À propos de théâtre/XI

(À propos de théâtrep. 170-181).
◄  X.
XII.  ►




XI


Un jour à Bruxelles.

« Si vous veniez à Bruxelles voir Sigurd ? »

Nous adhérons ; nous corrigeons nos épreuves ; nous bouclons notre valise, et en route ! À trois heures quarante-cinq, nous prenions à la gare du Nord le train express qui nous déposait vers onze heures du soir gare du Midi, place de la Constitution, à Bruxelles, capitale des neuf provinces.

Voyage parfait ! Nous n’étions que nous trois dans le wagon, plus un gentleman londonien, homme très au fait du train-train artistique. Ce gentleman, je ne le lui envoie pas dire, est tout simplement le compagnon de voyage idéal. On n’est pas obligé avec lui de faire des frais de conversation, chose qu’en voyage et mêne en tout temps je déteste. Il s’occupe passionnément d’inventions et il laisse ses voisins se taire comme il leur plaît. Il avait découvert dans je ne sais quel bazar un nouveau système de lanterne pour lire en chemin de fer. Vers quatre heures et demie, au moment où les ombres plus épaisses tombaient sur la plaine de Picardie, il a allumé avec une vive satisfaction sa lanterne nouvelle école. Ça produisait exactement le même effet que le singe qui avait oublié d’allumer la sienne. Notre compagnon de route accrochait sa lanterne à droite, à gauche, devant, derrière ; il faisait dépasser la mèche de la bougie au-dessus de l’ouverture du haut ; il la renfonçait dans l’intérieur ; il mettait l’instrument de biais ; puis il approchait son livre, tâchait pendant cinq minutes de se faire croire qu’il distinguait les caractères et les lignes et finissait toujours par s’écrier : « C’est bien étonnant, ça ne va pas encore. » Nous lui avons conseillé d’éteindre la lumière pour voir si par ce procédé, plus neuf certainement que tous les autres, elle n’arriverait pas à éclairer. Il n’a pas voulu nous écouter. Il s’est obstiné à chercher des moyens termes. En arrivant à Bruxelles, il n’avait pas lu son livre, il n’avait pas dormi, il n’avait pas soupé, il n’avait pas vu clair et il avait failli tout de même mettre le feu au wagon. Mais il était content ; il pouvait certifier que la petite mécanique ne marchait pas.

Maintenant, je vous dirai que j’adore Bruxelles tout bonnement. C’est plus beau que Paris.

Ah ! qu’il est doux de voyager,


comme on chante à Feydeau. Vous avez tous lu sans aucun doute le livre charmant, quoique trop en concetti, qui s’ouvre par cet alléchant petit morceau :

« Lorsque nous fûmes arrivés à Riom, nous commençâmes à nous reposer et à nous louer de notre voyage. Nous y fûmes si bien reçus par le lieutenant général et nous fûmes logés chez lui avec tant de propreté et même de magnificence que nous oubliâmes que nous fussions hors de Paris. La ville n’est pas de grande étendue, mais elle est fort agréable et fort riante… »

Esprit Fléchier commence de la sorte le récit de ses surprises et de ses enchantements en Auvergne. Ses trois mois d’Auvergne et de Limagne ne valent pas pour la richesse des sensations nos deux jours de Brabant. L’optique du déplacement change tout et nous-mêmes. Qu’est-ce que c’est, je vous prie, que cette ville de Paris, où vous entrez à l’Opéra sans que personne vous regarde seulement ! Là-bas, ils savent qui vous êtes et c’est bien flatteur. Ils vous témoignent plus d’estime qu’on ne fait ici « à cause d’une imagination qu’ils ont que l’esprit est plus fin à Paris qu’ailleurs ». Pure imagination de leur part, je vous jure. Tout est mieux à Bruxelles, tout, tout, je ne m’en dédis pas.

D’abord, le langage courant. Oh ! j’exagère peut-être. Je me laisse peut-être trop aller au plaisir du voyage. Il est probable qu’à Paris aussi le parler habituel contient beaucoup de pittoresque. Mais on l’entend tous les jours et l’accoutumance fait qu’on ne s’aperçoit de rien. Au contraire, on vibre, on a des soubresauts sur les originalités du langage belge. Dès la douane, on a de quoi s’occuper. Le douanier s’approche et vous dit ; « Avez-vous quelque chose de neuf ? » Quand cette question m’est tombée dans l’oreille, j’étais encore à demi endormi ; je venais de descendre du wagon comme j’étais, dans mon immense robe de chambre, qui, par son ampleur, ne pouvait paraître que très suspecte à un douanier. Avez-vous du neuf ? Moi, j’ai cru qu’il voulait me demander si nous avions enfin pris Bac-Ninh. Pas encore, ô Belge sympathique ; nous le prendrons bientôt, n’en doutez pas. Mais la figure placide du douanier s’obscurcit d’une teinte sévère. Il répète en dévisageant ma robe de chambre : « Je vous dis : avez-vous quelque chose de neuf ? » Ce n’est toujours pas mon chapeau ; je n’ai pas eu le temps de le passer au fer avant de quitter Paris. — « Si v’plaît ! Avez-vous quelque chose de neuf ? Ouvrez la valise, je dis, » — Le douanier devenait sec et la situation tendue. Heureusement, le mot de valise m’illumine. Le douanier veut tout simplement savoir, curiosité naturelle chez ce fonctionnaire, ce que j’ai à déclarer. Quelque chose de neuf ! Sens admirable, sens conforme au génie et à la finesse de la langue et que nous avons laissé se perdre, nous autres, à Paris ! Quelque chose qui n’est pas encore usé : des cigares qu’on peut encore revendre au delà de la frontière, parce qu’on n’en a pas mordillé le bout ; des pièces d’étoffe qui seront un objet de trafic parce qu’on n’en a pas fait jusqu’ici des culottes, du neuf, enfin de la contrebande.

Les Belges sont pleins de ces tropes. Quand la chaleur les accable, ou que le froid les gèle, ou qu’ils tombent de fatigue, ils vous disent : « Je suis si stouf que je ne puis me ravoir. » La locution est charmante. C’est un plaisir de grammairien de s’entretenir avec le cocher qui vous fait voir la ville. Il appelle les kiosques à journaux des aubettes, et les appartements à louer des quartiers. Vous lui dites : « Qu’est-ce que c’est que ce beau quartier devant lequel nous passons ? » Il vous répond : « Si v’plaît ! descendez ; vous le demanderez au maître de la maison. » C’est cela qui vous embrouille si vous ne possédez pas la clef de ce jargon. Je ne hais pas les cochers de Bade, de Francfort, de Hambourg, de Cologne, de Munich et de Berlin. Je les trouve plus doux à vivre que ceux de Paris. Le désagrément est qu’ils sont trop instruits : on ne peut pas s’enquérir auprès d’eux d’un monument, sans qu’ils vous dévident toute l’histoire du pays depuis Barberousse et les Othon jusqu’à Guillaume 1er, et encore a-t-on peur qu’ils ne remontent des empereurs d’Allemagne à ceux de Babylone. À la bonne heure le cocher flamand ! quelle ignorance géniale ! Quelle philosophie profonde de simple d’esprit ! Vous le faites arrêter devant les statues d’Egmont et de Horn ; vous vous informez auprès de lui des personnages que ces deux statues enlacées peuvent bien représenter. Il vous dit avec flegme et sans long développement : « C’est des gens qui autrefois s’est coupé la tête, sais-tu. » Nous dirions tout au moins ici qu’ils se sont fait couper la tête. Mais que l’ellipse de là-bas est nourrie de choses ! En effet, les deux héros de l’indépendance des Pays-Bas « s’est coupé la tête » eux-mêmes, à le bien prendre, puisqu’ils ont combiné de leur plein gré une foule de manigances qui ont amené les choses au point qu’on leur a bel et bien coupé la tête. Ils n’avaient qu’à se tenir tranquilles et à ne pas déblatérer contre le gouvernement. Ils en ont tant fait, là, qu’ils se sont coupé la tête avec leur propre hache. Voilà la philosophie de l’histoire du cocher flamand.

La ville est arrivée au beau moment d’une ville, après lequel il n’y a plus pour elle qu’à se gâter, même en s’étendant et en s’embellissant. Elle n’est ni trop grande ni trop petite ; ni trop magnifique ni trop modeste ; ni trop vieille ni trop neuve ; ni trop percée ni trop tortueuse. C’est l’air de magnificence qui domine. Toute proportion gardée, le boulevard Anspach vaut bien l’avenue de l’Opéra. Il est plus superbe en édifices d’art. Les hauts quartiers autour du parc, où règne la ligne droite, ont l’élégance heureuse et sans frou-frou. La vieille ville en bas est animée, grouillante, variée en circuits. À mi-côte, Sainte-Gudule, masse romantique, dégagée au milieu de maisons modernes, forme la transition et le lien entre le Bruxelles neuf, où s’élèvent les palais du gouvernement monarchique et constitutionnel, et l’ancien Bruxelles, débris d’une république du moyen âge, ramassé autour de la Grand’Place. Cette Grand’Place, avec son hôtel de ville et les maisons des corporations, reste en Europe le spécimen le plus riche et le plus savoureux du xve siècle bourgeois. Elle dit la vie des corporations aussi clairement et aussi minutieusement que Pierrefonds raconte la vie d’un grand baron féodal. La Grand’Place de Bruxelles est comme Prague, un poème de pierre, et, comme Nuremberg, un conte fantastique, écrit en charpentes, en ferrures et en maçonneries par des corps de métier faisant liesse. Mais Prague, vu du pont, a un aspect de fantôme planant sur la Moldau ; et ne trouvez-vous pas que Nuremberg sent un peu le moisi ? La Grand’Place de Bruxelles, au contraire, est vivante ; on y respire un air doux et frais ; la richesse et la multitude des détails d’architecture semblent nous figurer une foule animée et joyeuse, qui nous remet en action tout le passé et le passé de toutes les époques ; je crois apercevoir du monde à toutes les fenêtres de l’Hôtel de Ville ; ce sont les bourgeois et les héros des journées de septembre qui attendent l’armée française revenant d’Anvers ? elle va faire son entrée aujourd’hui même. Voici que, par la rue des Étuves, descendent vers la Grand’Place les bannières des charpentiers, des archers, des brasseurs, des chapeliers, des fripiers, des bouchers, qui sont sortis cette nuit du fin fond du xve et du xvie siècles pour venir amicalement au-devant des Français de l’an 1832 ; et qu’est-ce que j’aperçois là-bas, du côté du marché aux Herbes ! C’est Isaac Laquedem, en personne, qui achète pour cinq sous de quelque chose. Un veilleur de nuit lui montre son chemin.

Un jour, près de la ville
De Bruxelles en Brabant,
Des bourgeois fort dociles
L’accoster’ en passant :
Jamais ils n’avaient vu
Un homme aussi barbu.


Jamais non plus on n’a vu une ville aussi fringante de modernité qui ranime si puissamment l’illusion des siècles évanouis.

Les gens de Bruxelles ne paraissent pas fréquenter beaucoup leur bois, qui n’a pas moins d’élégance que le nôtre, et qui donne plus l’impression de la rusticité et de la solitude. Il est à supposer que je n’y suis pas allé à l’heure du ah ! et du pschutt ! Le pschutt existe et largement à Bruxelles. Si les Bruxellois ont gardé encore les bonnes vieilles mœurs cordiales dont la cherté et les distances ont détruit jusqu’à la possibilité à Paris, ils ont aussi le pschutt qui, après tout, goûté à petite dose, a son prix comme la cordialité ancienne. La réception de M. Bérardi, le directeur de l’Indépendance belge, après la représentation de Sigurd, était justement cordiale et pschutt tout ensemble. Je suis possédé, savez-vous, et je le serai encore une semaine ou deux, d’une forte envie de détrôner les professional beauties de notre monde parisien en l’honneur des professional beauties de Bruxelles. Mais, en conscience, les points de comparaison que je puis avoir recueillis à Bruxelles ne sont pas assez nombreux. J’aurais peur de faire comme le légendaire Anglais qui, traversant une ville en chaise de poste, vit sur le pas de la porte d’un magasin une femme rousse et inscrivit sur son carnet : « Ici les femmes sont rousses. » C’est une méthode sujette à erreur. Je me contente de dire que, ayant vu Bruxelles, je sais maintenant où Stevens prend ces figures dont il enveloppe la solide beauté de tant de charme vaporeux et qui tranquillement donnent le coup de foudre.

Faut-il maintenant chercher une transition pour parler du monstre antédiluvien qu’on a récemment dressé dans la cour du Musée et qui comptera désormais parmi les curiosités les plus curieuses de Bruxelles ? Assurément non, puisqu’il est bien connu, depuis Hélène et le siège de Troie, que le pire monstre qui désole la terre, c’est la beauté. L’Iguanodon benissarius aura été, je puis le dire, l’une des émotions de ma vie. C’est un imposant fossile. On en a retrouvé la structure complète en divers morceaux dans les houillères des environs de Mons. Pour un amateur de philosophie naturelle, l’iguanodon à lui seul vaut le voyage du Brabant. Voilà un personnage qui peut se vanter qu’il n’éclaircira pas la querelle engagée entre ceux qui croient une création et ceux qui enseignent l’évolution. J’admets pour un moment comme une certitude que le reptile est devenu l’oiseau, et que, selon la formule absolue popularisée par M. Edmond About, « l’homme n’a été d’abord qu’un sous-officier dans la grande armée des singes ». Vers quoi et vers qui pouvait bien évoluer l’iguanodon ? Il a le corps, la croupe et la queue d’un immense lézard et d’un crocodile. À vue d’œil, sa tête est celle d’un cheval. Ses quatre membres sont proportionnés entre eux comme ceux du kangourou ; les deux de devant plus courts, les deux de derrière plus longs. Ce qui termine les deux membres de derrière, c’est positivement deux pieds ; ce qui est pendu aux appendices du devant, c’est sans aucun doute deux mains. L’iguanodon est par conséquent bimane. Dans l’ordre zoologique actuel, il n’y a que l’homme qui soit tout ensemble bipède et bimane. L’iguanodon était, comme l’homme, l’un et l’autre. Est-ce que, par hasard, c’est dans la grande armée des iguanodons que l’homme aurait porté ses galons de sous-officier ? D’une façon bien caractérisée, l’iguanodon possède le pouce. Des gens qui font abstraction de la vieille distinction du corps et de l’esprit ont été amenés à conclure et à soutenir que la civilisation tout entière est l’œuvre de deux instruments : le pouce et la consonne. L’iguanodon avait le pouce, c’est-à-dire potentiellement la moitié de la civilisation. Il ne paraît pas qu’il en ait tiré grand’chose. Que d’abîmes !

Adieu, Bruxelles !