Bleak-House/22

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 285-298).



CHAPITRE XXII.

M. Bucket.

La soirée est d’une chaleur étouffante ; cependant l’Allégorie du cabinet de M. Tulkinghorn, malgré ses joues qui ressemblent à des pêches, ses genoux, qu’on prendrait pour des touffes de fleurs, et les boursouflures couleur de rose qui lui servent de mollets, ne paraît pas en souffrir. Les deux fenêtres sont largement ouvertes, la pièce est élevée, sombre et pleine de courants d’air, qualités peu désirables quand vient novembre avec le brouillard et le grésil, et janvier, avec la glace et la neige ; mais qui ont bien leur mérite pendant les chaleurs accablantes des longs jours de vacances.

Une énorme quantité de poussière entre par les fenêtres du procureur ; une quantité plus grande encore est accumulée derrière les meubles, parmi les papiers et les livres ; et quand une brise des champs qui s’égare, vient se perdre dans cette pièce obscure et que, dans son effroi, elle se précipite au dehors, elle envoie autant de poudre aux yeux de l’Allégorie que M. Tulkinghorn et tous les hommes de loi en jettent à ceux des malheureux plaideurs.

Au milieu de toute cette poussière, élément originel auquel retourneront ses papiers, ses clients et lui-même, avec toutes les choses d’ici-bas, M. Tulkinghorn, assis près de l’une de ses fenêtres, déguste une bouteille d’excellent vin, qu’il apprécie mieux que personne. Bien qu’il soit austère, il aime le jus de la treille, et il a en réserve, dans quelque cellier mystérieux, un porto d’une valeur inestimable. Quand il dîne tout seul dans son cabinet, comme aujourd’hui, par exemple, et qu’on lui a, du café voisin, apporté son bifteck, ou son poulet, avec sa part de poisson, il descend dans les régions souterraines de sa demeure solitaire, et, précédé par le bruit retentissant des lourdes portes qu’il referme, il revient, entouré d’une atmosphère terreuse, et rapporte une bouteille d’où il verse un radieux nectar, âgé de plus de cinquante ans, qui, par modestie, rougit dans le verre de se trouver si parfait, et qui remplit la pièce de la vivifiants odeur qu’exhale le raisin parfumé des heureuses contrées du midi.

M. Tulkinghorn est donc assis auprès de sa fenêtre, et savoure son excellent porto. Ce vieux vin, comme s’il lui parlait mystérieusement de ses cinquante années de silence et de réclusion, augmente encore la réserve impassible de l’avoué. Plus impénétrable que jamais, M. Tulkinghorn boit le précieux nectar et se renferme en lui-même, où il s’épanouit en secret. Alors, à la clarté douteuse du crépuscule, il songe à tous les mystères qu’il connaît et qui se rattachent, dans la campagne, aux grands bois remplis d’ombre ; à la ville, aux hôtels fermés et déserts ; peut-être aussi se donne-t-il une ou deux pensées à lui-même, à son origine, à son argent, à ses dernières volontés ; peut-être alors se souvient-il d’un de ses amis, vieux garçon de la même école et procureur comme lui, qui mena la même existence que la sienne jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans, époque à laquelle, trouvant cette vie trop monotone, il donna, un soir d’été, sa montre d’or à son coiffeur, se dirigea tranquillement vers le Temple, où il demeurait, et se pendit sans rien dire.

Mais aujourd’hui M. Tulkinghorn n’est pas seul et n’est pas libre de se livrer à ses méditations habituelles, comme il le voudrait. Un homme chauve, au front luisant, à l’air timide, est assis en face de lui sur une chaise modestement éloignée de la table, et tousse respectueusement derrière sa main quand l’avoué lui dit de remplir son verre.

«  Et maintenant, monsieur Snagsby, revenons un peu à cette étrange aventure, dit le procureur au papetier.

— Comme vous voudrez, monsieur.

— Vous m’avez dit hier au soir, quand vous avez eu la bonté de venir ici…

— Excusez-moi, monsieur, d’avoir pris cette liberté ; mais je me suis souvenu que vous aviez paru prendre un certain intérêt à cet individu, et j’ai pensé qu’il se pourrait que… précisément… vous ayez… justement… »

M. Tulkinghorn n’est pas homme à venir au secours du papetier, encore moins à admettre qu’il prend intérêt à quelque chose ; M. Snagsby en est donc réduit à ses propres ressources, et renouvelle ses excuses pour la liberté qu’il a prise.

«  Vous n’en avez pas besoin, répond M. Tulkinghorn…. ; vous m’avez dit hier que vous aviez pris votre chapeau et que vous étiez venu sans en parler à votre femme ; c’était prudent, et vous avez bien fait ; la chose est trop importante pour la confier à personne.

— C’est que, voyez-vous, reprend M. Snagsby, ma petite femme, pour dire le mot et parler sans détour, est tant soit peu curieuse ; pauvre chère âme ! elle est sujette à des spasmes, et son esprit a besoin d’aliment : aussi l’occupe-t-elle de tout ce qu’elle peut découvrir, surtout de ce qui ne la regarde pas ; ma petite femme, monsieur, a trop d’activité dans l’imagination. »

Le papetier porte son verre à ses lèvres et murmure en toussant derrière sa main avec admiration : « Bonté divine ! quel vin !

— C’est pour cela que vous ne lui avez rien dit de votre visite d’hier, ni de celle d’aujourd’hui non plus ? dit M. Tulkinghorn.

— Oui, monsieur ; ma petite femme donne en ce moment… pour dire le mot et parler sans détour… dans une grande piété ; elle suit régulièrement les exercices du soir d’un révérend, nommé Chadband, qui a sans doute un grand fonds d’éloquence, mais dont je n’aime pas beaucoup le style ;… mais cela ne fait rien à l’affaire. Ma petite femme étant donc occupée de ce côté, j’ai pu venir ici tranquillement sans m’inquiéter de rien. »

M. Tulkinghorn fait un signe d’approbation : « Remplissez votre verre, dit-il.

— Merci, monsieur, répond le papetier avec sa toux de déférence ; c’est un vin merveilleux.

— Oui, il est assez rare, dit M. Tulkinghorn ; il a maintenant plus de cinquante ans.

— En vérité, monsieur ! mais, je n’en suis pas surpris ; on lui donnerait bien… n’importe quel âge. » Et dans son humilité, M. Snagsby tousse derrière sa main, pour excuser la liberté qu’il prend de boire quelque chose d’aussi précieux.

«  Voulez-vous me dire encore une fois ce que vous tenez de ce balayeur, Snagsby ? continue M. Tulkinghorn en mettant les mains dans ses poches et en s’enfonçant tranquillement dans son fauteuil.

— Avec plaisir, monsieur. »

Le papetier raconte avec plus de fidélité que de laconisme les faits qui se sont passés chez lui quelques jours avant et répète ce que Jo a dit à ses hôtes, relativement au souverain et à la dame qui le lui a donné. Arrivé à la fin de sa narration, il tressaille vivement et s’écrie : « Bonté du ciel ! je ne savais pas, monsieur, qu’il y eût quelqu’un avec nous ! »

M. Snagsby est consterné de voir entre lui et M. Tulkinghorn un homme au visage attentif, qui n’était pas dans la pièce lorsque lui, Snagsby, est arrivé, et qui, depuis lors, n’est entré ni par la porte ni par la fenêtre. Il y a bien une armoire dans la chambre, mais les gonds n’ont pas crié, et aucun bruit de pas n’a fait craquer le parquet ; néanmoins un troisième personnage est bien là qui écoute d’un air calme et réfléchi les paroles du papetier, qui a une canne et un chapeau dans les mains et les mains derrière le dos ; c’est un homme d’un âge mûr, vigoureusement bâti, vêtu de noir, ayant l’air ferme et l’œil fin, rien d’ailleurs d’extraordinaire en lui-même, si ce n’est la façon mystérieuse dont il est apparu et la manière dont il observe le papetier.

«  Ne faites pas attention, Snagsby, dit tranquillement M. Tulkinghorn, c’est tout simplement M. Bucket.

— Vraiment, monsieur ? dit le papetier, dont la toux veut dire qu’il n’en est pas plus avancé.

— J’avais besoin de lui faire connaître cette histoire, répond l’avoué ; j’ai une velléité (pour certain motif à moi connu) d’en savoir davantage à ce sujet ; et il est fort intelligent pour ces sortes de choses. Qu’en dites-vous, monsieur Bucket ?

— Rien n’est plus simple que ce qui nous reste à faire, répond ce dernier ; puisque nos hommes ont fait circuler ce balayeur, et qu’on ne le trouverait plus à la place qu’il balayait autrefois, si M. Snagsby consent à venir avec moi dans Tom-all-alone’s et à me le montrer, nous pouvons vous l’amener avant deux heures d’ici ; je puis le faire également sans le concours de M. Snagsby ; mais ce serait la voie la plus expéditive.

— M. Bucket est l’un des agents de la police de sûreté, dit M. Tulkinghorn au papetier.

— En vérité ! répond M. Snagsby, dont, rien que d’y penser, les cheveux, s’il en avait, se dresseraient sur sa tête.

— Je vous serais fort obligé de vouloir bien l’accompagner dans l’endroit en question, poursuit l’avoué ; si toutefois vous n’avez rien qui vous en empêche. »

M. Snagsby hésite un instant, M. Bucket plonge au fond de la pensée du papetier.

«  N’ayez pas peur, lui dit-il, de nuire à ce pauvre diable ; il est en règle pour tout ce qui le concerne ; nous ne l’amènerons ici que pour lui faire une ou deux questions que j’ai besoin de lui adresser ; on lui payera sa peine et on le renverra sans l’inquiéter. C’est au contraire une bonne aubaine pour lui ; je vous donne ma parole que vous le verrez partir sans qu’il ait à regretter d’être venu.

— Très-bien, alors, s’écrie joyeusement M. Snagsby tout à fait rassuré ; puisqu’il en est ainsi, M. Tulkinghorn…

— Et, maintenant, M. Snagsby, continue M. Bucket d’un air confidentiel, en prenant le papetier par le bras et en lui frappant familièrement sur la poitrine, vous connaissez le monde et les affaires, vous êtes un homme de sens…

— Je vous suis fort obligé, monsieur, de la bonne opinion que vous avez de moi, interrompt le papetier, avec une toux modeste, mais…

— Vous êtes un homme de sens, je le maintiens, reprend M. Bucket ; il est donc inutile de dire à un homme comme vous et dont précisément le genre d’affaires exige de la pénétration, de la fermeté, de la présence d’esprit (j’avais autrefois un oncle qui était dans votre partie), il est donc inutile de vous dire que le plus sage est, en pareille matière, de tenir la chose secrète.

— Assurément, répond M. Snagsby.

— Je ne crains pas de vous avouer, qu’on suppose, autant que j’ai pu le comprendre, dit M. Bucket avec une apparence de franchise tout à fait engageante, que le défunt avait des droits à une petite propriété, et que cette femme n’est pas étrangère à quelque intrigue relativement à cette affaire ; vous comprenez ?

— Oh ! s’écrie M. Snagsby qui ne paraît pas très-bien comprendre.

— Or, que demandez-vous ? poursuit M. Bucket, en frappant de nouveau et d’une manière vraiment flatteuse, sur la poitrine du papetier. Que chacun jouisse de ce qui lui appartient d’après les lois du pays ; vous ne demandez pas autre chose, n’est-ce pas ?

— Certainement, répond M. Snagsby, en appuyant cette parole d’un signe affirmatif.

— Eh bien ! vous aurez de plus encore l’avantage d’obliger… comment dites-vous dans votre partie, un client ou une pratique ? j’ai oublié de quelle expression mon oncle avait l’habitude de se servir.

— Mais, je dis en général une pratique, répond M. Snagsby.

— C’est juste, continue M. Bucket en serrant cordialement la main du papetier ; l’avantage d’obliger une excellente pratique ; d’où il résulte que vous consentez volontiers à venir avec moi à Tom-all-alone’s, et que vous prenez l’engagement de ne jamais parler de cette affaire à personne. Si je vous ai bien compris, tout cela rentre dans vos intentions.

— Parfaitement, monsieur, parfaitement, » répond M. Snagsby.

Ils sortent du cabinet où ils laissent M. Tulkinghorn qui, toujours impassible, continue de boire son vieux vin ; et ils se dirigent vers l’endroit en question.

«  Vous ne connaîtriez pas, par hasard, un brave homme nommé Gridley ? demande M. Bucket en causant amicalement avec le papetier.

— Non, réplique M. Snagsby après un instant de réflexion ; je ne connais personne qui s’appelle ainsi. Pourquoi demandez-vous ça ?

— Oh ! pour rien, dit M. Bucket ; seulement, comme Gridley s’est permis certaines paroles un peu vives à l’égard de gens respectables, qu’il a été jusqu’à menacer, j’ai obtenu contre lui un mandat d’amener auquel il s’est dérobé par la fuite, ce qui m’étonne de la part d’un homme de sens. »

Tout en poursuivant leur chemin, M. Snagsby remarque avec étonnement que son compagnon, quelque rapide que soit leur marche, a une manière indéfinissable de regarder ce qui se passe, sans faire semblant de rien ; qu’au beau moment où on croit qu’il va détourner à droite ou à gauche, il fait brusquement une pirouette sur ses talons, pour aller tout droit son chemin. De temps en temps, lorsqu’ils rencontrent un constable faisant sa ronde, M. Bucket et le constable ont l’air de ne pas s’apercevoir et de regarder en l’air, en passant auprès l’un de l’autre. D’autres fois, M. Bucket, arrivant par hasard derrière un certain jeune homme au-dessous de la taille moyenne, qui porte un chapeau luisant et qui a sur les tempes deux boucles de cheveux plates et lisses, le touche du bout de sa canne sans le regarder, sur quoi ledit jeune homme s’évapore à l’instant. Mais le plus souvent M. Bucket observe tout en général, avec un visage impassible, et ne change pas plus de couleur que l’énorme bague qu’il porte au petit doigt, ou que la grosse épingle composée de peu de diamants et de beaucoup de métal qui se fait remarquer à sa chemise.

Arrivés enfin, auprès de Tom-all-alone’s, M. Bucket demande une lanterne allumée au constable de service dans le quartier qui dès lors l’accompagne avec une autre lanterne attachée à sa ceinture. M. Snagsby, placé entre ses deux conducteurs, passe au milieu d’une rue infecte, remplie d’une boue fétide et noire et de flaques d’eau corrompue, bien que partout ailleurs les chemins soient desséchés ; l’odeur qui s’en exhale est tellement repoussante, et l’aspect qu’offre cette rue infâme est si odieux, que M. Snagsby, qui a toujours habité Londres, ne peut en croire ses sens ; d’autres ruelles, non moins infâmes, se ramifient à travers ce monceau de ruines et présentent un ensemble tellement hideux que le papetier se sent défaillir à chaque pas.

«  Retirez-vous un peu, monsieur Snagsby, dit l’officier de police en voyant venir à eux une espèce de brancard misérable suivi d’une foule bruyante. C’est un malade qu’on emporte. »

La foule abandonne le brancard pour entourer les trois visiteurs, les regarde un instant et se disperse au milieu des ruines, en sifflant et en jetant par intervalles des cris aigus qui retentissent dans l’air pendant tout le temps que les trois inconnus restent dans cet abominable endroit.

«  Est-ce que ce sont là les maisons atteintes du typhus, Darby ? demande froidement M. Bucket en dirigeant la lumière de sa lanterne sur une ligne de bouges infects.

— Elles le sont toutes à présent, répond Darby ; depuis bien des mois, les gens y tombent malades par douzaines, et y crèvent comme les moutons de la clavelée. »

M. Bucket dit à M. Snagsby qu’il a l’air un peu souffrant ; le papetier répond qu’il éprouve un sentiment d’oppression indéfinissable, comme s’il lui était impossible de respirer au milieu de cet air fétide.

«  Connaissez-vous par ici un jeune garçon nommé Jo ? » demandent les visiteurs en entrant dans plusieurs maisons. Mais il y a peu de gens qui soient connus par leur nom de baptême dans Tom-all-alone’s, et l’on répond à M. Snagsby en lui demandant si c’est Carotte qu’il veut dire, ou le Colonel, ou bien Potence, Jeune-Ciseau, Loup-Cervier, le Brick ou le Maigrot. M. Snagsby répète le signalement qu’il a déjà donné ; les opinions sont partagées sur l’individu qui répond à ce portrait ; quelques-uns pensent que ce doit être Carotte ; d’autres disent que c’est le Brick ; on produit le Colonel, mais ce n’est pas lui qu’on demande ; on entoure les trois gentlemen dès qu’ils stationnent quelque part, et du fond de la foule s’élèvent d’obséquieux avis qui s’adressent à M. Bucket ; puis chacun s’enfuit et disparaît dans les allées, derrière les murs, au milieu des ruines, dès que les trois visiteurs se remettent en marche, et que la lanterne sourde recommence à briller.

À la fin, on découvre un ignoble repaire où Dur-à-cuire vient se retirer tous les soirs, et l’on pense que Dur-à-cuire pourrait bien être Jo. Il résulte des paroles que M. Snagsby échange avec la propriétaire de cette masure, face d’ivrognesse enveloppée de chiffons noirs, et qui surgit d’un tas de guenilles amoncelées dans la hutte à chien où elle loge, qu’il est allé chez le docteur chercher une médecine pour une femme malade, et ne tardera pas à revenir.

« Et qui logez-vous cette nuit ? demande M. Bucket en ouvrant une porte et en dirigeant à l’intérieur la lumière de sa lanterne sourde. Deux hommes soûls et deux femmes ; les deux hommes sont assez bien portants, ajoute-t-il en écartant, pour les mieux voir, le bras dont chaque dormeur s’est couvert le visage ; ce sont vos maris, braves femmes ?

— Oui, monsieur, répond l’une d’elles.

— Briquetiers, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Que faites-vous ici ? Vous n’êtes pas de Londres ?

— Non, monsieur ; nous sommes du Hertfordshire.

— Et de quel endroit ?

— De Saint-Alban.

— Pourquoi l’avez-vous quitté ?

— Parce que l’ouvrage ne va plus ; c’est d’hier que nous sommes arrivés ; mais je n’crois pas qu’tout de même nous ayons bien fait de venir ici, je n’en espère pas grand bien.

— Le bien ne vient pas en dormant, dit M. Bucket en regardant les deux hommes.

— Qu’voulez-vous, répond la femme en soupirant ; Jenny et moi nous l’savons de reste. »

La chambre où ils se trouvent est si basse d’étage, que, bien qu’elle ait deux ou trois pieds d’élévation de plus que la porte par laquelle on y entre, le plus grand des trois visiteurs ne pourrait s’y tenir debout sans se heurter la tête au plafond ; elle blesse tous les sens, et l’air vicié peut à peine alimenter la flamme maladive de la mauvaise chandelle qui l’éclaire. Elle contient deux bancs et un troisième plus élevé en guise de table. Les deux hommes sont couchés par terre à la place où ils sont tombés ; mais les deux femmes sont assises auprès de la lumière ; et celle qui a parlé tient dans ses bras un enfant au maillot.

«  Quel âge a-t-il ? » demande M. Bucket avec douceur, en dirigeant sa lanterne vers l’innocente créature ; M. Snagsby est vivement impressionné par ce spectacle qui lui rappelle un autre enfant entouré d’une brillante auréole, qu’il a vu souvent dans les tableaux et les gravures.

«  Il n’a pas encore trois semaines, répond la femme.

— Est-ce votre enfant ?

— Oui, monsieur.  »

L’autre femme, qui était penchée vers le pauvre petit quand l’officier de police est entré, s’incline de nouveau pour embrasser l’enfant.

«  Vous semblez l’aimer autant que si vous étiez sa mère, lui dit M. Bucket.

— J’en avais un, monsieur, qui lui ressemblait et qui est mort.

— Ah ! Jenny, Jenny ! s’écrie l’autre femme, il vaut bien mieux penser aux morts qu’aux vivants ; bien mieux, Jenny.

— Je suppose, reprend M. Bucket d’un ton sévère, que vous n’êtes pas assez dénaturée pour souhaiter la mort de votre enfant ?

— Oh ! Dieu ! non, monsieur ; je donnerais mon sang pour lui sauver la vie tout aussi bien qu’une belle dame.

— Alors, pourquoi parler ainsi, pourquoi ? dit M. Bucket avec bonté.

— C’est une idée qui m’a passé par la tête, répond la femme dont les yeux s’emplissent de larmes ; s’il était endormi pour ne plus s’éveiller, j’en aurais tant de chagrin que j’en deviendrais folle ; j’étais près d’elle quand Jenny a perdu le sien ; n’est-ce pas, Jenny ? et je sais combien elle l’a pleuré ; mais voyez cette chambre, monsieur, regardez-les ! dit-elle en tournant les yeux vers les deux hommes couchés sur le carreau ; et le garçon que vous attendez ici et tous les enfants qui ont affaire à vous et que vous voyez grandir sous l’œil de la police.

— Bon, bon, dit M. Bucket ; vous n’avez qu’à en faire un honnête homme, et plus tard ce sera la consolation et le soutien de votre vieillesse.

— Je ferai bien tout mon possible, dit-elle en s’essuyant les yeux ; mais, si fatiguée que je suis, et malade de la fièvre, je ne peux pas m’empêcher de penser à tout le mal qui peut lui arriver. Not’homme peut se mettre à la traverse ; et l’enfant sera battu, me verra battre, il craindra la maison et s’en sauvera peut-être pour vagabonder on ne sait où. Si je travaille tant pour lui, et je le ferai, sans qu’il y ait personne qui puisse m’en empêcher, et puis qu’après ça il devienne mauvais sujet, en dépit de tout ce que j’aurai pu faire, et qu’il arrive un jour où je sois assise auprès de lui pendant qu’il dormira comme je suis là, et qu’il ait mal tourné, n’est-il pas certain que je regretterai dans ce temps-là qu’il ne soit pas mort comme le bébé de Jenny ?

— Allons ! allons ! dit sa compagne, tu es malade, ma pauvre Lize, donne-le-moi, il te fatigue. »

En le prenant, elle écarte le châle de la pauvre mère et le referme aussitôt sur le sein meurtri et déchiré où reposait la petite créature.

«  C’est celui que j’ai perdu qui me le fait tant aimer, dit Jenny en promenant l’enfant dans la chambre ; et c’est aussi mon pauvre petit qui fait que Lize aime si tendrement le sien, parce qu’elle pense qu’il pourrait lui être enlevé, et qu’elle sait bien que je donnerais une fortune, si je l’avais, pour que le mien me fût rendu ; au fond de notre cœur nous sentons la même chose, mais nous ne savons pas le dire, pauvres mères que nous sommes. »

Pendant que M. Snagsby se détourne pour tousser et se moucher, un pas se fait entendre au dehors. M. Bucket dirige sa lanterne vers la porte, et dit au papetier :

«  Voilà Dur-à-cuire ; qu’en pensez-vous ? Est-ce bien celui que nous cherchons ?

— C’est bien Jo, » répond M. Snagsby.

Jo reste saisi de frayeur dans le cercle lumineux que projette sur lui l’officier de police, et, pareil à l’un de ces gueux dépenaillés que montre la lanterne magique, il tremble de tout son corps et s’imagine qu’il a offensé de nouveau l’autorité en ne circulant pas comme on le lui avait dit ; toutefois M. Snagsby le rassure : « Nous venons vous chercher, lui dit-il, pour une chose qui vous sera bien payée. » Jo se remet immédiatement, et, bien que tout essoufflé, répond d’une manière satisfaisante à l’officier de police qui l’emmène au dehors pour lui parler plus à l’aise.

«  Tout va bien, dit M. Bucket en rouvrant la porte ; et maintenant, monsieur Snagsby, nous sommes prêts à vous suivre. »

Il faut d’abord que Jo termine sa commission et qu’il remette à qui de droit la médecine qu’il a été chercher. Il faut ensuite que M. Snagsby ait posé sur la table une demi-couronne, panacée universelle qu’il applique à tous les maux, et que M. Bucket, ayant pris Dur-à-cuire par le bras, un peu au-dessus du coude, le fasse marcher devant lui, formalité sans laquelle personne ne peut être conduit légalement par la police. Nos trois visiteurs souhaitent enfin le bonsoir aux deux femmes et s’enfoncent de nouveau dans les ténèbres impures de Tom-all-alone’s. Ils sortent de cet horrible gouffre par le chemin infect qui les y a conduits ; la foule sifflante qui se traîne dans l’ombre et se disperse un instant pour se reformer et grossir autour d’eux, les accompagne jusqu’à la limite de ce repaire effroyable, où, comme une troupe de démons emprisonnés, elle retourne sur ses pas et disparaît en hurlant.

M. Snagsby, Jo et M. Bucket se dirigent vers Lincoln’s Inn et se retrouvent à la porte de M. Tulkinghorn ; jamais les rues de Londres n’ont semblé plus aérées et plus saines, jamais le gaz n’a paru si brillant à M. Snagsby qu’en revenant de Tom-all-alone’s.

En montant l’escalier (l’appartement du procureur est au premier étage), M. Bucket annonce qu’il a la clef dans sa poche et qu’il est inutile de sonner ; pour un homme aussi expert que lui dans ces sortes de choses, il est assez longtemps à trouver la serrure, et fait en ouvrant la porte un bruit qui est peut-être une manière de s’annoncer. Quoi qu’il en soit, ils entrent dans la salle et pénètrent dans le cabinet où ils ont laissé l’avoué buvant son vieux porto. M. Tulkinghorn n’y est pas ; mais ses deux flambeaux y sont restés et la pièce est assez bien éclairée.

L’officier de police tient toujours le bras de Jo un peu au-dessus du coude ; ses yeux semblent se multiplier pour ne rien perdre de ce qu’il peut voir, et il n’a pas fait trois pas dans le cabinet de l’avoué que Jo s’arrête en tressaillant.

« Qu’avez-vous ? lui demande tout bas M. Bucket.

— C’est elle !

— Qui ça ?

— La dame. »

Une femme, soigneusement voilée, se tient debout au milieu de la chambre ; immobile et silencieuse, elle a le visage tourné vers la porte, mais ne paraît pas faire attention à ceux qui entrent et ne remue pas plus qu’une statue.

«  À quoi reconnaissez-vous cette dame ? dit tout haut M. Bucket.

— Je r’connais le vouéle, répond Jo, et pis l’chapeau et la robe.

— Prenez garde à ce que vous dites, reprend M. Bucket en observant Jo avec la plus grande attention ; regardez bien, ne vous pressez pas.

— Je r’garde de toutes mes forces, dit Jo en écarquillant les yeux, et c’est ben le vouéle, le chapeau et la robe.

— Et ces bagues dont vous m’avez parlé ?

— C’était tout brillant comme ça, là, » répond Jo en passant les doigts de sa main gauche sur les dernières phalanges de l’autre main sans détourner les yeux de la personne qui est devant lui.

Cette personne ôte son gant et présente la main droite.

« C’est pas du tout ces bagues-là, dit Jo en secouant la tête ; ni c’te main-là non pus.

— Qu’est-ce que vous dites ? faites attention, reprend M. Bucket dont la satisfaction, malgré cela, est évidente.

— La main de c’te lady était ben autrement blanche et pus p’tite et pus jolie.

— Vous me ferez bientôt accroire que je suis ma propre mère, dit M. Bucket. Vous rappelez-vous la voix de cette dame ?

— J’cré ben qu’oui.

— Ressemblait-elle à celle-ci, demande la personne voilée ; je parlerai aussi longtemps que vous voudrez, si vous n’en êtes pas sûr ; est-ce cette voix-là que vous avez entendue ? »

Jo regarde M. Bucket d’un air tout effaré : « Pas un brin, dit-il.

— Comment dites-vous alors que vous la reconnaissez ? reprend l’officier de police en montrant l’inconnue.

— À cause, dit Jo profondément embarrassé, mais dont la conviction ne paraît pas ébranlée, à cause que c’est son vouéle, son chapeau et sa robe ; c’est elle et c’est pas elle ; c’est pas sa main, pas ses bagues, pas sa voix ; mais c’est son chapeau, sa robe et son vouéle ; et arrangés tout comme, et c’est la même grandeur, et qu’elle m’a donné un souverain, et pis qu’elle a filé.

— C’est bon, dit M. Bucket d’un air indifférent ; vous ne nous avez pas appris grand’chose ; mais cependant voilà cinq schellings ; faites attention à la manière dont vous les dépenserez et conduisez-vous bien. » M. Bucket fait passer les cinq schellings d’une main dans l’autre sans qu’on s’en aperçoive, possédant l’art d’escamoter les jetons dont il ne fait guère usage que pour ces tours d’adresse, et les met en pile dans la main de Dur-à-cuire qu’il reprend par le bras et qu’il fait sortir du cabinet où M. Snagsby, fort mal à l’aise au milieu de ce mystère, reste seul avec la femme voilée. Mais presque au même instant M. Tulkinghorn rentre chez lui ; l’inconnue lève son voile et découvre un assez joli visage, qui pourtant a quelque chose de trop accentué dans l’expression de la physionomie.

« Je vous remercie, mademoiselle Hortense, dit M. Tulkinghorn avec son calme habituel ; je ne vous dérangerai plus désormais pour cette gageure.

— Serez-vous assez bon, monsieur, pour vous rappeler que je suis maintenant sans place ? dit Mlle Hortense.

— Certainement, mademoiselle.

— Et me ferez-vous la faveur de m’accorder votre précieuse protection ?

— Vous pouvez y compter.

— Un mot de M. Tulkinghorn a tant de pouvoir !

— Ma recommandation vous est acquise, soyez-en sûre.

— Recevez, monsieur, l’assurance de toute ma gratitude et de mon sincère dévouement. »

Mlle Hortense s’éloigne avec un air de distinction naturel ; et l’officier de police, à qui les fonctions de maître des cérémonies paraissent aussi familières que toutes celles dont il se charge à l’occasion, reconduit Mlle Hortense jusqu’au bas de l’escalier, avec une certaine galanterie.

«  Eh bien ! Bucket ? lui dit M. Tulkinghorn aussitôt qu’il est de retour.

— Eh bien ! monsieur, vous le voyez, cela cadre parfaitement avec tout ce que je vous avais dit. Il n’y a pas à en douter, c’était l’autre avec le costume de celle-ci. Jo est parfaitement exact dans tout ce qu’il raconte ; monsieur Snagsby, je vous avais donné ma parole qu’il n’avait rien à craindre ; êtes-vous maintenant rassuré à cet égard ?

— Complétement, monsieur, dit le papetier ; et si je suis inutile à M. Tulkinghorn…, je pense que ma petite femme pourrait bien être inquiète…

— Merci, monsieur Snagsby, je n’ai plus maintenant besoin de vous, répond le vieux procureur, et je vous suis fort obligé de la peine que vous avez bien voulu prendre.

— Oh ! pas du tout, monsieur ; j’ai bien l’honneur de vous saluer.

— Ce qui me plaît en vous, dit l’officier de police en reconduisant le papetier et en lui donnant force poignées de main, c’est que je sais bien que vous êtes un de ces hommes à qui l’on chercherait vainement à tirer les vers du nez. Quand une fois vous avez la conscience de n’avoir pas fait de mal, vous mettez ça de côté ; c’est une chose terminée et vous n’y pensez plus. N’est-ce pas ?

— C’est ce que je m’efforce de faire, répond M. Snagsby.

— Vous y réussissez à merveille, réplique M. Bucket, et c’est précisément ce que j’estime chez un homme de votre profession. »

M. Snagsby prend congé de l’officier de police, et retourne chez lui tellement troublé qu’il se demande s’il est bien éveillé, si les rues qu’il parcourt, la lune qui brille existent réellement, et si tout cela n’est pas un rêve ; mais il est bientôt mis hors de doute à cet égard par l’incontestable réalité de sa petite femme qu’il trouve en papillotes et en bonnet de nuit, et qui vient d’envoyer Guster à la police pour y déclarer la disparition de M. Snagsby, après avoir, pendant les deux dernières heures, passé par tous les degrés d’évanouissement qu’on puisse imaginer. « Heureusement, dit-elle d’une voix émue, qu’on m’en a fait revenir ! »