varié depuis les temps historiques et qu’il ne se forme pas de nouvelles dunes dans l’isthme. Il a également établi que les apports du Nil, essentiellement vaseux, ont peu d’influence sur la disparition de la côte actuelle et que par conséquent il n’y a pas à redouter d’ensablements dans les régions de Port-Saïd. Un des principaux arguments de la commission organisée par la Compagnie, était que les ruines de Péluse sont aujourd’hui sensiblement à la même distance de la mer qu’au temps de Strabon, vers le commencement de l’ère chrétienne.


  1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LXXVII, n° 1 (7 juillet 1873).