Chez les heureux du monde/18



XVIII


Le télégramme de miss Bart toucha Lawrence Selden à la porte de son hôtel ; et, l’ayant lu, il remonta pour attendre Dorset. Le message, naturellement, laissait place aux conjectures ; mais tout ce que Selden avait entendu et vu dernièrement ne rendait les vides que trop faciles à remplir. Somme toute, il était surpris : il avait bien reconnu dans la situation tous les éléments d’une explosion, mais son expérience personnelle lui avait appris que souvent de pareilles combinaisons demeuraient inoffensives. Cependant le caractère spasmodique de Dorset et l’insouciant mépris de sa femme pour les apparences donnaient à la situation une gravité particulière ; et ce fut moins le sentiment de quelque relation personnelle avec cette affaire qu’un zèle tout professionnel qui décida Selden à guider le ménage dans la voie du salut. Si le salut consistait présentement, pour l’un ou l’autre des époux, à réparer un lien fort endommagé, c’était là une question qui ne le regardait pas : il n’avait, conformément à des principes généraux, qu’à chercher le moyen d’éviter un scandale, et son désir de l’éviter s’accroissait de la crainte que miss Bart n’y fût mêlée. Il n’y avait rien de précis dans cette appréhension : il désirait tout simplement lui épargner l’embarras de se trouver associée, de si loin que ce fût, au lavage en public du linge sale des Dorset.

Combien cette opération serait pénible et désagréable, il le voyait encore plus nettement, après ses deux heures de conversation avec le pauvre Dorset. S’il y avait le moindre éclat, ce serait un si vaste déballage de loques morales entassées, qu’après le départ de son visiteur il lui resta la sensation qu’il devrait ouvrir les fenêtres toutes grandes et faire balayer sa chambre à fond. Mais il n’y aurait pas d’éclat ; et, heureusement, — à son point de vue, — ces loques, même si on les mettait bout à bout, ne pourraient, sans grandes difficultés, former un grief homogène. Les bords déchirés ne se rejoignaient pas toujours, il manquait des morceaux, les dimensions et les couleurs étaient disparates : — tout cela, c’était naturellement l’affaire de Selden d’en tirer le meilleur parti possible en l’exposant aux yeux de son client. Mais un homme de cette humeur ne pouvait être convaincu par une démonstration, si complète fût-elle, et Selden vit que, pour le moment, tout ce qu’il pouvait faire était de l’apaiser, de temporiser, d’offrir sa sympathie et de conseiller la prudence. Il laissa Dorset partir après lui avoir inculqué l’idée que, jusqu’à leur prochaine entrevue, il devait s’en tenir strictement à une altitude qui ne l’engageât à rien ; bref, que son rôle consistait, pour l’instant, à voir venir. Selden savait toutefois qu’il ne réussirait pas à tenir longtemps de pareilles violences en équilibre, et il promit à Dorset de le retrouver, le lendemain matin, à Monte-Carlo, dans un hôtel. En attendant, il escomptait fort la réaction de faiblesse et de découragement qui, chez de telles natures, suit toute dépense inaccoutumée de forces morales ; et sa réponse télégraphique à miss Bart se réduisit à cette injonction : « Faites comme s’il n’y avait rien de changé. »

En fait, on s’y conforma durant la première partie du jour suivant. Dorset, comme s’il obéissait à l’impérieuse prière de Lily, était réellement revenu à temps pour dîner tard sur le yacht. Ce repas avait été le moment le plus difficile de la journée. Dorset était plongé dans un de ces silences insondables qui succédaient habituellement à ce que sa femme appelait « ses accès » : il était donc aisé, devant les domestiques, de l’attribuer à cette cause ; mais Bertha elle-même, par une certaine perversité, semblait peu disposée à user de cette parade si naturelle. Elle laissa simplement tout retomber sur le dos de son mari, comme si elle était trop absorbée par un grief personnel pour soupçonner qu’elle pût être l’objet de quelque autre. Aux yeux de Lily, cette attitude était ce que la situation avait de plus menaçant, étant ce qui l’intriguait le plus. Tandis qu’elle s’efforçait d’activer le feu languissant de la conversation, de reconstruire encore et toujours le croulant édifice des « apparences », sa propre attention était perpétuellement distraite par la question : « Où donc veut-elle en venir ?… » Il y avait quelque chose de véritablement exaspérant dans cette attitude de défiance solitaire qu’avait adoptée Bertha. Si seulement elle avait voulu donner une indication à son amie, elles auraient encore pu travailler ensemble avec succès ; mais comment Lily pouvait-elle se rendre utile, tant qu’on la tenait obstinément en dehors de toute participation ? Se rendre utile, voilà ce qu’elle désirait loyalement ; et non pas pour elle-même, mais pour les Dorset. Elle n’avait pas songé du tout à sa propre situation : elle se préoccupait seulement d’essayer de mettre un peu d’ordre dans la leur. Mais la fin de cette courte et lugubre soirée lui laissa la sensation d’avoir gaspillé ses efforts en vain. Elle n’avait fait aucune tentative pour voir Dorset seul : elle reculait positivement devant une reprise de ses confidences. C’était Bertha dont elle recherchait les confidences, et qui aurait dû montrer autant d’empressement à provoquer les siennes ; et Bertha, comme si elle s’acharnait follement à sa propre perte, repoussait la main qu’elle lui tendait.

Lily s’était retirée de bonne heure, et avait laissé le couple en tête à tête ; et, pour ajouter encore au mystère général dans lequel elle se mouvait, plus d’une heure s’écoula avant qu’elle entendît dans le corridor silencieux le pas de Bertha qui regagnait sa chambre.

Le lendemain matin, il n’y avait en apparence rien de nouveau ; rien ne révélait ce qui s’était passé dans la confrontation des deux époux. Un seul fait proclamait ouvertement le changement que tous s’accordaient à ignorer : c’était l’absence de Ned Silverton. Personne n’y fit allusion, et l’entente tacite pour éviter ce sujet le maintenait au tout premier plan dans les esprits. Mais il y avait un autre changement que Lily seule pouvait percevoir : c’était que Dorset l’évitait maintenant, elle, aussi positivement que faisait sa femme. Peut-être regrettait-il les épanchements inconsidérés de la veille ; peut-être essayait-il seulement, à sa façon, avec maladresse, d’obéir au conseil de Selden et de se conduire comme à l’ordinaire. De telles instructions ne contribuent pas plus à donner de l’aisance que le commandement du photographe : « Ayez l’air naturel » ; et, chez un être aussi inconscient que l’était le pauvre Dorset de son apparence habituelle, tout effort pour garder la pose devait sûrement aboutir à d’étranges contorsions.

En tout cas, le résultat fut que Lily se trouva étrangement abandonnée à ses propres ressources. Mrs. Dorset étant invisible, et Dorset ayant quitté le yacht de bonne heure, Lily, qui se sentait trop agitée pour rester seule, se fit conduire à terre, elle aussi. En se dirigeant vers le casino, elle s’accrocha à un groupe de connaissances de Nice, avec qui elle déjeuna : elle regagnait en leur compagnie les salles de jeu, quand elle rencontra Selden qui traversait la place. Elle ne pouvait, en ce moment, lâcher tout de bon ces gens-là, qui lui avaient amicalement demandé de rester avec eux jusqu’à leur départ, mais elle trouva le temps de s’arrêter une minute pour poser à Selden une question à laquelle il s’empressa de répondre :

— Je l’ai revu… il me quitte à l’instant.

Debout devant lui, elle attendait d’un air anxieux.

— Eh bien ? qu’est-ce qui s’est passé ?… qu’est-ce qui va se passer ?

— Il ne s’est rien passé jusqu’à présent… et il ne se passera rien, je crois.

— C’est fini, alors ?… Tout est arrangé ?… En êtes-vous sûr ?

Il sourit.

— Donnez-moi le temps. Je ne suis pas sûr… mais j’ai meilleur espoir.

Elle dut se contenter de ces paroles, et se hâta de rejoindre le groupe qui l’attendait sur les marches.

À vrai dire, Selden s’était montré aussi rassuré que sa conscience lui permettait de le faire, il avait même exagéré tant soit peu, à cause de l’anxiété qu’il lisait dans les yeux de la jeune fille. Et maintenant, tandis qu’il s’en allait, descendant la côte vers la gare, cette anxiété de Lily le poursuivait comme la justification visible de la sienne. Ce n’était pas, à vrai dire, qu’il redoutât rien de précis : quand il lui avait déclaré qu’il croyait qu’il ne se passerait rien, il lui avait dit littéralement la vérité. Mais ce qui le tourmentait, c’était que, bien que l’attitude de Dorset se fût manifestement modifiée, il ne voyait pas clairement à quelle cause attribuer cette modification. Ce n’était certainement l’effet ni de ses arguments, à lui, Selden, ni d’une raison revenue au sang-froid. Il suffisait de causer cinq minutes avec Dorset pour se rendre compte que quelque influence étrangère avait opéré, et que cette influence avait affaibli sa volonté plutôt que réduit son ressentiment, en sorte que dominé par elle, il se mouvait dans un état d’apathie, comme un lunatique dangereux sous l’effet d’une drogue. À l’heure actuelle, évidemment, cette influence, de quelque façon qu’elle s’exerçât, travaillait à la sûreté générale : la question était de savoir combien de temps cela durerait, et quelle sorte de réaction succéderait probablement. Là-dessus Selden n’avait aucune lumière : car il s’apercevait qu’un des effets de la transformation avait été d’empêcher Dorset de s’ouvrir librement à lui. Sans doute, ce dernier était toujours poussé par l’irrésistible désir de disputer sur les torts de sa femme à son égard. Mais, bien qu’il y revînt avec la même ténacité désespérée, Selden se rendait compte que quelque chose le retenait de s’exprimer entièrement. Son état était de ceux qui déterminent, chez l’auditeur, d’abord de la lassitude, puis de l’impatience ; et, une fois leur conversation terminée, Selden commença à sentir qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir et qu’il avait le droit de se laver les mains des conséquences.

C’était dans cette humeur qu’il regagnait la gare quand il il croisa miss Bart ; après leur bref échange de paroles, bien qu’il poursuivît automatiquement son chemin, il avait conscience d’une modification graduelle dans ses projets. Cette modification avait été causée par le regard de miss Bart ; et, désireux de définir la nature de ce regard, il se laissa tomber sur un siège, dans les jardins et se mit à méditer… En somme, il était assez naturel qu’elle parût anxieuse : une jeune femme qui se trouve placée, dans l’intimité d’une croisière, entre deux époux à la veille d’un désastre, pouvait à peine, sans compter ses inquiétudes pour ses amis, demeurer insensible au désagrément de sa propre situation. Le pire était, que, pour interpréter l’état moral de miss Bart, des versions nombreuses et contradictoires étaient possibles, et l’une d’elles, dans l’esprit troublé de Selden, prit la vilaine forme suggérée par Mrs. Fisher. Si la jeune fille avait peur, était-ce pour elle-même ou pour ses amis ? Et dans quelle mesure sa crainte d’une catastrophe s’accroissait-elle du sentiment qu’elle y serait fatalement mêlée ? Les torts se trouvant manifestement du côté de Mrs. Dorset, cette conjecture semblait, à première vue, gratuitement désobligeante ; mais Selden savait que, dans la querelle matrimoniale la plus unilatérale, il y a d’habitude des contre-accusations à produire, et que, plus le grief originel est criant, plus on les produit avec audace.

Mrs. Fisher n’avait pas hésité à suggérer que Dorset épouserait probablement miss Bart, s’il « arrivait quelque chose » ; et, bien qu’elle fût connue pour la témérité de ses conclusions, Mrs. Fisher était assez habile à lire les signes d’où elle les tirait. Dorset avait apparemment témoigné un intérêt marqué à la jeune fille ; et sa femme, dans la lutte qu’elle soutiendrait pour se réhabiliter, pourrait en dériver un cruel avantage. Selden savait que Bertha combattrait jusqu’à la dernière cartouche : une conduite imprudente s’associait chez elle, assez illogiquement, à une froide résolution d’en éviter les conséquences. Elle pouvait être aussi peu scrupuleuse en combattant pour elle-même qu’elle était insouciante en sa recherche du danger, et tout ce qui lui tombait sous la main, à de pareils moments, avait chance de devenir un projectile défensif. Il ne voyait pas encore clairement quelle ligne de conduite elle adopterait, mais sa perplexité ne faisait qu’augmenter son appréhension, et il sentit qu’avant de partir il fallait qu’il parlât de nouveau à miss Bart. Quel que fût son rôle, à elle, dans cette affaire, — et il avait toujours loyalement essayé de ne pas la juger d’après son entourage, — si franche qu’elle pût être de toute responsabilité personnelle, il valait mieux pour elle qu’elle fût à l’écart d’une catastrophe possible ; et, puisqu’elle avait fait appel à son aide, son devoir était clair : il fallait qu’il le lui dît.

Cette décision le fit enfin se lever et le ramena aux salles de jeu, derrière la porte desquelles il l’avait vue disparaître ; mais il eut beau explorer la foule, il ne parvint pas à l’y découvrir. En revanche, il eut la surprise d’apercevoir Ned Silverton qui flânait ostensiblement autour des tables : que cet acteur du drame non seulement rôdât dans les coulisses, mais s’exposât à la lumière de la rampe, cela aurait pu impliquer que tout danger était passé, mais, bien au contraire, cela ne fit qu’augmenter les sinistres pressentiments de Selden. Sous le poids de cette impression, il regagna la place, espérant que miss Bart viendrait à la traverser, comme il semble que chacun, à Monte-Carlo, fasse inévitablement au moins une douzaine de fois par jour ; mais là encore il attendit en vain, et peu à peu la conclusion s’imposa qu’elle était retournée à bord de la Sabrina. Il serait difficile de l’y suivre, et plus difficile encore, s’il s’y décidait, de s’arranger pour lui dire un mot en particulier : il avait presque pris le parti peu satisfaisant de lui écrire, quand le diorama ininterrompu de la place déroula tout à coup devant lui les figures de lord Hubert et de Mrs. Bry.

Après les avoir interrogés, il apprit de lord Hubert que miss Bart venait de retourner à la Sabrina, accompagnée de Dorset. Cette nouvelle le déconcerta si visiblement que Mrs. Bry, après un coup d’œil de son compagnon, — ce fut comme l’effet de la pression sur un ressort, — lui proposa de venir retrouver ses amis à dîner, ce soir :

— Chez Bécassin… un petit dîner en l’honneur de la duchesse ! — lança-t-elle, avant même que lord Hubert eût le temps de cesser la pression.


Le sentiment qu’avait Selden du privilège qu’on lui conférait en l’admettant dans une telle société l’amena tôt dans la soirée à la porte du restaurant : il s’arrêta pour scruter les rangs des dîneurs qui venaient par la terrasse brillamment éclairée. Là, tandis que les Bry oscillaient à l’intérieur entre les dernières et troublantes alternatives du menu, il guetta les hôtes de la Sabrina, qui surgirent enfin à l’horizon, avec la duchesse, lord et lady Skiddaw et les Stepney. Il n’eut pas de peine à détacher miss Bart de ce groupe, sous le prétexte de regarder un instant une des étincelantes boutiques, et il lui dit, tandis qu’ils s’attardaient tous deux devant l’éblouissante vitrine d’un joaillier :

— Je suis resté pour vous voir, pour vous supplier de quitter le yacht.

Les yeux qu’elle tourna vers lui montrèrent une lueur de cette crainte qu’il avait déjà remarquée :

— Quitter ?… Que voulez-vous dire ?… Qu’est-il arrivé ?

— Rien. Mais, s’il arrivait quelque chose, pourquoi y être mêlée ?

L’éclat de la vitrine creusait la pâleur de son visage, donnait à ses lignes délicates l’âpreté d’un masque tragique.

— Il n’arrivera rien, j’en suis sûre ; mais, tant qu’il reste même un doute, comment pouvez-vous penser que je quitterai Bertha ?

Le ton était quelque peu méprisant : était-il possible que ce fût lui qu’elle méprisât ? Eh bien, il était prêt à en courir le risque une seconde fois, et il insista, avec une indéniable palpitation, qui témoignait d’un intérêt croissant :

— N’oubliez pas que vous avez vous-même à qui vous devez penser.

Elle répondit, en le regardant dans les yeux, et d’une voix étrangement triste :

— Si vous saviez comme cela m’est égal !…

— Allons, il n’arrivera rien ! — dit-il, plus pour se rassurer lui-même que pour elle.

— Rien, rien du tout, naturellement ! — reprit-elle avec vaillance, tandis qu’ils rejoignaient leurs compagnons.

Dans le restaurant bondé, tandis qu’ils prenaient place à la table illuminée de Mrs. Bry, leur confiance parut se fortifier de la familiarité de leur entourage : Dorset et sa femme, étaient là, présentant une fois de plus au monde leur visage coutumier, — elle, préoccupée d’assurer ses relations avec une robe toute nouvelle, lui, reculant avec la terreur du dyspeptique devant les multiples sollicitations du menu. — Le simple fait de se montrer ainsi ensemble, dans le grand jour de cet établissement public, semblait mettre hors de doute que leur différend fût réglé. Comment ce résultat avait été atteint, c’était encore matière à conjectures, mais il était évident que, pour le moment, miss Bart se reposait avec confiance sur le résultat même ; et Selden essaya d’en faire autant : il se disait que, mieux que lui, elle avait été à même d’observer.

En attendant, le dîner avançait à travers un labyrinthe de services, l’on reconnaissait que Mrs. Bry avait parfois échappé à la main modératrice de lord Hubert ; et l’attention de Selden fut bientôt absorbée par une étude particulière de miss Bart. Elle était dans un de ces jours où elle était si belle que sa beauté semblait suffisante et que tout le reste — sa grâce, sa vivacité, ses qualités mondaines — ne semblait que le trop-plein d’une nature généreusement douée. Mais ce qui le frappa surtout, c’était la manière dont elle se distinguait, par cent nuances indéfinissables, des personnes qui abondaient le plus dans son propre style. C’était précisément dans une pareille compagnie, — la fine fleur et la parfaite expression de l’état où elle aspirait, — que les différences ressortaient plus saisissantes : sa grâce ravalait l’élégance des autres femmes, comme le subtil à-propos de ses silences rendait leurs bavardages plus sots. La tension de ces dernières heures avait restitué à son visage cette éloquence plus profonde dont Selden depuis quelque temps regrettait l’absence, et la bravoure des paroles qu’elle lui avait dites flottait encore dans sa voix et dans ses yeux. Oui, elle était incomparable : c’était le seul mot qui convînt ; et il pouvait donner d’autant plus libre cours à son admiration qu’il y demeurait si peu de sentiment personnel. Ce n’était pas à l’heure blafarde du désenchantement qu’il s’était réellement détaché d’elle, mais bien maintenant, à la pure lumière du discernement, maintenant qu’il la voyait définitivement séparée de lui par la netteté d’un choix qui semblait démentir les différences mêmes qu’il avait senties en elle. Il lui apparaissait pleinement, ce choix dont elle se contentait : la stupide cherté de la nourriture et la voyante sottise de la conversation, une liberté de langage qui n’atteignait jamais l’esprit, et une liberté d’action qui ne s’élevait jamais jusqu’au roman. Le décor bruyant du restaurant où leur table semblait à part, dans un éclat tout particulier de publicité, la présence à cette table du petit Dabham de la Chronique mondaine, marquaient encore mieux l’idéal d’un monde pour qui la distinction consiste à être en vue, et qui considère les « échos » mondains comme les annales de la renommée.

C’était parce qu’il immortalisait des événements de ce genre que le petit Dabham, observateur modeste fourré entre deux brillantes voisines, devint tout à coup le centre de l’investigation de Selden. Que savait-il de ce qui se passait, et, pour son métier, qu’allait-il en découvrir encore ? Ses petits yeux étaient comme des tentacules lancés en avant pour attraper les indices épars dont, par moments, l’atmosphère semblait chargée ; puis, à d’autres moments, c’était le vide habituel, et Selden n’y voyait plus rien pour le journaliste que le loisir de noter l’élégance des robes. Celle de Mrs. Dorset, en particulier, défiait toute la richesse du vocabulaire de M. Dabham : elle avait des surprises et des subtilités dignes de ce qu’il aurait appelé « le style littéraire ». D’abord, comme Selden l’avait remarqué, cette robe préoccupait presque trop celle qui la portait ; mais maintenant elle s’en était rendue complètement maîtresse et elle variait ses effets avec une liberté inaccoutumée. N’était-elle même pas trop libre, trop en train, pour être parfaitement naturelle ? Et Dorset, sur qui ses regards s’étaient dirigés par une transition fatale, ne balançait-il pas, lui aussi, d’une façon trop saccadée, entre deux extrêmes ? Dorset, il est vrai, était toujours saccadé ; mais il semblait à Selden que, ce soir, chaque oscillation le rejetait plus loin de son centre.

Le dîner cependant touchait à sa fin, et c’était un triomphe : cela se voyait à la satisfaction de Mrs. Bry, qui, trônant avec une majesté apoplectique entre lord Skiddaw et lord Hubert, semblait évoquer l’esprit de Mrs. Fisher pour la prendre à témoin de sa réussite. Sauf Mrs. Fisher, on aurait pu dire que le public était au grand complet : car le restaurant était rempli de gens qui se trouvaient là pour la plupart comme spectateurs, exactement renseignés sur les noms et les figures des célébrités qu’ils étaient venus voir. Mrs Bry, certaine que toutes ses invitées répondaient à ce signalement, et que chacune tenait son rôle à ravir, souriait à Lily avec toute la gratitude accumulée dont Mrs. Fisher n’avait pas su se montrer digne. Selden, rencontrant ce regard au passage, se demanda quelle part miss Bart avait eue dans l’organisation de la fête. En tout cas, elle contribuait beaucoup à son ornement ; et, tandis qu’il examinait la brillante assurance avec laquelle elle se comportait, il se moqua lui-même de l’idée qu’elle pût avoir besoin d’aide. Elle n’avait jamais paru plus sereine et maîtresse de la situation qu’au moment où l’on allait se séparer, alors que, se détachant légèrement du groupe qui était encore près de la table, elle se tourna avec un sourire et un gracieux mouvement d’épaule pour recevoir son manteau des mains de Dorset.

Le dîner s’était prolongé grâce aux exceptionnels cigares de M. Bry et à un extraordinaire cortège de liqueurs : beaucoup de tables étaient déjà vides, mais il restait dans la salle encore assez de dîneurs pour encadrer les adieux qu’échangeaient les hôtes considérables de Mrs. Bry. Cette cérémonie durait et se compliquait par le fait que la duchesse et lady Skiddaw faisaient des adieux véritables, avec des souhaits de se retrouver bientôt à Paris, où elles devaient s’arrêter, afin de remonter leur garde-robe, avant de rentrer en Angleterre. La qualité de l’hospitalité de Mrs. Bry et des tuyaux que son mari avait probablement offerts donna aux manières des deux Anglaises une cordialité expansive qui jetait la lumière la plus favorable sur l’avenir de leur hôtesse. Mrs. Dorset et les Stepney étaient visiblement enveloppés dans cette gloire, et la scène tout entière avait un air d’intimité particulièrement précieux pour la plume attentive de M. Dabham.

Ayant jeté un coup d’œil sur sa montre, la duchesse dit à sa sœur qu’elles n’avaient que le temps de gagner leur train, et, après le brouhaha de ce premier départ, les Stepney, qui avaient leur auto à la porte, proposèrent de ramener les Dorset et miss Bart jusqu’au quai. L’offre fut acceptée, et Mrs. Dorset s’éloigna, suivie de son mari. Miss Bart était restée en arrière pour dire un mot à lord Hubert, et Stepney, à qui M. Bry tendait un dernier cigare encore plus coûteux, cria :

— Allons, Lily, venez, si vous retournez sur le yacht !

Déjà Lily faisait mine d’obéir ; Mrs. Dorset, qui s’était arrêtée sur le chemin de la porte, revint de quelques pas vers la table :

— Miss Bart ne retourne pas sur le yacht, — dit-elle d’une voix singulièrement distincte.

Un étonnement courut par tous les yeux de l’assistance ; Mrs. Bry devint cramoisie comme sous le coup d’une congestion ; Mrs. Stepney se glissa nerveusement derrière son mari, et Selden, dans le tumulte général de ses sensations, avait surtout conscience d’un désir violent de prendre Dabham par le col de son habit et de le jeter dans la rue.

Cependant Dorset était revenu aux côtés de sa femme. Son visage était pale, et il regardait autour de lui avec un air dompté à la fois et furieux :

— Bertha !… Miss Bart… il y a un malentendu… quelque erreur…

— Miss Bart reste ici, — repartit sa femme d’une voix tranchante. — Et je crois, George, que nous ferions mieux de ne pas retarder Mrs. Stepney.

Miss Bart, durant ce rapide échange de paroles, était demeurée admirablement calme et droite, légèrement isolée du groupe qui se tenait avec embarras autour d’elle. Elle avait pâli sous le choc de l’insulte, mais la décomposition des visages environnants ne se reflétait pas sur le sien. Par la vertu de son sourire dédaigneux, elle semblait soulevée hors de la portée de son adversaire, et ce ne fut qu’après avoir bien fait sentir à Mrs. Dorset la distance qui les séparait qu’elle se retourna pour tendre la main à son hôtesse.

— Je dois rejoindre la duchesse demain, — dit-elle, et il m’a semblé plus commode de rester à terre, cette nuit.

Elle soutint avec fermeté le regard incertain de Mrs. Bry, tandis qu’elle lui donnait cette explication ; mais, quand ce fut fait, Selden la vit risquer un coup d’œil sur les visages des autres femmes. Elle lut leur incrédulité dans leur regard détourné, comme dans la muette bassesse des hommes réfugiés derrière elles, et pendant une misérable demi-seconde, il la sentit trembler sur le bord du désastre. Puis, tournant vers lui d’un geste aisé, avec la pâle bravoure de son sourire retrouvé :

— Cher monsieur Selden, — dit-elle, — vous avez promis de me mettre en voiture…

Dehors, le ciel était orageux et couvert, et, comme Lily et Selden se dirigeaient vers les jardins déserts, en contre-bas du restaurant, des gouttes de pluie chaude vinrent leur fouetter irrégulièrement la face. La fiction de la voiture avait été tacitement abandonnée ; ils marchèrent en silence, la main de Lily sur le bras de Selden, jusqu’à ce que l’ombre plus épaisse les enveloppât, et, s’arrêtent près d’un banc, il lui dit :

— Asseyez-vous un moment.

Elle tomba sur le siège sans répondre, mais le lampadaire électrique placé au tournant de l’allée éclairait l’agitation et la misère de son visage. Selden s’assit à côté d’elle, attendant qu’elle parlât, de peur que tous les mots qu’il pourrait choisir ne fussent trop rudes à sa blessure, empêché aussi de s’exprimer librement par le lamentable doute qui peu à peu s’était reformé en lui. Comment s’était-elle trouvée ainsi acculée ? Quelle faiblesse l’avait si abominablement mise à la merci de son ennemie ?… Et pourquoi Bertha Dorset serait-elle devenue une ennemie, au moment même où elle avait si évidemment besoin de l’appui de son sexe ?… Même là, tandis que ses nerfs s’indignaient contre la sujétion des maris à leur femme, et contre la cruauté des femmes pour leur semblable, sa raison lui rabâchait avec obstination la relation proverbiale entre la fumée et le feu. Le souvenir des allusions de Mrs. Fisher, corroboré par ses propres impressions, augmentait sa gêne en même temps que sa pitié : de quelque côté qu’il cherchât le moyen de manifester franchement sa sympathie, il était arrêté par la peur de faire une gaffe.

Soudain il fut frappé de l’idée que son silence devait sembler aussi accusateur que celui des hommes qu’il avait méprisés pour s’être détournés d’elle ; mais, avant qu’il pût trouver le mot convenable, elle lui coupa court par une question :

— Connaissez-vous un hôtel tranquille ? Je puis envoyer chercher ma femme de chambre dans la matinée.

— Un hôtel, ici, où vous puissiez aller seule ? C’est impossible.

Elle repartit avec une faible lueur de son ancien enjouement :

— Qu’est-ce qui est possible alors ? Il fait trop humide pour dormir dans les jardins.

— Mais il doit y avoir quelqu’un…

— Quelqu’un chez qui je puisse aller ?… Bien entendu !… une foule de gens… mais à cette heure-ci ?… Comme vous voyez, mon changement de plan a été assez brusque.

— Mon Dieu !… si vous m’aviez écouté ! — s’écria-t-il, son impuissance aboutissant à un éclat de colère.

Elle le tint encore à distance par la douce raillerie de son sourire :

— Mais ne l’ai-je pas fait ?… Vous m’avez conseillé de quitter le yacht : je le quitte.

Il vit alors, avec un remords affreux, qu’elle n’avait l’intention ni de s’expliquer ni de se défendre ; que, par son misérable silence, il avait perdu toute chance de l’aider et que l’heure décisive était passée.

Elle s’était levée, elle était debout devant lui, dans une sorte de majesté voilée, comme une reine détrônée partant avec tranquillité pour l’exil.

— Lily ! — s’écria-t-il, sur un ton d’appel désespéré.

Mais elle le reprit avec douceur :

— Oh ! pas maintenant.

Puis, avec toute l’aménité de son calme reconquis :

— Puisqu’il faut que je trouve un abri quelque part, et puisque vous êtes assez aimable pour m aider…

Il se ressaisit alors :

— Vous ferez ce que je vous dirai ? Il n’y a qu’une chose à faire : il faut que vous alliez tout droit chez vos cousins Stepney.

— Oh ! — murmura-t-elle, avec un mouvement de résistance instinctive.

Mais il insista :

— Venez… Il est tard, et il faut que vous ayez l’air d’être allée chez eux directement.

Il avait pris la main de Lily sous son bras, mais elle le retint par un dernier geste de protestation :

— Je ne peux pas… je ne peux pas… Pas cela… Vous ne connaissez pas Gwen : ne me demandez pas cela !

— Il faut que je vous le demande… il faut que vous m’obéissiez, — persista-t-il, bien que tout pénétré lui-même de sa crainte, à elle.

La voix de Lily faiblit encore :

— Et si elle refuse ?…

Mais il ne put que répliquer :

— Oh ! ayez confiance en moi, ayez confiance en moi !

Et, cédant à sa pression, elle se laissa ramener en silence jusqu’au coin de la place.

Dans la voiture, ils ne dirent plus rien durant, le bref trajet de la place au portail illuminé de l’hôtel où habitait Stepney. Là, il la laissa dehors, dans l’obscurité de la capote relevée, tandis qu’il se faisait annoncer à Stepney, et qu’il marchait de long en large dans le hall fastueux, en attendant que ce dernier descendît…

Dix minutes plus tard, les deux hommes passaient ensemble devant les portiers galonnés d’or ; mais, au milieu du vestibule, Stepney s’arrêta, avec un dernier sursaut de répugnance :

— C’est bien compris, alors ? — stipula-t-il nerveusement, la main sur le bras de Selden. — Elle part demain matin par le premier train… et ma femme dort et ne doit pas être dérangée.