À propos de théâtre/X

(À propos de théâtrep. 152-169).
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X


La collection des grands écrivains Hachette, MM. Adolphe Régnier ; Paul Ménard ; E. Despoix. Nécessité d’un lexique xviie siècle. L’éducation française et nos grands écrivains. Là est la France.

J’ai reçu le huitième volume du Molière de la maison Hachette. Ce Molière fait partie de la collection : les Grands Écrivains de la France que publie, sous la direction de M. Ad. Régnier, un groupe de savants et de lettrés. L’ouvrage, avec le lexique de Molière, la biographie, les œuvres diverses, formera sans doute de dix à douze volumes. Le huitième contient le Bourgeois gentilhomme, les Fourberies, la Comtesse d’Escarbagnas et ce Psyché, œuvre commune de Molière, de Corneille et de Quinault, où ce fut le vieux et dur Corneille qui apporta la jeunesse, la grâce et l’enchantement. Il y a longtemps que je désirais, non pas signaler la collection les Grands Écrivains — elle a été tout de suite célèbre — non pas la recommander — j’arriverais un peu tard après vingt ans que la publication s’en poursuit — mais rencontrer simplement une occasion d’attirer l’intérêt spécial de mes lecteurs sur le Molière, le Racine et le Corneille de la collection. L’occasion m’arrive ; je la saisis.

Il n’est personne parmi mes lecteurs qui ne connaisse au moins de nom M. Ad. Régnier, autrefois professeur de rhétorique au collège Charlemagne et de sanscrit au Collège de France. M. Régnier est aujourd’hui un grand vieillard de soixante-dix-neuf ans, droit et vert, qui a toute la mine de vouloir marcher sur les traces de M. Chevreul. Il vit en air robuste, loin des « chagrins de la ville », et des importuns, parmi les livres, sa joie et sa force, au château de Fontainebleau dont il est le bibliothécaire. C’est lui aussi, en sa façon, un débris glorieux ou des temps glorieux ; car il est né à Mayence, quand Mayence était français et ne s’en plaignait pas, sous le sceptre du fameux Jean Bon. Je connaissais M. Régnier, dès mes jeunes ans, par sa grammaire allemande, où se trouve éclaircie aisément la plus compliquée des syntaxes, où l’on sent à chaque page le bon esprit et l’esprit net. Mais je ne l’ai vu lui-même qu’une seule fois dans ma vie. C’est, il y a dix ans, le 28 juillet 1873, en wagon, dans le train d’Orléans à Paris. Nous revenions lui et moi, du collège de la Chapelle-Saint-Mesmin où M. Dupanloup nous avait offert le régal d’une tragédie de Sophocle jouée par les élèves du collège. J’avais joui la veille de l’entretien de M. Dupanloup, qui sur tout sujet d’éducation, de littérature et de pure morale, attachait par la justesse et la solidité. Le lendemain, en échangeant mes idées pendant le voyage avec M. Régnier, j’eus pour la seconde fois, à vingt-quatre heures de distance, le plaisir bien rare, excessivement rare, de rencontrer un honnête homme qui sur les mêmes matières de pédagogie, d’éloquence et de poésie, montrait, par tout ce qu’il disait, qu’il était de la doctrine orthodoxe et de la bonne Église. M. Régnier, m’est dès lors resté fixé dans l’esprit.

On sait que le roi Louis-Philippe avait choisi en 1843, M. Régnier pour diriger l’éducation du comte de Paris. M. Régnier se consacra tout entier à son royal élève de 1843 à 1853. Il était redevenu disponible depuis plusieurs années lorsqu’on 1862, Hachette, qui fut aussi un souverain et qu’on n’a pas détrôné, le chargea de créer et de diriger la collection les Grands Écrivains. Le comte de Paris et les Grands Écrivains sont donc ses deux principaux ouvrages. Je ne me permettrais pas de juger du premier ; M. Régnier peut être dès à présent très fier du second.

Ses collaborateurs et ses lieutenants pour le Corneille, le Molière et le Racine ont été MM. Marty-Laveaux, Paul Mesnard et Despois. M. Marty-Laveaux a fait le Corneille et M. Paul Mesnard le Racine. Despois a entrepris le Molière et M. Paul Mesnard le continue. Chacun d’eux était adapté à la tache qu’il a choisie. M. Paul Mesnard, avec sa figure studieuse, reposée et fine, me rappelle assez bien dans notre société contemporaine ces religieux de l’ancienne France, jésuites, bénédictins ou affiliés de Port-Royal, qui vivaient dans le siècle et se prêtaient à lui, qui étaient les premiers dans les lettres profanes, qui écrivaient sans difficulté sur le théâtre et y faisaient autorité, qui correspondaient assidûment avec un faiseur de comédies, voire, en tout bien tout honneur, avec une comédienne, et que Voltaire, en ses heures de justice, a placés dans le temple du Goût. Ils servaient, comme on a dit de l’un d’eux, le ciel et le monde par semestre ; mais, au cours du semestre mondain, ils ne perdaient jamais de vue ni les fins collectives de leur ordre, ni l’objet de leurs travaux. M. Paul Mesnard est une sorte de janséniste tempéré. Est-ce qu’il n’habitait pas, quand je l’ai autrefois visité, je ne sais plus quelle rue, tenant au xviie siècle, au moins par la topographie, la rue Port-Royal ou la rue du Val-de-Grâce ? C’est bien l’homme qui convenait pour Racine. Il l’aime tendrement et gémit avec le cœur austère de quelqu’un des Messieurs sur les erreurs de sa vie.

Quant à Despoix il connaissait à fond les dessous de la vie littéraire au xviie siècle et en particulier les dessous de la vie d’auteur dramatique et de la vie de comédien. Il a écrit à ce sujet un livre précieux, nourri de faits, de dates et de détails expressifs, le Théâtre français sous Louis XIV[1]. Il avait bien, par rapport à Molière, un léger défaut. En sa jeunesse, au moins, lorsqu’il enseignait la rhétorique à Louis-le-Grand, il inclinait trop à se figurer Molière comme un tribun du peuple, un réformateur démocrate, une sorte de républicain et même de républicain martyr d’avant la république. La vue n’est pas très juste et elle est en tout cas bien restreinte. Despois serait revenu de sa conception en serrant de plus près Molière. Mais la mort l’a interrompu presque au début de son œuvre ; une seule et même année, l’année 1876 a malheureusement ravi à la collection les Grands Écrivains Despois et Adolphe Régnier jeune, le fils du directeur de la collection, qui secondait Despois pour la constitution du texte de Molière. Le troisième volume de Molière, qui contient les Fâcheux et l’École des femmes avec leurs annexes est le dernier qui soit de Despois et d’Adolphe Régnier. Les deux regrettables savants ont encore eu le temps de préparer pour le quatrième volume le Mariage forcé et les plaisirs de l’île enchantée. La princesse d’Élide et Tartufe, dans ce quatrième volume, ainsi que tous les volumes suivants, sont de M. Paul Mesnard. En 1876, M. Paul Mesnard avait terminé son Racine depuis déjà trois ans. Il était prêt et dispos pour continuer Molière et l’achever.

Le Molière, nous l’avons dit, n’en est qu’au huitième volume. Le Corneille et le Racine sont complets, le premier en douze volumes, le second en huit. Au Corneille et au Racine sont joints, pour chacun d’eux, un fascicule qui contient des fac-similés de son écriture à diverses époques, son portrait, la vue des maisons qu’il a habitées. Un troisième fascicule supplémentaire nous reproduit la musique des chœurs d’Athalie et d’Esther, et celle des cantiques spirituels de Racine. Disons aussi qu’il a été dressé par les éditeurs deux tableaux curieux où est consigné le chiffre de représentations que chaque pièce de Corneille et de Racine a obtenu depuis l’origine jusqu’à nos jours. En tout et pour tout la maison Hachette et M. Régnier ont visé à l’exact et au complet. M. Régnier et ses collaborateurs sont complets avec religion, exacts avec superstition ; ils n’ont pas voulu laisser se perdre une bribe de Corneille, de Molière et de Racine ; ils ont recueilli jusqu’à leur latin ; il s’agit des demi-dieux de notre théâtre.

Corneille, Molière et Racine sont dès à présent des anciens, surtout les deux premiers. L’originalité de M. Adolphe Régnier consiste à les avoir traités comme tels. M. Adolphe Régnier s’est imposé un plan analogue à celui que l’on suit depuis longtemps pour la publication avec commentaires des auteurs grecs et latins. Sa grande affaire a été d’abord le récolement des textes. L’invention de l’imprimerie n’a pas fixé les textes autant qu’on le croit. En dépit de la lettre moulée, les textes des écrivains les plus célèbres et les plus lus sont restés soumis, comme tout en ce monde, à la loi de l’éternel devenir ; ils ont suivi les modes de chaque époque, les variations de l’esprit du goût et de la langue. À peine un quart de siècle s’est-il écoulé depuis la mort d’un auteur illustre, que les éditeurs successifs accommodent sa syntaxe aux habitudes du jour. L’un met un la au lieu d’un sa qui ne lui paraît plus assez clair ; l’autre substitue à un son démodé un son tout neuf ; un troisième ajoute des mots et change des tours de phrase ; c’est tantôt le style propre de l’auteur qui pâtit de ces modifications et tantôt la langue qu’on parlait de son temps. Sous la direction de M. Régnier, MM. Marty-Laveaux, Paul Mesnard et Despois se sont attachés à reconstituer le texte de chaque ouvrage d’après les éditions dont il était certain que Corneille, Racine, Molière eux-mêmes, ou pour ce dernier, La Grange, son fidèle lieutenant, avaient pu s’occuper. Ils ont pris soin de décrire et de classer d’après sa valeur chacune des éditions primitives de leur auteur, et ils nous ont exposé les raisons qui les ont décidés à choisir celle qu’ils prennent pour guide. Ils ont indiqué les variantes authentiques ; n’acceptant jamais, bien entendu, pour variante ce qui n’est que la correction arbitraire d’éditeurs capricieux et sans autorité. Ainsi nous avons le texte pur de Racine, de Molière et de Corneille. Nous l’avons pour la première fois depuis vingt ans, comme nous avons, pour la toute première fois, rassemblé et faisant corps, tout ce qui est jusqu’ici connu, tout ce qu’on peut se procurer de leurs écrits en tout genre.

Le premier volume de Corneille et le premier de Racine contiennent la biographie de l’auteur, avec ce qu’on possède d’actes authentiques, de brevets, de pièces officielles et de documents à l’appui. La biographie de Molière est renvoyée à un dernier volume qui s’ajoutera à la série de ses œuvres. Chaque tragédie ou comédie est précédée d’une notice ample et sobre où l’éditeur, s’abstenant des appréciations littéraires pour s’attacher aux faits positifs, recherche les origines de l’œuvre, constate l’effet qu’elle a produit, en dresse les états de service, assemble les divers détails qui intéressent son histoire, succès des premières représentations, liste des acteurs qui ont créé les rôles, sommes encaissées par le théâtre. Chaque pièce aussi est suivie d’un appendice qui se compose, tantôt de passages saillants des œuvres antérieures dont elle procède, tantôt du texte ou de l’analyse des écrits de controverse qu’elle a suscités. Enfin le Corneille et le Racine se terminent par un lexique de la langue des deux auteurs ; nous aurons plus tard celui de Molière. Voilà le dessin général de l’édition Régnier. C’est là tout à fait le dessin d’une édition savante ; elle est la première de ce genre, pour nos trois grands auteurs dramatiques et elle est définitive.

On devine qu’une édition ainsi conçue de Corneille, Racine et Molière, forme un trésor inépuisable de renseignements de toutes sortes. Lexiques, biographies, notices, pièces à l’appui, tout a son prix. Signalons particulièrement la biographie de Racine par Paul Mesnard. Les circonstances les plus obscures de l’existence du poète y sont élucidées avec un soin, une clairvoyance, une diversité d’érudition, une méthode qui ne laissent jamais de doute dans l’esprit du lecteur. Cette vie de Racine est de 1865. Elle a marqué. Depuis, nous avons eu une biographie de Regnard par Édouard Fournier[2], établie selon le même système de critique et qui est aussi un morceau à recommander pour la variété et le bonheur des recherches. MM. Paul Mesnard et Édouard Fournier d’ailleurs avaient eu tous deux un prédécesseur dans la voie qu’ils ont suivie, Bazin, dont les Notes historiques sur la vie de Molière[3] sont restées le modèle et le chef-d’œuvre du genre.

Les lexiques, dans l’édition Régnier, ne me laissent pas aussi complètement satisfait que les biographies et les excursus biographiques. Quelque utiles, quelque précis, quelque irréprochables qu’ils soient, je n’y puis voir que les éléments d’un tout plus vaste qui n’existe pas encore. Ce sont comme des parties de rapport préparées d’avance, pour un édifice autrement important que l’heure est venue, ce me semble de construire ; et cet édifice, ce serait un dictionnaire de la langue française au xviie siècle. La langue du xviie siècle était moins riche en mots et en images que notre langue actuelle ; elle n’était pas moins riche en tours, quoique autrement, et elle était infiniment plus riche en acceptions de mots. On ne s’en douterait pas en lisant le Dictionnaire de Littré, qui, sur cette époque de la langue, fléchit, manque, est trop peu fourni. Aussi serait-il à souhaiter qu’un homme jeune encore et qui aurait le temps devant soi entreprît dès à présent l’œuvre d’un dictionnaire de la langue française au xviie siècle. Il faudrait que celui qui abordera cette tache, dont les altérations croissantes du parler français rendent chaque jour l’utilité et la nécessité plus manifestes, eût d’abord reçu la grande instruction historique ; je n’entends pas par là l’érudition, bien au contraire. Il faudrait qu’il y joignît une brillante instruction littéraire (grec, latin, français), le discernement et le goût. Mais surtout que ce ne soit pas un philologue, un élève distingué ou un maître éminent de l’École des hautes études, qui se mette à cette besogne ! Pas de linguiste, ici, pas d’épigraphiste, pas de romaniste, pas de médiéviste ! Pour entrer au cœur du xviie siècle, pour en pénétrer le grand, le profond et le fin, je ne veux, je n’admets, même en matière de vocabulaire et de lexicographie, qu’un pur nourrisson du Pinde, un amant délicat de la Muse. Il n’est que trop sensible que les lacunes de Littré sont dues à la prédominance chez lui de l’esprit philologique sur l’esprit littéraire.

Je ne voudrais pas chicaner sur les Notices qui font préface aux pièces et sur les appendices qui les suivent. J’ai pris à leur lecture trop d’intérêt et j’en ai tiré trop de profit. C’est pourtant l’endroit par où cette belle édition prêterait quelquefois à la critique.

D’abord M. Adolphe Régnier n’a pas réussi à maintenir, en ce point, l’unité de son plan. Despois, M. Marty-Laveaux, M. Paul Mesnard suivent bien, si vous voulez, la même méthode, mais chacun avec des déviations évidentes ; il y a çà et là, dans la pratique de la commune règle du caprice et même du relâchement. M. Paul Mesnard introduit volontiers dans la notice, en les analysant et en les écourtant, ou bien il cite, au cours du texte, en notes sur ce texte, des documents que M. Marty-Laveaux et même Despois eussent rejetés à l’appendice afin de les y reproduire ou in extenso ou par fragments notables.

On s’en apercevra en comparant les notices d’ailleurs si abondantes du Tartufe et du Don Juan avec la notice de l’Étourdi et en rapprochant la notice de Phèdre de celle des Horaces. M. Paul Mesnard oublie même à l’occasion et néglige de signaler tel ou tel emprunt forcé que Molière lève à son profit sur le menu peuple des auteurs. Ainsi Molière a pris à l’un de ses contemporains l’idée de la cachette d’Orgon et quelques-uns des moments de la grande scène du quatrième acte du Tartufe ; M. Paul Mesnard n’en souffle mot ni dans la notice ni dans les notes, ni dans l’appendice.

En général, pour ce qui concerne Molière, les éditeurs ne se sont pas assez donné d’espace. Exemple : Ils ont profité sans trop le dire du Commentaire sur les Œuvres de Molière d’Antoine Bret (1773-1778) ; ils n’y ont pas encore recueilli toutes les indications qu’ils auraient pu. Je sais bien que Bret, compilateur pressé, est fort sujet à caution ; en 1773, on ne regardait pas de trop près à l’authenticité des faits transmis par la tradition et à l’exactitude des anecdotes ; dans cette friperie et dans cette mine bigarrée de Bret, il y a pourtant de bonne étoffe et de bons filons qu’il n’y fallait pas laisser.

Toutes les notices, tous les appendices de l’édition des Grands Écrivains regorgent de faits, définitivement élucidés, et de discussions décisives. Toutes les notices et tous les appendices ne sont pas pourtant aussi complets et aussi habilement disposés que ceux du Cid et du Menteur. Le dirai-je ? Il me manque pour un trop grand nombre des chefs-d’œuvre de MoHère l’histoire de leurs dérivés. Mais cela, dira-t-on, serait infini ! Oui, sans doute. Je ne réclame pas tout ; je voudrais au moins le principal.

Il ne me suffit pas, à propos d’Amphitryon, que vous me rappeliez Plaute et les Deux Sosies, de Rotrou, qui ont précédé ; faites-moi connaître aussi l’Amphitryon de Dryden, qui a suivi. La question des œuvres dérivées peut être insignifiante avec Corneille et Racine ; elle est d’une importance capitale avec Molière. Dans l’état actuel et selon les exigences présentes de l’histoire littéraire, c’est une faute de l’avoir négligée.

Mais, en vérité, ne regrettons pas ce qui peut manquer de temps à autre. Applaudissons-nous plutôt ; félicitons MM. Hachette et Régnier d’avoir mené à bien une œuvre si pénible, si lente, qui touche au moment d’être terminée ; emparons-nous de cet amas de richesses qu’ils ont amoncelées ; puisons tous les jours quelque chose dans ce grenier d’abondance de bonne et grande littérature. Je suppose, je n’oserais l’affirmer, je suppose que le Corneille, le Racine, et le Molière de M. Régnier sont dans toutes nos bibliothèques de lycées et d’écoles municipales supérieures et qu’il n’est point défendu aux écoliers qui ont passé la quinzième année, de les demander et de perdre leur temps à les lire. Quiconque se veut composer une bibliothèque française un peu systématique devrait en faire sa base. Janvier approche ; je ne vois pas de plus belles étrennes et de plus sérieuses que vous puissiez offrir à un jeune homme, pourvu, bien entendu, que vous ayez la bourse bien garnie ; car un Corneille en douze volumes, un Racine en dix, entrent dans la catégorie des dons riches et coûteux.

Autrefois, notre théâtre classique, nos chefs-d’œuvre dramatiques du xviiie siècle formaient, sinon tout le fonds, au moins une grande partie du fonds d’éducation d’un jeune homme bien né. Les filles même, je ne sais comment, étaient élevées avec cela. Elles ne connaissaient pas la chimie et n’étaient douées d’aucune instruction civique. Mais, si le hasard de la conversation vous amenait à citer devant elles quelque vers des moins connus de Racine et de Corneille, elles achevaient le morceau. Tout s’en va maintenant de ce qui était autrefois la nourriture des âmes et des esprits. La religion, considérée du point de vue exclusif de la pratique humaine, les catéchismes de persévérance pour jeunes personnes que faisaient dans nos villes des prêtres distingués et expérimentés, quatre ou cinq livres éprouvés d’histoire et de doctrine chrétienne, dont les catholiques éclairés usaient encore assidûment dans le premier quart de ce siècle, pour l’instruction courante de leurs enfants, étaient autant d’instruments d’une culture intellectuelle et morale saine et forte. Tout cela a été peu à peu éliminé, puis brusquement retranché de l’éducation officielle et devient presque hors d’usage dans l’éducation privée. Nous n’avons pas la Bible pour suppléer à cette décadence de la culture catholique. La Bible, qui a créé la moderne Angleterre, qui a enfanté l’Amérique, qui a donné le vol à l’Allemagne du Nord, la Bible, source intarissable, même au profane, d’idées, de sensations et de notions, n’a jamais été un livre français. C’est à peine si la très petite fraction protestante de la nation continue à en faire de nos jours son viatique usuel. Ce qu’est devenue l’antiquité grecque et latine pour ceux qui daignent encore y accéder, nous le voyons tous les jours : une matière à sèche philologie, un minutieux jardin d’historiuncules. Eh bien ! quoi alors ? Avec quoi nous formerons-nous désormais des âmes et des esprits, une âme de peuple et un esprit national ? Avec les honorables manuels de morale, dont M. Ferry nous a dressé amoureusement la liste ? Il en est parmi eux d’éloquents et que j’estime. Je n’en vois cependant aucun qui prenne le chemin de devenir un livre de tout le monde, la pâture universelle des esprits, le réconfort et la consolation des âmes.

Dans cette ruine de tous les états de l’esprit public et des mœurs domestiques de notre pays, une renaissance des anciennes lectures françaises n’en est que plus ardemment à désirer. Revenons du moins à nos admirables classiques ; tâchons de ramener la jeunesse à notre théâtre ; mettons dans les mains des jeunes gens Corneille, Racine, Molière, et Marivaux, et Beaumarchais, et Gresset, et Destouches, et Piron. Là il reste encore une heureuse réserve, un dépôt qui a été longtemps national et qui nous est toujours accessible, de sagesse positive, de bon sens pratique, de morale forte, de politique objective, d’idées et de sentiments héroïques. Là est la France.

Je dois faire réparation, sur un point, à M. Paul Mesnard. J’avais regretté qu’il n’eût pas analysé d’une façon assez systématique les œuvres engendrées des œuvres de Molière ; je lui avais reproché de négliger quelquefois d’importants dérivés de notre grand comique. J’avais cité comme exemple de ces omissions l’Amphitryon de Dryden. Or, M. Mesnard n’a pas omis Dryden. C’est moi qui n’ai pas cherché la mention qu’il en fait à la place où elle est. Je retire ma critique et maintiens mon regret. Il m’eût presque fallu pour chaque pièce de Molière quelque chose comme le livre d’Appell sur les dérivés de Werther[4] Sur Molière, on a le droit d’être insatiable.

  1. Paris, Hachette. Seconde édition. 1882.
  2. Œuvres complètes de Regnard, augmentées de deux pièces inédites, précédées d’une introduction d’après des documents entièrement nouveaux, par M. Édouard Fournier. Un volume grand in-8° avec portraits et dessins coloriés par MM. Émile Bayard et Maurice Sand. Paris, Laplace et Sanchez, 1875. — Édition sérieuse et de luxe. Solide et charmant volume d’étrennes.
  3. . Paris, Techener, 1851.
  4. Werther und seine Zeit. Leipzig, 1855.