Chasses en Afrique. — De Port-Natal aux chutes du Zambèse/02

Deuxième livraison
Traduction par Mme H. Loreau.
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 385-400).
Deuxième livraison

Le buffle passa au-dessus de nous.


CHASSES EN AFRIQUE.




DE PORT-NATAL AUX CHUTES DU ZAMBÈSE,


PAR WILLIAM-CHARLES BALDWIN[1].
Membre de la Société de géographie de Londres.
1852-1860. — TRADUCTION INÉDITE PAR MADAME H. LOREAU.




Lutte prolongée avec un buffle. — Sabbat. — Ce qu’il faut pour chasser la grosse bête. Épisode de chasse. — Aventures avec des buffles.

« Le dimanche 16 novembre, j’étais sous ma tente, je savourais un poëme de Byron et comptais sur un jour de repos, lorsque les Amatongas vinrent me supplier de leur tuer quelque chose, disant qu’ils avaient grand’faim. Ils s’étaient fait accompagner d’une masse de jolies filles pour appuyer leur supplique, et m’apportaient de petits présents : un peu de riz, de la farine, de la bière et des œufs. Je finis par me laisser toucher. Ils eurent bientôt découvert la trace de deux buffles, qui, au point du jour, étaient venus pâturer dans la plaine.

Les meneurs relevèrent brillamment la passée au travers d’un bois épais, sombre comme la nuit, et tellement silencieux que la chute d’une feuille en troublait le repos. Tous les Amatongas, sans exception, m’ouvraient le chemin avec une politesse remplie d’égards, et, sans rien dire, m’indiquaient la piste du doigt.

Seulement alors je commençai à prendre intérêt à la chasse ; j’enlevai mon fusil à deux coups des mains de celui qui le portait, je défis mes souliers et j’avançai lentement. J’avais fait ainsi à peu près cent yards, lorsqu’à un détour du sentier, je me trouvai face à face avec un vieux buffle endormi, qui gisait à dix pas. Je mis un genou en terre, j’armai le canon gauche en retenant la détente pour l’empêcher de craquer ; sitôt que je sentis le point d’arrêt je visai au milieu du front ; j’appuyai sur la gâchette, mon fusil s’abaissa, mais le chien s’arrêta au repos.

Le buffle ouvrit immédiatement les yeux ; il se levait déjà, lorsqu’il reçut la balle de mon deuxième coup. Je m’élançai au milieu de la fumée à quinze pas en arrière, et m’accroupis derrière un buisson pour juger de l’effet produit. Tout craquait dans le hallier ; c’était mon buffle qui, debout cette fois et la tête haute, aspirait l’air pour découvrir où je pouvais être. Il ne tarda pas à le sentir, et plongea au milieu de mes broussailles. J’évitai sa charge par un bond de côté ; il se retourna immédiatement et me livra un nouvel assaut. La moitié d’un buisson nous séparait à peine : il était à dix pas, le regard plein de rage, la face inondée de sang. Je l’avais frappé entre les deux yeux, mais trop bas pour que la blessure fût mortelle. Il me chargea de nouveau, et je ne lui échappai cette fois littéralement que de l’épaisseur d’un cheveu. Pendant tout ce temps-là, quelques minutes, qui pour moi furent des heures, pas un Cafre, pas même l’un de mes chiens ne vint à mon secours en détournant son attention. Ils savaient pourtant ce qui se passait, ils devaient l’entendre.

Il ne restait plus entre nous que les débris écrasés du buisson ; j’avais l’œil rivé sur les yeux du buffle ; celui-ci recula d’un pas, baissa la tête comme s’il voulait charger, et pendant deux minutes cette mince broussaille de quatre pieds de haut fut la seule chose qui me sépara de l’ennemi.

La moitié d’un buisson nous séparait a peine.

C’est à peine si je peux dire comment j’évitai sa dernière attaque. Je jetai mes deux bras en avant, me repoussai moi-même de son corps, et m’enfuis aussi vite que possible l’entraînant sur mes pas ; son haleine me brûlait le cou ; deux enjambées de plus et rien ne pouvait me sauver ; mais le sentier tournait à droite, et passant près de moi comme la foudre, le buffle alla tomber ans un effroyable hallier d’où il débucha, portant sur les cornes une demi-charretée d’épines.

Il arrivait dans une clairière : je me couchai sur le dos, au milieu du fourré, pour l’empêcher de me voir ; et juste au moment où il sortait du bois, je lui envoyai la balle de mon premier coup que je n’avais pas pu tirer. Elle l’atteignit à l’extrémité supérieure de la dernière côte du flanc gauche, en face de la hanche. Il releva la queue, fit un bond effrayant, se précipita dans un tissu d’épines, tellement fort et serré que je ne comprends pas comment il y pénétra ; il y pratiqua néanmoins une trouée de deux cents yards et tomba mort, en exhalant ce mugissement étouffé si doux à l’oreille du chasseur.

Mes fidèles Amatongas descendirent aussitôt des arbres où ils s’étaient réfugiés et m’accablèrent d’éloges. Peu sensible à leurs compliments, je voulus en retour leur reprocher leur couardise ; mais il se trouva que j’avais perdu la parole. Ce n’est que longtemps après que je recouvrai le libre usage de ma langue, et je fis vœu de ne plus chasser le dimanche en connaissance de cause.

J’étudiai ensuite différents coups sur mon buffle. Après examen, je lui trouvai le cerveau tellement étroit qu’il y a très-peu de chances d’y atteindre, et, dans ce cas-là, vous ne blessez pas la bête. Ma balle s’était logée entre les yeux, à deux pouces environ de la cervelle : nous la retrouvâmes au sommet du crâne, à un pouce du trou cervical, et ce n’en était pas moins un coup manqué.

À cinq ou six jours de là, en poursuivant un rhinocéros blanc qui finit par m’échapper, j’en trouvai un noir qui fut tué sur le coup, d’une balle derrière l’épaule. Je fis dresser ma tente auprès de lui avec l’espoir de coucher bas un léopard, lorsque la nuit serait venue ; mais l’obscurité fut trop profonde pour qu’on pût rien distinguer, et les loups, les chacals et les hyènes firent un sabbat que je n’ai jamais eu le désir de réentendre. Ils se disputaient chaque bouchée, se battaient, se pourchassaient avec rage ; les coups que je tirais sur eux ne produisaient aucun effet. Dans la lutte, ils roulaient sur les cordes qui fixaient ma tente, et me réveillaient en sursaut du mauvais sommeil où je tombais par instants. Mes Cafres m’avaient bien dit de ne pas coucher là ; ils avaient été dormir à trois ou quatre cents mètres, et si j’avais pu le faire dans l’ombre, j’aurais été les rejoindre.

Le lendemain matin, le rhinocéros avait disparu ; les hyènes et les loups n’en avaient rien laissé. Un buffle, cinq rhinocéros noirs et un sanglier pâturaient paisiblement à trois cents pas de ma tente.

Je me gardai bien de troubler leur repas, car nous avions plus de viande qu’on ne pouvait en consommer ; les chiens devenaient obèses, et mes Cafres eux-mêmes ne touchaient qu’aux morceaux friands.

Le 22 novembre je gagnai la Sainte-Lucie à travers un pays déchiré, tout montagnes et rocailles. Après avoir été grillé par le soleil, au point de craindre une fièvre cérébrale, en attendant qu’une femelle de coudou, la sentinelle de la troupe, eût disparu sur l’autre versant, je fondis tellement à l’improviste sur la bande, que, bien que les coudous s’enfuient d’ordinaire à la moindre alerte, ceux-ci restèrent cloués sur place ; et je tirai de mes deux coups deux mâles superbes, à moins de vingt-cinq pas.

J’entendis les balles frapper et produire le bruit d’une bouteille qui se débouche ; mais, voulant avoir les deux bêtes, je manquai l’une et l’autre. C’était mortifiant ; je me sentis rabaissé à mes propres yeux. Je n’avais plus de chapeau, le soleil me dévorait ; pour comble d’infortune, je manquai le plus beau rhinocéros que j’aie vu. Il était enfoncé jusqu’à mi-corps dans un trou vaseux, me tournait le dos, rien ne m’empêchait de lui envoyer une balle, mais après ma déconfiture je ne voulais plus agir qu’avec certitude ; et pendant que je prenais mes précautions, mon rhinocéros décampa, ne me laissant d’autre alternative que de le tirer dans la culotte, ce qui est complétement inutile. Enfin, je m’étais perdu et n’arrivai que trois heures après la nuit close, guidé par les cris de mes hommes.

Chasser à pied la grosse bête, le faire avec succès, est une science complète et demande beaucoup d’adresse : il faut reconnaître le pays, en relever les moindres détails, étudier le vent avec une exactitude rigoureuse ; si l’on est vu des animaux, il faut suivre la direction contraire à celle qu’ils ont prise, remarquer l’endroit où ils se trouvent, s’en rapprocher peu à peu en décrivant un cercle, sans jamais s’arrêter pour les regarder, à moins qu’on ne soit parfaitement à couvert. On ne saurait y mettre assez de patience ; j’ai entendu dire à un vieux chasseur que lorsque dans sa journée, il était parvenu à tuer une pièce, il était satisfait. C’est le lever du soleil qui est l’heure la plus favorable pour commencer la chasse ; et un bon télescope est d’un immense secours.

Au moment de clore ce chapitre, je tiens à raconter quelques aventures qui me sont arrivées à propos de buffles pendant que j’étais chez les Zoulous.

Un soir je revenais au camp, après avoir fait une bonne journée : trois caamas, un élan, un buffle mâle. J’avais en main une belle jument grise, chargée de la dépouille des caamas, lorsque j’aperçus en face de moi une bête énorme, tellement enfoncée dans la vase, que je la pris pour un rhinocéros. Je lâchai la jument et courus derrière elle, de manière à n’être pas vu. Il se trouva que l’animal en question était un grand buffle, qui, pour premier avis de ma présence, reçut une balle dans les côtes.

Je ne dirai pas comment il fit voler les pierres sur sa route, et avec quel fracas il descendit la montagne. Je rechargeai mon fusil, vins retrouver la jument, qui était toujours au même endroit (tout cheval sud-africain dressé pour la chasse, attend son maître une demi-journée, s’il le faut), et je suivis la direction que le buffle avait prise, sans toutefois espérer de le revoir, car la nuit arrivait.

Tout à coup j’entrevis à l’ombre d’un mimosa une masse informe qui s’avançait vers moi. Je cherchai du regard un arbre qui pût me donner asile ; je pensai à bondir sur le dos de la jument ; il n’y avait pas moyen, en raison des peaux dont elle était chargée. Mon bras était passé dans la bride ; le buffle avançait, je mis le fusil à l’épaule ; la jument s’effraya, fit un bond en arrière, la balle frappa l’ennemi à la poitrine sans le détourner le moins du monde.

De plus en plus terrifiée, la jument se cabra, perdit l’équilibre, retomba sur le dos et m’entraîna dans sa chute ; le buffle, passant au-dessus de nous, enleva de son sabot la paupière de ma bête et poursuivit sa course. Je le retrouvai à deux cents pas, où il était mort de ma seconde balle, qui l’avait frappé en pleine poitrine.

Un autre jour, sur les bords du Pongola, nous vîmes un troupeau de buffles ; mes compagnons me supplièrent de leur tuer une femelle grasse. Je me rendis dans une grande plaine, qui se trouvait entre la bande et le hallier qui lui servait de retraite, et me cachai derrière un petit buisson, placé contre le vent. J’étais armé de deux fusils à coup double, et je dis à ceux qui m’accompagnaient de faire le tour, afin de me renvoyer la troupe. Dès qu’elles eurent flairé mes rabatteurs, les trois cents bêtes, dont elle pouvait se composer, arrivèrent droit à moi, d’un trot peu rapide, mais qui faisait trembler le sol et soulevait un nuage de poussière.

Attendant que la sentinelle de la troupe eût disparu.

J’étais couché au ras de la plaine, comme un lièvre dans sa forme ; pour seul abri, j’avais ce petit buisson de trois pieds de haut et de quatre pieds de circonférence. Lorsque les chefs de la bande, n’étant plus qu’à trois longueurs, menacèrent de me passer sur le corps, je bondis aussi haut que possible en jetant un cri effroyable. Le troupeau tout entier s’arrêta comme frappé de stupeur, et resta cloué sur place pendant quinze ou vingt secondes. Je visai une femelle au poil luisant, aux formes arrondies, et j’appuyai sur la détente. Jamais je n’ai produit une pareille commotion. Je fus assourdi par le torrent, aveuglé par la poussière. C’est à peine si je saisis la détonation des trois coups que je tirai au milieu du nuage.

Quand ce voile poudreux se fut éclairci, j’aperçus, à trois cents mètres, la bande qui détalait, poursuivie par Smoke, ma petite chienne favorite. Cette dernière eut bientôt séparé de la troupe la femelle que j’avais blessée, la conduisit à un mille du point de départ, et ne la quitta qu’après l’avoir vue mourir. Smoke revint alors près de moi ; tandis que nous cherchions à retrouver la piste sanglante, elle se mit à trotter devant nous, et arriva droit à la bête que j’avais tirée d’abord, la seule qui, probablement, eût été frappée. J’ai raconté ce fait pour montrer qu’il y a peu de risque à courir de la part d’un troupeau nombreux.

C’est parce qu’il est excessivement rapide que le buffle est si redoutable. Une fois je m’étais approché, en rampant, de quelques-uns de ces animaux qui étaient couchés dans l’herbe. À force de précautions, mettant à profit tous les avantages que les lieux pouvaient m’offrir, j’avais gagné un arbre fourchu qui se trouvait à vingt pas de ces quelques buffles. Arrivé là, je sifflai pour éveiller leur attention, mais tout bas pour ne pas les alarmer. Ils se levèrent lentement. Je tirai la plus belle bête en pleine poitrine, c’était une femelle, et d’un bond je gagnai les branches, d’où je fus lancé avant de les avoir saisies, par le choc furieux de la bête, qui, rapide comme la fondre, s’était presque brisé le crâne en se heurtant contre mon arbre ; elle roula morte au pied de celui-ci, le cœur traversé d’une balle. »


Départ pour l’intérieur de l’Afrique. — Chasse à la girafe. — Traversée du désert. — Rhinocéros. — Harrisbuck. — Arrivée chez Mossilikatsi. — Mis en quarantaine. — Souvenirs de chasse : babouins, panthère, colère d’un éléphant. — Perdu au milieu du fourré. — Départ du territoire de Mossilikatsi. — Poursuite d’un serpent. — Buffles et girafes. — Noël au désert.

Baldwin était parti au mois de mai 1857 avec l’intention de chasser dans l’intérieur de l’Afrique ; il avait franchi les Drakensbergs, traversé la république d’Orange, et s’était arrêté chez un boer du Transvaal, à qui autrefois il avait rendu service. Arrivé là, notre chasseur vit ses bœufs et ses chevaux en si mauvaise condition, l’herbe si rare, la route si longue, qu’il se décida à remettre ses projets à l’année suivante, confia ses chevaux et son attelage au boer qui l’avait reçu, et partit pour regagner le Natal.

Chemin faisant, il rencontra par hasard un M. Vermaas, qui allait dans le Mérico ; il le suivit avec l’intention de chasser la girafe sur les confins de la république transvaalienne. Mais le fils de M. Vermaas arrivait du centre ; il y avait tué vingt éléphants superbes ; à la vue du bel ivoire qu’il rapportait, Baldwin résolut de partir immédiatement pour le pays où l’on se procure cette matière précieuse. Il s’entendit avec un boer nommé Swartz, qui se préparait à gagner les bords du Limpopo, alla sur l’heure chercher ses équipages, revint en toute hâte, et se dirigeait le 15 septembre avec ses nouveaux compagnons vers la région lointaine où se sont retirés les éléphants.

Avant d’arriver là, il fallut chasser pour vivre. « Le 19, écrit notre héros, John et Swartz étaient de bonne heure en quête d’un tsessébé ou d’autre chose. Ils nous rejoignirent à l’endroit où nous avions dételé, mais ils n’apportaient rien, et il ne se trouvait pas une bouchée de viande au camp. Je pris une tasse de café, un biscuit et nous partîmes ; il nous fallait une girafe. Je montais Bryan, un grand cheval étroit, d’une longueur remarquable, ayant un cou de brebis, le poil bleu, une allure dégingandée, beaucoup de ressemblance avec la bête que nous allions poursuivre. Il pèse à la main, a la bouche extrêmement dure ; mais la poitrine profonde, l’épaule très-large, et certaines qualités qui font oublier sa laideur. Six indigènes que nous rencontrâmes bientôt nous dirent qu’ils avaient croisé la piste fraîche d’une troupe de girafes, et rebroussèrent chemin pour nous la montrer. Nous suivîmes les traces pendant quatre milles, sur un terrain pierreux, couvert de broussailles, gravissant toutes les hauteurs pour découvrir la bande, et revenant sur la piste où nous marchions aussi vite que le pas des Cafres le permettait. Le premier de tous je reconnus à cinq cents pas un détachement de sept ou huit bêtes ; mais ayant sifflé pour en avertir Swartz, je les vis détaler avec une vitesse prodigieuse. Nous partîmes à toute bride, et franchissant les buissons et les pierres, je finis par gagner les fugitives. Je n’en étais pas à vingt yards, lorsque Bryan s’arrêta court, tremblant de tous ses membres, ayant peur de ces grandes bêtes à l’allure maladroite. Je l’éperonnai d’une façon vigoureuse, et lui fis tenir le dessus du vent pour l’empêcher de sentir la girafe, dont les émanations très-prononcées effrayent les chevaux qui n’en ont pas l’habitude. Nous débouquâmes dans la plaine, Swartz à quarante ou cinquante pas de la bande, moi derrière lui, à peu près à la même distance. À la vue d’un autre cheval, Bryan reprit courage ; il bondit, fut immédiatement à côté de celui qui le distançait, prit la tête et allait fondre sur les girafes, quand elles se rembuchèrent. Peu de temps après, Swartz détournait une femelle et je fixais mon choix sur un mâle superbe. Celui-ci, la queue en spirale, fuyait en bondissant, parcourant d’un saut l’espace que je ne pouvais franchir qu’en trois pas. Bryan se précipitait, sans souci des épines, écrasant tout devant lui, me mettant les mains et la chemise en lambeaux. Arrivé cependant au niveau de la bête, je lui adressai une balle qui l’atteignit dans le haut du cou, mais ne produisit aucun effet. Je modérai l’allure de Bryan et rechargeai mon fusil. J’avais conservé le petit galop, et quelques instants me suffirent pour reprendre notre ancienne position. Au moment où je pesais sur la bride, afin de mettre pied à terre, mon cheval se heurta contre un hallier, ce qui lui fit faire un mouvement de recul ; la girafe, pendant ce temps-là, prit une avance de cent yards. J’eus bientôt regagné le terrain perdu. Je voulais tourner la bête, mais elle filait comme un vaisseau à pleines voiles, battant l’air de ses pieds de devant, dont elle me rasait presque l’épaule. J’aurais eu cent occasions de tirer si j’avais pu descendre ; mais impossible d’arrêter Bryan, dont la bouche ne sentait rien du mors ; toutefois chez lui pas le moindre signe de défaillance, toujours la même ardeur. Je le rapprochai de l’animal, et tenant mon fusil d’une main, n’étant plus qu’à deux mètres de la girafe, celle-ci fut tirée droit à l’épaule. Le recul me lança mon fusil par-dessus la tête, et faillit me briser le doigt. La girafe, dont l’épaule était pulvérisée, tomba roide, avec un fracas épouvantable. J’avais chargé au hasard et mis sans doute une énorme quantité de poudre ; Bryan fut arrêté du coup. Je devais avoir fait plus de cinq milles, toujours en ligne droite, franchissant les rochers, traversant les halliers, et pendant le dernier mille, suivant l’animal à vingt pas, au milieu de cailloux qu’il faisait jaillir et qui me sifflaient au-dessus de la tête. »

Je tenais mon fusil d’une main.

Le 21 septembre, la caravane arrivait à Kolobeng, où sont les ruines de la maison de Livingstone, que les boers ont saccagée en 1852. Le 23, elle recevait la visite de Séchélé, « un beau Cafre, bien vêtu, à l’air intelligent, dit Baldwin, mais qui a trop bonne opinion de lui-même. Il ne veut pas que l’on chasse sur son territoire et commença par nous prier de déguerpir. »

Le 27, un magnifique orage fit espérer aux chasseurs que les citernes auraient un peu d’eau, chose importante pour eux, qui allaient s’engager dans la terre de la Soif. Désormais, la recherche des réservoirs devint l’objet de leurs préoccupations, le but principal de leurs courses.

Chasse à l’harrisbuck[2]. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

Arrivés au bord du lit sableux d’une rivière ou d’un étang, ils prenaient la pioche et la pelle : on creusait, on déblayait ; parfois l’eau était profonde ; on coupait un arbre dont on élaguait les branches à quelques pouces du tronc ; les hommes s’échelonnaient sur ces degrés, le seau passait de main en main, était versé dans une fosse que l’on avait faite d’abord, et où les animaux étaient amenés deux à deux. Que de mal pour empêcher ces pauvres bêtes d’entrer dans l’abreuvoir, dont elles auraient transformé le liquide en boue épaisse ! Quelquefois on rencontrait une source filtrant par une fente de rocher ; on buvait, on emplissait les jarres, les bouteilles, les œufs d’autruche, les cornes de bœuf, les panses d’antilopes, tout ce qui pouvait contenir de l’eau : puis on brisait la pierre pour que les bêtes pussent se désaltérer. C’est ainsi qu’on abreuvait, goutte à goutte, huit chevaux, qui passaient d’abord, cinq chiens et quarante bœufs. Souvent ceux-ci, qui, flairant l’eau d’un ou deux milles, l’avaient gagnée la tête haute et aspirant la brise, n’en trouvaient plus quand venait leur tour, et ils reprenaient leur joug sans même pouvoir mugir, tant ils avaient la gorge sèche et la langue enflée. Malgré cela, on avançait, on chassait avec courage. La soif, le soleil, les buissons, qui lui déchiraient les membres, n’arrêtaient pas Baldwin ; rien ne diminuait son énergie, n’altérait sa bonne humeur. Son fusil est faussé ; dans une chute qu’il fait avec Bryan, il le redresse ; le canon est fendu, il le rogne. « Ce pauvre fusil, dit-il, est maintenant d’un écourté ridicule ; mais il y a gagné d’être plus maniable quand je suis à cheval, et ne m’en paraît pas moins juste. » Une antilope nouvelle excite chez lui toujours la même ardeur : « Hier, écrit-il le 9 octobre, j’ai vu le harrisbuck pour la première fois, mais de très-loin, et sur le flanc d’une montagne à pic. Au roulement du chariot sur les pierres, il s’éloigna d’un pas majestueux et s’arrêta lorsqu’il fut hors de péril. J’ai parcouru le buisson pour l’examiner, mais il avait disparu, ou plutôt les buissons, les arbres, les quartiers de roche qui encombraient la ravine me l’avaient caché. »

Le 25, ils avaient enfin dételé au bord d’une eau limpide : « Nous y attendions la réponse de Mossilikatsi, dit Baldwin ; il y avait déjà trois jours qu’il était prévenu de notre arrivée. Marquons tout de suite que ce grand chef, persuadé que nous étions des espions des boers, nous laissa là pendant deux mois ; non-seulement il ne voulait pas que nous missions le pied dans ses États, mais il avait envoyé une troupe assez forte pour surveiller nos mouvements. Ne sachant rien de tout cela, nous espérions qu’il répondrait à notre message. En attendant, je profitais de la rivière. Le 27, vers le coucher du soleil, j’étais en train de nager, quand deux coups de fusil retentirent du côté des wagons ; au même instant, je vis passer à toute vitesse un rhinocéros noir, serré de près par les chiens, qui ne tardèrent pas à le mettre aux abois. Neuf coups de feu, tirés par six individus, furent adressés à la bête, et l’auraient tous frappée derrière l’épaule, s’il avait fallu en croire leurs auteurs ; mais, après la mort dudit rhinocéros, on ne lui a pas trouvé plus de quatre balles, dont l’une était dans la culotte. Le pauvre Smouse a été secoué d’une rude façon ; il pèse au moins cent livres et le rhinocéros s’en est joué comme d’un fétu. Il devait être broyé, mais il ne s’en porte pas plus mal ; toutefois, après sa chute, il avait l’air terriblement grognon, et s’est abstenu de reprendre part au combat.

Chasse au rhinocéros. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

« Ce même jour, qui était un mardi, j’ai tué mon premier tsessébé, et le lendemain soir mon premier harrisbuck. Ils étaient quatre au milieu d’une foule de couaggas ; John, qui le découvrit avant moi, m’appela d’un signe, et la chasse commença. Je courus au large à fond de train, pendant que John les suivait. Ils s’arrêtèrent pour le regarder ; je sautai de cheval ; le coup de John, qui les avait manqués, les fit bondir, et, au moment où ils repartaient, ma balle traversa la croupe du dernier, que je vis s’abattre avec la joie la plus vive. C’était un noble animal. Je me suis appliqué à en préparer la peau ; malheureusement, je n’avais que du sel pour la conserver, et il a plu avant qu’elle fût sèche. Le soleil se couchait lorsque j’ai tué cette magnifique antilope ; nous étions loin du camp, mais je tenais à la dépouiller tout de suite. John m’a été d’un grand secours ; la peau fut lestement enlevée, attachée sur Croppy, et nous sommes revenus sans encombre, ayant par bonheur un peu de lune, et le lit desséché d’une rivière pour nous guider.

« Chacun de nous se porte bien, mais voudrait voir des éléphants ; l’impatience nous gagne. Je viens de prendre, pour écrire, un trognon de plume d’autruche qui servait de boucle d’oreille à l’un de nos Cafres, et je trace ces lignes avec un mélange de vinaigre et de poudre : une encre détestable. Nous attendons toujours la réponse de Mossillikatsi ; rien ne se présente ; nous sommes en quarantaine. Le gibier est rare, d’une approche si difficile qu’on ne peut chasser qu’à cheval, et je suis complétement démonté ; John m’a pris Luister et Crafty, que je lui avais promis quand j’étais riche ; mon pauvre Jack est mort, Bryan est malade, et Veichman, que je viens d’acheter, est non-seulement d’une maigreur effrayante, mais il a une plaie sur le dos et la sole usée jusqu’au vif. Je lui ai fait des bottines ; il s’en trouve à merveille, mais il ne

peut pas courir. Son ancien maître a bien mérité qu’on lui appliquât la loi Martin.

« Puisque je n’ai rien à faire, réveillons nos souvenirs. Pendant mon séjour au bord de l’Inanda, je m’amusais, pour tuer le temps, à chasser des babouins avec de puissants limiers. Un grand nombre de ces quadrumanes habitaient une ligne de rochers surplombant la rivière, et en descendaient au point du jour pour aller manger le millet des Cafres. J’ai vu souvent Hopeful et Crafty courir un jeune, être chassés à leur tour par les vieux mâles qui arrivaient à la rescousse, écartaient les chiens, enlevaient le jeune et l’emportaient dans leur fort en aboyant d’une manière féroce. Un jour, un de ces effrayants compères vint à passer en vue de la maison ; je lançai immédiatement les chiens, qui le poursuivirent avec ardeur. Après une course de deux milles, se voyant serré de près, il essaya de se brancher, mais trop tard ; les chiens le saisirent et le forcèrent descendre. Se retournant alors, et adossé contre l’arbre, il fit une défense si vigoureuse, que les assaillants reculèrent et attendirent mon arrivée pour fondre sur lui. La victoire leur resta ; mais elle coûta cher à plusieurs d’entre eux, qui eurent d’effroyables morsures.

Je m’amusais à chasser des babouins.

« Une autre fois, je poursuivais un caamas, j’étais à cheval ; une panthère se trouvait sur ma route, elle se rasa dès qu’elle m’eut aperçu. J’avais alors peu d’expérience, mon compagnon n’était pas moins novice, et j’envoyai chercher un vieux chasseur qui avait l’habitude de ces rencontres. Pendant ce temps-là, j’épiais la bête. J’avançai ; elle bondit en pleine vue de la meute, à cent cinquante pas de distance. Nous trouvant en lieu découvert, la chasse fut magnifique. Lorsque la panthère sentit que les chiens allaient la rejoindre, elle se retourna, et fondit sur eux de manière à les disperser aux quatre vents. Ils revinrent à la charge et finirent par l’acculer contre des rochers, où elle les tint de nouveau à distance respectueuse. Soit que la course eût été trop rapide, soit qu’il eût fait un détour pour éviter les fondrières, notre homme se fit attendre ; il arriva cependant, et après avoir reçu de lui un bon conseil, relativement à ce qu’il y aurait à faire dans le cas où la bête chargerait, nous descendîmes de cheval. Le vieux chasseur mit un genou en terre, visa au milieu de la poitrine et frappa l’animal, qui fut tué roide. J’espérais en avoir la peau, et je ressentais une vive reconnaissance pour les soins que le chasseur mettait à l’enlever, lorsque je vis que c’était pour son propre compte qu’il se donnait cette peine. J’ignorais alors que, pour posséder la bête, il fallait qu’elle reçût de vous la première balle.

Quelque temps après, chassant à pied, dans la forêt d’Entuméni, je fus en butte à la colère d’un vieil éléphant que j’avais blessé ; cette fois-là je l’échappai belle. Poursuivi par la bête, mon unique ressource fut de gravir le fond de la gorge où elle m’avait acculé : un sol glissant, détrempé, des monceaux de feuilles mortes, pas de talon à mes chaussures, que j’avais faites d’une peau de blesbuck non tannée, et qui, saturées d’eau, avaient doublé de dimension. Je reculais chaque fois que je voulais avancer, et me retrouvais en bas, épuisé de l’effort que j’avais fait. Ne voyant pas que mon assaillant fût disposé à la retraite, je changeai de tactique ; je grimpai sur un arbre afin de reprendre haleine, et, d’un bond, franchissant dix yards à angle droit (l’animal n’était pas à quatre longueur), je tournai la colline à toute vitesse. L’éléphant, sonnant la charge, s’élança derrière moi ; quelques enjambées et il me saisissait, lorsque, par un saut de côté, je me mis en dehors de sa route ; il passa, écrasant tout devant lui, incapable de s’arrêter : la colline était roide, et son élan furieux. J’éprouvais un soulagement indicible, car c’était ma dernière ressource ; et je pris la résolution de ne m’aventurer à l’avenir que dans un endroit où je pourrais, en pareille circonstance, avoir le secours tout-puissant d’un bon cheval : résolution à laquelle je n’ai pas manqué depuis lors.

Baldwin chassant à pied dans la forêt d’Entuméni. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

Samedi, j’ai quitté le camp de bonne heure avec Donna et l’un de mes hommes. Un effroyable orage a éclaté peu de temps après, et s’est accompagné d’une pluie froide et torrentielle. J’avais, pour tout vêtement, un léger pantalon de toile, et une vieille chemise des plus minces. Comptant sur mon Cafre, je marchais à l’aventure, et quand je dis à celui-ci de reprendre en toute hâte le chemin des wagons, il ne put jamais le reconnaître.

Nous continuâmes à errer au hasard, marchant le plus vite possible afin de nous conserver un peu de chaleur.

Lorsque le soleil fut à son déclin, nous cherchâmes quelque saillie de rocher, qui pût nous servir d’asile, et nous trouvâmes un vieil appentis que nous nous mîmes à réparer. Bien que le bois fût ruisselant, nous parvînmes à faire du feu ; et la nuit ne se passa pas trop mal.

Au point du jour, le brouillard était si épais qu’il n’y eut pas moyen de s’orienter. Nous allions vite et en silence, gravissant les collines, montant sur les arbres, mais sans rien voir qui éclairât la situation. Mon Cafre me mettait hors de moi en me désignant l’ouest comme le point où se levait le soleil. C’est une chose affreuse que d’être perdu au milieu de ce fourré ; vous grimpez sur un arbre pour vous reconnaître, et quand vous en êtes descendu, vous tournez dans un labyrinthe où vous suivez presque toujours la direction contraire à celle que vous vouliez prendre. Vers midi, n’en pouvant plus, je me couchai sous une roche avec l’intention de me reposer un instant ; mais les pensées les plus tristes me vinrent en foule. Je me prouvai surabondamment qu’une fois égaré dans ces lieux on n’avait plus qu’à mourir ; et bien que, depuis quarante heures, je n’eusse rien pris, je n’avais pas la moindre faim. L’eau était voisine, je resserraima ceinture, et m’abreuvai copieusement. J’aurais pu avoir du gibier, mais je gardais mes balles pour l’avenir. Mon pauvre Cafre était au désespoir ; c’était son entêtement qui nous avait perdus ; mais il n’avait tenu à son opinion que parce qu’elle lui semblait bonne. Maintenant que sa confiance l’avait abandonné, il sanglotait à se briser la poitrine ; qu’avais-je à dire ? je ne pensai même pas à lui adresser un reproche. À la fin, nous tombâmes sur un sentier où s’apercevaient encore de vieilles traces de bétail ; nous le suivîmes. Peu de temps après, à notre immense joie, nous découvrîmes les pas récents d’un homme ; cela nous fit supposer que nous étions près d’un kraal. Mais au bout de quatre ou cinq heures, ayant en effet rencontré le village, nous le trouvâmes inhabité. Nous poursuivîmes notre course, et nous arrivâmes à une trappe où du gibier avait été pris récemment ; la chose était certaine.

Jamais je n’oublierai la joie de mon pauvre Matakit lorsque je lui montrai au loin quelques objets d’un brun noir. « Ce sont des chèvres, » me dit-il, et nous pressâmes le pas ; mais il se trouva que c’étaient des souches carbonisées. Nos figures s’allongèrent ; nous continuâmes à marcher rapidement. Il y avait une heure que nous avions dépassé les prétendues chèvres lorsque, rompant le silence, Matakit s’écria qu’il apercevait un chien ; celui-ci, hélas ! n’existait que dans son imagination. Néanmoins, le sentier portait réellement des empreintes qui avaient été faites depuis qu’il avait plu. À la fin une voix d’homme fut saisie par Matakit ; cette fois il ne se trompait pas, et nous eûmes bientôt gagné un village, tellement dissimulé par les rochers que nous aurions pu très-bien ne pas le voir. J’avoue sans scrupule n’avoir jamais éprouvé de joie plus grande ; celle de Matakit s’épanchait sans la moindre réserve ; dans son ivresse, le pauvre garçon parlait avec tant de volubilité, que les Cafres n’en comprenaient pas un mot. Nous avions tourné sur nous-mêmes, et ce village n’était pas à plus de quatre heures de marche de nos wagons.

C’était bien l’endroit le plus bizarre qu’on pût imaginer : le Ben Venue de Walter Scott ; chaque fissure, chaque saillie du rocher servait d’abri à un troupeau de chèvres. Les habitants nous firent bon accueil ; ils me donnèrent une case, y étendirent une couche de feuilles vertes, et m’apportèrent du grain bouilli. C’était la première fois qu’ils voyaient un blanc ; ils venaient tous m’examiner. Ma barbe les plongeait dans un étonnement profond ; ils la croyaient postiche, et ne furent convaincus de sa réalité qu’après me l’avoir tirée eux-mêmes à diverses reprises. J’enviais Donna qui se trouvait là comme chez elle, et qui pendant cette effroyable course, avait battu les buissons, le nez au vent, la queue frétillante, sans se douter de notre poignant embarras, ferme à l’arrêt, comme si elle eût été dans un parc ; et jouissant de la vie, pauvre bête ! dans toute la plénitude de ses moyens. Le lendemain, vers midi, nous étions de retour au camp.

26 novembre. — Voulant en finir, Swartz a pris le parti d’aller trouver Mossilikatsi ; le despote n’a pas voulu le recevoir, pas même souffert qu’il approchât de la résidence royale ; et furieux de l’audace de cet intrus, qu’il prend toujours pour un espion, il a envoyé à sa rencontre des hommes chargés de le ramener à ses chariots, et de lui enlever son cheval et ses armes. Je crains bien que cet incident ne nous ait fait perdre le peu de chance qui nous restait ; nous saurons cela demain. En attendant, je me régale d’une bière cafre de premier choix ; c’est vraiment une chose excellente.

Je suis fatigué comme un chien de ne rien faire ; si je n’avais pas un petit volume de Byron, que j’ai appris par cœur, je ne sais pas ce que je deviendrais. Nous jouons au petit palet avec les rondelles de cuir de nos rones ; après la partie, je m’exerce à lancer des pierres : cela fait passer le temps.

9 décembre. — Le camp est levé ; nous partons enfin, sans plus attendre. Six indigènes sont là pour nous aider à sortir du territoire. Swartz a tué dans le chariot un serpent de neuf pieds de long, un mamba, le plus venimeux des ophidiens de ce pays-ci. J’ai manqué hier de marcher sur un de ces reptiles, qui avait environ douze pieds ; il échappa aux asségayes, aux bâtons, et finit par gagner un trou dans lequel il disparut comme par magie. Nous l’avons frappé plusieurs fois ; mais il s’aplatissait tellement qu’il n’en fut pas blessé, et n’en devint que plus furieux.

Chasse aux serpents.

18 décembre. — Ayant renoncé à l’espoir de trouver des éléphants, nous avons depuis quelques jours fait une marche rapide ; l’un de nos essieux qui était fendu, s’est décidément brisé. La charge est si pesante que nous sommes tous obligés d’aller à pied. Rude besogne que de marcher de ce temps-ci depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil ! On ne s’arrête que deux fois pour abreuver les bœufs, et pour prendre à la hâte quelques rafraîchissements.

Nous avons rencontré hier une quantité de gibier, tué deux girafes, quatre rhinocéros, et eu la chasse la plus amusante que nous ayons faite depuis notre départ du Mérico. Une troupe de buffles, d’une centaine de bêtes au moins, se leva sur la droite, en avant de la girafe que j’avais séparée ; la bande fut bientôt distancée, car nous allions un train d’enfer. Ma girafe prit sur la gauche, et continuant à la suivre, j’eus à cinquante pas derrière moi les buffles qui arrivaient à toute vitesse. La position était peu rassurante ; si mon cheval fût tombé, la masse me passait sur le corps et j’étais mis en poudre. Mais grâce à la rapidité de notre course, nous fûmes bientôt loin des buffles ; je tirai la girafe ; Swartz arriva sur ces entrefaites, et acheva la bête que j’avais blessée un peu trop bas. Je tirai ensuite une grande femelle de rhinocéros, qui fuyait au plus vite, et la roulai dans le bon style : le coup lui brisa l’épine dorsale, chose qui arrive très-rarement.

Nous allions à un train d’enfer. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

25 décembre. — Quel contraste avec les jours de Noël, si gaiement passés dans ma vieille Angleterre, au sein de ma famille et de mes amis ! la comparaison m’attriste. Je suis en pleine solitude ; j’ai marché sous un soleil dévorant (nous sommes en été) depuis l’aurore jusqu’à la chute du jour, et je n’en peux plus. Un morceau de rhinocéros, tellement gras que l’estomac le plus ferme en est soulevé, une petite ration de pâte, à moitié cuite, en guise de pain, tel a été notre menu. Ce repas est loin du festin traditionnel de la christmas anglaise. Mais si l’existence du chasseur a parfois de ces mécomptes, elle a aussi des plaisirs qui dédommagent amplement des privations qu’elle inflige. Après tout, la chose est mieux telle qu’elle est ; si nous étions largement abreuvés et nourris comme un heureux de la Grande-Bretagne, nous ne serions guère en haleine et ferions de triste besogne. J’avoue cependant que j’aimerais à boire un verre de bière à la santé de mes amis, et à le faire suivre d’une bouteille de vieux porto. Ne disons rien du pâté ; j’en ai complétement oublié le goût depuis que j’ai quitté la maison pour frayer avec les hôtes des forêts. C’est égal ; je porterai la santé des amis avec une tasse de café, le breuvage le plus capiteux que j’aie à ma disposition. »

Ils marchaient nuit et jour afin de sortir du désert ; la lune était dans son plein, et c’est à peine s’ils dormaient deux ou trois heures, quand l’occasion s’en présentait. Bref, le 6 janvier 1858, la caravane débarquait chez Swartz, où elle arrivait sans autre accident ; et trois ou quatre jours après, Baldwin reprenait le chemin de la Terre de Natal.


Première visite au lac Ngami[3] — Une girafe dans un arbre. Abandon et solitude. — Chasse à l’oryx. — indigène poursuivi par un buffle. — L’auteur chassé par un éléphant.

« Après avoir été rejoindre Swartz à Mérico, j’ai fait route avec lui pendant quatorze jours. Le 17 avril 1858, nous nous sommes séparés à Létloché ; il retourne chez Mossilikatsi, et je me dirige vers le lac. Me voici complétement livré à moi-même ; seul en plein désert de l’Afrique australe avec trois Cafres, deux Hottentots, un homme de suite, un wagon et son conducteur, sept chiens, dix-huit bœufs de trait, une vache et son veau, et cinq chevaux de selle. J’ai des munitions, des grains de verre, du fil de cuivre, des épices, de la farine, etc., au moins pour un an ; plus une douzaine de bouteilles d’eau-de-vie, et un tonneau de bon madère du Cap. Enfin il y a là une forte provision de viande, qui est en train de sécher. Depuis notre départ, une foule d’élans et de girafes sont tombés sous nos balles. Il m’est arrivé de découvrir du chariot une petite troupe de cinq élans et, je le dis à regret, nous les avons tués tous. Mais cette boucherie avait une excuse ; nous n’avions pas moins de cent cinquante Cafres à nourrir, et pas un atome de cette masse de viande n’a été perdu. Hier, deux magnifiques girafes sont restées pendant une demi-heure à quatre cents pas du wagon ; mais ayant à manger pour les hommes et pour les chiens, je les ai laissées tranquilles.

Je voudrais, s’il est possible, aller jusqu’aux rives du Chobe ; malheureusement j’ai un chariot qui ne m’inspire pas de confiance ; il y a vingt-sept ans qu’il est fait, et sa membrure est passablement disjointe. On peut encore la faire tenir au moyen de cuir vert de rhinocéros ; mais nous avons assez de maux à supporter dans ce pays sans y ajouter la crainte de voir notre chariot nous laisser là, en plein désert.

À part ce contre-temps, je crois avoir tout ce qu’il faut pour explorer cette région : la santé, la force, l’habitude du climat, un fonds inépuisable de bonne humeur, et un certain art de gagner les indigènes : Cafres et Hottentots sont toujours disposés à faire ce que je leur demande. Cela tient sans doute à ce que je prends ma part de toute les fatigues, et me préoccupe de leur bien-être au moins autant que du mien. Je n’ai ici aucun lien de famille ou d’amitié qui me retienne, pas de larmes au départ, de regrets énervants, d’inquiétude qui pressent le retour. Je suis heureux partout, m’arrange de tout ce qui arrive, et n’intéresse à tout. J’ai un rifle de Witton, à double rayure, l’arme la plus parfaite que j’aie jamais possédée ; quelle que soit la charge, elle est d’une justesse rigoureuse ; et avec une balle conique et six drachmes de poudre fine (vingt-deux grammes environ), je n’ai rien vu d’égal à sa puissance ; mais elle a un recul tellement fort que j’ai peur d’en être désarçonné. L’année prochaine, si je suis encore de ce monde, j’espère bien me mettre en campagne avec trois chariots solides, des bœufs, des chevaux, des fusils, des munitions, tout à l’avenant, et je me rendrai où m’appellent mon humeur vagabonde et ma passion des aventures ; il faudra alors que je sois bien malheureux pour ne pas faire bonne chasse. En attendant prenons une tasse de thé.

2 mai. — Hier j’ai poursuivi une girafe qui m’a fait faire une très-longue course ; j’étais mal monté ; j’avais pris Manelle, un cheval court et trapu, sans vitesse aucune ; j’ai eu cependant la bête qui est tombée au cinquième coup. Mes éperons, j’en suis tout confus, étaient bourrés du poil de mon cheval au point de n’être plus d’aucun service. En mettant pied à terre je vis avec indignation que cet affreux Manelle n’était pas même essoufflé ; c’était paresse et non manque de vigueur. Aujourd’hui, je montais Broon, une grande et forte bête de seize palmes, et bien autrement trempée que Manelle. Cette fois la girafe a été tuée du premier coup, après une poursuite d’environ mille mètres, à une vitesse effrayante ; John, mon after-rider, qui est excellent cavalier et dont le cheval est loin d’être mauvais, n’a jamais pu soutenir l’allure ; il a été distancé en un clin d œil.

La girafe se fait parfaitement chasser : une poursuite entraînante ; c’est un beau sport ; mais ici elle est d’un farouche qui permet rarement de l’approcher à plus de cinq ou six cents yards. Il est vrai que, si elle part à cette distance, elle n’a recours à toute sa vitesse que lorsque vous n’êtes plus qu’à une soixantaine de pas. Vous la voyez alors tordre la queue et fuir avec la rapidité du vent. Il y a quelques jours, une femelle, à qui ma balle avait traversé le cœur, lancée à fond de train, alla se jeter dans la triple enfourchure d’un bauhinia, où elle demeura prise par le cou à douze pieds de hauteur, et mourut ainsi enclavée.

Elle demeura prise par le cou.

Nous sommes depuis quinze jours, sur les bords de la Zouga, une rivière très-large ; pas moyen de la traverser ; j’ignore la direction du courant, et aussi loin que la vue peut s’étendre, on n’aperçoit que des roseaux tellement épais qu’il est impossible de s’y frayer un passage. Il y a là une remise assurée pour tout le gibier sud-africain. Je n’ai jamais rien vu de pareil, et mes hommes prétendent qu’il en est partout de même, d’ici au lac Ngami.

Le 17 mai, j’ai vu des léchés pour la première fois ; très-désireux d’en avoir un, j’ai essayé de les rejoindre à la rampée, mais sans aucun succès. Le lendemain, de très-bonne heure, j’avais repris ma chasse, et, à mon immense satisfaction, je tuai du premier coup un beau mâle, à trois cents pas. Le même jour, ayant troqué un vieux fusil contre un petit Masara, j’ai nommé celui-ci Léché. C’est un bambin qui n’a pas plus de deux ans, un beau petit garçon vif et réjoui, à la figure intelligente, et pas encore décharné par la faim ; je l’aime de tout mon cœur. Des Bamangouatos, revenant de chasser le lynx, le chacal, le chat sauvage, tous les animaux à fourrure du pays, avaient ramassé ce pauvre bébé ; celui qui s’en disait propriétaire me le proposa. Il y avait gros à parier qu’on l’abandonnerait en plein désert au premier jour de disette ou de fatigue ; je savais d’ailleurs ce qui l’attendait, en supposant même qu’on le ramenât au kraal ; bref, j’eus compassion du pauvre petit et l’achetai à son maître.

La journée du 24 mai restera longtemps gravée dans ma mémoire. N’ayant pas l’intention de me mettre en route ce jour-la, je me levai un peu plus tard que d’habitude et remarquai chez mes gens un silence qui ne présageait rien de bon. Comme je prenais mon café, Raffler, le conducteur du chariot, s’avança, et, parlant au nom de ses camarades : « Nous avons l’intention, me dit-il, de chercher le sentier qui ramène au pays. » Tous, en effet, semblaient prêts à partir ; mais je ne pris pas la chose au sérieux, et je répondis à Rafflers : « Très-bien, faites ce que vous voulez. » Immédiatement cinq de mes hommes se levèrent et me rendirent en grande pompe les munitions que je leur avais confiées, s’excusant beaucoup de la perte qu’ils avaient faite d’une ou deux balles. Le conducteur me fit en outre la remise de son fouet, des jougs, des traits du chariot, etc., puis ils réclamèrent leurs gages.

« Vous n’aurez pas, leur dis-je, un demi-penny ; je regrette même de vous avoir donné quelque chose d’avance. »

Ils parurent satisfaits de ce raisonnement, firent leurs adieux à Matakit et à Inyous, et je les vis se mettre en marche.

Ces deux derniers revinrent auprès de moi ; ils pleurèrent d’abord en silence, puis ils me dirent qu’avant deux jours nous serions perdus, et que les Masaras et les Makoubas nous tueraient.

La situation était claire ; je me trouvais à deux mois de ma dernière résidence, au milieu d’une forêt complétement inconnue, ayant le souvenir vivant de cette terre de la Soif, devenue plus affreuse que jamais, puisque nous étions dans la saison sèche. Il n’y avait pas à hésiter ; mon orgueil se révoltait, mais je finis par le vaincre et me décidai à rejoindre les fugitifs, à m’enquérir de leurs griefs, et à leur offrir toutes les réparations qui étaient en mon pouvoir. Sous l’influence de ce bon mouvement, je donnai l’ordre à Matakit de réunir les chevaux ; mais on ne les trouva nulle part.

Cette pensée me frappa tout à coup : ils étaient cinq, ils en auront pris chacun un. Je dis à Inyous de venir les chercher avec moi. Nous nous séparâmes, sachant bien que les larrons avaient dû s’écarter du chemin pour dissimuler leurs traces, et Inyous finit par tomber sur les doubles empreintes des hommes et des chevaux.

Nous les suivîmes jusqu’à l’endroit où l’on ne voyait plus que ces dernières, c’est-à-dire où les fugitifs étaient montés à cheval. Deux piétons poursuivant cinq cavaliers ! l’entreprise était folle. Je restai pendant quelques minutes dans une rêverie profonde, puis je me rappelai qu’il n’y avait personne au wagon, et que je pouvais perdre mes vingt bœufs tout aussi bien que mes chevaux. J’appelai Inyous pour retourner au camp : pas de réponse. Je fis retentir le bois de mes cris ; je tirai un coup de fusil destiné à l’éléphant : la détonation fut effroyable ; toujours le silence. Ils étaient tous partis ; l’abandon était complet.

Je revins au camp le plus vite possible, et n’y retrouvai que mon petit Léché, endormi sous un arbre, au milieu de ses pleurs. Après avoir consolé de mon mieux le pauvre enfant, je me mis à la recherche des bœufs qui s’étaient échappés ; je finis par les réunir, me hâtai de regagner le kraal, allai chercher de l’eau et du bois, lavai les plats et la marmite que mes gens avaient laissés pleins de graisse. Je découvris alors qu’il y avait une grande différence entre faire une chose et la commander aux autres.

Jusque-là je n’avais pas eu le temps de réfléchir. Mais quand j’eus couché le bambin et que je me trouvai seul devant le feu, ma situation m’apparut dans toute sa gravité.

Je maudis mille fois mon fol orgueil ; j’aurais dû tout accorder à mes hommes plutôt que de m’exposer à leur abandon ; je n’avais pas même essayé de le conjurer. La nuit fut horrible : quatorze heures de ténèbres, car nous étions en hiver ; je n’en souhaite pas une pareille à mon plus mortel ennemi. Quand par hasard quelques minutes d’un sommeil agité venaient interrompre mes réflexions, ce n’était que pour me sentir plus seul, plus désolé au réveil. Je pensais à me rendre au lac ; j’y serais allé à pied ; mais il fallait suivre la rivière, pas d’autre moyen d’y parvenir ; la tâche était difficile, et comment abandonner Léché, le laisser mourir de faim et de soif ? Je ne supportais pas cette idée-là. Si vous l’aviez vu, chancelant sur ses petites jambes, armé d’un bâton deux fois grand comme lui, m’aider à réunir les bœufs et à les faire entrer dans le kraal ! Si vous saviez tout le chemin qu’il avait fait pour aller chercher le veau, et sans que je le lui eusse dit ; j’en avais les yeux pleins de larmes. Il était couché devant moi, pauvre bébé ! lui aussi avait de l’inquiétude ; il comprenait que les choses allaient mal ; il se réveillait en sursaut, cherchait mes pieds, les touchait bien doucement, et retournait à sa place. C’est ainsi que nous passâmes la nuit. Le jour vint à paraître ; j’allai chercher de l’eau et du bois, je me fis du café, donnai à déjeuner à l’enfant, et détachai les bœufs. Tout à coup j’entendis parler sur la rivière ; j’appelai et déchargeai mon fusil. Au bout de quelques instants une pirogue traversait les roseaux, et j’y voyais trois Cafres. Hélas ! je n’avais que quatre mots dans mon vocabulaire : bonjour, marche, verroterie et wagon ; il n’y eut pas moyen de nous entendre, même par signes. Je les quittai désespéré.

C’est ainsi que nous passâmes la nuit. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

</includeony> Néanmoins, toute chose arrivée au pire s’améliore nécessairement. Comme je ramenais mes bœufs, qui s’étaient dispersés au bord de la rivière, et avaient remonté à une assez grande distance, je tombai au milieu d’un parti de Bamangouatos, hommes et femmes, garçons, filles et chiens, qui se réjouissaient autour du cadavre d’un royebuck. Je n’ai jamais été plus heureux qu’en serrant la main de ces braves gens ; ils savaient quelques mots de hollandais, et me prièrent de leur donner de la viande. Cinq minutes après, dans un fourré, les chiens mettaient aux abois un vieil élan mâle que je tuai sur le coup, à l’inexprimable satisfaction des Bamangouatos.

Bien que j’eusse perdu tout espoir de chasser l’éléphant, je bondis de joie en apprenant que mes compagnons se rendaient auprès de leur chef, qu’ils me prêteraient volontiers leur assistance moyennant quelques munitions, plus une génisse pour l’homme qui nous frayerait la voie, et pour celui qui veillerait sur les bœufs. Mes inquiétudes furent immédiatement dissipées et je leur abandonnai tout l’élan. Mon projet était de gagner le lac, de m’entendre avec Wilson, un Anglais qui s’est fixé là-bas, et d’y tuer le temps jusqu’à ce que l’occasion se présentât de me rendre à la baie de Walvish. Je ruminais tout cela, en mangeant avec appétit un morceau de langue de buffle, quand je vis arriver un homme qui avait les pieds déchirés et qui n’en pouvait. plus. C’était mon pauvre Inyous ! Je me levai d’un bond et l’aurais volontiers embrassé. Après m’avoir quitté, lui et Matakit avaient marché toute la nuit, plus par instinct qu’autrement, puisqu’ils ne voyaient pas ; ils avaient rejoint les fugitifs, les avaient décidés à revenir, et ils arrivaient tous avec les chevaux, qui ressemblaient à des lévriers. Je leur demandai les motifs de leur conduite ; ils me répondirent qu’en prenant les chevaux ils s’étaient payés eux-mêmes, puisque je leur refusais leurs gages ; que s’ils étaient partis, c’était à cause de ma vivacité ; que je leur avais parlé anglais, dont ils n’entendaient pas un mot et qu’ils avaient cru que Je leur disais des injures. C’était, je crois, la faute du vieux chariot, qui, tout disloqué, avait failli tomber en pièces.

Bref, le dernier verre de grog fut avalé, et maître et serviteurs promirent de faire tous leurs efforts pour vivre en bonne intelligence.

27 mai. — Nous avons eu le malheur d’écraser Lou, un jeune chien qui promettait énormément ; il est resté sur la place ; et deux autres, Bull et Falk, ont été grièvement blessés hier par un oryx. Je montais Broon ; la plaine s’étendait à perte de vue, nous la traversions aux grandes allures, distançant tous les chiens, qui cependant avaient faim, étaient reposés, et qui d’abord nous précédaient. Broon, en cette circonstance, prouva qu’il était franc et n’avait pas moins de vitesse que de fond. L’oryx était devant nous à mille yards ; il piquait droit dans le vent, rasant le sol, rapide et nerveux, superbe de formes. Quand il sentit que nous approchions, il se retourna, nous fit tête, bondit et pirouetta d’un côté à l’autre avec une rapidité surprenante ; mais Broon était partout ; il suivait tous ses mouvements, on eût dit un limier de race. Je tirai sans mettre pied à terre ; l’oryx fut blessé. Étant dans une position difficile, je ne lui donnai pas le coup de grâce ; les chiens arrivèrent ; la bête aux abois transperça le pauvre Bull, atteignit Falk au-dessus de l’œil, et les laissa tous deux sur le terrain.

Étant dans une position difficile.

Nous avons marché toute la matinée dans un sable profond, couvert d’acacias dont les bœufs n’affrontent les épines qu’à leur corps défendant. Nous allons au lac Ngami ; une boussole de poche et un télescope me seraient bien nécessaires ; j’avais ce dernier instrument ; je ne l’ai pas pris cette fois, et je le regrette.

Auguste, l’un de mes Cafres, a blessé hier une femelle de buffle, qui, accompagnée d’une génisse de belle taille, l’a chargé vigoureusement. Il a escaladé un arbre peu élevé, dont les épines lui ont labouré les jambes ; tandis que la génisse et la mère lui léchaient la plante des pieds, il a rechargé son fusil, et les a tuées toutes les deux. Heureusement qu’il avait jeté son arme dans les branches avant d’y sauter lui-même, sans quoi l’ennemi aurait pu l’y retenir pendant deux jours et plus. Il est très-fier de son exploit.

Il escalada un arbre.

29 mai. — Campés au bord de la Zouga, non loin d’un endroit ou les éléphants sont venus boire cette nuit même.

Nous avons rencontré hier la fille de Séchélé, qu’avait épousée Wilson, le marchand anglais qui s’est fixé au bord du lac ; elle retourne chez son père avec son enfant, un petit mulâtre de quelques mois. Est-ce Wilson qui l’a renvoyée ? est-ce elle qui est partie, je n’en sais rien. Pauvre créature ! C’est une fort belle fille. Comment franchira-t-elle le désert ? elle m’a fait vraiment pitié ; je lui ai donné de la farine, du thé, du sel. Non pas qu’elle soit toute seule ; un corps nombreux l’accompagne ; des Baquouains, sujets de son père. Elle est suivie d’un très-grand nombre de vaches, de moutons, de bœufs et de chèvres, mais le voyage n’en sera pas moins pénible. C’est une malheureuse affaire : il est certain que la réputation des Anglais en souffrira, et, probablement Séchélé nous défendra son territoire, qui est la clef des provinces de l’intérieur.

6 juin. — Mardi matin, nous découvrîmes au bord de la rivière, dans un fourré d’attends-un-peu, une troupe de onze ou douze éléphants mâles qui partirent à notre approche, écrasant tout sous leurs pas. Je les suivis à la hâte en poussant des cris vigoureux, séparai le plus gros de la bande et le serrai de près, grâce au sentier qu’il voulait bien m’ouvrir. Il se retourna pour voir qui avait l’audace de lui marcher sur les talons, car les naseaux de Broon lui touchaient la culotte. Je lui envoyai ma balle derrière l’épaule, en me jetant de côté ; il passa, et je le perdis de vue pendant que je rechargeai. Suivant ses traces au galop, je me retrouvai en face de lui au détour d’un chemin, où il faillit me saisir avant que je l’eusse aperçu. Il n’attendait, fondit sur moi en criant avec fureur. Mon cheval pirouetta et s’enfuit, mes deux éperons dans les flancs, m’ayant sur le cou, et la trompe de l’éléphant sur la croupe. Nous traversâmes un hallier que de sang-froid j’aurais déclaré impénétrable, mais d’où je ne sortis pas sans blessures ; j’ai les mains affreusement labourées, et mon pantalon, bien qu’en peau de chèvre, est littéralement en pièces. L’éléphant reçut encore deux balles et n’en fut pas moins perdu ; jamais les chiens ne voulurent aller à sa poursuite.

Baldwin.
Il fondit sur moi. — Dessin de Janet-Lange d’après Baldwin.

(La fin à la prochaine livraison.)


  1. Suite. — Voy. page 369.
  2. Harrisbuck (aigocère noir), découvert en 1837, par le capitaine Harris, au retour d’une expédition commencée en 1837, et qui avait eu lieu chez les Matébélis, où précisément se rendait Baldwin à l’époque dont nous parlons.

    Le capitaine poursuivait un éléphant blessé, quand un point noir attira ses regards ; il prit son télescope et vit un groupe d’animaux qui lui semblèrent inconnus. Il se mit aussitôt à la recherche de cette petite bande qui était composée de neuf femelles et de deux mâles ; ceux-ci formaient l’arrière-garde. « M’étant approché, dit le capitaine, je mis pied à terre ; la bande s’arrêta pendant quelques secondes et me regarda d’un air surpris ; je n’en étais pas à cinquante yards. Mon rifle malheureusement s’était forcé dans une chute que j’avais faite avec mon cheval, et c’était un mauvais fusil à pierre que j’avais à la main. Trois fois le chien s’abaissa bruyamment sans faire partir le coup, et la bande, pendant ce temps-là, gravir une montagne escarpée où mon cheval usa ses forces en essayant de la suivre. Maudissant ma mauvaise étoile, je revins au camp, je réparai mon rifle, pris un cheval frais, et retournai à l’endroit où j’avais laissé les antilopes. Arrivés là, nous prîmes la piste et nous la relevâmes, au milieu de montagnes, jusqu’au soir et toute la journée suivante, sans que rien nous révélât l’objet de nos recherches ; mais le troisième jour, vers midi, regardant avec précaution par-dessus la rampe qui nous abritait, nous aperçûmes les deux mâles qui passaient tranquillement dans une vallée pierreuse. Nous disposant de manière à défendre l’entrée d’un lacis de ravins, où s’emmêlait une végétation puissante, nous commencâmes l’attaque. Un premier coup brisa la jambe de l’un des mâles, un second coucha la bête. Néanmoins se relevant aussitôt, elle me conduisit à plus d’un mille, sur des pierres aiguës ; puis, se retournant tout à coup, elle fit deux charges vaillantes, s’affaissa sur elle-même, et fut tuée immédiatement. J’essayerais en vain de décrire la sensation que j’éprouvai lorsque, après ces trois jours de course fiévreuse, je me vis en possession de ce trophée superbe qui allait augmenter nos richesses scientifiques.

    « Ma conquête appartenait évidemment au sous-genre aigocerus ; ses cornes, de trois pieds de longueur, étaient aplaties et se recourbaient gracieusement en forme de cimeterre ; sa crinière, épaisse et noire, s’étendait jusqu’au milieu du dos, à partir des oreilles, qui étaient d’un châtain vif ; et le manteau, d’un noir de jais, contrastait avec le blanc de neige de la face et du ventre. Je ne pouvais me lasser de l’admirer. Cependant après avoir dessiné et décrit mon antilope sur le lieu même, j’en enlevai la peau et l’ayant plus tard apportée au Cap, où elle arriva sans dommages, elle y fut montée par M. Verreaux, le naturaliste français. J’avais remarqué le premier jour que les femelles ont les cornes pareilles à celles du mâle, que leur robe est variée de même, que leur taille est seulement un peu moins grande (mon buck avait cinquante-quatre pouces au garrot), et que, chez elles, un brun marron foncé remplace le noir de jais. »

    Depuis lors, la possession de cette antilope a été l’un des rêves de tous les chasseurs en Afrique, elle paraît peu nombreuse, et son habitat est d’un accès difficile. Le capitaine Harris l’a trouvée dans les monts Cashan ; Delegorgue et Vahlberg dans ceux de Draken, prolongation de la même chaîne ; c’est au flanc d’un précipice que Baldwin l’a vue pour la première fois, et c’est toujours dans la montagne qu’il l’a surprise, ainsi que G. Cumming.

    (Note du trad.)

  3. Ce lac d’eau douce, situé par vingt et un degrés de latitude sud, a été découvert en 1849 par MM. Livingstone, Oswell et Murray. H. L.