Chez les heureux du monde/17



XVII


Miss Bart, sortant tard de sa cabine, le lendemain matin, se trouva seule sur le pont de la Sabrina.

Les fauteuils à coussins capitonnés, hospitalièrement disposés sous la vaste tente, ne montraient aucun signe d’occupation récente : elle apprit bientôt d’un steward que Mrs. Dorset n’avait pas encore paru, et que ces messieurs étaient allés à terre, chacun de son côté, aussitôt après le petit déjeuner. Ainsi renseignée, Lily s’accouda, un instant, sur le plat-bord, pour s’abandonner à la jouissance oisive du spectacle déployé devant elle. D’un ciel immaculé, le soleil baignait la mer et le rivage de son rayonnement le plus pur. Les flots empourprés mettaient une frange d’écume, nette et blanche, tout le long de la côte ; sur ses hauteurs inégales, hôtels et villas jaillissaient de la verdure grisâtre des oliviers et des eucalyptus ; et, tout au fond, les montagnes nues, finement dessinées, vibraient dans le pâle éclat de la lumière.

Comme tout cela était beau !… et comme elle aimait la beauté !… Elle avait toujours éprouvé que cette sensibilité-là compensait chez elle une certaine atonie de sentiment, dont elle était moins fière ; et, durant les trois derniers mois, elle s’y était livrée passionnément. L’invitation des Dorset à les accompagner en Europe était arrivée comme pour la libérer miraculeusement de difficultés accablantes ; et, grâce à la faculté qu’elle possédait de se renouveler dans de nouveaux décors, et d’oublier les cas de conscience aussi facilement que les milieux où le problème s’était posé, le simple changement de lieu lui semblait, non pas seulement un ajournement, mais bien une solution de ses ennuis. Les complications morales n’existaient pour elle que là même où elles s’étaient produites ; Lily n’avait pas l’intention de les négliger ou de les ignorer, mais ces complications perdaient leur réalité du moment que, par derrière, le fond changeait. Lily n’aurait pas pu demeurer à New-York sans rendre à Trenor l’argent qu’elle lui devait ; pour s’acquitter de cette dette odieuse, elle aurait été jusqu’à envisager un mariage avec Rosedale ; mais le fait accidentel d’avoir mis l’Atlantique entre elle et ses obligations avait suffi pour les faire diminuer jusqu’à perte de vue, comme des bornes milliaires qu’elle aurait dépassées en voyageant.

Les deux mois passés à bord de la Sabrina étaient merveilleusement calculés pour aider à cette illusion de distance. Elle avait plongé parmi des spectacles nouveaux, qui avaient réveillé ses espérances et ses ambitions anciennes. La croisière elle-même l’avait charmée comme une aventure romanesque. Elle était vaguement émue par les noms et les décors au milieu desquels elle se mouvait, et elle avait écouté Ned Silverton lire Théocrite au clair de lune, tandis que le yacht contournait les promontoires siciliens, avec un frisson nerveux qui raffermit sa foi dans sa supériorité intellectuelle. Mais les semaines passées à Cannes et à Nice lui avaient réellement donné plus de plaisir. La satisfaction d’être bien accueillie dans la haute société, et d’y faire sentir son ascendant, — si bien qu’elle se trouva figurer une fois de plus comme « la Belle miss Bart » dans l’intéressant journal consacré à rapporter les moindres gestes de cette compagnie cosmopolite, — tout cela tendait à rejeter dans l’extrême arrière-fond de sa mémoire les prosaïques et viles difficultés d’où elle s’était évadée.

Si elle avait une vague notion de difficultés nouvelles qui l’attendaient, elle était sûre de son aptitude à y faire face. C’était chez elle un trait de caractère : elle sentait que les seuls problèmes qu’elle ne pouvait pas résoudre étaient ceux avec lesquels elle était familière. En attendant, elle pouvait être vraiment fière de l’habileté avec laquelle elle s’était adaptée à des conditions quelque peu délicates. Elle avait des raisons de croire qu’elle s’était rendue également indispensable à son hôte et à son hôtesse ; et si seulement elle avait entrevu quelque moyen parfaitement irréprochable de tirer un profit pécuniaire de la situation, il n’y aurait eu aucun nuage à son horizon. La vérité était que ses fonds, comme d’habitude, se trouvaient déplorablement bas, et ce n’était ni à Dorset ni à sa femme qu’elle pouvait sans danger faire soupçonner ce tracas vulgaire. Mais enfin le besoin n’était pas urgent : elle pouvait traîner encore, comme elle l’avait déjà fait si souvent, avec l’espoir réconfortant de quelque heureux changement de fortune ; et, pour le moment, la vie était riante, belle et facile, et elle était assurée que sa personne n’était pas déplacée dans un pareil décor.

Elle était invitée à déjeuner, ce matin-là, par la duchesse de Beltshire, et, à midi, elle demanda qu’on la conduisît à terre dans le canot. Auparavant, elle avait envoyé sa femme de chambre s’informer si Mrs. Dorset était visible ; mais on lui répondit que Mrs. Dorset était fatiguée et essayait de dormir. Lily crut deviner la raison de ce refus : son hôtesse n’avait pas été comprise dans l’invitation de la duchesse, quoique Lily elle-même eût fait les efforts les plus loyaux pour l’obtenir. Mais Sa Grâce était inaccessible aux suggestions ; elle invitait ou n’invitait pas, selon son bon plaisir. Ce n’était pas la faute de Lily si les attitudes compliquées de Mrs. Dorset ne s’accordaient pas avec l’allure « bon enfant » de la duchesse. La duchesse, qui s’expliquait rarement, n’avait pas précise son objection, elle s’était contentée de dire :

— Elle est un peu ennuyeuse, vous savez. Le seul de vos amis qui me plaise est ce petit M. Bry : celui-là est drôle…

Mais Lily en savait assez pour ne pas insister, et n’était pas autrement fâchée d’être ainsi distinguée aux dépens de son amie. C’était parfaitement vrai que Bertha était devenue ennuyeuse, depuis qu’elle s’était adonnée à la poésie et à Ned Silverton…


En somme, c’était une récréation que de s’échapper de temps à autre de la Sabrina ; et le déjeuner de la duchesse, organisé par lord Hubert avec sa virtuosité coutumière, était d’autant plus agréable à Lily que ses compagnons de voyage n’en faisaient point partie. Dorset, dans ces derniers temps, était devenu plus morose et plus renfermé que jamais, et Ned Silverton avait pris un air qui semblait défier l’univers entier. Le commerce de la duchesse, avec ses façons libres et dégagées, changeait agréablement Lily de toutes ces complications ; après déjeuner, elle se laissa entraîner à suivre ses compagnons dans l’atmosphère enfiévrée du casino. Elle n’avait pas l’intention de jouer : la diminution de son argent de poche ne lui en offrait guère les moyens ; mais cela l’amusait de s’asseoir sur un divan, sous la douteuse protection du dos de la duchesse, qui se penchait sur ses mises à une table voisine.

Les salles regorgeaient de la foule de spectateurs qui, l’après-midi, s’écoule lourdement entre les tables, comme la foule du dimanche à travers une ménagerie. Dans ce flot compact, les individualités se distinguaient à peine ; mais Lily vit bientôt Mrs. Bry qui se frayait résolument un chemin par les portes, et, dans son large sillage, la petite personne de Mrs. Fisher, ballottée derrière elle comme un bateau à rames à la poupe d’un remorqueur. Mrs. Bry se hâtait, manifestement décidée à gagner un certain point de la salle ; mais Mrs. Fisher, en passant près de Lily, largua son amarre, et vint s’échouer à côté de la jeune fille.

— La perdre ? — répondit-elle en écho à la question de Lily, et avec un regard indifférent vers le dos fuyant de Mrs. Bry. — C’est possible… cela n’a pas d’importance : je l’ai déjà perdue.

Et, comme Lily se récriait, elle ajouta :

— Nous avons eu une scène terrible, ce matin. Vous savez, bien entendu, que la duchesse l’a plaquée, pour le dîner, hier au soir, et elle s’imagine que c’est ma faute… mon manque d’organisation… Le pis est que le message — un simple mot par téléphone — est arrivé si tard qu’il a fallu payer le dîner ; et Bécassin avait fait monter l’addition : on lui avait tellement corné aux oreilles que la duchesse devait venir ! (Mrs. Fisher eut un léger rire, à se remémorer la chose.) Payer pour ce qu’elle n’obtient pas, cela enrage tellement Louisa !… Je ne peux pas lui faire comprendre que c’est le premier pas vers la joie d’obtenir ce pourquoi l’on n’a pas payé… Et, comme j’étais la première chose à briser qu’elle eût sous la main, elle m’a réduite en miettes, la chère femme !

Lily murmura quelques paroles de commisération. Les mouvements de sympathie lui étaient naturels, et ce fut par instinct qu’elle offrit son aide à Mrs. Fisher :

— S’il y a quelque chose que je puisse faire… s’il s’agit seulement de « rencontrer » la duchesse !… Je l’ai entendue dire qu’elle trouvait M. Bry amusant…

Mais Mrs. Fisher l’interrompit d’un geste décisif :

— Ma chère, j’ai mon orgueil : l’orgueil de mon métier. Je n’ai pas pu réussir avec la duchesse, et je ne peux pas me parer de vos plumes aux yeux de Louisa Bry. D’ailleurs, j’ai sauté le pas : je pars pour Paris, ce soir, avec les Sam Gormer. Eux sont encore dans la phase élémentaire : un prince italien est pour eux beaucoup plus qu’un prince, et ils sont toujours sur le point de croire qu’un courrier en est un. Leur épargner cette erreur, telle est ma présente mission. (Elle se mit à rire de nouveau.) Mais, avant de partir, je veux dicter mes dernières volontés et faire mon testament : je désire vous léguer les Bry.

— À moi ? — répliqua miss Bart, amusée, elle aussi. — Vous êtes trop bonne de vous souvenir de moi, ma chère ; mais, vraiment…

— Vous voulez dire que vous êtes déjà pourvue ? (Mrs. Fisher lui lança un coup d’œil acéré.) Mais l’êtes-vous réellement, Lily… au point de rejeter mon offre ?

Miss Bart rougit lentement.

— Ce que je voulais dire, c’est que les Bry ne se soucieraient nullement que l’on disposât ainsi d’eux.

Mrs. Fisher continua de sonder son embarras d’un regard inflexible :

— Ce que vous voulez dire, c’est que vous avez impitoyablement lâché les Bry… et vous savez qu’ils le savent.

— Carry !

— Oh ! sur certains points, Louisa a l’épiderme très sensible. Si seulement vous vous étiez arrangée pour les faire inviter une fois à bord de la Sabrina… surtout un jour d’Altesses Royales !… Mais il n’est pas trop tard, — acheva-t-elle vivement, — il n’est trop tard, ni pour vous ni pour eux.

Lily sourit :

— Restez, et je me charge d’obtenir que la duchesse dîne avec eux.

— Je ne resterai pas : les Gormer ont payé mon salon-lit, — répondit Mrs. Fisher avec simplicité. — Mais faites dîner la duchesse avec eux tout de même.

Le sourire de Lily se changea de nouveau en un rire léger : l’insistance de son amie commençait à lui paraître incorrecte.

— Je regrette d’avoir négligé les Bry…, — commença-t-elle.

— Qu’importe les Bry ?… c’est à vous que je pense, — dit brusquement Mrs. Fisher.

Elle s’arrêta, puis, se penchant vers Lily, elle lui dit en baissant, la voix ;

— Vous savez que nous sommes tous allés à Nice, hier soir, après le lâchage de la duchesse. C’était l’idée de Louisa… je lui ai dit ce que j’en pensais…

Miss Bart fit un signe d’assentiment :

— Oui : je vous ai aperçus en revenant, à la gare.

— Eh bien, l’homme qui était dans le compartiment avec vous et George Dorset, cet affreux petit Dabham qui fait la Chronique mondaine de la Riviera, avait dîné avec nous à Nice. Et il raconte, à qui veut l’entendre, que Dorset et vous êtes revenus seuls, à minuit passé.

— Seuls ?… Quand il était avec nous ?…

Lily se mit à rire, mais son rire cessa, et elle devint grave sous le regard prolongé, le regard accusateur de Mrs. Fisher.

— En effet, nous sommes revenus seuls… y a-t-il là quelque chose de si terrible ?… Mais à qui la faute ? La duchesse passait la nuit à Cimiez avec la princesse royale ; Bertha s’ennuyait à la fête et elle est partie de bonne heure, nous donnant rendez-vous à la gare. Nous y étions à l’heure ; mais elle, non… elle n’a jamais paru !

Miss Bart fit cette remarque sur le ton d’une personne qui présente, avec une assurance nonchalante, une complète justification ; mais Mrs. Fisher l’accueillit d’une manière peu logique ; elle semblait avoir perdu de vue le rôle qu’avait joué son amie dans l’incident, sa vision intérieure obliquait.

— Vous dites que Bertha n’a jamais paru ?… Mais alors comment diable est-elle rentrée ?

— Oh ! par le train suivant, je suppose : il y avait deux trains supplémentaires, à cause de la fête… En tout cas, je sais qu’elle est saine et sauve à bord du yacht, bien que je ne l’aie pas encore vue ; mais avouez que ce n’est pas ma faute ! — conclut Lily.

— Pas votre faute que Bertha n’ait pas paru ?… Ma pauvre enfant, pourvu seulement que ce ne soit pas vous qui payiez cela !

Mrs. Fisher se leva : elle venait de voir Mrs. Bry qui revenait vers elle.

— Voici Louisa, il faut que je vous quitte… Oh ! nous sommes dans les meilleurs termes, en apparence ; nous déjeunons ensemble ; mais, au fond, c’est de moi qu’elle déjeune !

Puis, avec une dernière poignée de main et un dernier regard, elle ajouta :

— N’oubliez pas que je vous la lègue ; elle erre, en ce moment, toute prête à vous accueillir…


L’impression produite sur Lily par les adieux de Mrs. Fisher, elle l’emporta hors du casino. Elle avait fait, avant de partir, les premiers pas pour rentrer dans les bonnes grâces de Mrs. Bry. Une avance affable, — un vague murmure sur la nécessité de se voir plus souvent, — une allusion à un avenir prochain, où se trouvait comprise la duchesse aussi bien que la Sabrina, — comme tout cela était facile, pour peu qu’on eût le chic !… Lily se demandait, et ce n’était pas la première fois, pourquoi, ayant ce chic, elle n’en usait pas plus constamment. Mais parfois elle était oublieuse… et parfois, se pouvait-il qu’elle fût trop fière ? Aujourd’hui, en tout cas, elle avait senti vaguement une raison de mettre bas sa fierté ; elle s’était même humiliée au point de suggérer à lord Hubert Dacey, qu’elle croisa sur les marches du Casino, qu’il décidât la duchesse à dîner avec les Bry, si elle, de son côté, s’engageait à les faire inviter sur la Sabrina. Lord Hubert avait promis son concours, avec l’empressement sur lequel elle pouvait toujours compter : c’était le seul moyen qu’il eût de lui rappeler toujours qu’il avait été prêt jadis à faire bien plus pour elle. Bref, la route semblait s’aplanir à mesure qu’elle avançait ; et pourtant une légère inquiétude persistait chez elle. Était-ce — elle se le demanda — le hasard de sa rencontre avec Selden ? Non : le temps et certains changements semblaient l’avoir si complètement relégué, lui, à la distance convenable ! La subite et exquise réaction qui avait suivi ses angoisses, à elle, avait eu pour effet de rejeter si loin en arrière le passé le plus récent ! Selden lui-même, qui en faisait partie, en prenait un air d’irréalité… Et il lui avait si bien fait comprendre qu’ils ne devaient plus se rencontrer ; qu’il avait simplement poussé une pointe à Nice, pour un jour ou deux, qu’il avait presque le pied sur le prochain paquebot !… Non, ce fragment du passé n’avait émergé que pour une minute à la surface mouvante des événements ; — et, maintenant qu’il était de nouveau englouti, l’incertitude, l’appréhension persistaient…

Elles devinrent soudainement aiguës, à la vue de George Dorset qui descendait les marches de l’Hôtel de Paris et se dirigeait vers Lily à travers la place. Elle comptait regagner le quai en voiture et retourner au yacht ; mais elle eut aussitôt l’intuition que quelque chose d’autre allait se passer d’abord.

— Par où allez-vous ? Voulez-vous que nous marchions un peu ? — commença-t-il, posant la seconde question avant qu’elle eût répondu à la première.

Et, sans attendre de réplique à aucune, il l’emmena en silence vers l’isolement relatif des jardins situés en contre-bas.

Elle discerna aussitôt en lui tous les signes d’une extrême tension nerveuse. La peau se boursouflait sous ses yeux caves ; de blême, son teint était devenu livide comme du plomb ; ses sourcils irréguliers et sa longue moustache rougeâtre s’y détachaient lugubrement. Il y avait dans toute son apparence un singulier mélange d’affaissement et de férocité.

Il marcha à côté d’elle, en silence, d’un pas rapide et précipité, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les pentes ombragées, à l’est du casino ; puis, s’arrêtant brusquement, il dit :

— Avez-vous vu Bertha ?

— Non. Quand j’ai quitté le yacht elle n’était pas encore levée.

Il accueillit ces mots avec un rire semblable au bruit du ressort qui se déroule dans une pendule détraquée :

— Pas encore levée ?… S’était-elle couchée ?… Savez-vous à quelle heure elle est revenue à bord ? Ce matin, à sept heures !

— À sept heures ? (Lily tressaillit.) Qu’est-il donc arrivé ?… un accident de chemin de fer ?

Il se mit de nouveau à rire.

— Ils ont manqué le train… tous les trains… Ils ont dû revenir en voiture.

— Eh bien ?…

Elle hésita, sentant aussitôt combien cette nécessité même justifiait peu ce fatal laps de temps.

— Eh bien, ils n’ont pas pu trouver une voiture tout de suite… à cette heure de la nuit, vous comprenez… (Le ton de cette explication lui donnait presque l’air de plaider la cause de sa femme)… Et, quand ils ont fini par en trouver une, c’était un fiacre à un seul cheval, et le cheval était boiteux !

— Quel ennui ! je vois, — affirma-t-elle, avec d’autant plus de sérieux qu’elle avait énergiquement conscience de ne pas voir.

Et, après une pause, elle ajouta :

— Je suis vraiment désolée, mais… aurions-nous dû attendre ?

— Attendre le fiacre à un cheval ?… Il aurait eu de la peine à nous ramener tous les quatre, ne croyez-vous pas ?

Elle répondit de la seule manière possible, avec un rire destiné à noyer les choses dans l’interprétation humoristique choisie par Dorset :

— C’eût été difficile, je l’avoue ; nous aurions été obligés de marcher à tour de rôle… Mais c’eût été charmant de voir le lever du soleil.

— Oui, en effet, le lever du soleil fut charmant !

— Ah !… vous l’avez vu, alors ?

— Oui, je l’ai vu, sur le pont. Je les ai attendus.

— Naturellement !… je suppose que vous étiez inquiet… Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée pour partager votre veille ?

Il ne répondit pas et tira faiblement sa moustache de sa main amaigrie.

— Je ne pense pas que vous dussiez vous intéresser beaucoup au dénouement ! — dit-il soudain d’un air farouche.

Elle fut de nouveau déconcertée par le brusque changement d’accent et, dans un éclair, elle vit le péril du moment, et combien il était nécessaire de dissimuler son émotion.

— « Le dénouement… », n’est-ce pas un bien grand mot pour un si petit incident ? Le pire, en fin de compte, c’est la fatigue de Bertha, et, après un bon somme, il ne doit déjà plus y paraître.

Elle s’en tenait soigneusement à ce ton ; mais elle en voyait maintenant toute la vanité dans les yeux misérables de Dorset.

— Non, non… pas cela ! — cria-t-il avec le gémissement d’un enfant blessé.

Et, tandis qu’elle essayait de concilier dans un équivoque murmure de pitié sa sympathie et sa résolution d’en ignorer les causes, il se laissa tomber sur le banc auprès duquel ils passaient, et exhala toute l’infortune de son âme.

Ce fut une heure terrible, — une heure qui la laissa tremblante et brûlée, comme si ses paupières avaient été roussies par une lumière trop éclatante. Non qu’elle n’eût jamais reconnu les symptômes précurseurs d’une pareille éruption ; mais plutôt parce que, ça et là, durant les trois derniers mois, la surface de leur vie avait laissé voir des crevasses et des vapeurs tellement sinistres qu’elle était toujours sur le qui-vive et dans la crainte d’un soulèvement. Il y avait des moments où elle s’était représenté la situation par une image plus familière, mais peut-être plus vive encore : — une voiture cahotée, emportée par des chevaux non dressés, sur une route montueuse, et elle, blottie là dedans, sachant que les harnais avaient besoin d’être réparés, et se demandant ce qui céderait d’abord… Eh bien ! tout avait cédé, maintenant ; l’étonnant, même, c’était que le fantastique équipage eût résisté si longtemps. L’idée qu’elle était englobée dans la catastrophe, au lieu d’en être simplement témoin sur la route, était renforcée encore par la manière dont Dorset, parmi ses dénonciations furieuses et ses sauvages réactions de mépris pour lui-même, lui faisait sentir le besoin qu’il avait d’elle, la place qu’elle avait prise dans sa vie. Excepté celle de Lily, quelle oreille se fût ouverte à ses plaintes ? quelle main, sinon celle de Lily, pouvait le ramener au bon sens et au respect de lui-même ? Tout le temps que dura sa lutte avec lui, elle eut conscience de quelque chose d’un peu maternel dans ses efforts pour le guider, pour le relever. Mais, à la fin, s’il se raccrochait à elle, ce n’était pas pour être relevé ; c’était pour sentir quelqu’un se débattre avec lui dans l’abîme : il voulait qu’elle souffrît avec lui, non quelle l’aidât à souffrir moins.

Heureusement pour tous deux, les forces physiques de Dorset ne pouvaient soutenir longtemps sa frénésie. Il se trouva bientôt affaissé, respirant à peine, dans un état d’apathie si profonde et si prolongée que Lily eut presque peur que les passants ne crussent à une attaque, et ne s’arrêtassent pour offrir leur aide. Mais Monte-Carlo est l’endroit du monde où les liens entre les hommes sont le plus relâchés, et où les scènes les plus étranges retiennent le moins l’attention. Si un regard ou deux se posèrent sur le couple, nulle sympathie indiscrète ne vint le déranger ; ce fut Lily elle-même qui rompit le silence en se levant du banc. Avec sa lucidité retrouvée, elle aperçut toute l’étendue du danger, et elle vit que le poste périlleux n’était plus aux côtés de Dorset.

— Si vous ne voulez pas rentrer, il faut que, moi, je rentre… Ne me forcez pas à vous laisser ! — dit-elle d’une voix pressante.

Il opposait une résistance muette. Elle ajouta :

— Qu’allez-vous faire ?… Vous ne pourrez pourtant pas rester assis là toute la nuit !

— Je peux aller à l’hôtel. Je peux télégraphier à mon avoué.

Il se dressa, mû par une idée nouvelle :

— Parbleu, Selden est à Nice : je ferai venir Selden !

Lily, à ces mots, se rassit, avec un cri d’alarme :

— Non, non, non ! — protesta-t-elle.

Il se retourna vers elle, d’un air défiant.

— Pourquoi pas Selden ? Il est avocat, n’est-ce pas ? Un avocat fera aussi bien qu’un autre, dans le cas présent.

— Aussi mal qu’un autre, vous voulez dire !… Je croyais que vous vous en remettiez à moi de vous aider.

— C’est ce que vous faites, en étant si douce et si patiente avec moi… Si ce n’avait été pour vous, il y a longtemps que j’en aurais fini avec tout cela. Mais, à présent, c’est bien la fin. (Il se leva brusquement, et se raffermit d’un effort.) Vous ne voudriez pourtant pas me voir ridicule !

Elle le regarda avec bonté :

— C’est justement pour cela !…

Puis, après un moment de réflexion, presque à sa propre surprise, elle s’écria, dans un éclair d’inspiration :

— Eh bien, soit ! allez voir M. Selden… Vous avez le temps avant le dîner.

— Oh ! le dîner !… — ricana-t-il.

Mais elle le quitta en répliquant avec un sourire :

— Oui, le dîner à bord ! n’oubliez pas… nous le retarderons jusqu’à neuf heures, si vous voulez.

Il était déjà plus de quatre heures ; un fiacre la déposa sur le quai, et, tout en attendant que le canot vînt la prendre, elle commença à se demander ce qui avait bien pu se passer sur le yacht. Où était Silverton ? Dorset n’en avait rien dit. Le jeune homme était-il retourné sur la Sabrina ? ou se pouvait-il, que Bertha, — cette terrible alternative frappa soudain Lily, — que Bertha, laissée à elle-même, fût allée le rejoindre à terre ?…

Le cœur de Lily cessa de battre, à cette hypothèse. Tout son intérêt, jusque-là, était allé au jeune Silverton, non seulement parce que, dans des affaires de ce genre, la femme se range instinctivement du côté de l’homme, mais parce que son cas, à lui, la touchait tout particulièrement. Il était si éperdument sincère, le pauvre enfant, et sa sincérité était d’une qualité si différente de celle de Bertha, bien que celle de Bertha, elle aussi, fût éperdue à sa façon. La différence était que Bertha ne s’inquiétait jamais que d’elle-même, tandis que lui s’inquiétait d’elle. Mais, dans la crise actuelle, justement, tout le poids du malheur semblait retomber sur Bertha, puisque lui, du moins, avait elle pour qui souffrir, tandis qu’elle n’avait qu’elle-même. En tout cas, à un point de vue moins idéal, tous les désavantages de la situation étaient pour la femme : aussi est-ce à Bertha que toutes les sympathies de Lily allaient en ce moment. Elle n’aimait pas Bertha Dorset ; mais elle n’était pas sans se sentir quelque peu son obligée, et l’obligation lui pesait d’autant plus qu’il y avait si peu d’affection personnelle pour la soutenir. Bertha avait été bonne pour elle, elles avaient vécu d’une vie commune dans ces derniers mois, sur un pied d’intimité facile, et la blessure d’amour-propre que Lily avait sentie récemment lui semblait rendre encore plus urgente la nécessité de travailler sans arrière-pensée dans l’intérêt de son amie.

C’était certainement dans l’intérêt de Bertha qu’elle avait envoyé Dorset consulter Lawrence Selden. Une fois admis le grotesque de la situation, elle avait vu en un clin d’œil que Dorset ne pouvait mieux faire. Qui, sinon Selden, pourrait combiner miraculeusement l’adresse nécessaire à sauver Bertha avec l’obligation d’y parvenir ? Lily voyait clairement que le cas réclamait beaucoup d’adresse : aussi se fiait-elle avec reconnaissance à la grandeur de l’obligation. Du moment que Selden était tenu de sauver Bertha, elle pouvait s’en remettre à lui d’en découvrir le moyen ; et elle plaça toute sa confiance dans le télégramme qu’elle avait pris soin de lui envoyer en se rendant au quai.

Jusqu’à présent, Lily sentait donc qu’elle avait bien agi ; et cette conviction la fortifia pour la tâche qui lui demeurait à remplir. Elle et Bertha n’avaient jamais été l’une pour l’autre des confidentes, mais, dans une pareille crise, les barrières de la réserve tomberaient nécessairement : les sauvages allusions de Dorset à la scène du matin donnaient à Lily le sentiment que ces barrières étaient déjà tombées, et que toute tentative pour les relever dépasserait les forces de Bertha. Elle se figurait la pauvre créature tremblant derrière ses défenses abattues, et attendant avec anxiété le moment où elle pourrait se réfugier dans le premier abri qui s’offrirait. Pourvu seulement que cet abri ne se fût pas offert déjà, d’un autre côté ! Pendant le court trajet en canot entre le quai et le yacht, Lily s’alarma plus que jamais des conséquences possibles de son absence prolongée. Si l’infortunée Bertha, ne trouvant dans ces longues heures de solitude aucune âme à qui s’adresser… Mais le pied agile de Lily se posait déjà sur l’échelle du bord et son premier pas sur la Sabrina lui révéla que les pires de ses appréhensions n’étaient pas fondées : en effet, sous la luxueuse tente de l’arrière, l’infortunée Bertha, en pleine possession de sa sobre et coutumière élégance, était assise, versant du thé à la duchesse de Beltshire et à lord Hubert.

Ce spectacle remplit Lily d’une telle surprise qu’elle sentit que Bertha, tout au moins, devait lire sa pensée dans ses yeux, et elle n’en fut que plus déconcertée par l’indifférence du regard qu’on lui rendit. Mais elle comprit bien vite que Mrs. Dorset était obligée d’avoir l’air indifférent devant les autres, et que, pour atténuer l’effet de sa propre surprise, il lui fallait sur-le-champ en fournir une explication naturelle. Grâce à sa longue habitude des transitions rapides, elle n’eut pas de peine à dire à la duchesse :

— Tiens, je croyais que vous étiez retournée chez la princesse !

Et cette phrase suffit pour la personne à qui elle s’adressait, sinon peut-être pour lord Hubert.

Du moins donnait-elle à la duchesse l’occasion d’expliquer avec enjouement qu’elle y retournait, en effet, tout à l’heure, mais qu’elle était d’abord venue en toute hâte sur le yacht, pour dire un mot à Mrs. Dorset à propos du dîner de demain, — ce dîner avec les Bry, auquel l’insistance de lord Hubert avait fini par les entraîner, l’une et l’autre.

— Il s’agissait de sauver ma peau ! — expliqua-t-il, avec un regard qui invitait Lily à reconnaître son empressement.

Et la duchesse, avec sa noble candeur, ajouta :

— M. Bry lui a promis un tuyau, et il dit que, si nous y allons, il nous le repassera.

Il s’ensuivit d’autres plaisanteries auxquelles, Lily le remarqua, Mrs. Dorset prit part avec un courage étonnant. Au départ, lord Hubert, déjà à mi-hauteur de l’échelle, cria, de l’air d’un homme qui suppute le nombre des convives :

— Et, bien entendu, nous pouvons compter sur Dorset aussi ?

— Oui, oui, comptez sur lui ! — répondit sa femme gaiement.

Elle tenait ferme jusqu’au bout ; mais, comme elle se retournait après avoir échangé par-dessus bord les signes d’adieu, Lily se dit que le masque allait choir et l’effroi de son âme apparaître.

Mrs. Dorset se retourna lentement : peut-être, avait-elle besoin de temps pour raffermir ses muscles. En tout cas, elle en était parfaitement maîtresse quand, se laissant retomber dans son fauteuil, derrière la table à thé, elle dit à miss Bart, avec une légère nuance d’ironie :

— Je crois que je devrais vous dire bonjour.

Si c’était une invite, Lily ne demandait pas mieux que d’y répondre, mais elle n’avait que l’idée la plus vague de ce qu’on attendait d’elle en retour. Il y avait quelque chose d’énervant pour le spectateur dans le sang-froid de Mrs. Dorset, et Lily dut se forcer pour donner la réplique sur un ton léger :

— J’ai essayé de vous voir ce matin, mais vous n’étiez pas encore levée.

— Non : je me suis couchée tard. Après vous avoir manqués à la gare, j’ai pensé que notre devoir était de vous attendre jusqu’au dernier train.

Elle parlait avec beaucoup de douceur, mais avec une légère nuance de reproche.

— Vous nous avez manqués ?… Vous nous avez attendus à la gare ?… (Lily était maintenant trop effarée, trop dévoyée, pour mesurer la portée des paroles de Bertha ou veiller sur son propre langage)… Mais je croyais que vous n’étiez arrivés à la gare qu’après le départ du dernier train ?

Mrs. Dorset, qui l’examinait entre ses paupières baissées, répondit aussitôt par cette question :

— Qui vous a dit cela ?

— George… Je viens de le voir dans les jardins.

— Ah ! c’est la version de George ?… Pauvre George !… il n’était pas en état de se rappeler ce que je lui ai dit… Il a eu de ses pires accès, ce matin, et je l’ai expédié chez le docteur. Savez-vous s’il l’a trouvé ?

Lily, toujours perdue dans ses conjectures, ne souffla pas mot, et Mrs. Dorset s’installa avec nonchalance dans son fauteuil.

— Il attendra pour le voir : il était très inquiet de lui-même… C’est très mauvais pour lui d’être tourmenté, et, toutes les fois qu’il arrive quelque chose d’un peu bouleversant, il a toujours un accès.

Cette fois, l’invite était formelle, mais faite avec une soudaineté si foudroyante, et avec un air si incroyable d’en ignorer les suites, que Lily ne put que balbutier avec un air de doute :

— Quelque chose d’un peu bouleversant ?

— Oui, comme de vous avoir si visiblement sur les bras, cette nuit… Vous savez, ma chère, c’est une responsabilité plutôt lourde, dans un endroit à scandales comme celui-ci, à minuit passé.

À cette attaque, si parfaitement inattendue et d’une si inconcevable audace, Lily ne put refuser le tribut d’un rire étonné :

— Vraiment, ma chère… étant donné que c’est vous qui la lui avez imposée, cette responsabilité !…

Mrs. Dorset subit la riposte avec une douceur exquise :

— En n’ayant pas la surhumaine intelligence de vous découvrir dans la terrible cohue qui se précipitait au train ?… ou peut-être assez d’imagination pour croire que vous partiriez sans nous… tous les deux, tout seuls… au lieu d’attendre tranquillement, dans la gare, que nous fussions parvenus à vous retrouver ?

Le rouge monta aux joues de Lily : il devenait évident pour elle que Bertha poursuivait un but, se conformait à un plan qu’elle s’était tracé. Seulement, sous la menace d’un sort pareil, pourquoi perdre du temps à des efforts enfantins pour l’éviter ? La puérilité de la tentative désarma l’indignation de Lily : cela ne prouvait-il pas à quel point la pauvre créature était effrayée ?

— Nous n’avions qu’à rester tous ensemble à Nice, — répliqua-t-elle.

— À rester ensemble ?… Quand c’est vous qui avez saisi la première occasion de filer avec la duchesse et ses amis !… Ma chère Lily, vous n’êtes pas une enfant qu’on doit tenir par la main !

— Non… ni morigéner non plus, Bertha… Et c’est ce que vous êtes en train de faire, en ce moment.

Mrs. Dorset eut un sourire de reproche :

— Vous morigéner, moi ?… Dieu m’en garde ! J’essayais seulement de vous donner un avis amical… Mais c’est généralement le contraire, n’est-ce pas ? C’est moi qui dois recevoir les conseils, et non les donner : j’ai positivement vécu de conseils, tous ces derniers mois.

— Des conseils ?… — répéta Lily ; moi, je vous ai donné des conseils ?

— Oh ! tout négatifs : ce qu’il ne faut pas être, ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il ne faut pas voir… Il me semble que je les ai pris à ravir. Seulement, ma chère, permettez-moi de vous le dire, je n’avais pas compris qu’il entrât dans mes devoirs négatifs de ne pas vous avertir quand vous poussez l’imprudence trop loin.

Un frisson de peur parcourut miss Bart : une sensation de trahison qui fut comme la lueur d’un couteau dans l’obscurité. Mais la compassion l’emporta rapidement sur son recul instinctif. Qu’était-ce que ce flot d’amertume insensée, sinon l’effort de la créature traquée pour obscurcir les eaux où elle fuit ? Lily fut sur le point de s’écrier : « Pauvre âme, ne cherchez pas de détour… Revenez droit à moi, et nous trouverons une issue !… »

Mais les mots expirèrent sur ses lèvres devant l’impénétrable insolence du sourire que lui opposait Bertha. Lily se tut, et supporta tranquillement le choc, laissant s’épandre jusqu’à la dernière goutte de cette fausseté accumulée ; puis, sans un mot, elle se leva et descendit à sa cabine.