Bleak-House/66

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 375-379).



CHAPITRE XXXVI.

Dans le comté de Lincoln.

Le silence règne partout à Chesney-Wold et couvre de son voile les derniers événements qui se passèrent dans la famille. On dit que sir Leicester a acheté la discrétion de plusieurs personnes qui, sans cela, auraient parlé ; mais c’est un on dit boiteux qui se traîne en chuchotant et qui meurt au moindre signe de vie qu’il essaye de donner.

On sait, à n’en pouvoir douter, que la belle lady Dedlock repose dans un mausolée situé au fond du parc, sous la voûte épaisse des vieux chênes, où le hibou fait retentir chaque nuit ses cris lugubres ; mais de quel endroit on l’apporta aux échos de ce lieu isolé et comment elle mourut, c’est toujours un mystère.

Il y a bien parmi ses anciennes amies, ces beautés décharnées aux joues de pêche, au cou décharné, quelques-unes de ces anciennes enchanteresses qui, en jouant avec leur éventail comme de pauvres fantômes réduits à coqueter avec la mort, après avoir perdu leur dernier adorateur, s’en vont répétant tout bas dans le monde que les cendres des Dedlock renfermées dans le mausolée du parc, doivent se soulever contre cette profanation ; mais les ombres des anciens Dedlock le prennent fort tranquillement, et n’ont pas, que l’on sache, fait à cet égard la moindre observation.

Du creux de la ravine, couverte de fougère, monte, parfois, jusqu’à ce lieu isolé, un bruit de pas qui suivent l’allée tournante cachée parmi les arbres. On voit alors sir Leicester, courbé, impotent, presque aveugle, mais noble encore, monté sur un vieux cheval dont un homme robuste, qui chevauche à côté de lui, surveille attentivement la bride. Quand ils arrivent devant la porte du mausolée, le cheval de sir Leicester s’arrête de lui-même ; et le baronnet, découvrant ses cheveux blancs, reste immobile pendant quelques minutes avant de songer à s’éloigner.

La guerre existe toujours entre sir Dedlock et l’audacieux Boythorn, mais seulement par intervalles ; tantôt faisant rage et tantôt s’éteignant, comme la flamme inconstante d’un feu mal entretenu. On dit qu’à l’époque où sir Leicester vint habiter Chesney-Wold pour ne plus en sortir, M. Boythorn manifesta l’intention d’abandonner ses droits et d’accepter l’ultimatum du baronnet ; mais que sir Leicester, comprenant que c’était une concession à ses malheurs et à son état maladif, en avait été si profondément blessé, que M. Boythorn s’était trouvé dans la nécessité de commettre un flagrant délit pour rendre le calme à l’esprit de son voisin. Il continue donc ses effroyables menaces qu’il placarde lui-même (toujours avec son oiseau sur la tête), jurant d’aller assaillir le baronnet jusque dans le sanctuaire du foyer domestique, plutôt que de renoncer au droit de passage qu’il revendiquera jusqu’à la mort. Mais on dit tout bas que, plus il se montre féroce envers son vieil ennemi, plus il a pour lui de considération et de respect ; et que sir Leicester, dans sa dignité d’homme implacable, ne se doute pas de quels égards on entoure sa faiblesse. Il ne sait pas davantage que le sort des deux sœurs crée entre lui et son antagoniste un lien sympathique de commune souffrance. M. Boythorn le sait bien, lui, mais il n’est pas homme à le lui dire ; et la querelle continue à la satisfaction des deux parties.

La loge que l’on aperçoit du château, celle que regardait milady un jour où le comté de Lincoln se trouvait submergé et d’où elle voyait sortir l’enfant du garde, est maintenant occupée par Georges Rouncewell. Quelques armes, qui faisaient jadis partie du matériel de la galerie, sont appendues aux murailles ; et leur entretien constitue le plus grand plaisir d’un petit homme boiteux qu’on voit sans cesse à la porte de la sellerie, toujours occupé, toujours polissant un étrier, un mors, une gourmette, une bossette de harnais, tout ce qu’enfin on peut fourbir et nettoyer, car il ne vit que pour le polissage ; un petit homme ébouriffé, avarié, ressemblant quelque peu à un vieux chien mâtiné que toute sa vie on a repoussé à coups de pied, et qui répond au nom de Phil.

C’est un spectacle touchant que de voir la vieille femme de charge, à présent tout à fait sourde, aller à l’église appuyée sur le bras de son fils, et d’observer les relations qui existent entre eux et le baronnet. Au reste il y a peu de monde aujourd’hui pour en faire la remarque ; car il ne vient presque personne maintenant à Chesney-Wold. Cependant, à l’époque des grandes chaleurs, on entrevoit parmi les feuilles un manteau gris et un parapluie jadis inconnus dans ces lieux ; deux petites filles folichonnent alors dans la fosse des scieurs de long et dans les coins les plus retirés du parc, tandis qu’à la porte du sergent, la fumée de deux pipes déploie ses spirales dans l’air embaumé du soir, pendant qu’au fond de la loge un fifre fait entendre l’air inspirateur de Grenadiers anglais, et que, vers la fin de la soirée, une voix sèche dit ces mots d’un ton inflexible : « Mais je ne l’avoue pas devant la vieille : faut maintenir la discipline. »

Le château est presque entièrement fermé ; et désormais on ne le montre plus à personne. Néanmoins sir Leicester se tient toujours dans le grand salon, où il occupe sa place accoutumée en face du portrait de milady. Quand vient le soir, on n’éclaire entre les paravents où il se trouve que la partie qu’il occupe ; et la lumière, diminue graduellement jusqu’à l’heure où elle n’existera plus. Quelque temps encore et toute clarté s’éteindra pour sir Leicester ; quelque temps encore, et la porte humide du mausolée, qui ferme si bien, s’ouvrira pour le recevoir.

Volumnia, dont le rouge devient plus foncé et le teint plus jaune à mesure que s’enfuient les années, fait la lecture au baronnet pendant les longues soirées d’hiver ; et de tous les artifices dont elle use pour dissimuler ses bâillements, l’introduction du collier de perles entre ses lèvres roses est le plus efficace et le plus fréquemment employé. Le fond de ses lectures se compose de longues tartines sur la question Boodle et Buffy, où il est démontré que Buffy est immaculé et Boodle un scélérat ; que le pays court à sa ruine en se déclarant pour Boodle et non pas pour Buffy ; ou que l’État serait sauvé si le gouvernement donnait la préférence à Buffy et non à Boodle (il faut absolument que ce soit l’un des deux, car nul autre ne peut rien pour le pays).

Sir Leicester s’inquiète peu du sujet et ne paraît pas suivre les débats avec beaucoup d’attention. Toutefois il s’éveille dès que Volumnia se hasarde à suspendre sa lecture, et répétant le dernier mot d’une voix sonore, il lui demande avec un certain déplaisir si c’est qu’elle est fatiguée. Mais Volumnia, qui, tout en sautillant, furète au milieu des papiers de son cousin, a découvert un certain memorandum qui la concerne et qui lui assure, au cas où il arriverait « quelque chose » à son illustre parent, une compensation suffisante aux lectures les plus longues et les plus fastidieuses ; compensation qui va même jusqu’à tenir en respect le dragon dévorant de l’ennui qui l’assiége.

Les cousins s’abstiennent, pour la plupart, de se montrer à Chesney-Wold, dont la tristesse les effarouche ; ceux qui viennent encore n’apparaissent plus que dans la saison des chasses ; à cette époque les plantations retentissent de coups de fusil et les gardes avec quelques rabatteurs vont attendre au rendez-vous habituel deux ou trois parents ennuyés. Le cousin débilité que l’aspect lugubre de ces lieux débilite plus encore, tombe dans un affreux accablement dès qu’il rentre au château, et gémit sous les oreillers des sofas couverts de housses, en assurant « que cette vieille geôle infernale n’est bonne qu’à enterrer les gens. »

L’unique solennité que Chesney-Wold procure maintenant à Volumnia ne se présente plus que de loin en loin, à l’époque où il s’agit de faire quelque chose pour le pays en daignant embellir un bal public de sa présence. Dans ces grands jours, la sylphide, revêtue d’une toilette juvénile, franchit avec joie, escortée de ses cousins, les quatorze milles qui la séparent de la salle des élections, transformée en salle de danse après avoir été, pendant les trois cent soixante-cinq jours des années ordinaires, une sorte de garde-meuble rempli de tables et de chaises à l’envers, la tête en bas, les pieds en l’air. Et vraiment, cette chère Volumnia captive tous les cœurs par sa condescendance, sa vivacité naïve et ses grâces toujours aussi légères qu’à l’époque où le hideux général, dont la vieille mâchoire est aujourd’hui rajeunie par un râtelier complet, n’avait pas encore acheté ses dents au prix de deux guinées la pièce. Nymphe de bonne maison, elle chasse et déchasse, balance et tourbillonne à travers les quadrilles avec autant de plaisir que de succès, se montrant tour à tour bienveillante et cruelle pour les bergers de l’endroit qui viennent lui offrir du thé, des sandwiches et de la limonade accompagnés de leurs hommages respectueux. Il existe une singulière ressemblance entre sa beauté surannée et les lustres de cristal dont la pièce est décorée ; vieux ornements qui, avec leur maigre tige, leurs petites pendeloques devenues rares, leurs bobèches dégarnies, leurs rameaux dépouillés de viroles et de godets, surtout avec leur faible rayon de lumière vacillante et prismatique, ressemblent à autant de Volumnias.

Mais à part ces festivals exceptionnels, le Lincolnshire n’offre à la cousine du baronnet qu’un vaste manoir antique et solitaire, au milieu de grands arbres qui soupirent, se tordent les bras, courbent la tête, et, dans cette attitude désolée, jettent leurs larmes sur les vitraux assombris ; un pompeux labyrinthe, dont les propriétaires véritables sont maintenant une famille d’échos retentissants que le moindre son fait sortir de leurs sépulcres ; un dédale de corridors et d’escaliers où personne ne passe ; un désert où le peigne d’écaille qui, par hasard, tombe le soir sur le parquet, fait courir le bruit de sa chute à travers tout l’édifice et le renvoie jusqu’au faîte ; un lieu maudit où l’on a peur de rôder seul, où la cendre qui glisse du foyer arrache un cri de terreur à la nouvelle servante, qui, de frayeur en frayeur, tombe dans le marasme, donne congé et s’en va.

Tel est maintenant Chesney-Wold, presque entièrement abandonné au vide et aux ténèbres, presque aussi triste quand le soleil d’été brille que lorsque les nuages couvrent le ciel d’hiver. Plus de drapeau flottant pendant le jour, plus de rangées de fenêtres lumineuses étincelant dans la nuit, plus de famille, plus de visiteurs pour animer ces chambres glacées, plus de mouvement, plus de vie nulle part. La grandeur hautaine et l’orgueil même n’y frappent plus les yeux de l’étranger ; ils se sont retirés de l’antique domaine des Dedlock pour céder la place à un morne repos.