Chez les heureux du monde/16



XVI


Sur les marches du casino, Selden sentit nettement que Monte-Carlo, plus que tout autre endroit de sa connaissance, avait le don de s’accommoder à l’humeur de chacun.

Son humeur, à lui, en ce moment, prêtait à ce décor un air joyeux et accueillant qui, pour un œil désenchanté, serait devenu banalité superficielle. Un appel si franc au plaisir pris en commun, un assentiment si déclaré à ce goût des vacances propre à la nature humaine, rafraîchissait un esprit harassé par un travail long et sévère dans un milieu favorable à la discipline des sens. Tandis qu’il examinait la blanche esplanade, encadrée coquettement par cette architecture exotique, et le caractère soigneusement tropical de ces jardins, et les groupes de flâneurs, au premier plan, se détachant sur les montagnes mauves qui semblaient une magnifique toile de fond oubliée dans un rapide changement de scène, — tandis qu’il respirait cette atmosphère de lumière et de loisir, il éprouva un mouvement de répulsion pour les derniers mois de son existence.

L’hiver de New-York avait déroulé une interminable perspective de jours ensevelis sous la neige, pour aboutir à un printemps de soleil brusque et de bourrasques, où la laideur des choses râpait l’œil comme le vent sablonneux pénétrait la peau. Selden, plongé dans son travail, s’était dit que les circonstances extérieures importaient peu à un homme dans sa situation, et que le froid et la laideur constituaient un bon tonique pour les sensibilités détendues. Quand une affaire urgente le força de passer l’océan pour conférer avec un client à Paris, il rompit à contre-cœur avec ses habitudes de cabinet ; maintenant, quitte de sa besogne, et s’étant échappé pour passer huit jours dans le Midi, il commençait à sentir renaître en lui ce plaisir du spectateur, consolation de ceux qui prennent un intérêt objectif à la vie.

La vie ! la multiplicité de ses appels, la perpétuelle surprise de ses contrastes et de ses ressemblances ! Tous ses tours et retours lui sautaient aux yeux, comme il descendait les marches du casino et s’arrêtait sur le trottoir, devant l’entrée. Il n’était pas venu en Europe depuis sept ans, — et quels changements lui révélait cette reprise de contact ! Si les profondeurs centrales n’avaient pas bougé, à peine un point de la surface était-il demeuré le même. Et c’était bien l’endroit où devait éclater le mieux ce complet renouvellement. Les lieux sublimes et immuables auraient pu le laisser tel qu’il était ; mais cette tente dressée pour une fête d’un jour étendait une voûte d’oubli entre lui-même et la fixité de son ciel.

On était au milieu d’avril, et l’on sentait que la fête avait atteint son apogée et que les groupes éphémères qui peuplaient cette esplanade et ces jardins se dissoudraient bientôt pour se reformer dans d’autres décors. En attendant, les dernières minutes de la représentation semblaient d’autant plus brillantes que la chute du rideau menaçait. La qualité de l’air, l’exubérance des fleurs, le bleu intense de la mer et du ciel contribuaient à produire l’effet d’un tableau final où toutes les lumières donnent à la fois. Cette impression fut encore avivée par la manière dont s’avançait au milieu de la scène un groupe de personnes en vue et qui manifestement avaient conscience de l’être : elles se tenaient devant Selden avec l’air des acteurs principaux rassemblés par les exigences d’un effet suprême. Leur apparence confirmait la sensation que le spectacle avait été monté sans regarder à la dépense, elle exagérait la ressemblance avec une de ces pièces à costumes où les protagonistes se promènent à travers les passions sans déplacer une draperie. Les dames avaient pris des attitudes individuelles, calculées pour isoler leurs effets ; les hommes étaient plantés auprès d’elles, un à un, comme ces héros de théâtre dont les tailleurs sont nommés sur le programme. Ce fut Selden lui-même qui, à son insu, opéra la fusion du groupe en attirant l’attention d’un de ses membres.

— Tiens, M. Selden ! — s’écria Mrs. Fisher toute surprise.

Et, avec un geste vers Mrs. Jack Stepney et Mrs. Wellington Bry, elle ajouta d’une voix plaintive :

— Nous mourons de faim parce que nous ne pouvons décider où déjeuner.

Bien accueilli par tous et devenu le confident de leur embarras, Selden apprit avec amusement que l’on pouvait beaucoup perdre à ne pas déjeuner ici ou se compromettre en déjeunant là, — si bien que la nourriture devenait une considération toute secondaire dans le lieu même consacré à ses rites.

— Évidemment, la meilleure cuisine est celle de la Terrasse ; mais on a l’air, en y allant, de n’avoir pas d’autre raison pour y aller : les Américains qui n’ont pas de relations se précipitent toujours là où l’on mange le mieux… Et, dernièrement, la duchesse de Beltshire a adopté Bécassin, — conclut Mrs. Bry avec le plus grand sérieux.

Mrs. Bry, au grand désespoir de Mrs. Fisher, n’avait pas encore dépassé le stade où l’on pèse en public ses alternatives mondaines. Elle ne pouvait acquérir l’air de faire les choses parce qu’elles lui plaisaient, et de prétendre que son choix fût le sceau final de leur convenance. M. Bry, un petit homme pâle, avec une figure d’homme d’affaires et des vêtements d’oisif, se mit à rire de ce dilemme :

— J’ai idée que la duchesse va au meilleur marché, à moins qu’on ne paye l’addition. Si vous lui offriez de l’emmener à la Terrasse, elle accepterait bien vite…

Mais Mrs. Jack Stepney l’interrompit :

— Les grands-ducs vont à ce petit restaurant de la Condamine : lord Hubert dit que c’est le seul en Europe où l’on sache cuire les petits pois.

Lord Hubert Dacey, avec une douce énergie, acquiesça aussitôt :

— C’est la vérité pure.

C’était un homme mince, un peu râpé, avec un charmant sourire las, et l’air d’avoir dépensé les meilleures années de sa vie à piloter les gens riches vers le bon restaurant.

— Des petits pois ? — fit M. Bry dédaigneusement, — savent-ils cuire de la tortue ?… Cela montre bien — continua-t-il — ce que sont ces marchés européens, où l’on peut se faire une réputation en cuisant des petits pois !

Jack Stepney intervint avec autorité :

— Je ne sais pas si je suis tout à fait d’accord avec Dacey : il y a un petit trou à Paris, pas loin du quai Voltaire… mais, en tout cas, je ne peux pas recommander la gargote de la Condamine… du moins avec des dames !…

Stepney, depuis son mariage, avait épaissi et était devenu prude, comme il était de tradition chez les maris Van Osburgh ; mais sa femme, à sa grande surprise et pour sa plus grande déconvenue, avait pris une allure de cyclone qui le laissait se traînant tout hors d’haleine dans son sillage.

— Alors, c’est là que nous irons ! — déclara-t-elle en haussant, d’une lourde secousse en arrière, la plume de son chapeau. — J’en ai assez de la Terrasse : c’est aussi ennuyeux qu’un des dîners de maman. Et lord Hubert a promis de nous dire le nom de toutes les terribles personnes qui vont à la Condamine… n’est-ce pas, Carry ?… Voyons, Jack, ne prenez pas cet air solennel !

— Moi, — dit Mrs. Bry, — tout ce que je désire savoir, c’est le nom de leur couturière.

— Nul doute que Dacey ne puisse vous le dire aussi ! — remarqua Stepney.

L’autre, à mi-voix, riposta :

— Je peux tout au moins le découvrir, cher ami…

Et, Mrs. Bry ayant déclaré qu’elle ne pouvait plus faire un pas, on héla deux ou trois des légers phaétons qui rôdent sur les frontières des jardins, et on se dirigea en procession vers la Condamine.


Le petit restaurant surplombait le boulevard qui descend à pic de Monte-Carlo jusqu’au quartier bas terminé parle quai. De la fenêtre où ils se trouvèrent bientôt installés, ils dominaient la courbe bleue du port, encadrée par la verdure des promontoires jumeaux : à droite, le rocher de Monaco couronné par la silhouette médiévale de son église et de son château ; à gauche, les terrasses et les tourelles de la maison de jeu. Au centre, les eaux de la baie étaient sillonnées par le léger va-et-vient des navires de plaisance, à travers lesquels, au beau milieu du repas, la marche majestueuse d’un grand yacht à vapeur détourna des petits pois l’attention des convives.

— Par Dieu, je crois que ce sont les Dorset qui reviennent ! s’écria Stepney.

Et lord Hubert, laissant retomber son monocle, corrobora cette exclamation :

— Oui, c’est la Sabrina.

— Déjà ?… Ils devaient passer un mois en Sicile, — fit observer Mrs. Fisher.

— Peut-être ont-ils le sentiment de l’avoir passé : il n’y a qu’un hôtel moderne dans toute l’île, — dit M. Bry avec mépris.

— C’était une idée de Ned Silverton… mais le pauvre Dorset et Lily Bart ont dû s’ennuyer affreusement…

Et, baissant la voix, Mrs. Fisher dit à Selden :

— J’espère qu’il n’y a pas eu d’histoire…

— C’est une joie, en vérité, que de revoir miss Bart, — fit lord Hubert de sa voix douce et lente.

Et Mrs. Bry ajouta ingénument :

— Je suppose que la duchesse viendra dîner avec nous, maintenant que Lily est revenue.

— La duchesse l’admire infiniment : je suis sûr qu’elle serait charmée de cette combinaison, — dit lord Hubert, avec la promptitude professionnelle de l’homme qui trouve son profit habituel à faciliter les contacts mondains.

Selden fut frappé de l’air « homme d’affaires » qu’il prit aussitôt.

— Lily a eu un succès fou ici, — continua Mrs. Fisher, s’adressant toujours, confidentiellement, à Selden. — Elle a rajeuni de dix ans : je ne l’ai jamais vue aussi belle. Lady Skiddaw l’a promenée partout à Cannes, et la princesse royale de Macédoine l’a eue chez elle, à demeure, pendant une semaine, à Cimiez… On assure que c’est une des raisons pour lesquelles Bertha cingla vers la Sicile : la princesse royale ne faisait pas grande attention à elle, et Bertha ne pouvait supporter d’assister au triomphe de Lily.

Selden ne répliqua pas. Il avait vaguement ouï dire que miss Bart faisait une croisière en Méditerranée avec les Dorset, mais l’idée ne lui était pas venue qu’il pût la rencontrer sur la Riviera, où la saison était virtuellement terminée. Renversé en arrière, il contemplait sans mot dire le filigrane de sa tasse où fumait le café turc, et tâchait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, de voir comment la nouvelle d’un tel voisinage l’affectait réellement. Il avait une puissance de dédoublement qui lui permettait, même à des heures de haute pression émotionnelle, une vue parfaitement claire de lui-même : il fut sincèrement surpris du trouble que lui causait la présence de la Sabrina. Il avait des raisons de croire que ces trois mois d’un travail professionnel très absorbant, succédant au rude choc de sa désillusion, avaient chassé de son esprit toute vapeur sentimentale. Le facteur moral dont il avait entretenu en lui la prédominance était la reconnaissance d’un homme qui a échappé au danger : il était comme un voyageur si heureux de se retrouver en vie après un grave accident que, tout d’abord, à peine s’il a conscience de ses contusions. Maintenant il ressentait soudain la douleur latente ; il reconnaissait qu’en somme il ne s’en était pas tiré sans blessure.


Une heure plus tard, assis à côté de Mrs. Fisher dans les jardins du casino, il s’ingéniait à découvrir de nouvelles raisons pour oublier le dommage subi dans la contemplation du péril évité. Le groupe s’était dispersé avec cette indécision traînante si caractéristique du mouvement mondain à Monte-Carlo, où toutes choses, et les longues heures dorées de la journée, semblent offrir une infinie diversité de moyens à la paresse. Lord Hubert Dacey s’était finalement mis à la recherche de la duchesse de Beltshire ; Mrs. Bry l’avait chargé de cette négociation délicate : s’assurer la présence de cette dame pour le dîner. Les Stepney étaient allés à Nice dans leur automobile, et M. Bry prenait part au match de tir aux pigeons qui accaparait en ce moment ses plus hautes facultés. Mrs. Bry, qui avait une tendance à devenir rouge et à respirer de façon bruyante après le déjeuner, avait obéi aux judicieux conseils de Carry Fisher et s’était retirée à l’hôtel pour prendre une heure de repos. Selden et sa compagne se trouvaient donc abandonnés à une flânerie qui favorisait les confidences.

Cette flânerie, d’ailleurs, se réduisit bientôt à une paisible halte sur un banc ombragé de lauriers et de roses grimpantes, d’où ils apercevaient le bleu éblouissant de la mer entre les balustres de marbre et les flèches ardentes des cactus en fleur jaillissant du rocher comme des météores. L’ombre douce de leur retraite, et l’éclat de l’atmosphère environnante invitait à un abandon nonchalant et à la consommation de nombreuses cigarettes : Selden, cédant à ces influences, laissa Mrs. Fisher lui développer l’histoire de ses expériences récentes. Elle était venue en Europe, avec les Welly Bry, au moment où il est de mode de fuir New-York et l’inclémence de son printemps. Les Bry, grisés par leur premier succès, avaient déjà soif de nouveaux royaumes, et Mrs. Fisher, considérant la Riviera comme une voie commode pour s’introduire dans la société de Londres, y avait dirigé leur course. Elle avait des relations à elle dans toutes les capitales, et le moyen de les renouer sans difficulté après de longues absences ; au reste, le bruit soigneusement répandu de la fortune des Bry rassembla bien vite autour d’eux un cercle de viveurs cosmopolites.

— Mais les choses ne vont pas aussi bien que j’y comptais ! reconnut Mrs. Fisher avec franchise. C’est très joli de dire que tout le monde, avec de l’argent, peut pénétrer dans la société ; mais il serait plus exact de dire : « presque tout le monde ». Et le marché de Londres est tellement encombré de nouveaux Américains que, pour y réussir maintenant, il faut être ou très malin ou extrêmement original. Ce n’est pas le cas des Bry. Lui encore pourrait passer, si elle le laissait tranquille : on aime son argot, ses vanteries et ses gaffes. Mais Louisa gâte tout, en essayant de le retenir et de se mettre elle-même en avant. Si encore elle était naturelle…, grasse, vulgaire et bruyante…, tout irait bien ; mais dès qu’elle se trouve devant quelqu’un de chic, elle tâche d’être svelte et prend des airs de reine. Elle l’a essayé avec la duchesse de Beltshire et lady Skiddaw, et toutes les deux ont fui. Je fais de mon mieux pour lui montrer son erreur ; combien de fois lui ai-je dit : « Laissez-vous donc aller, Louisa !… » Mais elle continue la farce, même avec moi : je crois, ma parole, qu’elle joue son rôle de reine jusque dans sa chambre, une fois la porte fermée.

» Le pis est, — poursuivit Mrs. Fisher, — qu’elle se figure que tout est de ma faute. Quand les Dorset arrivèrent ici, il y a six semaines, et que l’on mena tant de tapage autour de Lily Bart, Louisa était persuadée, je le voyais bien, que, si elle était remorquée par Lily, et non par moi, elle en serait déjà à trinquer avec toutes les Altesses royales. Elle ne se rend pas compte que c’est à sa beauté que Lily doit tout son succès : lord Hubert m’assure que Lily passe pour encore plus belle maintenant que lorsqu’il l’a connue à Aix, il y a dix ans. Il paraît qu’elle y était prodigieusement admirée. Un prince italien, riche et authentique, voulait l’épouser ; mais, juste au moment critique, un beau-fils de jolie tournure fit son apparition, et Lily fut assez bête pour flirter avec lui pendant que le beau-père prenait toutes ses dispositions pour le mariage. On a prétendu que le jeune homme l’avait fait exprès. Vous imaginez le scandale : il y eut une scène terrible entre les deux hommes, et on commença à regarder Lily d’un si mauvais œil que Mrs. Peniston dut faire ses malles et aller terminer sa cure ailleurs… Elle, pourtant, ne s’est jamais doutée de rien : elle croit, aujourd’hui encore, que les eaux d’Aix ne lui convenaient pas et cite le fait qu’on l’y ait envoyée comme une preuve de l’incompétence des médecins français… Ça, c’est Lily, tout entière, vous savez : elle travaille comme un nègre à préparer le terrain et à faire les semailles ; puis, le jour où elle doit récolter la moisson, elle se lève trop tard ou elle court à un pique-nique.

Mrs. Fisher s’arrêta et contempla d’un air méditatif, la lueur profonde de la mer entre les cactus.

— Il y a des moments, — ajouta-t-elle, — où je pense que c’est pure étourderie… Et d’autres où je pense qu’au fond du cœur elle méprise les choses qu’elle essaye d’obtenir… Et c’est la difficulté de décider là-dessus qui fait d’elle un si intéressant sujet d’étude.

Elle jeta un coup d’œil investigateur sur le profil immobile de Selden, et reprit avec un petit soupir :

— Enfin, tout ce que je peux dire, c’est que je voudrais bien qu’elle me repassât, à moi, quelques-uns des atouts qu’elle écarte. Je changerais volontiers de place avec elle, pour le moment. Elle tirerait un excellent parti des Bry, si elle se donnait la peine de les prendre en mains, et moi, je saurais très bien avoir soin de George Dorset pendant que Bertha lit Verlaine avec Neddy Silverton.

Elle riposta au murmure de protestation de Selden par un regard d’ironie acérée :

— Mais oui, à quoi sert de mâcher les mots ? Nous savons tous que c’est pour cela que Bertha a emmenée Lily. Quand Bertha veut se donner du bon temps, il faut qu’elle occupe George. J’avais cru d’abord que Lily jouerait sérieusement, cette fois, mais le bruit court que Bertha est jalouse de ses succès ici et à Cannes, et je ne serais pas étonnée s’il y avait rupture, un de ces jours.

» La seule sauvegarde de Lily, c’est que Bertha a besoin d’elle… oh ! terriblement besoin… L’affaire Silverton est dans la période aiguë : il devient nécessaire de détourner l’attention de George continuellement ou presque.

» Et je dois avouer que Lily la détourne, en effet : je suis convaincue qu’il l’épouserait demain, s’il découvrait quelque tort de Bertha. Mais vous le connaissez : il est aussi aveugle que jaloux ; et, naturellement, le rôle actuel de Lily est de lui maintenir le bandeau sur les yeux. Une femme adroite saurait tout juste le moment où il conviendrait de l’arracher ; mais Lily n’est pas adroite, au moins de cette façon-là, et, quand George ouvrira les yeux, elle s’arrangera probablement pour ne pas être dans son champ visuel.

Selden jeta sa cigarette :

— Diable ! c’est l’heure de mon train ! — s’écria-t-il, en regardant sa montre.

— Comment ! vous n’habitez pas Monte-Carlo ! — fit Mrs. Fisher.

Il répliqua en bredouillant qu’il avait établi son quartier général à Nice.

Il entendit encore ces mots lancés derrière lui :

— Le pis est que maintenant elle lâche les Bry…


Dix minutes plus tard, dans une chambre haut perchée d’un hôtel dominant le casino, Selden fourrait ses habits dans deux valises béantes, tandis que le porteur attendait au dehors pour les mettre dans le fiacre arrêté devant la porte.

Le temps de dévaler la route blanche qui plonge vers la gare, il était en sûreté dans le train de Nice, — l’express de l’après-midi : — alors seulement, installé dans un coin d’un compartiment vide, il sentit s’opérer en lui une réaction de mépris pour lui-même et s’écria :

— Mais, bon Dieu, qu’est-ce que je suis en train de fuir ?

La justesse de la question modéra cet instinct de fuite, avant même que le train partît. N’était-il pas ridicule de se sauver comme un poltron sentimental, pour échapper à un engouement dont sa raison avait triomphé ?… Il avait avisé ses banquiers de lui adresser à Nice quelques importantes lettres d’affaires, et c’était à Nice qu’il attendrait tranquillement leur arrivée. Il s’en voulait déjà beaucoup de quitter ainsi Monte-Carlo, où il avait eu l’intention de passer la semaine qui lui restait avant de s’embarquer ; mais ce serait difficile maintenant de revenir sur ses pas sans un air d’inconsistance auquel son orgueil répugnait. Dans le tréfonds de son cœur, il n’était pas fâché d’esquiver toute probabilité de retrouver miss Bart. Si complètement qu’il se fût détaché d’elle, il n’arrivait pas encore à la considérer comme un simple cas mondain : or, envisagée sous un angle plus personnel, elle n’était pas précisément pour lui un rassurant sujet d’étude. Le hasard d’une rencontre ou simplement la mention répétée de son nom ramènerait sa pensée dans des régions qu’il s’était résolument interdites ; au contraire, s’il parvenait à l’exclure entièrement de sa vie, la vertu d’impressions nouvelles et variées, qui n’auraient aucun rapport avec elle, achèveraient bientôt l’œuvre de séparation. La conversation de Mrs. Fisher avait, il est vrai, agi dans ce sens-là ; mais ce traitement était trop pénible pour être choisi de plein gré, alors qu’on avait en réserve des remèdes plus doux ; et Selden croyait pouvoir compter sur lui-même pour en revenir graduellement à juger avec sang-froid miss Bart, pourvu seulement qu’il ne la vît point.

Arrivé en avance à la gare, il en était à ce point de ses réflexions quand l’envahissement du quai par la foule l’avertit qu’il ne pouvait espérer demeurer seul ; l’instant d’après, une main se posa sur la portière, et, tournant la tête, il se trouva face à face avec celle-là même qu’il se proposait de fuir.

Miss Bart, le teint animé par la course, précédait un groupe composé des Dorset, du jeune Silverton et de lord Hubert Dacey : ils eurent à peine le temps de sauter tous dans la voiture, et d’accabler Selden sous les exclamations de surprise et de bienvenue, avant le sifflet du départ. Ils gagnaient Nice à la hâte, expliquèrent-ils, invités brusquement à dîner par la duchesse de Beltshire et à voir la fête de nuit donnée sur les eaux de la baie : un plan évidemment improvisé — malgré les protestations de lord Hubert : « Mais non, je vous dis que non » — à seule fin de déjouer les efforts que faisait Mrs. Bry pour capturer la duchesse.

Durant le joyeux exposé de cette manœuvre, Selden eut le temps d’examiner rapidement miss Bart, qui s’était assise en face de lui, dans la lumière dorée de l’après-midi. Trois mois à peine s’étaient écoulés depuis qu’il l’avait quittée, chez les Bry, sur le seuil de la serre ; mais un changement subtil s’était opéré dans la qualité de sa beauté. Jadis elle avait une transparence où les fluctuations de son esprit étaient parfois tragiquement visibles ; aujourd’hui son impénétrable surface faisait songer à un travail de cristallisation qui avait fondu tout son être en quelque substance unique, dure et brillante. Ce changement avait frappé Mrs. Fisher comme un rajeunissement : Selden y reconnut ce moment de pause et d’arrêt où la chaude fluidité de la jeunesse se fige en sa forme définitive.

Tout cela, il le sentit à la manière dont elle lui sourit, ainsi qu’à l’aisance et à l’habileté avec lesquelles, mise à l’improviste en sa présence, elle renouait le fil de leurs relations, comme si ce fil n’avait pas été rompu avec une violence qui le faisait encore chanceler. Tant de désinvolture l’écœurait ; mais il se dit que c’était là l’angoisse qui précède la guérison : maintenant il allait vraiment se rétablir, son sang éliminerait jusqu’à la dernière goutte du poison. Déjà il se sentait plus calme devant elle qu’il n’était parvenu à l’être naguère en pensant à elle. Ce qu’elle avouait et ce qu’elle supprimait, ses raccourcis et ses longs détours, le savoir-faire avec lequel elle s’arrangeait pour le rencontrer à un point d’où l’on ne pouvait lancer des coups d’œil gênants dans le passé, tout cela disait assez quelles occasions elle avait eues de s’exercer à de pareils artifices depuis leur dernière entrevue. Il comprenait qu’elle était enfin arrivée à une entente avec elle-même, qu’elle avait signé un pacte avec ses instincts rebelles, et qu’elle avait établi un système uniforme de gouvernement, sous lequel toutes les tendances vagabondes étaient ou bien tenues en geôle ou bien réduites au service de l’État.

Il découvrit encore bien d’autres choses dans sa manière d’être, et, par exemple, comment cette manière s’était adaptée aux complications secrètes d’une situation où, même après les clartés soudainement projetées par Mrs. Fisher, il tâtonnait encore. En vérité, Mrs. Fisher n’avait plus le droit d’accuser miss Bart de négliger les occasions offertes ! Pour l’observateur exaspéré qu’était Selden, elle n’y était que trop attentive. Elle était « parfaite » avec tout le monde : soumise à la domination inquiète de Bertha, débonnairement appliquée à guetter l’humour de Dorset, gaîment camarade avec Silverton et Dacey ; — il était visible que ce dernier lui conservait toute son admiration d’autrefois, tandis que le jeune Silverton, sinistrement absorbé, ne s’apercevait de sa présence qu’à peine comme d’un vague embarras… Et tout à coup, tandis que Selden notait les délicates nuances par où elle s’harmonisait avec son entourage, il lui vint à l’esprit que ce manège si adroit supposait une situation vraiment désespérée. Elle était tout près de quelque chose, — telle était l’impression qui lui restait : il croyait la voir en équilibre au bord d’un précipice, le pied gracieusement avancé pour assurer qu’elle ne savait point que le sol lui manquât…

Sur la Promenade des Anglais, où Ned Silverton s’accrocha à lui pendant la demi-heure à passer avant le dîner, il eut une impression plus profonde encore de l’insécurité générale. Silverton était dans un état de pessimisme titanique. Comment pouvait-on venir dans ce maudit trou qu’était la Riviera, — si l’on a la moindre imagination, lorsqu’on a toute la Méditerranée où choisir ?… Il est vrai que, si l’on juge un endroit d’après la manière dont les gens y savent rôtir un poulet de grain !… Seigneur ! quel beau sujet d’étude que la tyrannie de l’estomac !… comment un foie paresseux ou l’insuffisance du suc gastrique affecte tout le cours de l’univers, et assombrit toutes choses autour de vous… La dyspepsie chronique devrait compter parmi les causes d’incompatibilité prévues par la loi ; une vie de femme peut être perdue par l’incapacité qu’a son mari de digérer le pain frais. Grotesque, n’est-ce pas ? Oui… et tragique, comme la plupart des absurdités ! Rien de plus affreux que la tragédie lorsqu’elle porte un masque comique… Où en était-il ? Ah !… pourquoi ils avaient lâché la Sicile et pourquoi ils étaient revenus avec cette précipitation ? Eh bien !… en partie, sans doute parce que miss Bart éprouvait le besoin de retrouver le bridge et le chic… Insensible comme une pierre à l’art et à la poésie : ce n’est pas pour elle que « la lumière fut » jamais, ni sur mer ni sur terre ! Et, bien entendu, elle avait persuadé à Dorset que la nourriture italienne ne lui valait rien. Oh ! elle pouvait lui faire croire n’importe quoi… n’importe quoi !… Mrs. Dorset ne l’ignorait pas… oh ! sûrement… il n’y avait rien qu’elle ne vit, elle !… Mais elle savait se taire : il le fallait, bien souvent. Miss Bart était son amie intime : elle n’aurait pas permis qu’on dît un mot contre elle… Seulement, l’orgueil d’une femme en souffre : il y a certaines choses auxquelles on ne s’habitue pas…

— Tout cela, entre nous, bien entendu… Ah ! voilà ces dames qui font signe, du balcon de l’hôtel…

Il traversa la Promenade, abandonnant Selden à son cigare et à ses méditations.


Les conclusions auxquelles aboutit le fumeur furent fortifiées plus tard, dans la soirée, par quelques-uns de ces faibles indices qui suffisent à corroborer une opinion et projettent une lumière nouvelle dans la brume d’un esprit hésitant.

Selden avait dîné avec un ami rencontré par hasard, et regagné en sa compagnie la Promenade brillamment éclairée, où une longue suite d’estrades chargées de spectateurs dominait l’obscurité luisante des eaux. La nuit était douce et engageante. Là-haut, un ciel d’été que sillonnait le jet des fusées. À l’est, une lune tardive, s’élevant derrière la courbe escarpée de la côte, lançait à travers la baie un faisceau de rayons qui pâlissaient jusqu’au gris cendré dans le rougeâtre éclat des bateaux illuminés. Tout le long de la Promenade, égayée de lanternes, des lambeaux de musique échappés de plusieurs orchestres flottaient sur le bourdonnement de la foule et, dans les jardins obscurs, sur le doux balancement des massifs ; entre ces jardins et le dos des estrades s’écoulait un flot de peuple, où la criarde humeur du carnaval semblait tempérée par la langueur croissante de la saison.

Selden et son compagnon, ne trouvant pas de place sur les estrades, qui faisaient face à la baie, avaient erré quelque temps parmi les promeneurs, puis découvert un poste avantageux sur le haut parapet d’un jardin, au-dessus de la Promenade. De là ils n’avaient qu’une vue triangulaire de la baie et des jeux étincelants auxquels se livraient les bateaux ; mais la foule, dans la rue, défilait sous leurs yeux et parut à Selden, somme toute, plus intéressante que le spectacle lui-même. Après un moment toutefois, il se lassa d’être ainsi juché, se laissa glisser sur le trottoir, et, seul, poussa jusqu’au premier coin de rue et s’engagea dans cette rue latérale où régnaient le silence et le clair de lune. De longs murs de jardins, que dépassaient des cimes d’arbres, formaient une ligne sombre sur le trottoir ; un fiacre vide se traînait sur la chaussée solitaire : bientôt Selden vit deux personnes émerger de l’ombre, en face de lui, faire signe au fiacre et s’en aller vers le centre de la ville. La lune les atteignit comme elles montaient en voiture : il reconnut Mrs. Dorset et le jeune Silverton.

À la lumière du plus proche réverbère, il consulta sa montre : il était tout près de onze heures. Il prit une rue transversale, et, sans avoir à lutter contre la cohue de la Promenade, il arriva au club élégant qui la domine. Là, dans la clarté d’une table de baccara, où se pressaient les joueurs, il aperçut lord Hubert Dacey, assis avec son éternel sourire fatigué derrière un tas de jetons qui diminuait rapidement. Quand le tas eut été ratissé selon les règles, lord Hubert se leva avec un haussement d’épaules, et, rejoignant Selden, il s’en fut avec lui sur la terrasse déserte du club. Il était maintenant minuit passé, le public des estrades se dispersait, tandis que les longues files de bateaux aux lumières rouges allaient se brisant et s’évanouissant peu à peu sous un ciel où triomphait de nouveau la calme splendeur de la lune. Lord Hubert regarda sa montre :

— Pardieu, j’avais promis de rejoindre la duchesse à souper, à London House ; mais, à l’heure qu’il est, ils doivent être rentrés chacun chez soi… Le fait est que je les ai perdus dans la foule peu après le dîner, et que je me suis réfugié ici, pour mon malheur… Ils avaient des places réservées sur une estrade ; mais, naturellement ! ils n’ont pas pu rester tranquilles : la duchesse en est incapable… Elle et miss Bart sont parties en quête de ce qu’elles appellent des aventures : Seigneur ! ce n’est pas leur faute si elles n’en ont pas d’étranges !

Il ajouta, en « sondeur », après avoir tâté ses poches pour chercher une cigarette :

— Miss Bart est une vieille amie à vous, n’est-ce pas ? Oui, elle me l’a dit… Ah ! merci… Je crois bien qu’il ne m’en reste pas une seule…

Il alluma la cigarette que Selden lui offrait, et continua, de sa voix haute et traînante :

— Cela ne me regarde pas, naturellement… mais ce n’est pas moi qui l’ai présentée à la duchesse… C’est une charmante femme que la duchesse, vous comprenez… et c’est une très bonne amie à moi… mais d’éducation plutôt libre…

Selden accueillit ces paroles en silence, et, après quelques bouffées, lord Hubert reprit :

— Ce sont des choses qu’on ne peut pas dire à la jeune personne elle-même… quoique les jeunes personnes, aujourd’hui, aient assez de compétence pour juger de ce qui leur convient… Mais, dans le cas présent… je suis un vieil ami, moi aussi, vous savez… et je ne voyais personne d’autre à qui parler. La situation est un peu embrouillée, à ce qu’il me semble… mais il y avait autrefois une tante quelque part, une femme innocente et diffuse, admirable dans l’art de jeter des ponts sur des abîmes qu’elle ne voyait pas… Ah ! elle est à New-York ? Dommage que New-York soit si loin !…