Bleak-House/21

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 268-285).



CHAPITRE XXI.

La famille Smallweed.

Le jeune Smallweed, Barthélemy de son petit nom, mais que sa famille appelle Bart, par forme diminutive, passe le peu de temps que lui laissent les affaires dans un quartier peu favorisé du ciel, bien que l’une des éminences qu’il renferme soit appelée le Mont-Charmant. Barthélemy habite une rue étroite, sombre et triste, toujours déserte, fermée comme une tombe, mais où végète encore le tronc ébranché d’un vieil arbre qui a presque autant de sève que le jeune Smallweed a de jeunesse.

Depuis plusieurs générations, la famille Smallweed n’a eu qu’un descendant ; elle s’est toujours composée de petits vieillards ; et n’a compté d’enfants parmi ses membres que depuis que la grand’mère de M. Smallweed, qui vit encore, a perdu la mémoire, le jugement, l’intelligence ; depuis qu’elle montre une disposition continuelle à s’endormir et à se jeter dans le feu ; grâces enfantines qui ont sans aucun doute animé l’intérieur de la famille et l’ont rendu moins triste.

Le grand-père de M. Smallweed est perclus de ses deux jambes, mais il a conservé toute la vigueur de son esprit ; il possède ses quatre règles aussi bien qu’autrefois, et n’a rien oublié des hauts faits de certains avares dont il garde le souvenir à titre de renseignements ; quant à l’idéalité, à la respectivité, à la merveillosité, à tous les attributs phrénologiques de cette catégorie, il demeure dans l’état où il était jadis, n’ayant à cet égard jamais eu rien à perdre ; tous les germes d’ailleurs que la nature déposa dans son esprit y sont restés à l’état de larves, sans qu’il ait de sa vie fait éclore le moindre papillon.

Le père de cet agréable grand-père, qui habitait le même quartier, était une espèce d’araignée à deux pattes de la famille des grippe-sous, qui tendait sa toile aux mouches imprévoyantes, et se retirait dans son trou jusqu’au moment où les pauvres dupes étaient prises. L’idole de ce païen endurci s’appelait Intérêt composé ; c’est pour elle qu’il vécut, qu’il se maria, qu’il mourut. Un déficit assez considérable qu’il eut à supporter dans une honnête entreprise calculée pourtant de manière que toutes les chances de perte fussent du côté des autres, lui produisit une impression si vive, qu’il se brisa quelque organe,… un organe nécessaire à son existence, et par conséquent ce ne pouvait être le cœur : c’est ainsi qu’il termina sa carrière. Comme il ne jouissait pas d’une bonne réputation, bien qu’il eût appris à l’école de charité, où il avait été élevé, tout ce qui concerne les Amorites et les Hittites, par demandes et par réponses, on le citait fréquemment comme un exemple de l’inefficacité de l’éducation.

Toutefois son esprit rayonnait dans son fils, qu’il avait placé à l’âge de douze ans chez un notaire habile et rusé, où le jeune homme, naturellement avide et prévoyant, développa ces qualités de famille et fit un chemin rapide dans la profession honorable qui consiste à prendre un escompte plus ou moins légitime ; lancé de bonne heure dans la vie et se mariant tard, comme avait fait son père, il engendra un fils avide et prévoyant comme lui, qui, à son tour, entrant de bonne heure dans le monde et se mariant à un âge avancé, fut le père de Barthélemy et de Judith Smallweed, la sœur jumelle de notre ami. Pendant toute la croissance de son arbre généalogique, la maison Smallweed, entrant de bonne heure dans les affaires et se mariant sur le retour, travailla sans cesse à développer ses qualités pratiques ; s’éloigna de tout plaisir, repoussa tous les livres, les contes de fées, les fictions, les fables de toute espèce, et bannit d’auprès d’elle tout ce qui portait un caractère de frivolité stérile. De là cet avantage qu’elle avait eu de ne produire, au lieu d’enfants, que de petits hommes et de petites femmes, assez complets, et ressemblant dès leur jeune âge à de vieux singes avec moins d’intelligence.

Le grand-père et la grand’mère Smallweed, chargés d’années, sont, pour le moment, assis de chaque côté de la cheminée, dans un grand fauteuil recouvert en crin, et filent des heures d’or et de soie au fond d’un petit parloir sombre, situé à plus d’un pied au-dessous du niveau de la rue ; pièce froide et maussade, ayant pour tout ornement la serge grossière dont la table est couverte, et un plateau, simple feuille de tôle, offrant dans sa nudité, dans ses angles, dans tout son aspect décoratif, une assez bonne allégorie de l’esprit du vieux Smallweed. Sur le fourneau sont deux trépieds destinés à poser les pots et les chaudrons que le grand-père a pour fonction habituelle de surveiller ; de la cheminée se projette une espèce de potence qui sert de tournebroche et dont la direction est également confiée à M. Smallweed lorsque, par aventure, on fait un rôti dans la famille. Sous le fauteuil du vieillard, et gardé par les jambes en fuseau de ce vénérable grand-père, est un tiroir qui contient, dit-on, des richesses fabuleuses ; à côté de M. Smallweed est un coussin dont il est toujours pourvu, afin d’avoir quelque chose à jeter à la tête de sa femme toutes les fois qu’elle parle d’argent, car c’est un sujet sur lequel M. Smallweed est extrêmement chatouilleux.

« Où donc est Bart ? demande-t-il à Judy, sœur, jumelle de son petit-fils.

— Il n’est pas encore rentré, répond Judy.

— N’est-il pas l’heure du thé ?

— Non.

— De combien s’en manque-t-il ?

— De dix minutes.

— Hein ?

— De dix minutes, répète Judy en élevant la voix.

— Ah ! dix minutes. »

La grand’mère Smallweed, qui, pendant ce temps-là, marmotte des mots sans suite en faisant des signes de tête aux trépieds qui sont sur le fourneau, entendant nommer un chiffre s’imagine qu’il s’agit d’argent et s’écrie, de la voix perçante d’un affreux perroquet dépouillé de toutes ses plumes :

«  Dix billets de dix livres !

— Te tairas-tu, vieille sotte ! » lui dit le grand-père Smallweed en lui jetant immédiatement le coussin qui est auprès de lui.

Cette action jaculatoire a un double résultat. Premièrement elle applique la tête de mistress Smallweed sur l’un des côtés de son fauteuil, et lui tourne son bonnet tout de travers ; secondement elle fait faire à M. Smallweed un effort qui le rejette en arrière et le replie sur lui-même comme une marionnette brisée ; l’excellent vieillard n’est plus alors qu’un simple monceau de hardes surmonté d’un bonnet noir, et ne reprend son aspect naturel que lorsque sa petite-fille l’a secoué comme une bouteille et remué, foulé, battu comme un grand traversin. L’emploi de ces moyens énergiques ayant fait reparaître le cou du vieillard, le grand-père Smallweed et la compagne de ses vieux jours se retrouvent de nouveau face à face comme deux sentinelles oubliées en faction par le caporal noir qui devait les relever,… la mort.

Judith, est la digne petite-fille de ces deux partenaires, la digne sœur de M. Smallweed. Tous les deux pétris ensemble feraient à peine un individu de proportion ordinaire ; elle présente d’une manière si frappante la ressemblance que la famille Smallweed a toujours eue avec la tribu des singes, que, vêtue d’une robe à paillettes et d’une toque galonnée, elle pourrait se montrer sur la tablette d’un orgue sans exciter plus de surprise que les sapajous qu’on y voit d’ordinaire. Toutefois, elle ne porte ni galons ni paillettes, mais un fourreau d’étoffe brune, dont la jupe est trop étroite. Elle n’a jamais eu de poupée, jamais entendu parler de Cendrillon, ni jamais su aucun jeu. Une ou deux fois, elle avait alors neuf ou dix ans, Judy est tombée dans une société d’enfants ; mais elle semblait être d’une autre espèce que les marmots avec qui elle se trouvait, et une répulsion instinctive s’éleva des deux côtés. Il est probable qu’elle n’a jamais ri ; elle a même eu si rarement l’occasion de voir rire les autres, qu’il y a de fortes présomptions pour qu’elle ignore comment on fait pour rire. Elle n’a certes pas la moindre idée d’un rire frais et joyeux.

Quant à son frère, il n’a jamais de sa vie fait tourner une toupie, et ne connaît pas plus Sinbad le marin que les habitants de la lune ; il lui serait aussi difficile de jouer à la balle ou au cheval fondu que de se changer lui-même en cheval ou en raquette ; mais il a, de plus que sa sœur, cet avantage immense d’entrevoir, du fond de sa petite sphère, les régions infiniment plus vastes ouvertes devant l’intelligence de M. Guppy ; d’où résulte son admiration pour ce brillant gentleman et le vif désir de s’élever jusqu’à lui.

Judy pose sur la table le vieux plateau, qui résonne comme un tam-tam, et prépare les tasses pour le thé ; elle met les morceaux de pain dans une corbeille de fer, et un peu de beurre dans un petit plat d’étain. Le grand-père jette un regard avide sur la table dès que le thé est servi, et demande où est la fille.

«  Est-ce de Charley que vous parlez ? répond Judy.

— Hein ?

— Est-ce de Charley que vous parlez ? »

Il semble que ces mots fassent partir un ressort dans la grand’mère Smallweed, qui se met aussitôt à rire en regardant les trépieds et chante avec une énergie croissante :

«  Charley, passez l’eau ; Charley, passez l’eau ; faites passer l’eau à Charley ; Charley, passez l’eau ; faites passer l’eau à Charley[1] ! »

Le grand-père regarde son coussin, mais il n’est pas remis suffisamment du dernier effort qu’il a fait pour s’en servir, et se contente de répondre quand le silence est rétabli :

«  Ah ! c’est Charley qu’on la nomme ; elle mange beaucoup ; il vaudrait mieux convenir avec elle qu’elle se nourrira. »

Judy fait un signe négatif en clignant un œil, et fronce la bouche pour formuler un « non » qu’elle prononce seulement des lèvres.

« Non ? reprend le vieillard ; et pourquoi pas ?

— Il faudrait lui donner six pence par jour ; et elle ne nous coûte pas cela, répond Judy.

— Bien sûr ? »

Judy fait un geste d’une signification profonde, et se met à crier, en étendant le beurre sur le pain, qu’elle râcle soigneusement et qu’elle coupe en tartines :

«  Charley, où êtes-vous ? »

À cet appel, une petite fille, qui porte un grand chapeau, un tablier de grosse toile, et qui tient une brosse à la main, apparaît timidement et fait la révérence.

«  Qu’est-ce que vous faites ? lui demande Judy d’un ton rogue et d’un air de vieille sorcière.

— Je nettoie les chambres d’en haut, miss, répond Charley.

— Faites-les à fond et ne vous amusez pas ; vous savez qu’avec moi il n’y a pas à flâner ; allons, partez ; mais dépêchez-vous donc ! s’écrie Judy en frappant du pied ; ces petites filles-là vous donnent plus d’embarras qu’elles ne valent ! »

L’ombre de son frère regardant par la fenêtre vient tomber sur la sévère matrone, qui s’est remise à gratter ses tartines, et qui, sans lâcher son couteau et son pain, va ouvrir la porte de la rue à Barthélemy Smallweed.

«  Ah ! ah ! Bart, dit le grand-père, vous voilà donc enfin !

— Oui, répond le petit-fils.

— Vous avez vu votre ami, Bart ? »

Smallweed fait signe que oui.

«  Et dîné à ses frais, Bart ? »

Nouveau signe affirmatif.

«  C’est bien ; vivez le plus possible à ses dépens, et que le fol exemple qu’il vous donne vous serve de leçon ; c’est l’usage qu’on doit faire d’un tel ami, Bart, le seul auquel vous puissiez l’employer, » dit le vénérable grand-père.

Le petit-fils, sans accorder à cet avis tout le respect qu’il mérite, l’honore, toutefois, d’autant d’approbation que peut en contenir un clignement d’œil et un léger signe de tête ; il prend une chaise et s’approche de la table ; les quatre vieux visages planent alors au-dessus des tasses comme des spectres de chérubins ; la grand’mère hoche perpétuellement la tête en jasant avec les deux trépieds, et le grand-père a de temps en temps besoin d’être secoué comme une fiole d’apothicaire.

« Oui, reprend le vieux gentleman, c’est là le conseil que votre père vous eût donné, Bart ; vous ne l’avez pas connu, votre père, et c’est dommage ; il était bien mon fils ; tout mon portrait… » cela ne veut pas dire qu’il fût agréable à voir ;… « mon véritable fils, » continue le vieux ladre en pliant sa tartine de pain et de beurre sur son genou. « C’est celui-là qui savait l’arithmétique ! Voilà quinze ans qu’il est mort ! »

Mistress Smallweed, obéissant à son instinct ordinaire, fait aussitôt retentir ces paroles :

« Quinze cents livres, quinze cents livres dans une boîte noire ; quinze cents livres bien cachées ! »

Son digne époux, mettant de côté sa tartine, lui lance immédiatement son coussin à la tête, l’aplatit contre la joue de son fauteuil et retombe épuisé au fond du sien ; l’aspect qu’il offre après l’une de ces admonestations à mistress Smallweed est plus étrange que flatteur ; l’effort qu’il est obligé de faire tortille son bonnet noir, qui retombe sur l’un de ses yeux et le fait ressembler à un vieux spectre en goguette ; tandis que les imprécations qu’il répand dans sa fureur contre sa vieille épouse, contrastant par leur énergie, avec son impuissance, font penser à tout le mal que pourrait faire ce vieux coquin s’il en avait la force. Toutefois, les scènes de ce genre se renouvellent si fréquemment dans l’intérieur de la famille Smallweed, qu’elles n’y produisent pas la moindre impression ; le vieux gentleman est simplement secoué par Judy, le coussin est remis à sa place, et la grand’mère, dont le bonnet est quelquefois rajusté et quelquefois laissé tel quel, est replantée sur son fauteuil, prête à recevoir de nouveau le projectile de son mari, et à se voir renverser comme une quille.

Pour le moment, il se passe quelques minutes avant que le vieux gentleman ait retrouvé assez de force pour reprendre son discours, qu’il entremêle d’épithètes édifiantes à l’adresse de sa femme, dont toute l’attention est absorbée par les deux trépieds, et qui n’entend pas les douces paroles que lui prodigue son mari.

«  Si votre père eût vécu plus longtemps, Bart, reprend l’affreux vieillard, il aurait amassé gros d’argent… Te tairas-tu, vieille sotte !… mais juste au moment où il commençait à élever l’édifice dont il avait mis tant d’années à jeter les fondations… Vieille coquine de pie borgne ! te tairas-tu, vieille perruche !… il tomba malade et mourut d’une fièvre lente, sans avoir cessé un instant d’être un homme économe, rempli d’activité et de soin pour les affaires… Ce n’est pas un coussin, c’est un chat que je voudrais te jeter à la figure, vieille folle que le diable confonde !… et votre mère, qui était une femme remplie d’ordre et sèche comme un copeau, passa comme une chandelle, une fois qu’elle vous eut donné le jour à vous et à Judy… Vieille tête de cochon ! »

Pendant ce temps-là, Judy, qui avait entendu trop souvent cette histoire pour s’y intéresser, recueillait dans un bol, pour la fille de journée, les restes de thé qui se trouvaient au fond des tasses et des soucoupes, et ramassait pour le même usage les menues croûtes de pain que la stricte économie de la famille avait laissées en réserve.

«  Mais votre père et moi, nous étions associés, continua le vieux gentleman, et quand je n’y serai plus, tout sera pour vous et pour Judy, Bart. Comme c’est heureux que vous sachiez travailler l’un et l’autre ! Judy à la fabrication des fleurs artificielles, et vous, Bart, dans la procédure. Vous n’aurez pas besoin de toucher, pour vivre, à votre avoir, et vous pourrez l’augmenter. Quand je n’y serai plus, Judy reprendra les fleurs, et vous resterez chez l’avoué. »

Un observateur attentif aurait pu découvrir dans les yeux du frère et de la sœur quelque impatience de savoir quand viendrait l’époque où le grand-père ne serait plus.

«  Maintenant, dit la sœur jumelle de Bart, si tout le monde a fini, je vais appeler la fille, pour qu’elle vienne prendre son thé ; elle n’en finirait pas si elle le mangeait toute seule dans la cuisine. »

Charley est donc introduite dans le parloir ; et, sous le feu croisé des yeux de toute la famille, elle s’assied devant la tasse de thé auprès de laquelle se trouvent les débris de pain et de beurre qui lui sont destinés. Judy Smallweed, tout entière à la surveillance qu’elle exerce sur cette jeune fille, semble remonter à l’âge des formations géologiques et dater des périodes les plus reculées ; elle a une certaine manière de se précipiter sur Charley et de la tenir sous sa griffe qui annonce dans l’art de mener les servantes un degré de perfection qu’atteignent rarement les plus vieilles praticiennes.

«  Allons, allons, ne regardez pas pendant une heure ; dépêchez-vous de manger et de retourner à votre ouvrage, s’écrie-t-elle en branlant la tête et en frappant du pied au moment où elle surprend le coup d’œil que la pauvre Charley jette au fond du grand bol.

— Oui, miss, dit l’enfant avec douceur.

— Ne répondez pas, c’est du temps perdu ; est-ce que je ne sais pas ce que vous valez toutes ? Faites-le sans rien dire, et je commencerai à vous croire. »

Charley avale en signe d’obéissance la moitié de son bol de thé, et fait disparaître les débris de pain et de beurre avec un tel empressement, que Judy lui reproche de se livrer à la gourmandise : « Ces petites filles-là, dit-elle, sont vraiment dégoûtantes. » Charley aurait bien envie de contredire à cet égard l’opinion de miss Smallweed, mais un coup retentissant se fait entendre à la porte de la rue.

«  Voyez qui c’est ; et ne mâchez pas en ouvrant la porte, » s’écrie Judy.

Charley se dirige vers le couloir ; miss Smallweed profite de la circonstance pour ramasser les restes de pain et de beurre et pour plonger dans le bol où se trouve le thé de Charley deux tasses sales, afin d’insinuer à « la fille » que son repas est terminé.

«  Qui est-ce ? et qu’est-ce qu’on demande ? reprend Judy avec aigreur.

— C’est un M. Georges, à ce qu’il paraît. »

Et M. Georges entre dans le parloir sans plus de cérémonie d’introduction.

«  Pouh ! quelle chaleur il fait ici ; du feu par ce temps-là ! Peut-être qu’après tout, ils font bien de s’habituer à rôtir, se dit M. Georges en saluant le vieil avare.

— Ah ! c’est vous ! s’écrie le vieux gentleman ; comment va la santé ?

— Tout doucement, répond M. Georges en prenant une chaise ; c’est là votre petite-fille ? j’ai déjà eu l’honneur de la voir ; miss Smallweed, tout prêt à vous servir.

— Et voici mon petit-fils que vous ne connaissez pas, dit le grand-père ; il travaille chez l’avoué, et n’est pas souvent à la maison.

— Également à son service ; il ressemble beaucoup à sa sœur ; il lui ressemble diablement, dit M. Georges en appuyant sur ce dernier adverbe.

— Et les affaires, comment les menez-vous ? lui demande le vieux Smallweed en se frottant lentement les jambes.

— Mais,… comme à l’ordinaire, on boulotte. »

M. Georges a cinquante ans ; c’est un homme grand, bien fait, qui a la figure ouverte, l’air franc et bon, le teint brun, les cheveux noirs et frisés, les yeux brillants, la poitrine large, et dont les mains nerveuses, bronzées par le soleil, ont évidemment servi à des travaux assez rudes. Il s’assied sur le bord de sa chaise, comme pour laisser derrière lui, par suite d’une longue habitude, un espace suffisant pour contenir quelque sac ou portemanteau dont il s’est déchargé là. Le bruit de son pas cadencé, habitué à faire sonner de lourds éperons, s’unirait à merveille au cliquetis d’un grand sabre ; il est maintenant rasé de près, mais, à la manière dont la bouche est fermée, on devine que pendant des années une longue moustache a recouvert sa lèvre supérieure, et la façon dont il y passe de temps en temps la paume de sa large main basanée, confirme dans cette opinion ; bref, il est facile de voir que M. Georges a été militaire. Il présente un contraste frappant avec les membres de la famille Smallweed ; jamais soldat de passage ne fut logé dans un intérieur qui fût moins en rapport avec lui ; c’est la même différence qu’entre un sabre et un canif ; sa grande taille, sa poitrine développée, l’aisance et l’ampleur de ses manières, sa voix pleine et vibrante, font, avec le corps rabougri des Smallweed, avec leurs allures pincées, leurs gestes rétrécis, leur voix grêle et pointue, l’opposition la plus étrange et la plus prononcée ; on pense, en le voyant assis au milieu de cet affreux petit parloir, les mains appuyées sur ses cuisses, les coudes déployés carrément et le corps penché légèrement en avant, que, s’il y restait longtemps, il absorberait toute la famille, avec les quatre pièces de la maison par-dessus le marché, y compris la cuisine.

« Est-ce pour rendre un peu de vie à vos jambes que vous les frictionnez ainsi ? demande-t-il au grand-père Smallweed après avoir promené son regard tout autour de la chambre.

— Mais… c’est un peu par habitude, monsieur Georges ; et…, oui… un peu aussi pour aider à la circulation.

— À la cir-cu-la-tion, reprend M. Georges en se croisant les bras sur la poitrine, ce qui le fait paraître deux fois plus large ; ça vous serait un peu difficile, je crois, de circuler.

— Il est vrai que je suis vieux, monsieur Georges, dit le grand-père Smallweed ; mais je porte bien les années ; je suis plus âgé qu’elle, et voyez comme elle est, cette vieille jacasse ! ajoute-t-il en désignant sa femme.

— Pauvre créature ! dit M. Georges en tournant les yeux vers la grand’mère ; ne la grondez pas, monsieur Smallweed ; regardez-la, la pauvre femme ! avec son bonnet de travers et ses pauvres cheveux tout emmêlés ; relevez-vous un peu, madame, vous serez mieux ; ne vous tourmentez pas, nous sommes là ; pensez à votre mère, monsieur Smallweed, si, pour la faire respecter, ce n’est pas assez qu’elle soit votre femme, ajoute l’ancien soldat en revenant à sa place après avoir recoiffé mistress Smallweed.

— Vous avez dû être un excellent fils, monsieur Georges, insinue le vieux ladre en regardant l’ancien troupier d’un air goguenard.

— Vous vous trompez, répond M. Georges dont le visage se rembrunit.

— Cela m’étonne.

— C’est pourtant comme ça ; j’aurais dû être un bon fils, et je crois que j’en avais l’intention ; mais je ne l’ai pas été ; au contraire, je n’ai jamais fait honneur à personne.

— En vérité ! s’écrie le vieillard.

— N’en parlons plus ; moins on y pense et mieux ça vaut, reprend M. Georges ; vous vous rappelez nos conditions, une pipe pour les deux mois d’intérêt ? Tout est en règle ; n’ayez pas peur de commander la pipe ; voici le nouveau billet, plus l’argent des deux mois, et il a fallu diablement gratter et regratter pour compléter la somme. »

M. Georges reste assis les bras croisés, tandis que le grand-père Smallweed, avec l’aide de Judy, ouvre le tiroir d’un bureau fermé à clef, y prend deux portefeuilles de cuir, met dans l’un de ces portefeuilles le billet qu’il vient de recevoir, tire de l’autre un billet tout pareil, et le remet à M. Georges, qui le tortille immédiatement pour en allumer sa pipe. Comme le vieillard examine à travers ses lunettes chaque ligne et chaque mot des deux titres avec un soin minutieux ; comme il compte l’argent trois fois tout bas, en recommandant à sa petite-fille de répéter au moins deux fois tout haut de son côté ; comme il tremble de tout son corps, et qu’il agit et qu’il parle avec une lenteur excessive, l’affaire des deux billets est assez longue à conclure. Quand elle est terminée, mais pas avant, il détourne ses yeux rapaces du bureau où ses doigts crochus ont replacé les portefeuilles et répond à la dernière remarque de M. Georges, en disant :

«  Que je n’aie pas peur de commander la pipe ! nous ne sommes pas si juif que ça, mon cher monsieur. Judy, occupez-vous tout de suite de la pipe et du grog de M. Georges. »

Les deux jumeaux, qui, pendant tout ce temps-là, sont restés immobiles, les yeux fixés devant eux, excepté au moment où les deux portefeuilles de cuir noir leur ont été confiés, s’en vont ensemble, sans s’occuper davantage du visiteur, qu’ils laissent à leur grand-père, comme deux oursons qui abandonnent un voyageur à la mère ours qui leur a donné le jour.

«  Et vous restez dans cette chambre, assis dans votre fauteuil, du matin jusqu’au soir ? dit M. Georges à l’usurier.

— Mais oui, répond le vieillard en faisant un signe de tête.

— Sans rien faire, monsieur Smallweed ?

— Je surveille le feu, la marmite, le rôti.

— Quand il y en a, dit M. Georges d’un ton significatif.

— Certainement, répond le vieillard.

— Vous ne lisez jamais ? »

Le vieux ladre secoue la tête d’un air malicieux et triomphant.

« Non, non, dit-il ; nous n’avons jamais lu dans notre famille ; ça ne rapporte rien, la lecture ; sottise, folie et paresse ! non, non, je m’en garderais bien.

— Entre l’état du mari et celui de la femme, je donnerais bien le choix pour une épingle, dit M. Georges assez bas pour n’être point entendu du vieillard, qui a l’oreille dure, et en regardant alternativement les deux époux.

— Vous dites ?… reprend le vieux ladre.

— Que vous m’exproprieriez, si j’étais seulement en retard d’un jour pour vous payer.

— Moi, mon cher ami ? s’écrie le vieux Smallweed en étendant les mains comme pour embrasser l’ancien soldat, oh ! croyez-moi ! jamais, jamais ! Mais, par exemple, mon ami de la Cité, qui, à ma demande, vous a prêté l’argent,… serait bien capable de le faire.

— Vous ne répondez pas de lui ?… vieux coquin ! ajoute M. Georges à demi-voix.

— Ce n’est pas un homme sur lequel on puisse compter, mon cher ami ; je ne voudrais pas m’y fier ; il exigera son dû.

— Que le diable l’étouffe ! dit M. Georges. »

La porte s’ouvre, et Charley s’approche tenant un plateau sur lequel sont une pipe, un petit cornet de tabac et un peu d’eau-de-vie dans beaucoup d’eau.

«  Tiens ! comment vous trouvez-vous ici ? lui demande l’ancien soldat ; vous n’avez pas un air de famille.

— Je suis en journée, » répond Charley.

M. Georges ôte à la petite fille le grand chapeau qui la couvre et lui caresse les cheveux plus délicatement qu’on aurait pu s’y attendre d’une main aussi vigoureuse :

«  À la bonne heure, vous rajeunissez presque cette triste maison, lui dit l’ancien soldat ; il y manque un peu de jeunesse et d’air pur, et l’on est soulagé en vous voyant.

M. Georges allume sa pipe et boit à la santé de l’ami que M. Smallweed possède dans la Cité, cet ami imaginaire de l’aimable vieillard.

— Ainsi vous pensez qu’il ferait tout vendre impitoyablement, dit M. Georges.

— À vrai dire… j’en ai peur ; je le lui ai vu faire… vingt fois, » ajoute imprudemment M. Smallweed.

Je dis imprudemment, parce que sa meilleure moitié, qui sommeillait depuis quelque temps, est réveillée tout à coup par le nombre vingt et bredouille aussitôt : « Vingt mille livres, vingt billets de vingt livres, vingt guinées, vingt millions à vingt pour cent. » Elle est interrompue par le coussin que le visiteur, pour qui ce singulier expédient est complétement nouveau, s’empresse de ramasser, toutefois après que la pauvre femme eut été, comme à l’ordinaire, aplatie contre la joue de son fauteuil.

« Vous n’êtes qu’une idiote, un scorpion, un crapaud grillé, une furie, une sorcière que l’on devrait brûler, s’écrie d’une voix râlante le vieux Smallweed replié sur lui-même. Mon cher ami, voudriez-vous me secouer un peu, » dit-il à M. Georges.

Celui-ci, qui a d’abord regardé la femme, puis le mari, sans rien comprendre à la scène dont il est témoin, prend son vénérable créancier par le cou, suivant les prescriptions indiquées, et le redressant comme il aurait fait d’une poupée, semble partagé entre l’intention d’être utile au vieillard et le désir beaucoup plus violent de faire rendre l’âme au vieux ladre en le secouant de la bonne manière, une fois pour toutes ; mais il résiste à cette vive tentation, et se contente d’agiter le père Smallweed assez vigoureusement pour que le chef du bonhomme roule sur ses épaules comme la tête d’Arlequin : puis il l’assied dans son fauteuil, et lui frotte si bien les oreilles en lui rajustant son bonnet noir sur le crâne, que le vieux ladre cligne des yeux quelques minutes encore après l’opération.

« Ah ! mon Dieu ! balbutie M. Smallweed ; assez comme ça ; merci, mon cher ami ; assez, assez ; miséricorde ! Je n’en peux plus. Seigneur mon Dieu ! »

M. Smallweed n’était pas sans éprouver des craintes assez vives sur les intentions de M. Georges, dont la stature ne lui avait jamais paru plus colossale. Néanmoins l’ancien soldat reprend sa pipe, fait tournoyer la fumée autour de lui, et se console en disant tout bas : « Le nom de votre ami de la Cité commence par un D, camarade, et vous avez cent fois raison de vous défier de lui comme du Diable.

— Parlez-vous, monsieur Georges ? » demande M. Smallweed. Le troupier fait un signe affirmatif et continue à fumer ; il regarde M. Smallweed avec attention, et de temps en temps il écarte le nuage dont il est environné, afin de voir plus distinctement la figure du vieux ladre.

« Je parie, dit-il en portant son verre à ses lèvres, que je suis le seul individu, mort ou vif, à qui vous ayez jamais donné une pipe et un verre d’eau ?

— Il est vrai, répond le vieillard, que je ne vois pas beaucoup de monde, et que je ne traite jamais personne ; mes moyens ne me le permettraient pas ; mais comme vous avez fait de votre pipe une condition…

— Ah ! ce n’est pas pour la valeur du tabac, mais pour la rareté du fait ; une idée qui m’est venue de tirer quelque chose de vous en échange de mon argent.

— Vous êtes un habile homme, monsieur Georges, un habile homme, dit le grand-père Smallweed en se frottant les jambes.

— Oui, je l’ai toujours été ;… pouf… c’en est une preuve d’avoir trouvé le chemin qui m’a conduit ici,… pouf… et d’en être arrivé là,… pouf… Je suis vraiment fort habile et connu pour ça, répond M. Georges en fumant avec calme ; aussi vous voyez comme cela m’a bien réussi.

— Ne vous laissez pas abattre, monsieur Georges, vous pouvez encore vous relever. »

M. Georges se met à rire, et boit une gorgée d’eau.

«  N’avez-vous pas des parents qui consentiraient à payer le principal, ou qui vous cautionneraient, dit le vieux ladre ? mon ami de la Cité vous ferait alors quelques avances ; deux noms honorables et sûrs, deux bons parents, n’avez-vous pas ça dans votre famille ? mon ami s’en contenterait.

— Si je les avais, je ne leur donnerais pas cette peine-là, répond M. Georges en fumant toujours avec indifférence. J’ai causé assez de tourment à ma famille quand j’étais jeune, sans la mettre encore dans l’embarras. Ça peut être une bonne manière de faire pénitence pour un vagabond, que de revenir plus tard s’accrocher à d’honnêtes gens qu’il a déshonorés par sa conduite, pour vivre à leurs dépens ; mais ce n’est pas là mon genre : la meilleure chose qu’on ait à faire, une fois qu’on est parti, c’est de ne jamais revenir.

— Mais les affections naturelles, monsieur Georges, insinue le grand-père Smallweed.

— Deux noms honorables et sûrs ! répond l’ancien soldat en secouant la tête et en fumant toujours ; non, non, ce n’est pas mon genre.

— Ah ! s’écrie l’avare, si vous aviez pu découvrir le capitaine, c’était là votre affaire, monsieur Georges. Si la première fois que vous êtes venu ici sur l’avertissement que nous avions fait mettre dans le journal… Quand je dis nous, c’est mon ami de la Cité que je désigne, et un ou deux autres comme lui, qui engagent leurs capitaux de la même manière, et qui sont assez mes amis pour m’aider de temps en temps à payer ma petite pitance ; oui, monsieur Georges, si vous aviez pu, à cette époque, nous mettre sur la trace du capitaine, ça aurait bien fait votre affaire.

— Je n’aurais pas mieux demandé que de faire mon affaire, comme vous dites ; mais, en résumé, je suis bien aise aujourd’hui qu’il n’en ait rien été, répond M. Georges, qui fume avec moins d’insouciance qu’auparavant ; car depuis l’arrivée de la petite-fille de M. Smallweed qui vient d’entrer, rappelée par son grand-père, il subit une sorte de fascination fort désagréable, qui l’oblige à regarder Judy, et qui le trouble en dépit de lui-même.

— Et pourquoi ça, monsieur Georges ? Au nom de… vieille furie, va, vieille mégère !… dit le vieillard exaspéré en jetant les yeux sur sa ménagère endormie. Pourquoi ça ?

— Pour deux raisons, camarade.

— Et ces deux raisons, monsieur Georges ?

— La première, répond l’ancien soldat, c’est que vous m’avez mis dedans ; vous annoncez que M. Hawdon (capitaine Hawdon, si vous tenez à bien dire), est invité à se rendre à tel endroit, pour y recevoir communication de nouvelles avantageuses pour lui.

— Eh bien ? dit aigrement le vieillard.

— Eh bien ! je ne vois pas quel avantage c’eût été pour le capitaine, que d’être mis en prison par le tribunal de commerce.

— Et qu’en savez-vous ? Peut-être que dans ce cas-là un de ses riches parents aurait payé ses dettes, ou du moins se serait entendu avec ses créanciers ; mais c’est lui, au contraire, qui nous a fourrés dedans. Il nous devait une somme énorme, le misérable ! Quand je pense à lui, dit le vieillard en grinçant des dents et en levant ses dix doigts impotents, j’éprouve encore le besoin de l’étrangler. »

Et, dans sa fureur, il jette à sa femme endormie le coussin qui est près de lui, et qui va tomber à côté du fauteuil de la grand’mère sans atteindre le but que visait M. Smallweed.

« Vous n’avez pas besoin de me dire que le capitaine était ruiné, répond l’ancien soldat en ôtant sa pipe de ses lèvres et en détournant les yeux du coussin, qu’il a suivi dans son vol : je me suis trouvé plus d’une fois à sa droite, à l’époque où il galopait à sa ruine ; j’étais là quand il ne vit plus autour de lui que le désespoir, et c’est ma main qui détourna le pistolet qu’il appuyait sur son front.

— Je regrette que vous l’ayez arrêté, dit l’excellent vieillard, et qu’il n’ait pas fait de son crâne autant de morceaux qu’il devait de livres.

— Il y en aurait eu beaucoup, répond froidement l’ancien troupier ; quoi qu’il en soit, je l’ai connu jeune, élégant, plein d’espoir et d’avenir, et je suis bien aise de ne pas vous avoir aidé à lui faire cette communication avantageuse dont vous parliez alors : c’est ma première raison.

— J’espère que la seconde est aussi bonne que la première, dit le vieillard entre ses dents.

— Pourquoi pas ? elle est fondée sur l’égoïsme ; car il m’aurait fallu, pour le retrouver, aller dans l’autre monde, puisqu’il y était déjà.

— Comment savez-vous ça ?

— Ne perdez pas patience comme vous avez perdu votre argent, monsieur Smallweed, répond M. Georges en faisant tomber les cendres de sa pipe ; il y avait déjà longtemps que le capitaine était noyé ; j’en ai la certitude. Est-ce avec intention ou par accident ? je l’ignore ; votre ami de la Cité pourrait peut-être le savoir… Connaissez-vous cet air-là, monsieur Smallweed ? ajoute-t-il en s’arrêtant tout à coup au milieu d’une marche qu’il siffle et qu’il accompagne en frappant la table de sa pipe

— Un air ? dit le vieillard ; non ; jamais on ne chante à la maison.

— C’est la marche des morts, au son de laquelle on enterre les soldats, reprend M. Georges, et c’est la fin de cette histoire. Maintenant, si votre charmante petite-fille veut bien conserver la pipe que voici pendant deux mois, ça vous évitera d’en acheter une autre la première fois que je viendrai ; bonsoir, monsieur Smallweed.

— Mon cher ami ! (le vieillard lui tend les mains).

— Ainsi, vous pensez que votre ami de la Cité userait de rigueur avec moi, si je ne le payais pas ? dit l’ancien soldat en regardant l’usurier du haut de sa grande taille.

— Mon cher ami, j’en ai bien peur, » répond le vieux pygmée en levant les yeux vers le géant.

M. Georges se met à rire, salue Judy, qui le regarde avec mépris, et sort du parloir en faisant retentir le cliquetis d’un sabre imaginaire, et sonner sur le pavé les éperons qu’il n’a plus.

«  Damné coquin ! s’écrie le vieux ladre en faisant une horrible grimace au moment où le créancier ferme la porte ; mais je te limerai les dents, chien que tu es ! je te les limerai, chien hargneux, et nous verrons après si tu peux mordre ! »

Après avoir dit ces aimables paroles, M. Smallweed s’abandonne à ses rêves ; il laisse errer son esprit dans les régions enchantées que lui ont ouvertes son éducation et la pratique des affaires ; et les sentinelles oubliées par la mort, le grand-père et la grand’mère Smallweed, assis de chaque côté de la cheminée, recommencent à filer leurs jours d’or et de soie, au fond de leur triste réduit.

Pendant que le vieux couple reste ainsi fidèlement à son poste, M. Georges parcourt les rues à grands pas ; sa démarche pesante a une certaine crânerie, mais son visage est sérieux. Il est huit heures du soir, et le jour décline rapidement ; l’ancien soldat s’arrête auprès du pont de Waterloo, pour lire les affiches de spectacle, et décide qu’il ira au théâtre d’Astley, où il est enchanté des chevaux et des tours de force qu’on y voit, critique les armes, désapprouve les combats comme donnant l’exemple d’une maladresse insigne dans le maniement du sabre ; mais il est profondément touché des sentiments qu’on y exprime, et ses paupières se mouillent quand, à la dernière scène, l’empereur de Tartarie, monté sur un char, condescend à bénir les deux amants, et plane au-dessus d’eux en déployant le drapeau de la Grande-Bretagne.

La représentation terminée, M. Georges repasse de l’autre côté de l’eau, et se dirige vers cette région située entre Haymarket et Leicester-Square ; région curieuse qui renferme dans son sein les boxeurs, les maîtres d’escrime, les vagabonds, les gardes à pied, les maisons de jeu, la vieille porcelaine, les exhibitions monstrueuses et le mélange sans nom de toutes les gueuseries qui ont besoin de se cacher. Pénétrant au cœur de cette région, l’ancien soldat traverse une cour, et, après avoir franchi un long passage, arrive à un grand édifice en briques, simplement composé de quatre murailles, d’un plancher et d’une toiture, par où la lumière pénètre à l’intérieur ; sur la façade, si toutefois on peut dire que cette bâtisse en ait une, on lit ces mots, peints en gros caractères : Galerie de tir, dirigé par M. Georges, etc., etc.

L’ancien soldat entre dans la galerie, où ne veille plus qu’un bec de gaz et où l’on voit deux cibles ; tout ce qui concerne le tir au pistolet, au fusil, à la carabine, à l’arbalète, ainsi que tout ce qui a rapport à l’escrime et à l’art national de la boxe. À l’heure où nous sommes, la galerie est déserte et appartient tout entière à un petit homme à grosse tête qui dort sur le plancher ; le costume de ce petit homme grotesque se rapproche de celui des armuriers : tablier de serge verte et bonnet de même étoffe. Sa figure et ses mains sont noircies par la poudre à force d’avoir chargé les armes, et le barbouillage du personnage n’en ressort que mieux, couché comme il est sous le bec de gaz et devant l’une des cibles, dont la blancheur est éclatante. À peu de distance est la table grossière et primitive qui lui sert d’établi. Les nombreuses cicatrices dont son visage est couvert et l’aspect bleuâtre et tacheté de l’une de ses joues semblent annoncer qu’il a été plus d’une fois brûlé par la poudre dans l’exercice de ses fonctions.

«  Phill ! dit M. Georges d’une voix calme.

— Présent ! répond Phill en se dressant tout à coup.

— A-t-on fait quelque chose ?

— Quasiment rien : cinq douzaines de carabine et douze pistolets, répond Phill avec un gémissement.

— Ferme la galerie, » dit M. Georges.

Phill se met en devoir d’exécuter cet ordre ; on s’aperçoit, alors qu’il est boiteux, ce qui ne l’empêche pas d’aller et de venir avec une extrême vitesse ; il n’a pas de sourcil du côté où sa joue est brûlée ; mais celui qui surmonte son autre œil forme une broussaille épaisse et noire, et ce manque d’uniformité donne quelque chose de sinistre à sa physionomie ; ses mains semblent avoir éprouvé tous les accidents imaginables, tant ses doigts sont couturés, entaillés, recroquevillés ; il paraît très-fort, et remue les bancs, soulève, emporte tout ce qu’il rencontre sur son passage comme si rien ne lui pèse. Au lieu d’aller tout droit aux objets qu’il veut prendre, il fait en boitillant le tour de la galerie, et se frôle à chaque pas l’épaule contre la muraille, où il a laissé une empreinte graisseuse et noirâtre que les habitués de la salle ont surnommée « la trace de Phill. »

Après avoir fermé toutes les portes, l’ouvrier de M. Georges termine ses travaux en tirant d’un cabinet, qui se trouve dans un coin, deux matelas avec leurs accessoires ; il les traîne chacun à un bout opposé de la galerie et fait son lit d’un côté, pendant que M. Georges fait le sien de l’autre.

«  Phill, dit l’ancien soldat en allant vers le petit homme, après s’être dépouillé de son habit et de son gilet, n’as-tu pas été trouvé, à ta naissance, sur le pas d’une porte ?

— Dans le ruisseau, répond Phill ; le watchman, en me rencontrant sous son pied, est tombé et a roulé sur moi.

— Alors si tu es un vagabond, c’est ton état naturel ?

— Pardieu, oui.

— Bonsoir, Phill.

— Bonsoir, gouverneur. »

Le petit homme fait le tour de la galerie en frottant le mur de son épaule, et vire enfin du côté de son matelas. M. Georges parcourt deux ou trois fois la distance qui sépare la cible du point d’où l’on tire, regarde un instant la lune qui brille à travers le vitrage, se rend à son lit par un chemin plus direct que celui de Phill, et se couche immédiatement.


  1. Vieille chanson contre Charles Ier.