À la dure, roman (trad. H. Motheré)/2


À la dure, roman (trad. H. Motheré)
La Revue blancheTome XXVI (p. 283-296).
◄  1
3  ►

À la dure [1]
CHAPITRE V
Nouvelles connaissances. — Le cayote.

Une autre nuit de tranquillité et de tumulte alternatifs. Mais le matin arriva, petit à petit. Ce fut un nouveau réveil heureux au milieu des fraîches brises, des vastes étendues de verdure unie, des clairs rayons de soleil, d’une solitude impressionnante totalement dénuée, à la vue, d’êtres humains ou d’habitations humaines ; l’atmosphère était douée d’un tel pouvoir rapprochant que des arbres paraissant à portée de la main étaient éloignés de plus de cinq kilomètres. Nous reprîmes notre costume de déshabillé, nous grimpâmes par-dessus la voiture en marche, nous laissâmes pendre nos jambes le long de ses côtés, et nous criions de temps à autre après nos mulets frénétiques, simplement pour les voir rejeter leurs oreilles en arrière et décamper plus vite ; nous avions attaché nos chapeaux sur nos têtes pour empêcher le vent d’emporter nos cheveux et nous jetions un regard circulaire autour de nous, sur le vaste tapis du monde, pour y chercher des objets nouveaux et étranges. Aujourd’hui encore, je vibre de la tête aux pieds à penser à l’activité, au plaisir et à la sensation sauvage d’indépendance qui me faisaient danser le sang dans les veines pendant ces belles matinées de voyage.

Environ une heure après déjeuner, nous vîmes les premiers villages de chiens de prairie, la première antilope, et le premier loup. Si je me rappelle bien, ce dernier était le véritable cayote du fond du désert. Et si c’était bien lui, ce n’était ni une jolie bête ni un animal respectable, car j’ai lié par la suite une connaissance approfondie avec sa race et je peux en parler en toute assurance. Le cayote est un squelette long et mince, de triste mine, sur lequel on a tendu une peau de loup grise dont la queue, passablement fournie, traîne perpétuellement à terre d’un air désespéré d’abandon et de misère, l’œil fuyant et méchant, la figure longue et aiguë, aux lèvres légèrement retroussées et aux dents découvertes. Tout son être à l’air furtif. C’est l’allégorie vivante et respirante du besoin. Toujours il a faim. Il est toujours pauvre, malchanceux et sans amis. Les plus viles créatures le méprisent, et les puces elles-mêmes le déserteraient pour un vélocipède. Il est si plat et si lâche que, au moment même où ses dents en bataille font semblant de menacer, le reste de sa figure s’en excuse. Il est si débraillé ! si crotté, si osseux, si ébouriffé, et si pitoyable ! En vous voyant il retrousse sa lèvre, vous lance un éclair de ses dents, et prend un long trot velouté à travers les sauges, vous jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule, de temps en temps, jusqu’à ce qu’il se trouve hors de portée de pistolet ; puis il s’arrête et vous examine posément ; il trotte une cinquantaine de mètres et s’arrête encore ; cinquante mètres encore et nouvel arrêt ; finalement le gris de son corps fuyant se confond avec le gris des sauges et il disparaît.

Tout cela a lieu quand vous ne faites aucune démonstration hostile contre lui ; mais si vous en faites, il s’applique à la course avec plus d’ardeur, il électrise immédiatement ses talons et place une telle étendue de territoire entre lui et votre arme qu’au moment où vous levez le chien, vous vous apercevez qu’il vous faudrait une carabine Minié, qu’au moment où vous le couchez en joue, il vous faudrait un canon rayé, et, au moment où vous le tenez sur votre guidon, vous voyez clairement que seul un éclair extraordinairement inessoufllable pourrait désormais l’atteindre. Mais si vous lancez à sa poursuite un chien au pied léger, vous en aurez bien de l’amusement, surtout si ce chien a bonne opinion de lui-même et a été élevé dans l’idée qu’il s’y connaît en fait de vitesse. Le cayote file, se balançant doucement au rythme trompeur de son trot ; à chaque instant il sourit par-dessus son épaule d’un fallacieux sourire qui remplit absolument le chien d’encouragement et d’ambition mondaine et qui lui fait baisser le museau encore plus bas, allonger le cou plus en avant, haleter plus fièrement, raidir la queue plus droite en arrière, agiter ses jambes furieuses avec une frénésie toujours plus acharnée et soulever, en un nuage toujours plus large, plus haut et plus épais, le sable du désert fumant derrière lui et marquant son long sillage à travers la plaine unie. Pendant tout ce temps le chien n’est qu’à vingt petits pas en arrière du cayote, sans pouvoir comprendre, quand ce serait pour sauver son âme, pourquoi il n’arrive pas à s’en rapprocher sensiblement ; il commence à être vexé et désolément il considère avec quelle aisance glisse le cayote sans jamais panteler, suer ou cesser de sourire ; il s’irrite de plus en plus de voir avec quelle imprudence il a été dupé par un parfait étranger et quelle ignoble fourberie il y a dans ce trot allongé, calme et velouté ; ensuite il remarque qu’il commence à se fatiguer et que le cayote doit s’appliquer à ralentir son propre train pour ne pas être perdu de vue : c’est alors que ce chien de la ville s’affole pour de bon, qu’il commence à peiner, à geindre et à sacrer, à faire voler la poussière plus haut que jamais et à se ruer sur le cayote avec une énergie concentrée et désespérée. Cet « emballage » le conduit à six pieds en arrière de son glissant ennemi et à trois kilomètres de ses amis. Alors, au moment où une nouvelle espérance dérisoire illumine son visage, le cayote se retourne et sourit aimablement avec quelque chose dans l’expression qui semble dire : « Eh bien ! je vais être forcé de vous fausser compagnie, mon petit ; les affaires sont les affaires, et je n’ai pas le moyen de gaspiller toute ma journée avec vous comme ça. » Immédiatement on entend un bruit impétueux, une longue déchirure fend l’atmosphère et voici que le chien se trouve seul et abandonné au milieu d’une vaste solitude

Cela lui fait tourner la tête. Il s’arrête et regarde autour de lui ; il grimpe sur le prochain monticule de sable pour contempler l’horizon, secoue la tête d’un air pensif et, sans une parole, il s’en retourne cahin-caha vers sa caravane où il prend humblement position sous le chariot d’extrême arrière, plein d’une inexprimable mortification, la mine honteuse, et la queue en berne pour huit jours.

D’ici une année, toutes les fois qu’on criera haro sur un cayote, ce chien-là se contentera de regarder dans la direction indiquée sans aucune émotion, se disant apparemment en lui-même : « Je n’ai pas envie de goûter à ce plat-là, il me semble ».

Le cayote habite principalement les déserts les plus désolés et les plus impraticables, on considère que le cayote et les Indiens du désert témoignent de leur communauté de race en ce qu’ils vivent ensemble dans les parties abandonnées de la terre sur un pied de parfaite confiance et amitié, tandis qu’ils haïssent toutes les autres créatures et participent volontiers à leurs funérailles. Il n’hésite pas à aller déjeuner à 150 kilomètres et à aller dîner à 250, parce qu’il est sûr d’avoir trois ou quatre jours entre ses repas et qu’autant vaut pour lui voyager et voir du pays que de flâner oisif à la maison et d’être à la charge de sa famille.

Nous apprîmes vite à reconnaître l’aboiement méchant et aigu du cayote quand il venait la nuit du fond de la plaine obscure troubler nos rêves au milieu des sacs de dépêches ; et au souvenir de son aspect marmiteux et de son sort cruel nous trouvions moyen de lui souhaiter, nouveauté bienheureuse, une longue journée de chance et un garde-manger inépuisable pour le lendemain.

CHAPITRE VI
Notre vieil ami Jannot et le Pélerin. — Comparaison entre Ben Holliday et Moïse. — Le surveillant de division. — Le conducteur. — Le cocher..

Notre nouveau conducteur (embarqué à l’instant) était resté vingt-quatre heures sans sommeil. Pareille chose était très fréquente. Depuis Saint-Joseph (Missouri) jusqu’à Sacramento (Californie), le trajet par la poste comptait 3 147 kilomètres et s’achevait souvent en 15 jours (le chemin de fer met 4 jours 1/2 maintenant), mais le temps spécifié dans les contrats postaux était de 18 ou 19 jours, si j’ai bonne mémoire. Cela, afin de tenir un juste compte des tempêtes et neiges de l’hiver et des autres causes de retard inévitables. La Compagnie de la poste avait établi partout une stricte discipline et une méthode sévère. De 400 en 400 kilomètres de route, elle plaçait un agent ou surveillant et le revêtait d’une grande autorité. Son parcours ou sa juridiction de 400 kilomètres s’appelait une « division ». Il achetait les chevaux, les mulets, les harnais et la nourriture pour les bêtes et les gens et distribuait tout cela entre ses stations-relais, de temps en temps, d’après l’opinion qu’il avait de leurs besoins. Il construisait les bâtisses et creusait les puits. Il s’occupait de payer les chefs de station, les palefreniers, les cochers et les forgerons, et il les congédiait, selon son bon plaisir. C’était dans sa « division » un très-très-grand personnage, une espèce de Grand Mogol, de Sultan des Indes, en présence de qui les gens du commun gardaient un langage et des manières modestes et dont la splendeur réduisait l’étincelant cocher de la malle lui-même, à ne plus être qu’une chandelle de deux sous. Il y avait environ huit de ces rois sur la grande ligne de poste.

Au-dessous de l’agent de la division pour le rang et l’importance venait le « conducteur ». Son parcours était de la même longueur que celui de l’agent, 400 kilomètres. Il était assis à côté du cocher, et (en cas de besoin) il restait à son poste pendant cet effroyable trajet, nuit et jour, sans autre repos ou sommeil que ce qu’il pouvait en prendre perché ainsi au sommet du véhicule en mouvement. Qu’on y pense ! Il avait la responsabilité absolue des dépêches, des messageries, des voyageurs et de la voiture, jusqu’à ce qu’il les eût transmis au conducteur suivant et qu’il en eût quittance. Par conséquent il fallait qu’il fût homme d’intelligence, de décision et de capacité pratique. C’était pour l’ordinaire une personne tranquille, agréable, qui s’occupait strictement de ses fonctions et avait beaucoup du « gentleman ». Il n’était pas absolument nécessaire que l’agent de la division, lui, fût un gentleman, et quelquefois il ne l’était pas. Mais il était toujours un vrai général en fait de facultés administratives et un bouledogue en fait de courage et de détermination. S’il n’eût pas été tel, son commandement sur le personnel intraitable du service de la ligne aurait été pour lui l’équivalent d’un mois de détresse et d’affronts avec une balle et un cercueil au bout. Il y avait seize ou dix-huit conducteurs sur la ligne, car il y avait un départ tous les jours dans chaque sens et un conducteur à chaque voiture.

Inférieur au conducteur pour le rang et l’importance officiels et réels, venait le cocher, mes délices, inférieur en importance réelle mais non apparente, car nous avons vu qu’aux yeux du commun des mortels le cocher était au conducteur comme un amiral à son capitaine de pavillon.

Le parcours du cocher était assez long et son sommeil aux stations assez court quelquefois ; aussi, n’eût été la grandeur de sa position, sa vie eût été triste autant que dure et fatigante. Nous changions de cocher chaque jour et chaque nuit (car ils circulaient, aller et retour, sur le même tronçon de route), c’est pourquoi nous ne fîmes jamais avec eux aussi complète connaissance qu’avec les conducteurs ; et ils auraient, en tous cas, règle générale, dédaigné de se familiariser avec d’aussi menu fretin que des voyageurs. Pourtant nous étions toujours désireux de voir chaque nouveau cocher dès qu’on changeait le quart, car chaque jour nous étions ou anxieux de nous débarrasser d’un individu désagréable ou désolés de nous séparer d’un homme que nous avions appris à apprécier et avec lequel nous étions arrivés à être en termes sociaux et amicaux. Aussi la première question que nous adressions au conducteur chaque fois que nous arrivions à l’endroit où nous devions changer de cocher était toujours : « Qui c’est-il ? » La syntaxe était incorrecte, peut-être, mais nous ne pouvions pas savoir alors qu’un jour on mettrait cela dans un livre. Tant que tout allait bien, la situation du cocher de grande ligne était passable ; mais si un de ses camarades tombait soudainement malade, cela devenait ennuyeux, car il fallait bien que la voiture continuât sa route, de sorte que le potentat sur le point de descendre et de prendre un repos délicieux après sa longue nuit de siège au milieu du vent, de la pluie et de l’obscurité, était forcé de rester à son poste et de faire le travail du malade. Un jour que dans les Montagnes Rocheuses, je trouvai le cocher profondément endormi sur le siège, les mules courant à leur allure ordinaire de casse-cou ; le conducteur me dit de ne pas m’en inquiéter, qu’il n’y avait pas de danger et que cet homme faisait double service ; il avait conduit une voiture pendant 120 kilomètres, et revenait sur la nôtre sans avoir eu ni repos ni sommeil. Retenir pendant 240 kilomètres six mulets vindicatifs et les empêcher de grimper sur les arbres ! Cela paraît incroyable et pourtant je me rappelle bien le cas.

Les chefs de station, palefreniers, etc., étaient des individus bas et grossiers que j’ai déjà décrits ; et de l’ouest du Nebraska jusqu’au Nevada on peut dire que la corporation était fortement panachée de malfaiteurs, contumaces fuyant la justice, criminels pour qui la meilleure sauvegarde était une région sans lois, sans même un semblant de lois. Lorsque l’agent de la division donnait un ordre à l’un de ces gens-là, c’était dans l’idée nette qu’il pouvait avoir à l’imposer avec un revolver de marine, aussi allait-il toujours « paré » pour faire tout marcher droit.

De temps en temps l’agent était en effet obligé de faire sauter la cervelle d’un palefrenier pour lui apprendre quelque simple chose qu’il aurait pu lui enseigner avec une trique si les circonstances et l’entourage eussent été différents. Mais c’étaient des hommes entendus et cassants que ces agents de division et quand ils voulaient expliquer quelque chose à un subordonné, ils le lui logeaient généralement dans la cervelle.

Une grande partie de cette vaste machine, ces centaines d’hommes et de voitures, ces milliers de mulets et de chevaux étaient entre les mains de M. Ben Holliday. Toute la moitié ouest de l’entreprise lui appartenait. Ceci me rappelle un incident de voyage en Palestine, qui est à sa place ici et que je transcrirai textuellement de mon carnet de Terre Sainte :

« Sans doute tout le monde a entendu parler de Ben Holliday, homme d’une énergie prodigieuse, qui de son métier expédiait malles et voyageurs à tire d’aile dans ses voitures de poste, à travers notre continent, avec la vitesse de l’ouragan : 3 200 longs kilomètres en 15 jours 1/2, montre en main. Mais ce fragment d’histoire se rapporte non à Ben Holliday, mais à un jeune homme de New York nommé Jean, qui voyageait dans notre petit groupe de pèlerins de Terre Sainte (il avait été en Californie par la voiture de M. Holliday, trois ans auparavant, et n’avait aucunement oublié ni perdu sa bouillonnante admiration pour M. Holliday). Âge, dix-neuf ans. Jean était un brave enfant, un garçon de cœur, toujours bien intentionné, qui avait grandi dans la ville de New York, et, bien qu’il eût l’esprit ouvert et sût beaucoup de choses utiles, son éducation religieuse avait été grandement négligée, à tel point que l’Histoire Sainte tout entière était une nouveauté inédite pour lui, et tous les noms de la Bible des mystères qui n’avaient jamais troublé son oreille vierge. Il y avait aussi en notre compagnie un pèlerin d’âge mûr qui était le contraire de Jean, en ce qu’il était savant dans les Écritures et plein d’enthousiasme à leur égard. Il nous servait d’encyclopédie et nous ne nous lassions pas d’écouter ses discours, ni lui de les faire. Il ne passa pas dans une localité célèbre, de Bassan à Bethléem, sans l’éclairer d’une homélie. Un jour que nous étions campés près des ruines de Jéricho, il éclata à peu près en ces termes :

« — Jean, voyez-vous là-bas, cette chaîne de montagnes qui borde la vallée du Jourdain ? Les montagnes de Moab, Jean ! pensez à cela, mon garçon, les véritables montagnes de Moab, célèbres dans l’Écriture. Nous sommes réellement face à face avec ces sommets et ces pics illustres, et, pour ce que nous en savons (baissant la voix avec émotion), nos regards reposent peut-être, en ce moment même, sur le lieu où gît la tombe mystérieuse de Moïse ! Pensez-y, Jean !

« — Moïse qui ? (inflexion traînante.)

« — Moïse qui ! Jean, vous devriez avoir honte d’une ignorance aussi criminelle. Comment ! mais Moïse, le grand guide, le soldat, le poète, le législateur de l’ancien Israël ! Jean, depuis cet endroit où nous nous tenons, jusqu’en Égypte, s’étend un effroyable désert de cinq cents kilomètres de long, et à travers ce désert cet homme merveilleux conduisit les enfants d’Israël, les guidant pendant quarante ans avec une sagacité infaillible au sein des solitudes désolées et entre les obstacles des collines et des rochers pour les amener enfin, sains et saufs, non loin de cet endroit même ; et où nous sommes maintenant ils entrèrent dans la Terre Promise avec des cantiques de joie ! Ce fut une prouesse merveilleuse, bien merveilleuse, Jean ! Pensez-y !

« — Quarante ans ? Cinq cents kilomètres seulement ? Ben Holliday leur aurait fait faire ça en trente-six heures !

« Le jeune homme n’y mettait pas malice. Il ne savait pas qu’il avait dit quelque chose de mal ou d’irrévérencieux. Personne ne le réprimanda donc, ou ne lui en voulut, et personne ne l’aurait pu, si ce n’est quelque esprit mesquin, incapable d’excuser les étourderies d’un enfant. »

À midi, le cinquième jour, nous arrivâmes au « Passage de la Platte du Sud, alias « Julesbourg », alias « Overland-Ville », à 756 kilomètres de Saint-Joseph, la ville frontière la plus curieuse, la plus bizarre et la plus drôle que nos yeux novices aient jamais contemplée avec ébahissement.

CHAPITRE VII
Overland-Ville. — Passage de la Platte. — La chasse au buffle par Bemis. — Attaque du buffle. — Le cheval de Bemis perd la tête. — Un cirque improvisé. — Nouveau départ. — Bemis se réfugie dans un arbre. — Il est enfin sauvé par un procédé merveilleux.

Cela nous sembla drôle de revoir une ville après ce qui nous avait paru une si longue expérience de la solitude, complète, impassible, sans vie pour ainsi dire et sans maisons. Nous tombâmes dans la rue affairée avec la sensation d’êtres météoriques détachés de la corniche d’un autre monde et subitement réveillés dans celui-ci. Pendant une heure nous nous intéressâmes à « Overland-Ville » comme si nous n’avions encore jamais vu de ville. Nous avions une heure à y dépenser, parce qu’il nous fallait changer notre voiture contre un appareil moins somptueux, nommé un " chariot de marais » et transborder notre cargaison de dépêches.

Ensuite nous repartîmes. Nous arrivâmes à la Platte du Sud, boueuse, jaunâtre et sans profondeur, avec ses rives basses, ses bancs de sable plats et ses archipels d’îles de pygmées, rivière mélancolique se traînant au centre de l’énorme plaine, et visible à l’œil nu grâce seulement à la rangée d’arbres clairsemés, en sentinelle sur chacun de ses bords. La Platte était haute, disait-on, ce qui me fit souhaiter de la voir basse pour juger si elle pouvait avoir l’air plus navrant et plus minable. On disait que c’était un cours d’eau dangereux à traverser pour le moment, parce que ses sables mouvants pourraient bien engloutir chevaux, voitures et voyageurs au milieu du gué. Mais il fallait que la poste avançât et nous fîmes la tentative. Une ou deux fois en plein courant les roues s’enfoncèrent si profondément dans le sable sans consistance que nous crûmes à moitié que nous avions redouté et évité la mer toute notre vie pour finir par faire naufrage dans un « chariot de marais » au milieu d’un désert. Mais nous nous en tirâmes et courûmes vers le soleil couchant.

Le lendemain matin, juste avant l’aurore, à environ neuf cents kilomètres de Saint-Joseph, notre « chariot de marais » se rompit. Cela devait nous retarder de cinq ou six heures, nous montâmes donc à cheval, par invitation, et rejoignîmes une troupe qui partait à la chasse du buffle. C’était un noble plaisir que de galoper sur la plaine dans la fraîcheur et la rosée du matin, mais notre rôle dans la chasse se termina dans le désastre et la confusion, car un taureau blessé poursuivit le voyageur Bémis pendant près de trois kilomètres ; sur quoi, il abandonna son cheval et se réfugia dans un arbre. Il bouda toute conversation là-dessus pendant vingt-quatre heures ; mais, à la fin, il se radoucit petit à petit et finit par dire :

— Eh bien ! il n’y a rien de drôle là-dedans, et ces idiots n’avaient pas le sens commun d’en faire tant de gorges chaudes. Je vous assure que j’ai été en colère pour de bon pendant un moment. J’aurais bien tiré sur ce grand flandrin qu’ils appelaient Hank si j’avais pu le faire sans estropier cinq ou six personnes, mais naturellement cela m’était impossible, mon vieil « Allen » est si diablement compréhensif. J’aurais bien voulu voir ces badauds-là au haut de mon arbre ; ils n’auraient pas eu tant d’envie de rire. Si mon cheval avait valu quelque chose, mais non, à la minute où il vit le taureau se retourner contre lui et beugler, il se dressa droit en l’air debout sur ses talons. La selle se mit à glisser, je jetai mes bras autour de l’encolure en me serrant contre la crinière, et je commençai à faire ma prière. Alors il redescendit et se mit debout sur son autre extrémité et positivement le taureau s’arrêta de gratter le sable et de beugler pour contempler ce spectacle inhumain. Puis le taureau fit une passade contre lui et poussa un mugissement d’une résonance parfaitement effroyable, tant il était près, qui sembla annihiler littéralement la raison de mon cheval et le rendre fou furieux : je consens à mourir s’il ne se tint pas pendant un quart de minute la tête en bas en versant des larmes. Il était absolument hors de lui, aussi vrai que la vérité elle-même, et ne savait plus ce qu’il faisait. Ensuite le taureau arriva en chargeant contre nous et mon cheval retomba sur ses quatre pattes et recommença sur nouveaux frais ; pendant les dix minutes suivantes il agita ses abatis l’un après l’autre si vivement que le taureau commença à se décontenancer, lui aussi, et à ne plus savoir par où attaquer, — il resta là à éternuer et à s’envoyer des pelletées de sable sur le dos, en beuglant de temps en temps, persuadé qu’on lui servait un cheval de cirque de 75 000 francs pour déjeuner. Moi, de mon côté, j’étais précipité d’abord sur son cou — celui du cheval pas celui du taureau, — après dessous, ensuite sur sa croupe, quelquefois la tête en l’air et d’autres fois les pieds, mais je vous affirme que cela me paraissait une chose solennelle et épouvantable que d’être à gigoter, à pirouetter et à parader de cette manière en présence de la mort pour ainsi dire. Bientôt le taureau se lança contre nous et emporta un bout de la queue du cheval (je le suppose, mais je n’en sais rien, j’étais trop occupé à ce moment-là), mais quelque chose fit soupirer cet animal après la solitude et se lever pour courir la chercher.

« Il vous aurait fallu voir alors marcher ce vieux squelette à pattes d’araignées ! Il vous aurait fallu voir le taureau filer à ses trousses, la tête baissée, la langue dehors, la queue en l’air, beuglant de toutes ses forces, et positivement fauchant l’herbe, déchirant le sol et faisant tourbillonner le sable comme un ouragan ! Pardieu, la course fut chaude ! Moi et la selle, nous étions sur la croupe, je tenais la bride dans les dents et je me cramponnais au pommeau des deux mains. D’abord nous laissâmes les chiens derrière nous, puis nous dépassâmes un lapin-bourricot, ensuite nous rattrapâmes un cayote et nous gagnions du terrain sur une antilope, lorsque la sangle usée cassa et me projeta à environ trente pas sur la gauche ; comme la selle glissait à terre le long de la croupe du cheval, ce dernier lui donna une secousse qui l’envoya à 400 mètres de hauteur, je veux mourir si ce n’est pas vrai. Je tombai au pied du seul et unique arbre qui existait dans les neuf provinces avoisinantes (ce que tout le monde pouvait voir à l’œil nu) et une seconde après je saisissais l’écorce avec quatre rangées d’ongles et les dents, et une autre seconde après j’étais à califourchon sur la plus grosse branche, blasphémant de bonheur tellement que mon haleine en sentait le soufre. Je tenais le taureau, maintenant, à moins qu’il ne s’avisât d’une seule chose. Mais cette chose me faisait peur. Elle me faisait sérieusement peur. Il y avait possibilité à ce que le taureau n’y songeât pas, mais il y avait encore plus de chances pour qu’il y songeât. Je résolus d’avance ce qu’il me faudrait faire, en cas d’affirmative. Entre le sol et moi il y avait un peu plus de treize mètres. Je détachai avec précaution ma lanière du pommeau de ma selle.

— Votre selle ? Aviez-vous emporté votre selle avec vous au haut de l’arbre ?

— L’emporter avec moi dans l’arbre ? Voyons : quelle plaisanterie. Naturellement que non. Personne n’aurait pu faire ça. Elle s’était accrochée dans l’arbre en retombant.

— Oh parfaitement !

— Mais oui, je déroulai la lanière, et j’en liai une extrémité à la branche. C’était du cuir brut de premier choix et capable de soutenir des tonnes. Je lis un nœud coulant à l’autre bout et le laissai pendre pour essayer la longueur. Elle atteignait vingt-deux pieds, à moitié chemin du sol. Je chargeai chaque canon de l’Allen à double charge. J’étais tranquille. Je me disais : S’il ne pense pas à cette unique chose que je redoute, tout va bien, mais s’il y pense, tout va bien encore, je suis paré pour le recevoir. Mais ne savez-vous pas que la chose qu’on craint est toujours celle qui arrive ? C’est comme cela. Je surveillais le taureau, maintenant avec anxiété, une anxiété qu’on ne peut comprendre sans avoir passé par là, sans avoir eu à chaque instant la mort en perspective. Tout à coup une idée germa dans l’œil du taureau. Je le savais, me dis-je, maintenant si je manque de nerf je suis perdu. C’était sûrement ce que je craignais ; il entreprenait de grimper à l’arbre…

— Comment : le taureau ?

— Naturellement. De qui parlons-nous ?

— Mais un taureau ne peut pas grimper à un arbre.

— Ah ? Il ne peut pas ? en avez-vous vu un essayer, puisque vous êtes si bien renseigné ?

— Non ! je n’ai jamais imaginé pareille chose.

— Eh bien, alors à quoi bon ce bavardage ? Parce que vous n’avez jamais vu faire une chose, est-ce une raison pour qu’elle soit impraticable ?

— Soit ! Continuez. Qu’est-ce que vous avez fait ?

— Le taureau commença à monter, et réussit bien pendant 3 m. 50, quand il manqua son étreinte et glissa jusqu’au bas. Je respirai. Il fit une nouvelle tentative, parvint un peu plus haut, et glissa de nouveau. Mais il s’y reprit encore une fois, et cette fois-ci il fit plus attention. Il se hissa graduellement, et toujours plus haut, et mon courage baissait toujours plus bas. Il s’élevait, pouce par pouce, les yeux rutilants et la langue pendante. Encore plus haut, il accrocha son pied au moignon d’une branche morte et regarda en l’air en ayant l’air de dire : « Ta viande est à moi, mon ami. » Il montait toujours, de plus en plus haut, en devenant plus furieux ; à mesure qu’il se rapprochait. Il n’était plus qu’à 3 m. 50 de moi ! J’aspirai une forte bouffée d’air et je me dis : « Maintenant ou jamais ! » Je tenais ma lanière enroulée toute prête, — je la dévidai lentement jusqu’à ce qu’elle pendît au-dessus de sa tête ; d’un seul mouvement je laissai aller le reste et le nœud coulant lui tomba d’aplomb juste autour du cou ! Prompt comme l’éclair je sors mon Allen et le lui lâche dans la figure. Cela fit une explosion épouvantable qui dut l’affoler. Quand la fumée se dissipa, il était là, se balançant en l’air, à sept mètres de haut, ne se remettant d’une convulsion que pour retomber dans la suivante ; si vite qu’on ne pouvait les compter. Toujours est-il que je ne restai pas à les compter. Je glissai sur mes tibias en bas de l’arbre et courus à la maison.

— Bémis, tout cela est-il arrivé exactement comme vous le racontez ?

— J’aime mieux pourrir sur ma route et mourir comme un chien si cela n’est pas.

— Bon, nous ne pouvons pas refuser de vous croire et nous ne le refusons pas. ! Mais si vous aviez quelques preuves…

— Des preuves ! Ai-je rapporté ma lanière ?

— Non.

— Ai-je ramené mon cheval ?

— Non.

— Avez-vous revu le taureau ?

— Non.

— Eh bien alors, que vous faut-il de plus ? Jamais je n’ai vu de gens aussi méticuleux que vous autres pour une bagatelle pareille.

Je décidai en moi-même que si cet homme n’était pas un menteur il ne s’en fallait que de la peau de ses dents. Cet épisode me rappelle un incident de mon court séjour au Siam, des années après. Les habitants européens d’une ville voisine de Bangkok avaient parmi eux un phénomène nommé Eckert, un anglais fameux par le nombre, l’ingéniosité et la grandeur imposante de ses mensonges. On répétait toujours ses inventions les plus célèbres et on essayait de le « faire parler » devant les étrangers ; mais on réussissait rarement. Deux fois il fut invité dans la maison ou j’étais en visite, mais rien ne put l’entraîner à un mensonge spécimen. Un jour un planteur nommé Bascom, homme influent, orgueilleux et parfois irritable, m’invita à monter à cheval pour aller voir Eckert avec lui. Pendant que nous trottions il me dit :

— Eh bien, savez-vous où est l’erreur ? Elle consiste à mettre Eckert sur ses gardes. Dès l’instant où nos camarades se mettent à le sonder, il voit parfaitement ce qu’ils cherchent et il ferme sa coquille. On devait s’y attendre. Mais quand nous arriverons chez lui, il nous faudra jouer plus serré que cela. Laissons-le conduire la conversation selon sa fantaisie, l’abandonner ou la changer quand il voudra. Qu’il voie bien que personne n’essaie de le faire poser. Qu’il fasse à sa guise. Il s’oubliera vite et il se mettra à moudre des mensonges comme un moulin. Ne vous impatientez pas, restez tranquille et laissez-le-moi. Moi, je le ferai mentir. Il faut que nos camarades soient aveugles, il me semble, pour négliger une ruse aussi évidente et aussi simple que celle-là.

Eckert nous reçut cordialement, il avait la parole agréable et des manières aimables. Nous restâmes assis sous la vérandah pendant une heure, sirotant de la bière légère d’Angleterre, et parlant du roi, de l’éléphant blanc sacré, de l’idole dormante, et de toutes sortes de choses ; je remarquai que mon compagnon ne menait jamais la conversation lui-même, mais suivait simplement la direction qu’Eckert lui donnait, sans laisser percer aucune sollicitude ni aucune anxiété, quelconque. L’effet ne tarda pas à se produire ; il se sentit de plus en plus à son aise, de plus en plus bavard et sociable. Une autre heure se passa de la même manière et tout à coup Eckert dit :

— Oh ! à propos, j’allais oublier. J’ai quelque chose ici qui va vous étonner. Une chose dont ni vous ni personne n’a jamais entendu parler. J’ai un chat qui mange des noix de coco ! Des noix de coco ordinaires, vertes, et non seulement il mange la pulpe, mais il boit le lait. C’est comme cela, je vous jure.

Un coup d’œil de Bascom, coup d’œil que je compris, puis :

— Comment, Dieu me pardonne, je n’ai jamais entendu pareille chose. Mon ami, c’est impossible.

— Je savais que vous diriez cela. Je vais chercher le chat. Il entra dans la maison. Bascom ajouta :

— Là, qu’est-ce que je vous ai dit ? Voilà la manière de venir à bout d’Eckert. Vous voyez, je l’ai amadoué patiemment tout le temps, et j’ai endormi ses soupçons. Je suis content que nous soyons venus, vous raconterez ça aux camarades à notre retour. Un chat manger des noix de coco. Oh, par exemple ! Ça c’est bien lui, tout à fait, il raconte le mensonge le plus absurde et il se fie au hasard pour en sortir. Un chat manger des noix de coco. Le naïf imbécile !

Eckert approchait avec son chat, c’était indéniable.

Bascom sourit. Il dit :

— Je tiendrai le chat ; vous, apportez une noix de coco.

Eckert en fendit une, et en découpa des petits morceaux. Bascom me cligna de l’œil en souriant, et offrit une tranche du fruit au minet. Celui-ci la lui arracha, l’avala voracement et en redemanda.

Nous chevauchâmes nos trois kilomètres en silence et loin l’un de l’autre. Moi du moins je gardais le silence, mais Bascom taquinait son cheval et jurait pas mal après, bien que l’animal fût sage. Quand je bifurquai du côté de chez moi, Bascom me dit :

— Gardez le cheval jusqu’à demain. Et… vous n’avez pas besoin de parler de cette… sotte histoire aux camarades.

(À suivre.)
Mark Twain

Traduit de l’anglo-américain par Henri Motheré.


  1. Voir La revue blanche du 1er octobre 1901.