Bleak-House/34

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 42-57).



CHAPITRE IV.

Un tour de vis.

«  Qu’est-ce que cela peut être ? dit M. Georges ; une cartouche à balle ou à poudre ? une simple amorce, ou un bel et bon coup ? »

Une lettre ouverte est le sujet des méditations du troupier, et semble lui causer une profonde inquiétude. Il tient le papier d’une main, l’éloigne, le rapproche, le change de main, le lit et le relit en inclinant la tête, contracte ses sourcils et les relève, sans parvenir à dissiper ses doutes. Il pose la lettre sur la table, se promène d’un air pensif et revient de temps en temps jeter un coup d’œil à ce papier qui le tourmente :

«  Est-ce à balle ou simplement à poudre ? » se demande-t-il avec anxiété.

Phil Squod est à l’autre bout de la galerie, occupé à blanchir des cibles à l’aide d’une brosse et d’un pot de couleur, et siffle à mi-voix, sur le rythme d’une marche rapide, l’air de : « Et l’on revient toujours à ses premières amours. »

«  Phil ! » dit tout à coup le troupier en lui faisant signe de venir.

Le petit homme s’approche, suivant son habitude, en commençant d’abord par faire le tour de la galerie comme s’il allait ailleurs, et fond ensuite au pas de charge du côté du maître d’armes.

«  Attention, Phil ! écoute bien, dit celui-ci.

— Oui, commandant !


«  Monsieur, permettez-moi de vous rappeler, bien que je n’y sois point obligé par la loi, que le billet à deux mois de date, tiré sur vous par M. Mathieu Bagnet, et par vous accepté pour la somme de quatre-vingt-dix-sept livres quatre schellings et neuf pence, écherra demain, dans la journée, époque à laquelle il vous plaira payer ladite somme à présentation dudit billet.

Tout à vous,
Josuê Smallweed. »


«  Que penses-tu de ça, Phil ?

— Malheur, commandant.

— Comment cela ?

— Dame ! répond Phil après un instant de réflexion, je pense que c’est toujours un malheur quand on vous demande de l’argent.

— Note bien, reprend le troupier en s’asseyant sur la table, que j’ai déjà payé, tant pour les intérêts que pour une chose ou l’autre, une somme presque aussi forte que le principal du billet. »

Phil se frotte contre le mur, et la grimace intraduisible que fait son visage de travers exprime assez qu’il ne voit pas que cet incident rende l’affaire moins mauvaise.

«  Attends donc ! dit M. Georges avec un geste persuasif, remarque bien qu’il a toujours été entendu que ce billet pourrait être ce qu’ils appellent renouvelé, chose qui a eu lieu nombre de fois ; et maintenant, qu’en penses-tu ?

— Que l’nombre de fois est fini, et qu’c’est la fin de la fin.

— Hum ! c’est aussi mon opinion.

— Josué Smallweed ! mais, n’est-ce pas celui que j’ai porté sur une chaise ?

— Précisément.

— Gouv’neur, dit Phil avec une extrême gravité, c’thomme-là, voyez-vous, est vorace comme une sangsue, dur comme une enclume ; il vous entortille comme un serpent, et vous serre dans ses pinces comme un homard. »

Après avoir ainsi exprimé ses sentiments, M. Squod retourne à ses occupations et se remet à siffler avec plus de verve que jamais, l’air de : « Et l’on revient toujours à ses premières amours. » Le maître d’armes replie sa lettre et se dirige du côté de Phil.

«  Gouv’neur, dit celui-ci en le regardant avec finesse, y a un moyen d’arranger vot’affaire.

— C’est de payer, parbleu ; et je voudrais bien le pouvoir.

— Non, commandant, non ; justement tout le contraire, dit le petit homme en faisant un geste significatif de son pinceau, et en étendant une couche de blanc sur la cible qu’il peinturlure. Un mois de prison pour dettes, et vous sortez blanc comme le badigeon.

— Joli moyen, par ma foi ; sais-tu quelle serait alors la position des Bagnet ? Sais-tu qu’ils seraient ruinés pour payer mes folies ? Belle probité que la vôtre, monsieur Phil ! » s’écrie l’ancien troupier avec indignation.

Phil est en train de protester avec ardeur qu’il avait oublié la responsabilité des Bagnet, et que pour rien au monde il ne voudrait faire le moindre tort à aucun des membres de cette brave et digne famille, lorsqu’on entend des pas dans le couloir, ainsi qu’une voix joyeuse qui demande si Georges est chez lui. Phil jette un coup d’œil à son maître, remonte la galerie en clopinant, répond à la voix que M. Georges est là ; et mistress Bagnet apparaît accompagnée de son mari.

Jamais l’excellente femme ne sort, quel que soit le temps qu’il fasse et dans n’importe quelle saison, sans avoir un manteau gris d’étoffe grossière, un peu râpé mais toujours propre ; le même qui inspire à M. Bagnet un si vif intérêt pour être revenu de l’autre bout du monde en compagnie de mistress Bagnet et d’un certain parapluie, accessoire non moins fidèle de la toilette de la brave dame. Le parapluie de mistress Bagnet, d’une couleur indescriptible, inconnue sur la terre, a pour poignée un morceau de bois recourbé sillonné de rides profondes, ayant au bec une petite plaque de métal, pur objet d’ornement qui ne reste pas à son poste, avec la fermeté qu’on pourrait attendre d’un objet si longtemps à l’école de l’infanterie anglaise si renommée pour sa solidité ; cet estimable parapluie est en outre d’un laisser aller dans sa tenue qui semblerait indiquer une absence de corset, et qui provient peut-être des services à deux fins qu’il rend depuis tant d’années, comme buffet à la maison et comme sac de nuit en voyage. Mistress Bagnet, comptant sur son manteau gris seulement, orné d’un immense capuchon, et qui est imperméable, n’ouvre jamais son parapluie ; elle en use, comme d’une baguette, pour désigner les morceaux de viande ou les tas de légumes quand elle fait son marché, ou pour attirer l’attention du boucher ou du fruitier par un attouchement amical de cet utile instrument. Son panier, sorte de puits en osier avec un couvercle à deux battants, ne la quitte pas davantage ; et c’est pourquoi nous la voyons arriver chez le maître d’armes avec ces trois objets, compagnons indispensables de ses moindres courses.

«  Bonjour, vieux camarade ; comment vous portez-vous par cette belle matinée ? » dit-elle à M. Georges en lui tenant la main.

Ayant acquis sur les chariots de bagage et dans une foule de situations analogues la faculté de se trouver bien partout, elle se perche sur un banc, dénoue les brides de son chapeau, qu’elle repousse en arrière, croise les bras et semble parfaitement à son aise.

Pendant ce temps-là, M. Bagnet a échangé quelques poignées de main avec M. Georges et avec Phil, à qui mistress Bagnet fait un signe amical et envoie un sourire de bonne humeur.

«  Nous voilà, Georges, dit l’excellente femme avec vivacité ; nous sommes venus, Lignum et moi (c’est ainsi qu’elle appelle son mari, parce qu’il portait au régiment le sobriquet de Lignum-Vitæ, en raison de la sécheresse de son corps et de l’inflexibilité de sa personne), nous sommes venus pour vous voir et mettre tout en règle comme à l’ordinaire, relativement à la garantie que vous savez ; donnez à Lignum le nouveau billet, pour qu’il le signe, Georges, et il le fera bravement.

— J’allais aller chez vous, répond le troupier avec un certain embarras.

— Nous avons bien pensé que vous alliez venir ; c’est pour ça que nous sommes partis de bonne heure, laissant Woolwich, la perle des garçons, pour garder les deux petites ; et nous voilà, comme vous voyez. Lignum est tellement retenu à la maison depuis quelque temps et prend si peu d’exercice qu’une petite promenade lui fera du bien… Mais, qu’est-ce que vous avez, Georges ? Vous n’êtes pas comme d’habitude.

— Pas tout à fait, mistress Bagnet ; je suis un peu tourmenté. »

L’œil vif et brillant de l’excellente femme saisit immédiatement la vérité.

«  Georges, reprend-elle en relevant son index, ne me dites pas que c’est à propos de ce billet ; Georges, ne le dites pas, à cause des trois enfants. »

L’embarras du maître d’armes augmente de plus en plus.

«  Georges, poursuit mistress Bagnet en se servant de ses deux bras pour donner plus de force à ses paroles, si vous avez compromis la signature de Lignum, si vous le mettez dans l’obligation de payer pour vous, s’il va falloir tout vendre… et je le vois sur votre figure aussi clairement que si la chose y était écrite, c’est une vilaine action que vous avez faite ; et vous nous avez cruellement trompés, Georges, c’est moi qui vous le dis. »

M. Bagnet, toujours immobile et droit comme un pieu, couvre sa tête chauve de sa main droite comme pour la défendre contre une douche et regarde sa femme avec une vive inquiétude.

«  Je n’en reviens pas, continue mistress Bagnet ; j’en suis honteuse pour vous ; je n’aurais pas cru, Georges, que vous fussiez capable d’un pareil trait ; j’ai toujours su que vous étiez une de ces pierres qui roulent et qui n’amassent rien ; mais je n’aurais jamais pensé que vous auriez pris le peu de mousse qui devait servir pour coucher Bagnet et les enfants ; vous savez combien Lignum est travailleur et comme il est rangé ; vous connaissez Québec, Malte et Woolwich, vous savez tout ce qu’ils valent ; et je ne pensais pas que vous auriez le cœur de les mettre sur la paille. Oh ! Georges, dit la brave femme en prenant le coin du manteau gris pour s’essuyer les yeux, comment est-il possible que vous ayez fait cela ? »

Mistress Bagnet ayant cessé de parler, son mari ôte la main qu’il s’était mise sur la tête, comme si la douche était finie, et tourne des yeux désolés vers M. Georges pâle comme un linge, qui regarde avec désespoir le manteau gris et le chapeau de paille de mistress Bagnet.

« Mat, dit-il d’une voix sourde en s’adressant au mari, mais en regardant toujours la femme, je suis fâché de te voir prendre ça tellement à cœur ; je pense que l’affaire est moins mauvaise que tu ne le supposes ; il est vrai que j’ai reçu ce matin la lettre que voici ; mais j’espère que tout peut s’arranger. Quant à être une pierre qui roule, je ne dis pas non, et je n’ai jamais fait de bien aux gens qui m’ont trouvé sur leur chemin ; c’est un fait que j’avoue ; mais il est impossible à un vieux vagabond d’aimer ta femme et tes enfants plus que je ne le fais moi-même, et je suis sûr que tu ne m’en voudras pas ; crois bien que je ne vous ai rien caché ; cette lettre m’est arrivée il n’y a pas plus d’un quart d’heure.

— La vieille, murmure M. Bagnet après un instant de silence, dis-lui mon opinion.

— Pourquoi, répond mistress Bagnet, qui rit et qui pleure en même temps, pourquoi ne s’est-il pas marié dans l’Amérique du Nord avec la veuve de Joe Pouch ! il n’aurait jamais été dans pareil embarras.

— La vieille, reprend M. Bagnet, dit les choses comme elles sont. Pourquoi n’as-tu pas fait ce mariage ?

— Bon, bon, répond le troupier, j’espère qu’elle a aujourd’hui un meilleur mari que moi ; toujours est-il que je ne l’ai pas épousée, et que me voilà ici, vous demandant ce que je dois faire. Tout ce que j’ai vous appartient ; dites un mot et je vendrai jusqu’à la dernière cartouche ; il y a longtemps que je l’aurais fait, si j’avais cru pouvoir en tirer la somme dont j’ai besoin ; ne va pas croire que je te laisserai mettre dans la peine, mon vieux Mat ! je me vendrais plutôt d’abord. Si je pouvais seulement connaître quelqu’un qui voulût acheter un vieux mousquet de hasard tel que moi ! dit le maître d’armes en se donnant dans la poitrine un coup de poing méprisant.

— La vieille, murmure Lignum, dis-lui mon opinion.

— Georges, reprend l’excellente femme, il n’y a pas de quoi vous blâmer absolument, si ce n’est que vous avez eu tort d’entreprendre cette affaire sans en avoir les moyens.

— Je n’en ai jamais fait d’autres, répond le troupier en secouant la tête d’un air contrit ; jamais, vous le savez bien ; et…

— Silence ! interrompt M. Bagnet, la manière dont la vieille te dit mon opinion est exacte ; écoute et tais-toi.

— Vous n’auriez pas dû non plus demander la garantie, Georges ; et à tout prendre on aurait dû vous la refuser ; mais ce qui est fait est fait, il n’en faut plus parler ; vous serez toujours un brave garçon, plein d’honneur et de probité, quoiqu’un peu trop léger ; d’un autre côté, vous pouvez bien admettre qu’il est tout naturel que nous soyons inquiets avec trois enfants sur les bras. Oubliez donc tout ce qui a été dit, Georges, et pardon général pour tout ce qui s’est passé. »

La vieille donne une main à son mari, l’autre au sergent qui prend aussi celle de Lignum, et qui la conserve tout en parlant.

«  Je vous assure, dit-il, que je ne reculerais devant aucun sacrifice pour acquitter ce billet. Mais tout ce que je gagne suffit bien juste à entretenir le courant ; nous vivons, Phil et moi, sans faire de grosses dépenses ; mais la galerie ne donne pas tout ce que j’en attendais ; ce n’est pas le Pérou ! j’ai eu bien tort de la prendre ; c’est un fait ; mais j’y ai été poussé en quelque sorte et j’ai cru que ça me rangerait ; qu’une fois établi, je serais plus respectable. Je sais bien que vous avez essayé de m’ôter ces idées-là… bref, je vous suis très-obligé, mais bien honteux de moi-même. » En disant ces paroles, M. Georges secoue la main de ses amis, fait un pas en arrière et se redresse, comme si, après cette confession, il s’attendait à être fusillé avec tous les honneurs militaires.

«  Écoute-moi, Georges, dit M. Bagnet en lançant un coup d’œil à sa femme, et toi, la vieille, continue. »

L’opinion de Lignum, toujours exprimée de la même façon, est qu’il faut immédiatement s’occuper de cette lettre ; que M. Georges et M. Bagnet aillent trouver à l’instant même M. Smallweed ; et que la première chose à faire est de mettre à l’abri de toute poursuite Lignum-Vitæ qui est loin d’avoir la somme dont il a répondu. M. Georges partage entièrement cet avis, prend son chapeau et se prépare à marcher vers l’ennemi, accompagné de M. Bagnet.

« Je vous ai parlé un peu vivement, Georges, n’y pensez plus, dit mistress Bagnet en frappant le maître d’armes sur l’épaule ; je vous confie mon vieux Lignum, et je suis sûre que vous le sortirez de ce mauvais pas. »

Le sergent répond qu’il est touché de cette confiance et qu’il fera tout au monde pour ne pas la trahir ; sur quoi mistress Bagnet, l’œil brillant et la figure joyeuse, retourne chez elle avec son panier, son parapluie et son manteau, pendant que les deux camarades se dirigent vers le Mont-Charmant avec la mission d’aller attendrir le vieil avare.

Il est douteux qu’on puisse trouver dans toute l’Angleterre deux personnes moins faites que M. Georges et M. Bagnet pour amener à bonne fin une négociation avec M. Smallweed ; car, en dépit de leur air martial, de leurs épaules carrées, de leur pas ferme et pesant, ce sont deux vrais enfants, simples et inexpérimentés dans toutes les affaires smallweediennes de ce bas monde ; ils marchent gravement côte à côte, et M. Bagnet, remarquant l’air pensif de son ami, considère comme un devoir affectueux de faire allusion aux dernières paroles de mistress Bagnet.

«  Georges, dit-il, tu connais la vieille ; douce comme de la crème ; mais si l’on touche à son mari ou à ses enfants, elle s’emporte comme une soupe au lait.

— Ça lui fait honneur, Mat !

— Je ne le dis pas devant elle, parce qu’il faut maintenir la discipline, Georges ; mais la vieille ne peut rien faire qui ne soit à son honneur.

— Mat, elle vaut son pesant d’or !

— Sais-tu quel est son poids, Georges ? Eh bien ! je m’en vas te le dire : la vieille pèse cent soixante-quatorze livres ; prendrais-je à sa place le même poids de n’importe quel métal ? non ; car le métal de la vieille est autrement précieux que tous les métaux ensemble.

— Tu as raison, Mat.

— Quand elle m’a pris en mariage, elle s’est enrôlée, tête et cœur, pour le reste de ses jours ; et, fidèle à son drapeau, elle court aux armes si l’on touche du bout du doigt à son mari ou à ses enfants ; aussi, Georges, ne fais pas attention quand elle fait feu de toutes pièces ; vois-tu, c’est le devoir qui l’exige : affaire de loyauté.

— Que Dieu la récompense, Mat ; quant à moi, je n’en ai que plus haute opinion d’elle.

— C’est juste, dit M. Bagnet avec un profond enthousiasme, qui néanmoins ne lui fait rien perdre de sa rigidité ; place la vieille aussi haut que le rocher de Gibraltar, et ce sera encore trop bas pour servir de piédestal à son mérite. Seulement, je ne le dis pas devant elle, parce qu’il faut maintenir la discipline. »

Ces éloges les conduisent jusqu’à la maison de M. Smallweed ; la porte leur en est ouverte par l’éternelle Judy, qui, après les avoir examinés de la tête aux pieds avec un mépris venimeux, les quitte un instant pour aller consulter l’oracle sur leur admission, et revient ensuite leur dire qu’ils « peuvent entrer s’ils le veulent. » Les deux amis pénètrent dans le parloir : ils y trouvent M. Smallweed, les pieds dans le tiroir de son fauteuil, où il prend un bain de papiers, et mistress Smallweed cachée par un coussin, comme un oiseau qu’on met à l’ombre pour l’empêcher de chanter.

« Mon cher monsieur, dit l’avare en tendant les deux bras au sergent, comment vous portez-vous ? Quelle est, cher ami, cette personne qui vous accompagne ?

— C’est Mathieu Bagnet, le camarade qui m’a obligé dans notre affaire, répond sèchement M. Georges, peu disposé à se montrer conciliant.

— Bagnet ? oui, oui, certainement. » Le vieillard se fait un abat-jour de sa main droite et regarde l’ami du sergent. « Monsieur Bagnet, j’espère que vous vous portez bien ; un bel homme, monsieur Georges ; un fort beau militaire ! »

Comme on ne leur offre pas de s’asseoir, M. Georges donne une chaise à Bagnet et en prend une pour lui.

« Judy ! apporte la pipe ! crie M. Smallweed à sa petite-fille.

— Ce n’est pas la peine, dit M. Georges, car je ne suis pas en train de fumer.

— Vraiment ! répond le vieillard ; c’est égal ; Judy, apporte la pipe.

— Le fait est, monsieur Smallweed, que je me trouve ce matin peu favorablement disposé ; il paraît, monsieur, que votre ami de la Cité fait des siennes.

— Miséricorde ! mon cher monsieur, dit le grand-père ; il en est incapable.

— Je suis bien aise de le savoir ; je pensais, au contraire, que c’était un de ses tours ; vous comprenez que je parle de la lettre que voici. »

Le vieux ladre fait un affreux sourire en reconnaissance du papier qu’on lui montre.

«  Qu’est-ce que veut dire cette lettre ? demande le maître d’armes.

— Judy, as-tu trouvé la pipe ? Donne-la-moi, crie le vieillard. Ne demandez-vous pas ce que ça veut dire, mon bon ami ?

— Certainement, répond le troupier qui s’efforce de mettre dans sa voix le plus de douceur possible, et qui tient la lettre de la main droite, tandis que son poing gauche est appuyé sur sa cuisse ; vous savez, monsieur Smallweed, que vous avez déjà bénéficié d’une jolie somme ; et vous vous rappelez parfaitement quelles sont nos conventions. Je suis prêt à faire aujourd’hui ce que nous avons toujours fait, et à procéder comme d’habitude. Jusqu’à présent vous ne m’avez jamais écrit de lettre pareille ; et depuis ce matin je suis à l’envers, parce que mon ami Bagnet, que voici, n’a pas, comme vous savez, touché un sou de l’argent que…

— Je ne sais pas ça du tout, dit tranquillement l’usurier.

— Mais que diable… je… je suis sûr de vous l’avoir dit, reprend M. Georges.

— Certainement, répond M. Smallweed ; vous me l’avez dit, mais je n’en sais rien.

— N’importe, dit le troupier en avalant sa colère, moi je le sais, si vous ne le savez pas.

— Ceci, c’est autre chose, réplique M. Smallweed avec douceur ; mais peu importe, comme vous dites ; ça ne change rien à la situation de M. Bagnet.

— C’est justement là ce que je voulais dire, monsieur Smallweed, répond M. Georges en faisant un immense effort pour attendrir l’usurier ; ça ne change rien à la situation de Bagnet ; je le sais bien ; il n’en serait pas moins saisi, qu’il ait reçu l’argent ou non. Mais voyez-vous, c’est un si grand tourment pour son excellente femme et pour moi ! car s’il est bien vrai que j’ai toujours été un hurluberlu, un propre à rien, un panier percé, lui, au contraire, c’est un homme rangé, un bon père de famille, voyez-vous. Et, bien que vous soyez mon ami jusqu’à un certain point, monsieur Smallweed, poursuit le troupier, qui, assez content de la façon dont il conduit cette affaire, reprend confiance en lui-même, je sais que je ne peux pas vous demander que mon ami Bagnet soit quitte de toute obligation.

— Vous êtes trop modeste, cher monsieur ; vous pouvez, au contraire, me demander tout ce que vous voudrez. » (Le vieux ladre est aujourd’hui d’une jovialité d’ogre tout à fait effrayante.)

«  Parce que vous pouvez tout me refuser, ou du moins votre ami de la Cité ; ah ! ah ! ah ! »

Le grand-père Smallweed fait écho à M. Georges d’une voix si rude et le regarde avec des yeux si singulièrement verts, que la gravité naturelle de M. Bagnet en est considérablement augmentée.

« Allons, dit le confiant maître d’armes, je suis bien aise de vous voir rire, monsieur Smallweed ; c’est de bon augure pour notre affaire ; terminons-la gaiement, nous pouvons tout arranger ; nous voilà prêts, Bagnet et moi ; renouvelons le billet comme d’habitude, et vous délivrerez Bagnet et sa famille d’un grand tourment, sans parler de votre serviteur.

— Ah ! la bonne farce ! » s’écrie d’une voix perçante et railleuse quelque spectre sans doute ; à moins que ce ne soit la folâtre Judy, qui est redevenue aussi silencieuse qu’auparavant quand le regard des visiteurs se tourne de son côté, mais dont le menton branle encore sous l’impulsion d’un certain mépris moqueur. La gravité de Lignum en devient de plus en plus profonde.

« Ne me demandiez-vous pas ce que la lettre veut dire ? reprend le vieux Smallweed qui tient toujours à la main la pipe de M. Georges.

— Mais, répond celui-ci avec sa franchise ordinaire, je ne m’en soucie plus guère, si tout s’arrange comme la chose est convenue. »

L’usurier vise le sergent à la tête et manque son coup ; la pipe tombe sur le plancher où elle se brise en mille pièces.

«  Voilà ce que ça veut dire, mon cher monsieur, ajoute l’avare ; ça veut dire que je vous écraserai, que je vous pilerai, que je vous broierai comme cette pipe, et allez à tous les diables ! »

Les deux amis quittent leur chaise et se regardent ; la gravité de M. Bagnet ne saurait devenir plus profonde.

«  Allez au diable ! répète l’affreux vieillard ; je ne veux plus de vos pipes et de vos rodomontades. Ah ! vous faites le fier, l’indépendant ! allez voir mon avoué (vous savez bien où il demeure), allez-y, mon cher, allez ; c’est peut-être une chance qui vous reste. Ouvre la porte, Judy, fais sortir ces bandits ; appelle du secours, s’ils ne veulent pas s’en aller ; mets-les dehors, mets-les dehors. »

Il vocifère ces paroles avec une telle violence que M. Bagnet, prenant son camarade par les deux épaules, le pousse dans la rue avant que ce dernier soit revenu de sa stupeur ; et la porte est immédiatement fermée sur eux par la triomphante Judy.

«  Allons, Mat, dit M. Georges quand il revient à lui ; essayons du procureur ; mais que penses-tu d’un pareil coquin ? »

M. Bagnet lance un dernier regard dans le parloir des Smallweed, secoue la tête et répond :

«  Si la vieille avait été là, vous auriez vu comme je lui aurais dit son fait à ce gredin-là. » Puis ayant ainsi déchargé sa conscience, il se met au pas et marche en mesure avec son camarade… une, deux.

Lorsqu’ils arrivent chez le procureur, celui-ci est occupé, et il est impossible de le voir. Après une heure d’attente, le clerc revient du cabinet de l’avoué où la sonnette l’avait appelé et ne rapporte aux deux amis que des paroles peu encourageantes ; M. Tulkinghorn n’a rien à leur dire, il est inutile que ces messieurs perdent leur temps, ils feraient mieux de s’en aller. Ces messieurs n’en restent pas moins dans la salle avec une patience toute militaire. La sonnette se fait entendre de nouveau, et le client dont l’audience est enfin terminée, sort du cabinet de M. Tulkinghorn.

Ce client, ou plutôt cette cliente, c’est mistress Rouncewell, la femme de charge de Chesney-Wold ; la bonne dame sort du sanctuaire en faisant une antique révérence et ferme la porte sans bruit ; il est probable que l’avoué a pour elle une certaine considération, car le clerc quitte son banc pour la reconduire jusqu’à la porte de la salle. Mistress Rouncewell se retourne alors pour le remercier de cette attention et aperçoit les deux amis.

«  Pardon, monsieur, dit-elle ; mais ces gentlemen ne sont-ils pas dans l’armée ? »

Le clerc interroge du regard ces deux messieurs, et le maître d’armes étant fort occupé à consulter l’almanach qui est au-dessus de la cheminée, M. Bagnet prend sur lui de répondre :

«  Oui, madame, autrefois.

— Je le pensais, j’en étais sûre ; mon cœur a bondi en vous voyant ; ça ne manque jamais lorsque je rencontre des militaires ; soyez bénis, gentlemen ; vous voudrez bien m’excuser : j’avais un fils qui est parti comme soldat, un beau jeune homme, un si bon garçon ! quoi qu’en aient dit certaines gens qui cherchaient à lui nuire dans l’esprit de sa pauvre mère. Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir dérangé. Dieu vous bénisse, gentlemen !

— Dieu vous le rende, madame ! » répond M. Bagnet avec sincérité.

Il y a dans l’émotion de la vieille dame, dans sa voix, dans le tremblement dont tout son corps est agité, quelque chose de bien touchant ; mais M. Georges est tellement absorbé par l’almanach, qu’il n’en détourne les yeux qu’après le départ de mistress Rouncewell.

«  Georges, lui dit tout bas Lignum d’un ton de reproche, n’aie donc pas l’air si triste ; nous autres, vieux soldats, nous ne sommes pas des pleurnicheurs ; du courage, mon brave, du courage ! »

Le clerc étant allé dire à l’avoué que ces messieurs l’attendent toujours, et M. Tulkinghorn ayant répondu avec impatience : « Eh bien ! qu’ils entrent ! » les deux camarades sont introduits dans le cabinet où le procureur les attend, debout devant la cheminée.

«  Que me voulez-vous ? demande-t-il ; je vous ai dit, sergent, la dernière fois que je vous ai vu, de ne pas remettre les pieds chez moi. »

Le sergent, qui, depuis quelques minutes, se sent profondément troublé, répond qu’il a reçu la lettre que voici ; qu’il a été voir à ce propos M. Smallweed, et que M. Smallweed l’a envoyé chez M. Tulkinghorn.

«  Je n’ai rien à vous dire, reprend l’avoué ; quand on fait des dettes, il faut les payer ou en subir les conséquences ; je suppose que vous n’aviez pas besoin de venir ici pour l’apprendre. »

Le sergent est désolé, mais il n’a pas la somme nécessaire.

« Très-bien, dit le procureur ; l’autre payera pour vous, cet homme-là, si c’est lui. »

Le sergent est de plus en plus désolé ; mais l’autre individu n’a pas d’argent non plus.

«  Très-bien, reprend encore l’avoué ; vous payerez à vous deux, sinon vous serez poursuivis et condamnés ensemble. Vous avez eu la somme, vous devez la restituer. On ne peut pas empocher l’argent des autres et sortir de là sans payer son écot. »

M. Tulkinghorn s’assied dans son fauteuil et attise le feu. M. Georges espère qu’il aura la bonté de…

«  Je vous répète, sergent, que je n’ai rien à vous dire, poursuit l’avoué ; je n’aime pas les gens dont vous faites votre société, et je n’ai pas besoin que vous veniez ici. La chose dont vous me parlez n’est pas du tout de mon ressort. M. Smallweed est bien bon de m’envoyer cette affaire ; mais je ne m’occupe pas de ça ; allez dans Clifford’s-Inn trouver Melchisédech.

— Pardonnez-moi, monsieur, reprend l’ancien sergent, d’insister encore, après ce que vous venez de dire, sur un sujet qui m’est aussi pénible qu’il vous est désagréable ; mais voudriez-vous m’accorder une minute d’entretien particulier ? »

M. Tulkinghorn quitte son fauteuil, et, les deux mains dans les poches, se dirige vers l’embrasure d’une fenêtre.

«  Dépêchez-vous, dit-il, car je n’ai pas de temps à perdre. »

Au milieu de la parfaite indifférence qu’il simule, le procureur jette un regard pénétrant sur le troupier, qu’il a eu soin de placer en face du jour auquel il tourne le dos.

«  Je me dépêche, monsieur, répond le sergent ; cet homme qui m’accompagne est celui qui est avec moi dans cette malheureuse affaire ; nominalement, toutefois, et rien de plus ; mon seul désir est d’empêcher qu’on ne l’inquiète à cause de moi ; c’est un homme respectable, ayant femme et enfants, un ancien artilleur qui…

— Mon ami, je ne me soucie pas plus de l’artillerie tout entière que d’une prise de tabac, dit le procureur.

— C’est possible, monsieur ; mais il m’importe infiniment que Bagnet, sa femme et ses enfants, n’aient pas à souffrir à cause de moi ; et si je pouvais les tirer de ce mauvais pas en vous donnant ce que vous me demandiez l’autre jour, monsieur, je n’hésiterais pas à le faire.

— L’avez-vous apporté ?

— Oui, gentleman.

— Sergent, poursuivit l’avoué de ce ton calme et froid bien plus démontant pour l’adversaire que la violence et l’injure, faites attention à ce que je vais dire, car c’est la dernière fois que je vous en parle, souvenez-vous-en bien : vous pouvez, à votre choix, laisser ici pendant quelques jours ce que vous dites avoir dans votre poche, ou le remporter sans me le faire voir, ce sera comme vous voudrez ; seulement, si vous consentez à me le laisser, je rétablirai votre affaire sur l’ancien pied ; je ferai plus, je m’engagerai par écrit à ce que ledit Bagnet, ici présent, ne soit inquiété en aucune façon tant que vous n’aurez pas été d’abord poursuivi à outrance, ce qui, en fait, équivaut à une libération absolue. Êtes-vous maintenant décidé ? »

Le sergent tire un papier de sa poitrine et dit avec un profond soupir : « Il le faut bien, monsieur. »

L’avoué met ses lunettes, s’assied à sa table, rédige l’engagement qu’il vient de souscrire, en fait la lecture, et l’explique à M. Bagnet qui regarde le plafond, met la main sur sa tête chauve pour la protéger contre cette douche verbale et semble extrêmement au dépourvu de n’avoir pas la vieille auprès de lui pour exprimer son opinion. Le sergent pose alors sur le bureau de l’avoué un papier qu’il n’abandonne qu’avec une répugnance évidente.

«  Ce n’est, dit-il, qu’une lettre de service, monsieur ; la dernière qu’il m’ait écrite. »

Regardez une borne, monsieur Georges, et vous ne verrez pas plus d’immobilité dans sa physionomie que sur le visage du vieil avoué lorsqu’il ouvre la lettre que vous lui avez remise ; il la parcourt, la replie et la met dans son pupitre avec l’impassibilité de la mort.

Il ne lui reste plus qu’à saluer d’un signe peu courtois ses visiteurs en leur disant d’un ton bref : « Vous pouvez partir, » et à son clerc : « Conduisez-les jusqu’à la porte. »

Une fois sortis, les deux camarades se dirigent vers la maison de M. Bagnet, où ils se rendent pour dîner.

Du bœuf bouilli et des choux verts, voilà le menu : ce n’est plus, comme on voit, du porc bouilli et des choux verts : il faut bien varier un peu. Mistress Bagnet sert la viande et les choux de la même façon que l’autre fois et les assaisonne de la même bonne humeur, étant de cette rare espèce de gens qui reçoivent le bien à bras ouverts sans jamais insinuer qu’il pourrait être mieux, et découvrent toujours un rayon dans les ténèbres qui les environnent. L’ombre est aujourd’hui sur le front de M. Georges ; il est d’un abattement qu’on ne lui a jamais vu ; la vieille compte d’abord sur les caresses de Québec et de Malte pour le réconforter ; mais s’apercevant que les chères petites ont beau faire et que leur bon ami n’est pas pour le quart d’heure dans ses moments d’humeur folichonne, elle licencie d’un coup d’œil cette infanterie légère et donne au vieux camarade le moyen de déployer sa colonne sur le terrain découvert du foyer domestique.

Mais Georges n’en fait rien ; il se renferme en lui-même et conserve sa tristesse ; au coin du feu, où Lignum et lui sont installés pendant que mistress Bagnet et ses filles, montées sur leurs patins, lavent et fourbissent dans la petite cour, il est aussi triste qu’il l’était pendant le dîner, et laisse éteindre sa pipe qu’il a complétement oubliée, portant ainsi le trouble et la désolation dans l’âme de Lignum, en prouvant que le tabac lui-même n’a pour lui nul attrait.

C’est pourquoi lorsque mistress Bagnet revient fraîche et rose s’asseoir à côté d’eux avec son ouvrage, Lignum Vitæ lui fait signe de découvrir le motif de cette préoccupation inquiétante.

«  Comme vous avez l’air abattu, Georges ! dit la vieille en enfilant son aiguille.

— Une pauvre société que la mienne, dit-il.

— C’est pas du tout notre bon ami, maman, crie la petite Malte.

— Parce qu’il est malade, n’est-ce pas, maman ? ajoute Québec.

— Il est certain que c’est un bien mauvais signe de ne plus ressembler à votre joyeux ami, dit M. Georges en embrassant les petites filles ; mais… ajoute-t-il en soupirant, l’enfant dit vrai.

— Georges, reprend mistress Bagnet en poussant l’aiguille avec vivacité, si je vous croyais d’un assez mauvais caractère pour penser encore à ce qu’a pu vous dire ce matin la femme d’un vieux grognard, une vieille criarde qui aurait dû se couper la langue avec les dents pour se punir d’avoir parlé, il n’y a pas de choses que je ne fusse disposée à vous dire pour m’excuser maintenant.

— Chère bonne âme ! répond le troupier ; je vous assure qu’il n’est pas question de ça.

— Parce que, bien vrai, tout ce que j’ai voulu dire, c’est que je vous confiais Lignum, que j’étais sûre que vous le sortiriez de là ; et vous l’avez fait noblement, Georges. — Merci, chère et digne femme ; je suis bien heureux de l’opinion que vous avez de moi. »

Le sergent prend la main de mistress Bagnet, qui la lui donne sans quitter son ouvrage, car elle s’est assise auprès de lui, et la regarde un instant ; puis il tourne les yeux du côté de Woolwich et lui fait signe d’approcher.

« Mon enfant, lui dit-il en passant la main sur les cheveux de mistress Bagnet, tu vois ce large front qui rayonne d’amour pour toi ; le soleil et le vent l’ont un peu bruni pendant qu’elle suivait ton père en prenant soin de ton enfance ; mais il est aussi frais et aussi ferme qu’une pomme avant qu’on l’ait cueillie. »

Le visage de M. Bagnet exprime, autant que le permet sa constitution ligneuse, le plus entier acquiescement aux paroles de son ami.

«  Un jour viendra, continue M. Georges, où les cheveux de ta mère blanchiront et où son front sera creusé par les rides ; aie bien soin, pendant que tu es jeune, Woolwich, de pouvoir te dire alors : « Je n’ai pas fait blanchir un seul cheveu de sa tête, je n’ai pas imprimé sur sa figure une seule des rides qui s’y trouvent et que le chagrin aurait rendues si profondes ; » car, de toutes les pensées de ton âge mûr, enfant, ce sera la plus douce que tu pourras avoir. »

M. Georges se lève, fait asseoir le jeune homme sur la chaise qu’il occupait auprès de mistress Bagnet et sort de la chambre avec une certaine précipitation, en disant qu’il va dans la rue fumer sa pipe un instant.