Bleak-House/15

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 188-202).




CHAPITRE XV.

Bell Yard.

Pendant tout le temps de notre séjour à Londres, M. Jarndyce fut constamment assiégé par cette foule de ladies et de gentlemen dont les actions et les manières nous avaient toujours si vivement étonnées. Quelque temps après notre arrivée, M. Quale était venu le voir ; jamais l’exaltation de ce monsieur n’avait été plus grande ; on eût dit qu’il voulait projeter les bosses luisantes de son front et de ses tempes dans tout ce qu’il rencontrait sur sa route ; et que ses cheveux, violemment, rejetés en arrière, n’aspiraient qu’à s’envoler de son crâne dans l’ardeur inextinguible d’une philanthropie que rien ne pouvait calmer.

Toutes les missions lui convenaient également et son esprit universel le rendait propre à tout ; néanmoins il se sentait particulièrement destiné à l’organisation des témoignages de la reconnaissance publique envers n’importe qui. Ses facultés admiratives semblaient avoir absorbé la plus grande partie de la puissance de son âme, et il passait de longues heures à baigner ses tempes avec délices dans les flots de lumière que répandait autour de lui n’importe quel flambeau. Je l’avais vu plongé dans une telle admiration pour mistress Jellyby, que j’avais supposé que cette dame était l’objet exclusif de son culte ; je reconnus bientôt mon erreur, en voyant qu’il était le souffleur d’orgues et le porte-queue d’une légion d’autres individus.

Il accompagna un jour mistress Pardiggle, qui venait voir mon tuteur à propos de je ne sais quel monument, et nous vanta les perfections de cette vaillante femme avec le même enthousiasme qu’il avait mis à nous détailler celles de mistress Jellyby. Quelques jours après, mistress Pardiggle écrivit à mon tuteur pour lui recommander M. Gusher, son éloquent ami, qui apparut bientôt en compagnie de M. Quale. C’était un gentleman au corps flasque, à la peau moite, dont les yeux, beaucoup trop petits pour son visage de pleine lune, semblaient avoir été faits pour un autre. Et cependant il n’était pas assis, qu’en dépit de cet extérieur qui n’avait rien de séduisant, M. Quale nous demandait à Éva et à moi, si nous n’admirions pas la beauté morale qui rayonnait dans toute la personne de M. Gusher ; si nous n’étions pas frappés de la forme de sa tête, du développement de son front, etc., etc. ; il nous parla ensuite des missions de toute espèce accomplies par ses amis et connaissances. Ce qu’il y eut dans tout cela de plus évident pour nous, c’est que la mission spéciale de M. Quale était de tomber en extase devant la mission des autres, mission la plus populaire d’entre toutes les missions.

Mon tuteur, dans son extrême bonté et dans son désir de faire tout le bien qui était en son pouvoir, s’était lié avec ces philanthropes, et n’avait pas tardé à reconnaître qu’ils formaient une corporation fort déplaisante, où la charité, devenue spasmodique, servait d’uniforme à des spéculateurs avides de renommée, fougueux dans leurs discours, turbulents dans leurs actes, prodigues de paroles sonores et d’agitation vaine ; serviles jusqu’à la bassesse envers les grands, adulateurs les uns des autres, et insupportables à tous ceux qui auraient mieux aimé prévenir le mal sans bruit, que de faire tout ce fracas inutile pour y apporter un palliatif dérisoire quand il n’était plus temps. C’était du moins l’opinion de mon tuteur, qui nous l’avoua sans détour ; et, lorsqu’un témoignage de gratitude publique fut provoqué par M. Gusher pour honorer M. Quale, qui en avait organisé un, non moins honorable pour M. Gusher, et qu’à cette occasion M. Gusher parla une heure et demie sur les services rendus par M. Quale, dans un meeting auquel assistaient deux écoles d’enfants pauvres, à qui l’orateur ne manqua pas de rappeler le denier de la veuve, les adjurant d’apporter leurs demi-pence à la quête qu’on allait faire, je crois que le vent d’est souffla pendant quinze jours.

Cela me ramène à M. Skimpole, dont la naïve insouciance plaisait d’autant plus à mon tuteur qu’elle contrastait davantage avec tout ce jargon philanthropique. Je serais fâchée d’insinuer que M. Skimpole devinât tout le plaisir que sa naïveté faisait à mon tuteur, et qu’il y mît une certaine diplomatie ; je n’ai jamais assez bien compris son caractère pour le savoir ; tout ce que je puis dire, c’est qu’il était pour tout le monde le même homme que pour M. Jarndyce.

Il avait été fort souffrant depuis que nous étions à Londres ; et nous ne l’avions pas encore vu, lorsqu’un matin il entra plus gracieux et plus aimable que jamais.

Il avait eu une maladie de la bile, et il avait profité de l’occasion pour s’imaginer qu’il possédait une grande fortune, les gens très-riches étant sujets aux indispositions de ce genre ; il avait en conséquence agi grandement avec son médecin, dont il avait triplé les honoraires, mais voici comment :

«  Docteur, lui avait-il dit, votre fortune serait faite si j’avais en réalité ce que mon intention vous donne. » Et, vraiment, s’il eût possédé quelques lingots d’or ou quelques liasses de ce papier mince et soyeux, auxquels les hommes attachent tant d’importance, il les aurait donnés au docteur.

Mais n’en ayant pas, il se contenta de prendre l’intention pour le fait ; et, croyant que cette monnaie pouvait remplacer l’autre, il se trouva libéré de tout ce qu’il eût payé s’il avait été riche.

«  Peut-être cela tient-il à ce que je ne connais pas la valeur de l’argent, » disait-il ; mais rien ne me paraît plus juste que le raisonnement que voici : Mon boucher vient me prier d’acquitter sa petite note, (c’est l’un des traits charmants de la poésie instinctive de cet homme d’appeler toujours son mémoire une « petite note, » afin que le payement en paraisse plus facile). Mon ami, je ne demande pas mieux, lui dis-je, que de vous donner l’argent qui vous est dû ; vous en êtes bien persuadé ; il était donc inutile de prendre la peine d’apporter la petite note. J’ai la plus ferme intention de vous payer ; supposez que vous l’êtes, c’est comme si vous l’étiez.

Mon tuteur se mit à rire.

«  Et si le boucher, dit-il, avait supposé la viande dont il apportait le mémoire, au lieu de vous la fournir ?

— Vous me surprenez, mon cher Jarndyce, » reprit M. Skimpole. Vous me répondez précisément comme un certain boucher, qui me dit un jour : « Pourquoi, monsieur, avez-vous mangé de l’agneau à trente-six sous la livre ? — Parce que je l’aime, » répliquai-je fort étonné de cette question ; n’était-ce pas convaincant ? « Très-bien, poursuivit-il ; je regrette seulement de ne pas m’être borné à l’intention de vous le fournir, comme vous avez aujourd’hui l’intention de me payer. — Mon brave camarade, lui répondis-je, c’était complétement impossible. Raisonnons, s’il vous plaît ; vous aviez l’agneau, donc vous ne pouviez pas avoir l’intention de me le fournir sans me l’envoyer immédiatement ; tandis que moi, qui n’ai pas votre argent, comment voulez-vous que je puisse faire autre chose que d’avoir l’intention de vous le donner ? » Il n’y avait pas un seul mot à répondre, et il me quitta sans rien dire.

— Et il n’eut pas recours à la justice ? demanda mon tuteur.

— Mon Dieu si, répondit M. Skimpole. Le malheureux, au lieu de suivre les conseils de la raison, n’écouta que la passion, et… cela me rappelle M. Boythorn ; il m’écrit que vous lui aviez promis d’aller, avec ces dames, lui faire une petite visite à la campagne.

— C’est vrai, reprit M. Jarndyce ; mes deux filles l’aiment beaucoup, et j’ai accepté pour elles l’invitation qu’il m’a faite.

— La nature a oublié chez lui d’adoucir les teintes et les contours, reprit M. Skimpole en s’adressant à Éva et à moi. Il est un peu comme la mer, trop enclin aux orages ; et trop souvent en fureur, comme un taureau qui se serait mis dans la tête de voir tout écarlate ; mais je lui accorde en revanche les facultés étourdissantes d’un bon marteau d’enclume. »

J’aurais été fort surprise que ces deux hommes, d’une nature complétement opposée, pussent avoir grande opinion l’un de l’autre, et je me contentai de répondre, avec Éva, que nous étions enchantées de connaître M. Boythorn.

« Il m’a invité à l’aller voir, continua M. Skimpole ; et si toutefois un enfant peut se confier à un tel homme, je me rendrai à son invitation, d’autant plus volontiers qu’en allant avec vous, l’enfant sera sous la protection de deux anges gardiens. Il m’a proposé de me recevoir franco, aller et retour. J’imagine que cela coûte de l’argent ; quelques schellings, quelques livres ou quelque chose de ce genre. À propos, notre ami Coavinses, vous le rappelez-vous, miss Summerson ?

— Certainement, lui répondis-je.

— Eh bien ! chère demoiselle, le grand bailli vient de l’arrêter à son tour ; et il ne mettra plus personne en prison, à la face du soleil. »

La légèreté de ces paroles me fit une vive impression, car le souvenir du recors s’associait dans mon esprit à des pensées qui n’avaient rien de plaisant.

«  C’est le successeur de Coavinses qui m’a appris cette nouvelle, poursuivit M. Skimpole. Ce brave homme est actuellement chez moi, en prise de possession, comme j’ai coutume de dire ; figurez-vous qu’il vint hier ; c’était le jour de naissance de ma fille aux yeux bleus ; je lui fis remarquer l’inconvenance d’un pareil procédé. « Si vous aviez une fille charmante, seriez-vous content, lui demandai-je, de me voir venir le jour de sa fête sans y être invité ? » Il n’en resta pas moins, en dépit de cette observation judicieuse. »

M. Skimpole ne put s’empêcher de rire d’un fait aussi déraisonnable, et fit courir ses doigts sur le piano près duquel il se trouvait assis, faisant un arpége ou quelque trait rapide à l’octave suraiguë, à chaque membre de phrase où vous verrez un point.

«  Voilà donc ce qu’il m’a appris : Coavinses a laissé trois enfants. Pas de mère. Le métier de recors. Étant fort peu estimé. Les petits Coavinses se trouvent dans une position, excessivement fâcheuse. »

Mon tuteur se leva, se frotta la tête et se mit à marcher de long en large pendant que M. Skimpole jouait l’un des airs favoris d’Éva.

Quand M. Jarndyce eut parcouru le salon plusieurs fois avec agitation, il s’approcha du piano, et, interrompant le musicien :

«  Tout cela me fait beaucoup de peine, lui dit-il d’un air pensif. »

M. Skimpole, qui avait complétement oublié de quoi il était question, le regarda tout surpris.

«  Cet homme était nécessaire, poursuivit mon tuteur en faisant quelques pas et en ébouriffant ses cheveux comme aurait pu le faire le vent d’est, s’il s’en était mêlé ; « si nos folies ou nos fautes, notre malheur ou notre ignorance des lois de ce monde ont rendu cet homme indispensable, nous ne devons pas nous venger sur lui de nos torts ou de nos misères. Il ne faisait aucun mal et soutenait sa famille ; je voudrais savoir ce que vont devenir ses enfants.

— Coavinses ? demanda M. Skimpole, comprenant enfin ce que mon tuteur voulait dire, mais, rien n’est plus aisé ; il suffit d’aller chez lui, et vous y apprendrez ce que vous voulez savoir.

— Chères filles, nous dit M. Jarndyce en nous faisant un signe que nous attendions toutes les deux, cette promenade en vaudra bien une autre ; allons chez Coavinses. »

Nous fûmes prêtes en un clin d’œil et nous sortîmes aussitôt.

M. Skimpole vint avec nous, enchanté de faire partie d’une semblable expédition. Il était si piquant pour lui, disait-il, d’aller à la recherche de Coavinses, au lieu d’éviter la sienne, comme il avait fait tant de fois !

Il nous conduisit, d’abord, dans Cursitor-street, et s’arrêta devant une maison dont les fenêtres étaient grillées et qu’il appelait du nom de château fort de Coavinses. Nous entrâmes sous le porche ; il sonna ; un jeune garçon, hideux, sortit d’une espèce de bureau et nous regarda par un guichet hérissé de pointes de fer.

« Que voulez-vous ? demanda l’affreux gnome en appuyant son menton sur les pointes qui défendaient le judas.

— Il y avait ici, répondit M. Jarndyce, un recors ou un agent quelconque attaché aux poursuites et qui est mort depuis peu.

— Oui ; après ?

— Pourriez-vous me dire son nom ?

— Neckett.

— Et son adresse, la savez-vous ?

— Bell-Yard, maison du fabricant de chandelles, à main gauche.

— Était-il, — je ne sais pas trop quelle expression employer, murmura mon tuteur, — intelligent et laborieux ?

— Neckett ? jamais las de faire le guet ; il serait resté sur une borne, au coin d’une rue, jusqu’à dix heures, d’une traite, s’il l’avait promis.

— Il aurait pu faire pis : par exemple, il aurait pu le promettre et ne pas le faire, dit mon tuteur en se parlant à lui-même. C’est tout ce que je voulais savoir, ajouta-t-il : je vous remercie. »

Nous partîmes, laissant derrière nous cet affreux personnage qui, appuyé contre la porte et la tête de côté, suçait et caressait les barreaux du judas ; et, retrouvant un peu plus loin M. Skimpole, qui ne s’était pas soucié de rester plus longtemps dans le voisinage immédiat de Coavinses, nous nous dirigeâmes vers Bell-Yard, étroite allée, tout près de Cursitor-street, où nous aperçûmes bientôt la boutique du fabricant de chandelles ; et, dans cette boutique, une vieille femme hydropique ou asthmatique, peut-être l’un et l’autre, dont le visage annonçait la bonté.

« Les enfants de Neckett ? lui demandai-je.

— C’est ici, au troisième, la porte en face de l’escalier, » répondit-elle en me présentant une clef.

Il était évident que c’était la clef de la porte de la chambre des enfants ; je la pris donc sans demander autre chose, et sortant de la boutique, je me dirigeai, suivie de tout le monde, vers le vieil escalier.

Au bruit de nos pas qui faisaient craquer les marches vermoulues, un homme entre-bâilla sa porte, et me regardant avec colère :

  • Est-ce Gridley que vous cherchez ? demanda-t-il brusquement.

— Non, monsieur, répondis-je, nous allons au troisième. »

Il regarda successivement Éva, M. Jarndyce et M. Skimpole de l’air courroucé qu’il avait pris en me voyant, et répondit d’une voix bourrue au « bonjour » que mon tuteur lui adressa en passant. C’était un homme de grande taille, d’une pâleur livide, presque entièrement chauve, dont la figure sillonnée de rides profondes, les yeux saillants, les manières agressives, jointes à des formes athlétiques, me causèrent un sentiment de frayeur ; il avait une plume à la main, et sa chambre, dans laquelle en montant je pus lancer un coup d’œil, était jonchée de papiers.

Nous continuâmes notre ascension tandis qu’il restait à la même place ; et, arrivée où finissait l’escalier, je frappai à la porte qui était en face de moi ; une voix enfantine me répondit de l’intérieur : « Nous sommes enfermés ; c’est mistress Blinder qui a la clef. »

J’ouvris la porte, et nous vîmes dans un grenier, presque sans meubles, un petit garçon maigre et pâle, n’ayant pas plus de cinq ou six ans, qui tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois, dont il s’efforçait d’apaiser les cris. Il n’y avait pas de feu et le temps était glacial ; les deux pauvres petits, enveloppés d’un vieux châle et d’une mauvaise palatine, avaient le nez rouge et le visage contracté par le froid.

«  Qui est-ce qui vous a enfermés dans cette chambre ? demandai-je au petit garçon.

— Charley, répondit-il en fixant sur nous des yeux tout étonnés.

— Votre frère ?

— Non, c’est ma sœur Charlotte ; papa l’appelait Charley.

— Combien êtes-vous d’enfants ?

— Il y a moi et puis Emma, dit-il en frappant sur le béguin du poupon qui cachait sa figure sur l’épaule de son frère, et puis Charley.

— Où est-elle, Charley ?

— Dehors, à laver, » répondit l’enfant, qui se remit à marcher de long en large dans la chambre, et qui, en essayant de nous regarder en même temps, approcha le béguin d’Emma un peu trop du bois de lit.

Nous nous regardions sans rien dire, lorsqu’une petite fille entra ; une enfant par la taille, mais dont la jolie figure intelligente et sérieuse paraissait plus âgée que le corps et les membres ; elle portait un chapeau beaucoup trop grand pour elle et s’essuyait les bras à un grand tablier ; sans la mousse fumante dont ses bras étaient couverts, et sans les rides que l’eau de savon avait faites à ses doigts, on l’aurait prise pour une enfant qui jouait à la blanchisseuse et mettait dans son imitation autant de vérité que de finesse. Elle accourait en toute hâte de quelque maison du voisinage, et avait monté si vite qu’elle était tout essoufflée.

«  Voici Charley ! » s’écria le petit garçon.

L’enfant qu’il tenait tendit les bras à sa sœur en criant pour aller avec elle. Charley prit la pauvre petite créature, qu’elle porta comme l’aurait fait sa mère, et nous regarda par-dessus l’épaule d’Emma qui s’attachait à elle avec amour, tandis que le petit garçon prenait le coin du tablier de sa sœur.

«  Est-il possible, murmura M. Jarndyce, que cette petite travaille assez pour nourrir ces deux enfants ; est-il possible ? mais voyez donc ! »

Et c’était vraiment une chose à voir que ces trois orphelins, pressés les uns contre les autres ; les deux plus petits n’ayant pour tout soutien que l’aînée des trois, si jeune elle-même, en dépit de l’air sérieux qui contrastait si vivement avec ses traits enfantins.

«  Quel âge as-tu, Charley ? dit mon tuteur.

— Je vais sur treize ans, monsieur.

— Oh le grand âge ! reprit mon tuteur, le grand âge ! »

Je ne puis exprimer la tendre compassion avec laquelle M. Jarndyce prononça ces paroles d’une voix où l’enjouement se mêlait à la tristesse.

«  Et tu demeures toute seule avec ton frère et ta sœur ? poursuivit-il.

— Oui, monsieur, répondit la petite fille en le regardant avec confiance.

— Et qu’est-ce qui vous fait vivre, Charley ? reprit mon tuteur en détournant la tête.

— Depuis que mon père est mort, je vais en journée, monsieur ; aujourd’hui, j’étais à savonner.

— Mais Dieu me pardonne ! mon enfant, tu n’es pas assez grande pour atteindre le haut du baquet.

— Si, monsieur, avec des patins ; j’en ai de bien hauts qui appartenaient à maman.

— Et quand ta mère est-elle morte ? pauvre femme !

— Tout juste quand Emma est venue au monde, répondit Charley en jetant un regard à l’enfant qu’elle portait. Papa m’a dit alors que je devais être la petite maman d’Emma, et j’ai fait tout ce que j’ai pu ; j’ai nettoyé la chambre, soigné l’enfant, lavé le linge de la maison ; voilà comment j’ai appris, voyez-vous bien, monsieur ?

— Et vas-tu souvent en journée ?

— Autant que je le peux, monsieur, reprit Charley en souriant, parce qu’alors je gagne de l’argent, des pièces de six pence et puis des schellings.

— Est-ce que tu enfermes toujours ton frère et ta sœur quand tu t’en vas ?

— C’est pour les mettre en sûreté, voyez-vous ; mistress Blinder vient de temps en temps, et puis M. Gridley ; j’accours aussi quand je ne suis pas trop loin ; et ils s’amusent tous les deux ; ils n’ont pas peur d’être enfermés, n’est-ce pas, Tom ?

— Non ! dit bravement le petit garçon.

— Quand la nuit vient, on allume les réverbères dans la rue, et la chambre est éclairée, n’est-ce pas, Tom ?

— Oui, Charley, tout éclairée.

— Et Tom est si bon ! ajouta la grande sœur d’un air tout maternel. Quand Emma est fatiguée, il la couche ; et, quand il est fatigué à son tour, il se couche aussi ; et puis, lorsque je rentre, si j’allume la chandelle et que j’apporte de quoi souper, il se relève pour manger avec moi, n’est-ce pas, Tom ?

— Oh ! oui, Charley, » répondit l’enfant qui, tout ému, soit à la pensée du souper, soit de reconnaissance et d’amour pour sa sœur, cacha sa figure dans la jupe de Charley, se mit à rire d’abord et finit par pleurer.

C’était la première larme que l’un de ces enfants eût versée depuis que nous étions près d’eux. Charley avait parlé de son père sans montrer d’émotion, comme si la nécessité de garder son courage, sa vie active et la satisfaction enfantine qu’elle tirait de son importance, lui avaient fait oublier sa douleur. Mais dès que Tom se fut mis à pleurer, bien qu’elle restât immobile et que son visage tourné vers nous conservât tout son calme, je vis deux grosses larmes rouler sur ses joues.

Nous nous approchâmes de la fenêtre, Éva et moi, sous prétexte d’examiner les tuyaux de cheminées, les plantes chétives et les oiseaux du voisinage ; et nous regardions sans voir, quand nous entendîmes la voix de mistress Blinder qui parlait à mon tuteur ; peut-être la pauvre femme avait-elle mis à monter l’escalier tout le temps qui s’était écoulé depuis que nous étions dans le grenier.

«  Ce n’est pas grand’chose, allez, monsieur, disait-elle, que de leur faire remise du loyer ; qui est-ce qui aurait le courage de leur prendre leur argent ?

— Bien, bien, nous dit mon tuteur ; le jour viendra où cette excellente femme saura du bon Dieu qu’elle a fait une chose d’autant plus grande qu’elle y attachait moins d’importance. Est-ce que cette enfant, ajouta-t-il, pourra continuer la tâche qu’elle a si vaillamment entreprise ?

— Je le crois, monsieur, répondit mistress Blinder en respirant avec peine. Elle est adroite au possible. La manière dont elle soigna les deux enfants, après la mort de sa mère, a fait parler tout le quartier ; et c’était merveille de la voir auprès de son père quand le pauvre homme fut malade. « Mistress Blinder, qu’il me disait à ses derniers moments ; — il était couché là, ce pauvre Neckett ; — mistress Blinder, qu’il me disait, quel que soit le métier que j’aie pu faire ici-bas, je n’en ai pas moins vu un ange cette nuit, dans cette chambre, qui veillait sur ma fille, et je la confie à notre père qui est aux cieux. »

— Il n’avait pas d’autre profession ? demanda mon tuteur.

— Non, monsieur ; il ne faisait pas autre chose que de poursuivre et d’arrêter ceux qui avaient des dettes. Quand il vint dans la maison, je ne savais pas ce qu’il était ; et j’avoue que quand je l’ai su, je lui ai donné congé. Le métier de recors n’est pas bien vu dans le quartier ; ce n’est pas un état comme il faut, et beaucoup de gens trouvaient à redire là-dessus, M. Gridley notamment, qui s’en plaignait très-fort ; et c’est un bon locataire, bien qu’il soit un peu vif.

— Et vous aviez donné congé à Neckett ? dit mon tuteur.

— Oui, monsieur, reprit mistress Blinder ; mais, quand le terme arriva, je me trouvai indécise. On n’avait rien à lui reprocher ; il était laborieux, actif, exact ; il faisait son méfier en conscience, continua la brave femme en regardant M. Skimpole sans savoir à qui elle s’adressait, et c’est quelque chose, dans ce bas monde, ce n’est déjà pas si commun.

— Et vous l’avez conservé ?

— Dame ! je lui dis que s’il pouvait s’arranger avec M. Gridley, je me chargeais des autres locataires, et que je ne m’inquiétais pas de ce qu’on dirait dans le quartier. M. Gridley consentit en grognant, mais enfin consentit. Il a toujours été bourru pour le pauvre Neckett ; mais, depuis la mort du père, il est bon pour les enfants ; c’est à l’œuvre qu’il faut juger les gens.

— Y a-t-il beaucoup de monde qui ait été bon pour eux ? demanda M. Jarndyce.

— On n’a pas été mauvais, répondit mistress Blinder ; mais ce n’est pas à beaucoup près comme si l’état du père avait été différent. M. Coavinses a donné une guinée ; les recors ont fait une petite bourse ; et plusieurs personnes du voisinage, qui se frappaient sur l’épaule en riant sous cape lorsque Neckett passait, ont organisé une petite souscription qui n’a pas mal été. Il en est de même pour Charlotte. Il y a des gens qui ne veulent pas l’employer parce qu’elle est la fille d’un recors ; il y en a d’autres qui la prennent malgré ça, mais qui lui jettent au nez l’ancien métier de son père, ou bien qui se font un mérite de lui donner de l’ouvrage, et qui peut-être en profitent pour la faire travailler un peu plus et la payer un peu moins. Mais elle est si patiente et avec ça pas maladroite, et de si bonne volonté, faisant toujours plus qu’elle ne peut, qu’on n’est pas mauvais pour elle ; mais on pourrait être meilleur. »

Mistress Blinder, épuisée par un si long discours, alla s’asseoir pour tâcher de reprendre haleine, et M. Jarndyce se tournait vers nous pour nous dire quelque chose, lorsque son attention fut attirée par la brusque entrée de M. Gridley, dont il venait d’être question : c’était le locataire que nous avions vu dans l’escalier.

« Je ne sais pas ce que vous pouvez faire ici, mesdames et monsieur, nous dit-il en entrant, comme s’il eût été blessé de notre présence ; quant à moi, ce n’est pas la curiosité qui me fait venir, et vous m’excuserez d’être monté. Bonjour, Charley, bonjour, Tom, bonjour, petite ; comment allons-nous aujourd’hui ? »

Sa figure et ses manières avaient conservé à notre égard leur rudesse et leur sévérité ; mais il se pencha d’une façon affectueuse vers les trois orphelins qui le regardaient comme on regarde un ami. M. Jarndyce en fut touché.

«  Personne, répondit-il avec douceur, ne peut être soupçonné de venir ici par partie de plaisir.

— Peut-être, monsieur, peut-être, répliqua M. Gridley en prenant Tom sur ses genoux et en éloignant mon tuteur du geste avec une vive impatience. Au reste je ne me soucie pas de discuter avec les gens du monde ; j’ai eu assez de discussions dans ma vie pour en être guéri à tout jamais.

— Vous avez, dans ce cas, reprit mon tuteur, des motifs suffisants…

— Que me voulez-vous encore ? s’écria M. Gridley s’emportant tout à coup. Je suis querelleur, irascible ; je ne suis pas poli, monsieur !

— Je crois m’en apercevoir, répliqua mon tuteur.

— Connaissez-vous la cour d’équité, monsieur ? poursuivit Gridley en se levant et en se dirigeant vers M. Jarndyce, comme avec l’intention de le battre.

— Que trop, pour mon malheur !

— Pour votre malheur ? répéta notre homme, dont la colère s’apaisa. S’il en est ainsi, je vous fais bien mes excuses ; je sais que je ne suis pas poli ; mais je vous demande très-sincèrement pardon. Il y a vingt-cinq ans, monsieur, reprit-il avec violence, que je suis sur le gril, et j’ai perdu l’habitude de marcher sur le velours. Vous n’avez qu’à entrer à la chancellerie, monsieur, et à demander quels sont les quolibets dont parfois on y égaye les affaires ; ils vous répondront que le meilleur sujet de plaisanterie qui ait jamais existé, c’est l’homme du Shrospshire, et c’est moi, monsieur, dit-il en frappant avec colère ses mains l’une contre l’autre, c’est moi qui suis l’homme du Shrospshire.

— Je crois que ma famille a également l’honneur de fournir son contingent aux distractions de la cour, dit mon tuteur avec calme. Vous devez me connaître de nom ; je m’appelle Jarndyce.

— Monsieur Jarndyce, reprit l’homme du Shrospshire, vous endurez vos maux plus tranquillement que je ne supporte les miens ; mais voyez vous, si je les prenais autrement, je deviendrais fou. C’est en me révoltant contre eux, en faisant des projets de vengeance, en réclamant avec colère la justice qu’on me dénie, que je parviens à garder ma raison. Vous me direz que je me surexcite et que je devrais me calmer ; je réponds à cela qu’il est dans ma nature de me soulever contre le mal, et que je ne vois pas de milieu entre ma fureur et les sourires perpétuels d’une pauvre petite femme vieille et folle qui fréquente aussi la cour ; si je changeais d’humeur, ce serait pour devenir imbécile. »

Rien n’était plus pénible à voir que sa figure bouleversée par l’indignation, tandis qu’il prononçait avec rage ces paroles véhémentes, qu’il accompagnait de gestes d’une violence excessive.

«  Jugez un peu du fait, monsieur, poursuivit-il : nous sommes deux frères ; mon père était fermier ; par testament, il laisse à ma mère tout ce qu’il possède, sa ferme, son attirail et le reste. À la mort de ma mère, tout cela devait me revenir, à la charge de payer trois cents livres à mon frère. Ma mère vient à mourir ; quelque temps après, mon frère réclame ses trois cents livres. Plusieurs de nos parents prétendent qu’il en a touché une partie à différentes époques, soit en argent, soit en nature, logement, pension, etc. Doit-on considérer cela comme avancement d’hoirie ? C’est là toute la question. Il ne s’agit point d’autre chose ; pas de contestation relative au testament, pas de difficulté d’aucune sorte. Une partie des trois cents livres a-t-elle été payée, oui ou non ? C’est tout ce qu’on veut savoir. Mon frère, pour régler ce différend, m’assigne devant la cour. Je suis obligé de me rendre dans cet endroit maudit ; la loi m’y forçait, et ne voulait pas me permettre de m’expliquer ailleurs. Dix-sept défendeurs sont créés au procès. Deux années s’écoulent d’abord avant qu’il soit appelé. Son tour arrive. La cause est suspendue pendant deux autres années, pour laisser au juge (que sa tête pourrisse sur ses épaules ! ) le temps de faire une enquête, à cette fin de savoir si je suis le fils de mon père, ce que personne ne conteste et n’a jamais contesté. Il découvre alors que nous n’étions pas assez de défendeurs (rappelez-vous qu’il y en avait dix-sept), et qu’il s’en trouvait un qu’on avait oublié, et toute l’affaire recommence. Les frais montaient déjà à neuf cents livres, trois fois la somme dont une partie seulement faisait l’objet du procès. Mon frère, pour en éviter d’autres, eût été bien content d’abandonner sa demande. Tout ce que j’avais y a passé ; et la cause, toujours pendante, n’a produit que tortures, misère et désespoir, et c’est là que j’en suis aujourd’hui ! Vous comptez par mille livres, monsieur Jarndyce, tandis que je compte par centaines ; mais ce n’est pas une raison pour que mon sort soit moins à plaindre que le vôtre. Il n’en est que plus dur, au contraire, puisqu’il ne me reste rien, et qu’ils m’ont soutiré jusqu’à mon dernier schelling ? »

Mon tuteur lui répondit qu’il le plaignait de toute son âme et qu’il ne prétendait pas avoir le monopole des injustices de ce monstrueux système.

«  Encore ! s’écria M. Gridley s’exaspérant de plus en plus ; mais je ne peux donc m’adresser à personne qu’on ne me parle du système. Si je me plains : « C’est le système. » Si je me présente à la cour et que je m’écrie : « Milord, je vous le demande, aurez-vous le front de me dire qu’on m’a rendu justice ? » Milord ne connaît pas même mon affaire ; il siége pour diriger le système. Si je vais chez M. Tulkinghorn, l’avoué, qui me rend furieux par son calme et son air satisfait, comme ils l’ont tous (satisfait, je le crois bien ; ils gagnent à cela tout ce que j’y perds), et que je lui dise que d’une façon ou de l’autre quelqu’un me le payera, il me répond « que c’est le système et qu’il n’en est pas responsable. » Qu’arrivera-t-il ? je n’en sais rien ; mais ils finiront par me mettre hors de moi et je ferai comparaître les artisans de leur système à la barre éternelle, face à face avec Dieu. »

Sa colère était effrayante ; je n’aurais jamais cru qu’on pût arriver à un tel degré de fureur, si je ne l’avais pas vu.

«  J’ai déjà commencé, continua-t-il en s’essuyant le visage. Oui, monsieur Jarndyce, on m’a mis en prison pour insulte à la cour, pour menaces à l’avoué ; pour ceci, pour cela ; on m’y remettra encore. Je suis l’homme du Shrospshire, et je fais quelquefois plus que d’amuser ces messieurs, bien que ça les ait fait rire de me voir mettre en prison. Ils me disent que je ferais bien mieux de me taire. Ah ! s’il fallait me contraindre, je deviendrais bientôt fou. J’étais doux et bon autrefois ; dans mon pays on se le rappelle encore ; mais il faut à présent que je donne cours à ma fureur si je veux conserver ma tête. « Monsieur Gridley, me disait le lord chancelier la semaine dernière, il vaudrait mieux pour vous retourner dans le Shrospshire et vous y occuper utilement, que de perdre votre temps ici. — Je le sais, milord, lui ai-je répondu. Je sais aussi qu’il eût été plus heureux pour moi d’ignorer jusqu’au nom de la haute cour. Par malheur, je ne puis détruire le passé, et le passé me contraint à venir ici ! » D’ailleurs, ajouta-t-il en éclatant tout à fait, je veux les faire rougir et me montrer jusqu’à la fin pour qu’ils aient honte d’eux-mêmes ; je veux, à l’heure de ma mort, me faire porter devant eux et leur dire, si j’ai encore assez de voix pour parler : « Vous m’avez appelé ici, et me voilà ; vous m’en avez renvoyé mainte et mainte fois ; chassez-en mon cadavre. »

Sa figure avait si souvent, depuis tant d’années, exprimé la fureur, que sa physionomie ne pouvait plus s’adoucir, alors même que sa colère s’apaisait.

«  J’étais venu, reprit-il, pour chercher les bambins et les emmener dans ma chambre où ils s’amusent tous les deux ; je n’avais pas l’intention de dire tout cela ; mais ça ne fait pas grand’chose. Est-ce que tu as peur de moi, Tom ?

— Non ! répondit le marmot ; c’est pas contre moi que vous êtes fâché.

— Tu as raison, mon enfant ; est-ce que tu t’en vas, Charley ? Oui ? eh bien ! partons tout de suite. » Il prit dans ses bras la petite fille qui se laissa emporter de fort bonne grâce. « Je ne serais pas étonné, lui dit-il, si nous trouvions dans ma chambre un soldat de pain d’épice ; descendons vite pour y aller voir. »

Il fit à mon tuteur un salut assez gauche, mais néanmoins respectueux, s’inclina légèrement devant nous, et sortit du grenier avec les deux enfants.

« N’est-il pas fort curieux, nous dit alors M. Skimpole avec son enjouement ordinaire, de voir la manière dont tout s’enchaîne et les résultats qui en découlent ? Voilà M. Gridley qui possède une force de volonté, une énergie surprenante, et qui, au moral, est une espèce de forgeron toujours prêt à battre l’enclume. Eh bien ! vous n’avez qu’à vous le figurer, à l’époque où il entrait dans la vie, avec cette exubérance de force et de résistance qui ne demandait qu’à se dépenser dans les luttes, lorsqu’il trouve justement sur son chemin la chancellerie qui lui fournit l’aliment dont il avait besoin, et le voilà fixé désormais ; sans cela, qui sait s’il n’eût pas fait un grand capitaine, un démolisseur de villes ; ou un grand politique, un foudre parlementaire ? mais non, lui et la cour se rencontrent, ils s’épousent, et notre homme est pourvu. Quelle étude que celle des causes finales ! Voyez plutôt Coavinses. Que de fois n’ai-je pas murmuré contre l’existence du pauvre homme ! Je l’ai trouvé sur ma route et m’en serais bien dispensé. Il y a de ces jours où, si j’avais été le grand Turc, j’aurais dit à mon vizir, lorsqu’il serait venu me demander ce que Ma Hautesse requérait de son esclave, de m’apporter la tête de Coavinses. Qu’est-il arrivé, pourtant ? Que j’ai fourni de la besogne à un excellent homme, dont je me suis trouvé le bienfaiteur ; et qui, par ce moyen, a pu élever ces charmants enfants et développer en eux toutes les vertus sociales. »

Il avait une manière si séduisante de toucher ces cordes fantastiques, et faisait, par son joyeux enfantillage, un contraste si frappant avec la gravité de Charley, que mon tuteur, qui avait échangé quelques mots avec mistress Blinder, ne put s’empêcher de sourire quand il revint près de lui. Nous embrassâmes Charley qui descendit avec nous, et nous nous arrêtâmes un instant pour la regarder. Je ne sais pas où elle allait ; mais elle prit un passage couvert au fond de Bell-Yard ; et la pauvre enfant, si petite, avec son chapeau et son tablier de femme, disparut au milieu du bruit et du tumulte de la grande ville, comme une goutte de rosée qui se mêle à l’Océan.