Anthélia Mélincourt/La Digestion anglaise

Traduction par Mlle Al. de L**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (1p. 184-194).


LA DIGESTION ANGLAISE.


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Le dîner fut très-agréable ; les dames se retirèrent au dessert, suivant l’usage, et les bouteilles circulèrent avec célérité, sous la présidence de l’écuyer Hippy et la vice-présidence de sir Télégraph. Le vicaire Portepipe, qui dînait ce jour-là au château, prononça l’éloge du vin, et fut secondé par le révérend Grovelgrub, l’écuyer O’scarum, lord Anophel, sir Feathernest et M. Derrydown ; sir Forester et Fax ne contredirent pas les révérends ; sir Oran-Haut-Ton conservait son grave silence ; mais démontrait, par la pratique, que son goût était orthodoxe ; l’écuyer O’scarum, assis entre lui et le vicaire Portepipe, surveillait ses voisins, et n’était pas peu étonné de leur voir une aussi forte tête que la sienne, c’est-à-dire, de les trouver encore à leur place, quand ils auraient dû avoir passé sous la table depuis long-temps.

— Que le docteur Killquick en dise ce qu’il lui plaira, s’écria sir Hippy, le vin est ma seule médecine. Douce liqueur, ta couleur est pareille à celle des joues les plus fraîches, et les plus beaux diamans ont moins de feu que tes rubis.

— Excellent texte, dit le vicaire, il faut boire, et pour cela, il y a deux raisons : la première est de se désaltérer quand on a soif ; la seconde est de boire pour empêcher la soif de venir : la première est commune, populacière ; la seconde est noble et canonicale. L’âme, dit Saint Augustin, ne peut vivre dans la sécheresse. Qu’est-ce que la mort ? des cendres et de la poussière. Qu’est-ce que la vie ? l’esprit. Qu’est-ce que l’esprit ? le vin.

— Le jus delà treille, s’écria Feathernest, est nécessaire à l’homme. L’homme est une plante exotique y qui a besoin d’être réchauffée. Buvons mes chers convives, et buvons sec.

— Avez-vous toujours pensé ainsi ? dit lord Anophel.

— Oh mylord ! point d’allusion ; oubliez, je vous prie, mes erreurs passées. Démosthène répondit à quelqu’un qui lui demandait quel était le meilleur vin : que c’était celui qu’il buvait aux dépens des autres ; ne puis-je dire et faire comme lui. Dans les premiers jours de ma vie, je ne connaissais pas cette réponse, et je buvais de l’eau.

— Et vous écriviez des odes sur la vérité et la liberté ?

— Que votre seigneurie ne parle plus de cela, si elle m’aime. Honneur au vin, ses effets sont de m’inspirer, non de froides et plates lamentations sur les souffrances du pauvre ; mais de gais et pétillans distiques. Je n’avais, autrefois, que de fausses notions ; depuis que j’ai pu former ma cave, j’ai acquis la conviction que tout est juste, que tout est bien dans les cours. Je voyais, autrefois, chaque objet à travers un verre d’eau, et je les vois maintenant à travers un verre de vin ; les couleurs ne sont plus les mêmes.

Le vicaire interposa sa coupe entre la lumière et lui : quel séduisant télescope, s’écria-t-il.

— Je suis fâché pour vous, M. Feathernest, de votre changement, dit sir Forester ; j’ai admiré vos odes sur la liberté, et j’ai lu vos vers louangeurs sur le pouvoir, avec des sentimens très-différens.

— Monsieur, tout homme peut changer d’opinion.

— D’une manière désintéressée et par conviction, sans doute ; mais quand le changement est évidemment simoniaque, l’apostasie d’un homme de génie y devient une calamité publique. Ce n’est pas la perte d’un seul homme que l’on doit regretter ; mais la méfiance que sa conduite inspire pour celui qui marche dans la même route après lui ; cette méfiance tend à détruire la sympathie avec le génie enthousiaste ; l’admiration pour le défenseur intrépide de la vérité ; la croyance à la sincérité du zèle pour la liberté publique. On s’accoutume à calomnier les défenseurs des droits du peuple ; on ne les considère que comme des hommes vendus, qui aboyent pour avoir une place ou une pension. Alors, passez-moi ]a comparaison, comment distinguer le noble dogue qui, par ses cris, avertit son maître de se garantir du danger, du misérable roquet qui ne fait du bruit, que pour que le voleur lui ferme la bouche avec un gâteau.

— Cruellement sévère, sur mon honneur, Fealhernest, qu’avez-vous à répondre, dit lord Anophel.

— Que ces changemens de l’homme prudent, sont une chose trop commune, pour que j’aie besoin de me justifier.

Ils sont communs, et c’est ce qui augmente leur bassesse. Les vices extraordinaires sont suffisamment punis par leur propre laideur. Le fouet de la satyre doit cependant d’autant plus frapper sur des misérables, que presque tous adoptent le masque de la vertu.

— Vous pouvez dire ce qu’il vous plaira, sir, je suis accoutumé au langage des déclamateurs ; je suis eu bonne odeur à la cour, et cela me suffit. Ou crie contre nous, pure malice, envie, rien de plus ; s’il y a un homme qui préfère un morceau de pain et un verre d’eau à un excellent pâté de venaison, au claret ou au Madère, je ne suis pas de son avis. Si vous pouviez vivre de racines, disait Diogène à Aristipe vous n’auriez rien à faire avec les rois ; si vous viviez avec les rois, lui répondit celui-ci, vous n’auriez rien à démêler avec les racines. Chacun pour soi et Dieu pour tous.

— La vérité des choses sur ce point, dit M. Derrydown, est contenue dans le quatrain suivant :

   Ce monde est une vaste table
 Où chaque convive est assis ;
 Et se croit pourtant misérable,
 Si, plus que lui, d’autres ont pris.

— Heureusement pour l’humanité, continua sir Forester, tous les hommes ne portent pas leur conscience et leur honneur au marché.

— Peut-être, monsieur, répondit Feathernest, êtes-vous un de ceux qui peuvent affirmer qu’ils ont une conscience, et qui ne sont pas forcés, par la nécessité, de la vendre ; si cela est, remerciez-en Dieu, et n’en tirez pas vanité. La conscience est une chose rare, qui va très-bien avec un bel habit ; mais elle n’empêche pas que les poëtes ne soient comme les musiciens, et qu’ils n’aient le droit de vendre leur musique ou leurs vers à celui qui les payent le mieux.

— Il n’y aurait aucune objection à faire à cela, si vous ne vous annonciez d’abord comme champions de la liberté ; mais le caractère poétique est souvent une combinaison de la plus arrogante et exclusive prétention de liberté en théorie, et de la plus basse servilité en réalité.

— Sir, la théorie et la pratique n’ont jamais de rapports ensemble, répondit le poëte. Un colon déclame contre la traite des nègres ; mais vous n’attendez pas de lui, qu’il laisse échapper une occasion favorable, d’acheter des esclaves. Un pays conquis crie contre les invasions, et si ces habitans avaient été les plus forts, ils riraient des plaintes de leurs foibles voisins. Un membre de l’opposition demande la réforme du parlement ; obtient-il une place, il ne dit plus un mot sur ce sujet. Un des plus vaillants appuis de l’église, déployé toute son éloquence pour commander la tempérance ; mais il n’a pas la sottise de se priver de l’une des deux bouteilles qu’il est dans l’usage de sabler. La liberté et la vérité sont de très-beaux mots ; ils ont gouverné le monde, il y a quelques années ; ils suppléaient en poésie à la mythologie et à la magie ; ils étaient les seuls passe-ports dans les marches littéraires, alors je m’étais soumis à leur influence ; j’ai chanté la liberté et la vérité. Mes odes m’ont fait une réputation, et je me suis vendu au plus offrant.

— Qu’elle triste discussion, dit sir Hippy, passez les bouteilles.

— Je suis à demi endormi, s’écria l’écuyer O’scarum, il faut une chanson pour nous éveiller ; il avait commencé un chant bachique ; sir Oran-Haut-Ton, avait sorti sa flûte, et commençait à moduler les mêmes sons, lorsqu’un domestique fit lever tous les convives de table, en annonçant que le thé et le café étaient servis.