À l’assaut du Pôle Sud/9

À l’assaut du Pôle Sud

Voyages et aventures
dans les régions antarctiques
1599 — 1906
(pp. 155-196)
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VII

L’EXPÉDITION DU « FRANÇAIS »

Une expédition française. — Le docteur Jean Charcot. — Le Français. — Une merveilleuse odyssée. — Pendant deux longues années. — Pour la science et pour la France ! — Un voyage triomphal. — Une expédition bien préparée. — Rien de perdu. — Un itinéraire. — Le premier point. — Importance des réflexions. — Savoir ce que l’on veut faire. — L’argent. — La quête. — Un navire. — Ce qu’il doit être. — L’équipage. — Son choix. — Les braves gens. — La mer est une grande dresseuse d’hommes. — Le grain idéal. — Le matériel. — L’alimentation. — 2,000 boîtes de lait. — Les conserves : 11,851 boîtes, 2,000 kilos d’aliments. — La nourriture propre à chacun. — Choix judicieux. — La graisse de phoque. — Du pain trois fois par semaine. — Les vêtements. — En route. — La lutte contre les éléments. — L’hygiène corporelle et l’hygiène morale. — À travers le continent glacé. — La banquise. — En avant ! — Les recherches et les découvertes. — L’aurore boréale. — La température des mers. — La couleur de l’océan. — Singularités. — Pour revenir. — La hutte. — La fin de l’expédition.

En 1903, le docteur Jean Charcot partait à la tête d’une expédition française pour se diriger vers le Pôle Sud.

Le docteur Jean Charcot est le fils du célèbre docteur Charcot de la Salpêtrière, auteur de si beaux travaux et découvertes si intéressantes sur les affections nerveuses[1].

Le docteur Jean Charcot, par une pensée touchante, avait baptisé son navire le Français. Il devait faire une admirable exploration des contrées antarctiques.

Nulle phrase n’est capable d’exprimer l’émotion que provoqua la merveilleuse odyssée du Français. Comment décrire, dans ses grandes lignes, le voyage des hardis navigateurs, leurs travaux, leurs peines, les dangers sans nombre qu’ils coururent, les luttes acharnées qu’ils soutinrent contre les éléments pendant deux longues années ! Comment redire les longs mois d’efforts continuels vécus par tous ceux qui ont participé à cette expédition, dont les résultats sont si appréciables pour la science !

L’expédition du docteur Jean Charcot, fut un triomphal voyage au Pôle Sud.

Si elle a si bien réussi, il faut dire que cela est dû beaucoup à ce qu’elle a été fort bien préparée.

Le beau succès obtenu par Nansen, avait été dû aussi à la méthode qu’il avait suivie pour organiser son voyage.

Il en est d’une exploration polaire comme de la guerre ; la science des préparatifs y est un fort grand appoint.

« Or, a dit le docteur Jean Charcot, une expédition polaire est une véritable guerre que l’on doit livrer à la nature, dont les forces en ces régions sont immenses et en grande partie inconnues.

» Aussi personne ne s’étonnera de me voir poser comme principe, que les conditions du succès d’une expédition comme celle que nous avons entreprise, résident, pour les trois quarts, dans les soins que l’on a apportés à la préparer. »

Le docteur Jean Charcot a déclaré lui-même, que si son expédition antarctique est revenue à bon port, sans avoir rien perdu, ni en hommes, ni en matériel, c’était grâce aux soins des plus minutieux que le docteur et ses dévoués collaborateurs avaient mis à la préparer.

Jean Charcot avait résolu tout d’abord de se fixer un itinéraire, de ne pas se rendre dans les régions du Pôle Sud sans savoir au juste où, et non dans le seul but de dépasser de quelques minutes de degré le point où avaient atteint ses devanciers.

Le docteur Jean Charcot s’était choisi une région limitée du continent antarctique, afin d’y faire toutes les observations scientifiques possibles et en même temps utiles.

Son but avait été d’explorer la côte nord-ouest de l’archipel Palmer, d’étudier l’entrée sud-ouest du détroit de Gerlache, de trouver un point d’hivernage, de faire au printemps des excursions afin d’élucider la question du détroit de Bismarck et de reconnaître la côte sud-ouest de la Terre de Graham.

Voilà donc, selon le docteur Charcot, quel est le premier point à établir pour une expédition polaire : celui de se tracer un plan, de savoir où l’on veut aller et ce qu’on désire y faire.

Le second point, c’est de trouver de l’argent, car il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour de tels voyages. L’explorateur doit se faire quêteur tout d’abord.

Le troisième point, c’est de trouver un navire et de le choisir avec un très grand soin, car on peut dire que c’est de lui que dépend le succès d’une expédition.

Il doit pouvoir être à la fois un instrument sérieux d’action et un refuge ; il ne doit donc pas être un navire ordinaire.

La pression des glaces est terrible, on le sait ; aussi le navire choisi doit-il être d’une solidité à toute épreuve ; il doit être construit en bois, et non en fer ; car, en fer, il ne serait pas habitable par les grands froids. Il doit aussi pouvoir manœuvrer facilement entre les glaciers, et par conséquent être assez court ; mais, en même temps, ses cales doivent être assez grandes pour contenir de vastes approvisionnements.

On voit les qualités qui sont nécessaires ; car, bien avant même d’arriver près du pôle, il y a de nombreux dangers à courir, ne serait-ce que dans les mers, au sud du cap Horn, qui sont peut-être les plus terribles de l’univers ; celles où l’on a le plus d’accidents à redouter.

Généralement, ces navires, destinés aux voyages dans les régions polaires, sont construits en Norvège ou en Angleterre.

Ce sont des baleiniers spécialement gréés pour la pêche, et dans lesquels on n’a qu’à faire les aménagements intérieurs.

Le docteur Charcot dérogea à l’habitude acquise ; il fit construire son navire le Français, en France, par un constructeur de Saint-Malo, M. Gauthier.

Aussitôt le choix du navire arrêté, il faut s’occuper des hommes de l’équipage. Il faut qu’ils soient robustes, car il y a bien des dangers à courir.

Ce furent des Français qui s’enrôlèrent pour cette expédition.

« Durant de nombreux voyages antérieurs, nous a dit le docteur Charcot, par l’intermédiaire de mon fidèle maître d’équipage Ernest Cholet, qui, depuis quinze ans est à mon service, j’avais groupé nombre de matelots qui, chaque année, naviguaient avec moi. Ces hommes revinrent au grand complet, et j’eus rapidement mes quatorze hommes d’équipage : patron, quartier-maître, mécanicien, chauffeur, matelots.

» On a dit, souvent à tort, a ajouté le docteur Jean Charcot, que les matelots français étaient impropres aux expéditions polaires. C’est là une très grande erreur, et mon voyage en est la preuve : mon équipage était français.

» Je suis convaincu maintenant qu’avec un certain nombre de préceptes hygiéniques, des précautions physiques et morales préventives, les marins de Bretagne et de Normandie sont capables d’aller jusqu’au bout du monde.

» Je dois ajouter, disait encore le docteur Charcot, que tous ces braves gens partirent avec la solde ordinaire et qu’ils allèrent gaillardement risquer leur vie, alors, que pour le même prix, ils pouvaient faire le cabotage ou se prélasser dans le doux « farniente » du Yachting de Dinard ou de Trouville[2].

» Je dois dire encore que cette hardiesse désintéressée est presque générale chez nos braves matelots ; la mer est une grande dresseuse d’hommes ; on y apprend à faire son devoir tout simplement et sans phrases ; dans les cerveaux les plus obscurs, elle met ce grain d’idéal qui est nécessaire à l’homme pour accomplir de grandes choses ! »

Après le choix du navire et le recrutement des hommes, il faut s’occuper du matériel immense, nécessaire pour un long séjour éloigné de tout autre pays habité, et, par suite, de tout centre de ravitaillement.

« Il faut faire grand et bien, et avoir soin de ne pas suivre les errements de ceux qui nous ont précédés dans les régions polaires. Il faut, avant de s’embarquer, voir ce qu’ils ont fait, comment ils ont réussi ou comment ils ont échoué. Il faut consulter les notes, écrits, récits, journaux des savants qui ont fait partie d’expéditions précédentes. »

L’alimentation a une importance considérable, car on ne peut pas se contenter de chair de phoques ou de pingouins, qui ne sont qu’un pis-aller.

Voyant le défaut des ressources des expéditions antérieures, le docteur Jean Charcot résolut de faire grand, et fit confectionner, par une importante maison française de produits alimentaires, une provision abondante de plats tout préparés et en conserve.

Il s’arrangea pour avoir suffisamment de quoi nourrir un équipage de vingt personnes pendant deux années au moins.

Voyons la nomenclature des commandes faites. Voici d’abord les conserves de viande en boîtes qui furent embarquées sur le Français : en tête, le bœuf bouilli dont il y avait 556 grandes boîtes ; puis venaient 55 boîtes de rosbif, 154 boîtes de bœuf mode, 47 boîtes de beefsteaks, et 14 boîtes de filet de bœuf aux champignons… ce qui aurait pu faire de beaux repas de Gargantua.

Il y avait 100 boîtes de pieds de mouton et 250 boîtes de navarin !

Le veau comprenait 301 boîtes, véritable assortiment très varié : fricandeau, escalope, langue à la sauce piquante.

Mais… ce n’était pas tout ; on ne pouvait se contenter de bœuf, de veau, de mouton ; aussi le docteur Charcot fit-il encore embarquer 2,000 (vous avez bien lu 2,000 !) boîtes de lait concentré, 1,000 boîtes de pâté de foie et 670 boîtes de potages concentrés.

Sur le canot d’embarquement, le docteur avait noté au total 11,851 boîtes de conserves et 2,000 kilos d’aliments non en boîtes.

Cela paraît gigantesque, et cependant cela était raisonnable ; le docteur avait compris l’importance de la variété des menus dans les expéditions polaires où, pour maintenir le moral des hommes, il faut soigner leur physique. (Esprit sain dans un corps sain, dit le proverbe.) La variété des mets était une chose excellente.

« D’abord, nous dit à ce sujet le docteur Charcot, à bord où l’on a toutes les commodités, on doit, avant tout, s’attacher à donner aux hommes une nourriture correspondant à celle de leur pays natal.

» Ce serait une idée plutôt malheureuse de gorger de rosbif des Japonais et de réduire au riz quotidien des sujets de Sa Majesté britannique.

» Sans tomber dans ces exemples extrêmes, il y a, sur ce sujet, une infinité de nuances, qu’il convient d’observer si l’on veut conserver tout son monde en belle humeur et en bonne santé.

» Au cours des excursions sur la banquise, pour faire de longues étapes, il faut éviter toute espèce de surcharge inutile, il convient donc de faire provision de toutes les variétés de comprimés et de tablettes en usage dans les différentes armées. »

Nous avons vu que le docteur Charcot avait fait embarquer le chiffre énorme de 2,000 boîtes de lait stérilisé. C’était une de ses meilleures idées pratiques, car comme il l’a dit dans une récente conférence : « une catastrophe est toujours possible ; on peut être obligé d’abandonner brusquement le navire, alors il faut pouvoir jeter à la hâte, dans les embarcations, des conserves qui, sous le moindre poids et avec le minimum de préparatifs nécessaires, peuvent donner le maximum d’alimentation. »

Or, chaque boîte de lait, stérilisé par les plus récents procédés, représente cinq litres, de quoi nourrir un homme pendant vingt-quatre heures, et, pour utiliser ce lait, il suffisait d’avoir à sa disposition de la glace — produit vraiment commun dans l’Antarctique — et de la graisse de phoque, comme combustible, pour les faire fondre.

La question du pain, dont on ne s’était pas assez préoccupé jusqu’alors, et qui, cependant, est d’une grande importance à bord, fut aussi l’objet des soins éclairés du docteur Charcot, et l’approvisionnement en farine qu’il fit mettre sur le Français, permit d’avoir du pain frais trois fois par semaine ; ce qui ne s’était vu jusqu’alors dans aucune expédition polaire.

Les autres jours, on se contentait de biscuit de mer.

L’ordinaire du Français était donc assez confortable.

Voici le menu d’une journée prise au hasard, dans le Journal de bord du commandant du Français.


DÉJEUNER

Potage julienne,
Navarin aux pommes,
Haricots,
Café.

DÎNER

Potage au riz,
Pingouin rôti,
Lentilles,
Mendiants,
Café.

Les jours de fête, on faisait même bombance ; c’est ainsi que le 14 juillet 1904, jour de la Fête nationale, le Journal de bord mentionne le menu suivant :


Filets de harengs,
Poulet,
Galantine de hure,
Asperges,
Babas au rhum,
Fruits,
Café.

« Comme tout est imprévu dans ces sortes d’expéditions, a dit le docteur Charcot, à son retour, comme l’on est exposé à voir, en été, s’écouler[sic] sans que le navire puisse sortir de sa prison de glace, nous avions pour près de deux ans et demi de vivres. Grâce à une comptabilité minutieuse, nous pûmes toujours être renseignés, de la façon la plus précise, sur l’état de nos approvisionnements. »

Après la nourriture, il faut aussi s’inquiéter, pour un voyage aux régions polaires, d’une multitude de choses diverses dont la privation peut être bien ennuyeuse et très gênante, loin de tout centre civilisé.

C’est ainsi qu’il fallut que le docteur Charcot s’occupât de faire un bon approvisionnement de linge, chaussures, vêtements, fil, aiguilles, allumettes, tabac, sans oublier tout ce qui pouvait devenir nécessaire pour les réparations, tels que bois, fer, etc.

Comme le docteur avait songé à faire près du pôle de nombreuses expériences utiles à la science, le matériel scientifique était fort considérable.

Il y avait nombre de compas, baromètres, chronomètres, sextants, explosifs, pour faire briser les glaces, détruire la banquise, madriers pour protéger le navire, ancres et scies à glace, etc.

Quant à l’inventaire du laboratoire, il donnait un chiffre formidable d’instruments.

Le docteur Charcot avait fait embarquer de nombreux appareils de sondage, des thermomètres de plongée pour l’océanographie, des anémomètres[3], des théodolites[4] pour l’hydrographie[5] ; des baromètres de différentes espèces pour la météorologie ; une cabane devant servir d’observatoire et faite précieusement de bois et de cuivre, afin de pouvoir bien faire des observations magnétiques ; un pendule[6], pour l’étude de la gravitation terrestre ; des microscopes de toutes envergures, des tubes de toutes formes ; des bouillons et des milieux de culture pour la bactéréologie ; un grand matériel de pêche pour les différentes profondeurs ; des marteaux de géologie ; un véritable arsenal de photographie ; un très grand nombre de bocaux de tout calibre et de toute forme, ainsi qu’une grande provision d’alcool pour pouvoir conserver et ramener en Europe des échantillons zoologiques.

Ce fut d’ailleurs un travail colossal, avant le départ, celui de faire tenir en équilibre et de classer tous ces divers instruments, dans le laboratoire du Français, de dimensions en somme assez restreintes.

En plus de cela, on embarqua des raquettes pour circuler sur les champs de neige fraîchement tombée ; de longs skis, si commodes pour les courses sur la glace nouvelle et peu épaisse ; un fourneau très léger, en aluminium, construit sur le modèle de celui que Nansen avait emporté dans sa belle excursion vers le Pôle Nord.

Le docteur Charcot avait fait construire, en Norvège, des traîneaux légers à patins de bois reliés par des treillages de fils de fer[7] et des sacs à couchage en peau de renne, qui sont indispensables en ces régions et qui permirent de passer des nuits dehors par des froids d’une trentaine de degrés au-dessous de zéro ! Enfin, il avait construit aussi en Norvège, une tente de soie qui servit plus d’une fois d’abri durant les excursions, les courses hors du navire.

Le docteur Charcot avait aussi fait venir de Norvège une solide et légère baleinière pouvant facilement être traînée sur la glace, ainsi que des fourrures.

Mais on ne devait pas se servir beaucoup de ces fourrures : les vêtements de fourrure étant toujours fort lourds et encombrants, les voyageurs devaient leur préférer des lainages, des vêtements de laine superposés[8], légers, et emmagasinant bien la chaleur.

Le docteur avait eu la bonne précaution de faire tenir un grand registre indiquant l’emplacement de chaque chose : la recherche d’un objet pouvant, cela se conçoit, devenir fort longue.

Le docteur n’avait pas oublié non plus qu’une catastrophe est toujours possible, malgré les plus grandes précautions, et que le navire peut être anéanti, brisé par les glaces ; aussi, avait-il pensé qu’un abri pouvait être nécessaire pour attendre le retour de la belle saison et l’arrivée du secours.

Il avait donc fait embarquer une maison de bois démontable.

Cette maison démontable devait d’ailleurs bien servir ; elle fut dressée à l’île Wandel, où elle est encore comme un petit coin d’Europe perdu dans les solitudes désolées et glacées de l’Antarctique ! Cette maison démontable a été laissée abondamment pourvue de provisions : peut-être, un jour, sera-t-elle le salut de quelque expédition perdue en ces lointains parages !

Ce fut le 15 août 1903 que le docteur Charcot quitta la France sur son beau navire le Français.

Les voyageurs partirent pleins d’espoir, le cœur content ; mais, la fatalité devait s’acharner après eux dès les débuts du voyage. Un des hommes était tué par la rupture d’une amarre, et un autre, en même temps, était grièvement blessé.

Dans sa traversée de l’océan, avant d’atteindre les côtes du grand continent américain, le Français devait déjà travailler à faire des recherches et à enrichir la science, en s’occupant de ce qui se passait au fond des eaux.

Les profondeurs de la mer ! Quels mots magiques pleins d’une mystérieuse attirance, où notre imagination se représente des monstres extraordinaires. Ce désir de connaître les secrets de la mer a, d’ailleurs, depuis les temps les plus anciens, exercé son attrait sur l’esprit de l’homme.

L’unique moyen alors était de plonger : procédé barbare où l’homme risquait vraiment chaque fois sa vie, où le sang lui sortait brusquement par la bouche et par les oreilles, dès qu’il restait un peu trop longtemps sans remonter à la surface. Quarante mètres environ semblent être, en effet, la dernière limite où l’homme puisse parvenir sous les eaux, et deux ou trois minutes le temps extrême que son immersion puisse durer.

L’histoire nous a conservé le souvenir d’un extraordinaire plongeur sicilien, Nicolas, dit Pescocola ou le Poisson.

Il était si bon nageur, qu’il pouvait, raconte-t-on, rester quatre ou cinq jours en mer, s’y nourrissant de poisson cru ; il portait les lettres d’île en île, et, plus d’une fois, les marins, le rencontrant au milieu de la tempête, le prenaient pour un monstre inconnu d’eux, un dauphin à face humaine.

Le roi de Sicile, Frédéric, se trouvant à Messine et ayant entendu parler de la grande renommée de Pescocola, le fit venir, et, lui montrant le gouffre rugissant de Charybde, y lança une coupe d’or magnifique, en lui disant :

« Si tu vas l’y chercher, elle est à toi ! »

Pescocola se jeta dans les flots sans hésiter. Il y resta, dit la légende, près de trois quarts d’heure ; Frédéric et la foule attendaient anxieux. Il reparut enfin, triomphant et tenant la coupe d’or, mais il était d’une effrayante pâleur. Et, comme on lui demandait ce qu’il avait vu :

« Ô roi, dit-il, j’ai fait ce que tu as voulu ; mais je ne savais pas à quoi je m’exposais. D’abord, une trombe d’eau monstrueuse m’a saisi, m’a tourné en tous sens avant que je pusse gagner le fond ; là, j’ai trouvé des rochers, des grottes, des cavernes, comme il s’en trouve dans les montagnes de la terre ; je ne pouvais marcher qu’en me déchirant les pieds, et au risque de me perdre. Puis, un second remous m’a saisi, m’a roulé plus loin, et j’ai vu alors un spectacle plein d’horreur : des troupeaux de pieuvres gigantesques étaient accrochés aux roches, de toutes parts autour de moi, et projetaient partout leurs bras énormes ; si l’une d’elles m’eût saisi, elle m’eût étouffé d’une seule étreinte. Il y avait aussi des chiens de mer, des poissons inconnus, aux gueules formidables, armés de crocs et de dards ; à cause de la grande profondeur où j’étais, il faisait presque nuit. Soudain, je vois quelque chose qui brille ; c’est la coupe d’or ! Je la ramasse, ô roi, et la voilà. »

Comme il arrive pour beaucoup de légendes, ce récit merveilleux doit certainement reposer sur une donnée exacte. L’imagination populaire a amplifié les exploits du plongeur sicilien ; mais peut-être, en réalité, avait-il aperçu, le premier, quelques-uns des animaux qui peuplent le fond de la mer.

Maintenant, nous avons le moyen de descendre sous l’eau à une certaine profondeur, grâce au scaphandre.

Cependant, même avec le scaphandre, il est interdit à l’homme de descendre bien bas sous l’eau ; si à 10 ou 15 mètres de profondeur tout va bien, à 20 ou à 25 mètres le malaise revient et s’accentue ; à 30 ou 35 mètres, la souffrance devient intolérable. Sous la pression subie, des étourdissements vous saisissent, vos membres se couvrent de sueur. C’est l’avertissement décisif qu’il ne faut pas pousser plus loin l’expérience. Seuls des individus d’une énergie exceptionnelle, ont pu descendre à 40 ou 50 mètres.

Qu’est-ce que cela, si l’on réfléchit à la profondeur des abîmes de l’océan ? La mer Baltique, qui est la moins profonde de toutes, donne déjà 500 mètres au fil de la sonde ; dans la Méditerranée on trouve 4,200, 4,400 et 4,800 mètres ; l’Atlantique s’enfonce à plus de 7,000 mètres, et le Pacifique, dans les environs des îles Aléoutiennes, arrive à 8,513 mètres, c’est-à-dire que si l’on y laissait tomber le Mont-Blanc, il y disparaîtrait dans un formidable plongeon, et le mont Himalaya, le colosse des montagnes du globe, atteindrait à peine la surface des flots !

Que peut-il y avoir dans ces abîmes où tout est nuit ? Des êtres peuvent-ils y vivre, résistant à cette effroyable pression ? Quelle faune, quelle flore peuvent s’y développer ?

C’est pour répondre à ces questions, que des expéditions furent organisées avec des navires munis de dragues et de filets qui allèrent fouiller les profondeurs ; les Suédois commencèrent, puis ce furent les expéditions françaises du Talisman et du Travailleur, et celle du vaisseau anglais le Challanger ; enfin, le prince de Monaco, avec son yacht la Princesse-Alice, continua ces brillantes campagnes.

Le docteur Charcot ne voulut pas que son Français restât en arrière de ces illustres devanciers, et il fit faire des recherches à l’aide de dragues et de filets gigantesques.

On recueillit plus d’un être bizarre : ce devait être d’abord dans l’océan, par une profondeur de 3,500 mètres, le Malanocetus johnsoni, bizarre poisson formé d’une gueule énorme et d’un non moins énorme jabot où il engloutit sa nourriture, n’ayant pour ainsi dire pas de corps. Ce singulier animal porte sur le bout de son nez un appendice long et flexible, une sorte de canne à pêche où pend une petite boule de chair, qui est l’amorce.

Les mœurs de cet animal sont curieuses. Il s’enfouit sous la vase, de manière à ne laisser paraître que son dangereux appendice. Un poisson vient-il à passer dans les environs, il aperçoit l’amorce, se jette dessus et s’apprête à la gober. À ce moment, le Malanocetus rabat sa gueule et le tour est joué ! Il recommence plus loin son même manège, car il est doué, pour le malheur des autres, d’un vorace appétit.

La drague[9] du Français devait ramener aussi d’une profondeur de 1,500 mètres, un représentant de l’espèce Halosaurus macrochir, qui est vraiment un animal à lanternes ! Songez que le Halosaurus a 64 écailles prismatiques, dont chacune est une vraie lampe qui luit derrière une membrane transparente. Il est comme tapissé de petites ampoules électriques.

Citons encore un Eustomias obscurus, pêché à 2,700 mètres de profondeur, qui n’a pas d’yeux, mais qui porte en dessous de la mâchoire un organe tacheté spécial : un long filament terminé par une houppe délicate.

Quant aux anémones de mer[10], aux oursins[11] que ramassa la drague, ils furent nombreux. Parmi les oursins recueillis, il en était une variété curieuse : celle appelée le Sperosoma Grimaldi, auquel les pêcheurs ont souvent donné le surnom pittoresque de « châtaigne de mer ».

N’oublions pas non plus les poissons-volants, dont les filets ramenèrent quelques espèces.

Dès ses premières journées de traversée, le Français recueillit déjà une moisson de documents pour la science.

Mais, en plein océan, après quelques jours de recherches et de navigation heureuse, un nouvel accident devait retarder les voyageurs.

L’arbre de couche de la machine se rompit et l’on dut mettre à la voile, pour gagner rapidement la ville de Buenos-Ayres.

On sait que Buenos-Ayres, située à près de 3,000 lieues de Paris, est la capitale de la République argentine. Cette ville, de 900,000 habitants est grande et belle, et est située sur la rive droite du Rio de la Plata. Elle est l’une des cités les plus peuplées du nouveau monde et la seconde[12] place de commerce de l’Amérique du Sud.

La population fit un magnifique accueil aux voyageurs, et les autorités elles-mêmes aidèrent aux derniers préparatifs de l’expédition après que l’accident fut réparé.

Cet accueil bienveillant devait relever le courage des explorateurs.

Les habitants de Buenos-Ayres comblèrent les voyageurs de toutes sortes de vivres, de provisions ; ils leur procurèrent des chiens spéciaux, dressés tout exprès pour les expéditions dans ces pays de glaces. Ils firent cadeau au docteur Charcot d’un superbe porc nommé Tobie, destiné, suivant la superstition argentine, à porter bonheur pendant le voyage.

Détail ancien : ce port Tobie avait été déjà le compagnon fidèle du brave Nordenskjöld.

Mais laissons ici la parole au docteur Charcot, qui a bien voulu nous raconter lui-même les grandes lignes de son intéressant voyage d’exploration :

« Les Argentins nous avaient vraiment réconfortés, et c’est pleins d’espoir, cette fois, que nous partions enfin pour le Sud. Le 27 janvier 1904, nous touchions au petit port d’Ousbonaïa. C’est un nom à retenir, car ce petit port est la suprême étape en pays civilisé. C’est là que nous devions voir les derniers habitants d’une terre civilisée, avant de trouver, pour de longs mois, le morne silence et la désolation glacée des solitudes antarctiques.

» Le lendemain, nous nous trouvions en présence de notre premier iceberg, ayant une forme tabulaire, et comme nous devions désormais en rencontrer si souvent sur notre route.

» Nous ne tardâmes pas à arriver à la baie de Flandre. Mais là, la malchance commença ; nous fûmes assaillis par une épouvantable tempête, et nous n’eûmes pas de trop de tous nos efforts pour y résister. Ce fut terrible ; un moment même je désespérai et j’eus bien des craintes pour notre cher navire.

» Nous étions assaillis par un violent vent du nord-est, qui est surtout terrible en ces parages.

» Ce ne fut pas sans peine que nous pûmes contourner les îles Wincke et Biscoe.

» Nous nous engageâmes ensuite dans le chenal du cap Renard ; mais nous arrivions un peu tard, et le canal était déjà aux trois quarts obstrué par les glaces.

» C’eût été folie que de chercher à poursuivre notre route, car le navire n’aurait pas tardé à être brisé par les glaces, et c’eût été la fin de notre expédition, qui n’en était qu’à ses débuts.

» Je cherchai alors un point d’hivernage remplissant les meilleures conditions nécessaires pour pouvoir y passer plusieurs mois.

» Nous jetâmes notre dévolu sur l’île Wandel, qui nous parut la plus propice, et nous y découvrîmes une petite anse, assez bien abritée et que nous baptisâmes Port-Carthage.

» Nous lui avons donné ce nom à cause de sa grande ressemblance avec la configuration de l’ancienne capitale punique.

» Après avoir ainsi choisi au mieux de nos intérêts cet endroit d’hivernage, nous y conduisîmes le Français, et nous fîmes tendre une forte chaîne à l’entrée du port.

» Il s’agissait, cela fait, de ne pas perdre de temps, car les minutes sont précieuses en ces pays désolés où les glaces se forment avec une rapidité incroyable, où les chemins se ferment en un clin d’œil, où les objets, laissés à terre un instant, disparaissent souvent comme par enchantement. C’est là que le proverbe anglais « le temps est de l’argent » est joliment vrai ; une minute de perdue à tort peut être cause d’une catastrophe, et on ne saurait jamais trop prendre de précautions.

» Je donnai donc l’ordre d’activer tous les travaux nécessaires à un long hivernage, car il faut toujours prévoir un long hivernage, si on veut éviter bien des ennuis et des surprises désagréables ; sait-on jamais si l’hivernage sera de courte ou de longue durée, si on en verra jamais la fin !

» L’histoire des expéditions polaires comprend un martyrologe assez grand, et nombreux, hélas ! sont ceux qui ont fait dans les terres glacées des pôles un hivernage éternel.

» Un chemin, auquel je donnai le nom de Victor Hugo, fut tracé, avec soin, de Port-Carthage au centre de l’île. C’est là que nous élevâmes notre maison démontable[13].

» Autour de cette maison, que nous consolidâmes du mieux qu’il nous fût possible, on construisit un véritable village de neige.

» Chaque bâtiment eut sa destination spéciale : l’un devait servir de buanderie, l’autre de boucherie ; un troisième devait servir de chenil, et un quatrième, un peu éloigné des autres, était destiné à emmagasiner les provisions de mélinite[14] et nos armes à feu.

» Je dus prendre moi-même la direction de la cabane magnétique qu’il s’agissait, on le comprend, de construire sans l’aide d’aucun métal.

» Cela demandait certainement des soins particuliers, et il fallut bien une quinzaine pour achever tout cela et commencer nos recherches et travaux scientifiques.

» Nous n’avions, d’ailleurs, pas de temps à perdre, si nous voulions pouvoir exécuter entièrement le programme que nous nous étions tracé, et nous nous mîmes tous à la besogne pour nous occuper des questions de géographie, de biologie, de bactéréologie, de climatologie, des études sur les marées dans les mers polaires, etc.

» Il fallait, pour mener à bien notre hivernage, faire deux parts de notre vie : en consacrer une partie, et la meilleure, au travail, et l’autre à la distraction ; car, en ces régions désolées, il faut réagir contre le spleen, la tristesse envahissante et le découragement, qui s’attaque souvent même aux plus forts.

» C’est que, éloignés du monde civilisé, n’ayant pour perspective que des glaçons et un ciel brumeux — presque la nuit éternelle ! — il n’y a rien d’étonnant à ce que le cœur se serre parfois.

» Comme commandant, chef de l’expédition, j’avais charge d’âmes, et il me fallait aussi veiller aux choses morales.

» Il faut un grand empire sur soi-même pour ramener la gaieté et la confiance dans une petite colonie semblable à la nôtre. Là, l’homme séparé du reste du monde devient parfois un grand enfant, et il faut réagir vivement.

» La vie, dans ces régions glacées, est une lutte de tous les instants, une lutte sans trêve, sans merci.

» De même que le froid endort pour toujours celui qui se laisse prendre par le sommeil en plein air, le manque de courage et de distraction endort l’âme qui n’a plus la force de réagir.

» Je pensais à l’utilité des longues promenades dans l’île, à la chasse aux phoques et aux pingouins. C’étaient des distractions doublement utiles : elles procuraient du mouvement et des provisions, deux choses qui ne sont pas à dédaigner. On n’a jamais trop de provisions, et tous les voyageurs diront comme moi, que la Providence a eu une belle idée en mettant en ces terres spéciales, à la portée de l’homme, le phoque et le manchot.

» Voilà deux bêtes inappréciables, qui sont là-bas des trésors. Elles nous donnent des vêtements — des fourrures — de la viande, du combustible, en plus de la distraction par la chasse. Ce sont, on en conviendra, quatre choses utiles pour les explorateurs des pays glacés du globe. Plus d’un voyageur n’aurait pas revu sa patrie s’il n’avait trouvé sur son chemin phoques et pingouins.

» Je songeais aussi à faire donner des leçons aux matelots, c’était l’utile joint à l’agréable : une leçon là-bas dans la maison d’hivernage, cela vaut pour eux une soirée de Paris passée au concert, et peut-être même beaucoup mieux au point de vue moral !

» Puis, la leçon a un double avantage ; elle permet de donner des leçons d’hygiène et elle fait naître une intimité laborieuse.

» Entre gens qui doivent combattre à toute minute pour l’existence, qui doivent partager les mêmes dangers et avoir la même confiance dans l’avenir, une confraternité est nécessaire. Et c’est dans l’étude, dans le travail en commun, qu’on peut surtout la faire naître.

» Avec la chasse, il fallut aussi pratiquer la pêche, et quelle pêche ! avec de grosses vrilles en fer nous faisions des trous dans la glace, pour prendre le poisson. Quel régal quand la pêche était fructueuse !

» Nous n’avions pas, cette fois, des regrets, comme nous en avions lorsqu’il fallait tuer phoques et pingouins, qui sont des bêtes si douces et si charmantes ! Ce n’était que la nécessité qui nous forçait vraiment à les tuer.

» Certaines nuits ont été épouvantables, car nous avons eu des froids de 30 degrés au-dessous de zéro.

» Malheur à celui qui serait sorti sans s’être confortablement vêtu et sans avoir absorbé auparavant quelque bonne boisson chaude : bouillon, café, thé ; jamais d’alcool par exemple, car l’homme qui en aurait absorbé serait tombé comme une masse. » Et le docteur avait grand soin de parler toujours de cela dans ses conférences.

« Le froid n’était pas notre seul ennemi ; les plus redoutables étaient peut-être le vent, le grand vent et les courants. Ces derniers soulevaient tout à coup la croûte de glace où se trouvait fixé notre cher navire, et, à chaque instant, nous avions peur de voir sa coque fendue par les glaçons énormes que les courants poussaient en tous sens.

» Ah ! que d’inquiétudes pour notre bateau ! Malgré le froid intense, plus d’une fois la sueur nous couvrit les tempes au milieu de la bourrasque. Je ne compterai pas les nuits passées sans dormir à l’époque où, plein d’angoisses, je quittais la maison d’hivernage pour me rendre à bord, malgré le froid, malgré la tempête !

» Là-bas, le bateau devient une chose sacrée, car il est le salut, l’espoir du voyageur. Le bateau perdu, que faire, que devenir ? Sauf une chance, un hasard, un sauvetage heureux, c’est la mort sans phrases, la fin dans un désert de glace loin de tous ceux qui nous sont chers. Aussi l’entoure-t-on de soins, ce cher navire ; on tremble pour sa carcasse autant que pour sa peau.

» Une nuit, tout particulièrement, l’alarme fut grande. De sinistres craquements semblaient annoncer une débâcle imminente, le vent faisait rage ; nous étions affolés. Je ne pris de repos que dans la matinée, et encore je n’étais pas du tout rassuré !

» Nous eûmes quelques cas de scorbut ; mais, grâce à notre surveillance attentive et préventive, ils furent rapidement enrayés ; nous avions une bonne provision de citrons, et on sait combien le citron est utile. Fort souvent, nous en faisions prendre à nos hommes dans leur thé. L’infusion chaude de thé combattait le froid, tonifiait le système nerveux déprimé, et le citron combattait la tendance au scorbut. Nous joignions à cela les frictions sèches ou à l’aide de la neige, qui nettoyaient et fortifiaient la peau. Comme on le voit, nous ne négligions rien pour l’hygiène corporelle, comme nous ne négligions rien pour l’hygiène morale, et nous faisions tous nos efforts pour maintenir un équilibre salutaire entre le corps et l’âme.

» Au milieu de l’hivernage, nous organisâmes une expédition — un raid, si je puis me servir de ce mot — vers le sud.

» L’extrême sud nous tentait. Je pris avec nous la baleinière, qui avait été construite de manière à pouvoir servir alternativement d’embarcation et de traîneau ; on comprendra parfaitement pourquoi. Tantôt on est obligé de naviguer, là où la glace est cassée, brisée ; là, au contraire, où la banquise existe, où la neige solidifiée forme une vaste nappe blanche, aveuglante et unie à perte de vue, il faut aller en traîneau. Je pris avec moi cinq de nos hommes — tous voulaient m’accompagner ! — L’expédition fut pénible, pleine de périls ; mais je fis des recherches scientifiques qui réussirent au-delà de mes espérances.

» Mais, comme la fin de l’hiver austral approchait, il fallait songer au départ.

» Le Français étant appareillé dans les glaces, il fallait nécessairement le dégager de vive force, et, pour le faire, forcément lui créer un passage en trouant la banquise. C’est là que la mélinite — cet engin de destruction, utile cette fois pour la science ! — nous rendit un grand service en dégageant le navire rapidement.

» Le 25 décembre, nous quittâmes l’île Wandel.

» Nous avions bien souffert, nous avions bien lutté, en cet endroit qui n’avait rien de réjouissant, car il n’y régnait que le froid, la tristesse morne d’une nuit sans fin ; et, cependant, le cœur de l’homme est ainsi fait que ce ne fut pas sans émotion, avec un grand serrement de cœur, que nous quittâmes ce coin de terre où, pendant neuf mois, côte à côte, nous avions vécu et lutté pour la science…

» Ah ! elle est profondément vraie, cette parole de notre confrère Anatole France : « Les séparations, même les plus désirées, sont douloureuses. Il nous en coûte toujours de sortir d’une vie pour entrer dans une autre… » Nous hissâmes le drapeau aux trois couleurs, et nous saluâmes cette terre qui avait été quand même hospitalière à des Français !

Pendant que se déroulaient tous ces événements, le monde civilisé était en émoi. On n’avait pas eu depuis bien longtemps des nouvelles du Français, du docteur Charcot et de ses vaillants compagnons. On résolut d’aller à leur recherche, et c’est alors qu’on équipa un navire de secours, l’Uruguay, qui devait sauver non le Français, mais les membres de l’expédition de Nordenskjöld, qui avait perdu son navire l’Antarctic, et qui se trouvait bloqué dans les glaces sans espoir de retour[15].

Alors que l’Uruguay était à sa recherche, le Français entreprenait sa belle croisière d’été. Avec la belle saison — si on peut appeler cela la belle saison, en ces terres désolées — on devait s’occuper de recherches et de travaux scientifiques.

Le docteur Charcot entreprit alors l’hydrographie du chenal Schollaert, descendit vers le sud, longea la côte ouest de la terre de Graham.

L’expédition devait relever différents points de cette côte, qu’un simple et vague pointillé indiquait seulement jusqu’alors sur les cartes des régions du Pôle Sud.

Le docteur Jean Charcot explora ensuite l’archipel des îles Biscoe, puis remonta le détroit de la Belgica.

Ce fut dans ces parages qu’arriva un accident qui aurait pu faire terminer l’expédition d’une façon désastreuse. La quille du bateau le Français fut défoncée par des glaçons qu’un violent coup de vent avait précipités sur le navire.

L’eau entra dans le navire. Il y eut alors de cruels moments d’angoisses à passer ; tout le monde, sans exception, officiers et matelots, le commandant même, se mirent aux pompes avec ardeur et sans relâche, car le danger était imminent et terrible ; le navire perdu, comment revenir ?

Enfin, après de longues heures d’efforts désespérés, tout danger put être conjuré, la voie d’eau fut arrêtée, le navire vite réparé, et des cris de joie accueillirent sa nouvelle traversée du détroit de la Belgica.

Des pensées plus rassurantes remplacèrent les tristesses des jours d’épreuves, et, quittant ces terres inhospitalières, mais si attrayantes pour de savants voyageurs, le navire fit route vers le nord, vers les pays civilisés.

Le 4 mars 1905, l’expédition arrivait à Puerto Madryn.

On était, nous l’avons dit, depuis longtemps inquiet de l’expédition française ; aussi l’arrivée du Français, du docteur Charcot et de ses compagnons, fut-elle accueillie avec joie. La population argentine fit aux explorateurs une enthousiaste réception, et ces douces joies du retour au monde, à la vie civilisée, payèrent les savants et hardis explorateurs de leurs longues peines, de leurs luttes pour la science.

Au cours de l’hivernage, les explorateurs du Français virent plus d’une fois ce qu’on appelle la fumée du froid. Ce curieux phénomène a lieu chaque fois qu’une fissure soudaine, se formant dans la banquise, dans la glace, met à découvert une portion quelconque de la mer. Il s’en échappe alors une vapeur semblable à celle qui sort d’une chaudière en ébullition ; mais, gelée presque immédiatement, cette vapeur retombe en poudre impalpable sur les bords de la crevasse d’où elle sortait.

Plus d’une fois aussi, la longueur des nuits fut entrecoupée par l’aurore boréale.

« En étudiant, dans le silence de la solitude et des ténèbres, les fantastiques manifestations de ce phénomène, disait le géographe Hervé, en contemplant les arcades d’opale qu’il dessine d’un bout à l’autre de l’horizon, et les cercles mouvants et lumineux dont il couronne parfois le pôle céleste ; en suivant dans l’atmosphère ses lueurs chatoyantes, s’étalant en formes insaisissables, en projetant de longs et pâles jets, parodies de l’éclair, le capitaine Lyon s’est souvent surpris à excuser l’erreur des pauvres indigènes des régions glaciales, qui croient voir dans ce météore “les esprits de leurs ancêtres, errant en liberté dans le pays des âmes”. »

L’aurore boréale apparaissait souvent dans la soirée ; sa splendeur allait en augmentant jusqu’à minuit, et ne finissait que dans la matinée suivante. Elle formait habituellement un arc brillant dont les deux extrémités semblaient reposer sur deux montagnes, en face l’une de l’autre. Elle avait la couleur et l’éclat de la pleine lune ; un ciel sombre et bleuâtre en formait l’arrière-plan. Comme ces feux artificiels, ces feux d’artifice, ainsi qu’on les appelle, l’aurore boréale devait devenir plus éclatante et plus remarquable encore. Elle continuait à faire jaillir des groupes de rayons formant des pointes angulaires, comme on peut en voir dans les étoiles fabriquées par les joailliers.

Vers une heure du matin, l’arc commençait à se briser en fragments et en nébules[16] ; les réverbérations devenaient plus fréquentes et irrégulières ; puis, vers quatre heures du matin, tout s’évanouissait subitement.

Les recherches des officiers du Français ont trouvé dans l’étude du bassin polaire la solution d’un problème d’ordre scientifique. Souvent les hautes falaises de roches vives qui dominent les plages, minées par les courants, par la pression des glaces accumulées à leur pied, ou désagrégées par l’action du froid, s’écroulent en masses énormes sur la surface congelée de l’océan ; puis, quand, après des mois, des années même, parfois, vient le moment de la débâcle, ces débris portés sur les glaçons flottants à des centaines de lieues de leurs roches noires, donnent l’explication du transport des blocs erratiques dispersés par myriades sur la surface des continents actuels.

Des recherches curieuses relatives à la température des eaux de la mer furent faites par l’expédition.

La densité des eaux de la mer a une influence marquée sur leur température, dit une note qui nous a été communiquée par un des savants de l’expédition, et on peut certes poser en règle générale qu’un courant est d’autant moins chaud qu’il est plus dense.

La température des mers est excessivement variable ; les courants divers, qui se croisent et s’entrecroisent en tous sens et à différentes profondeurs ; qui viennent les uns de l’équateur, les autres des pôles, par conséquent les uns chauds et les autres froids, lui donnent une incessante irrégularité. Cela est tout naturel d’ailleurs. Si ces causes n’agissaient pas pour en détruire la régularité, la température irait en décroissant jusqu’à une certaine profondeur ; pour demeurer après cela à peu près uniforme au point où les rayons solaires ne pénètrent plus.

C’est ainsi que l’expédition avait trouvé, sous 43° parallèle, une température de 6° 1’ à 1,800 mètres de profondeur, et sous l’équateur, seulement 3° 2’, et cela à la même profondeur.

Des sondages thermométriques faits avec le plus grand soin et opérés dans la zone torride ont donné seulement 1° à 3,700 mètres de profondeur, alors qu’à la surface de l’océan l’eau avait une température de 27°.

Dans les fonds, la variation oscille autour de zéro degré.

Dans les océans polaires, c’est le contraire qui se produit ; dans les mers glaciales, la température augmente avec la profondeur.

Il y a une raison scientifique à cela. C’est que les variations venant de l’extérieur pénètrent par la surface des eaux de la mer. Ici, au surplus, la glace qui, comme la neige, est mauvaise conductrice de la chaleur, se conduit à la façon d’un écran.

C’est ainsi qu’un jour, on a pu trouver, par un froid rigoureux de 45° au-dessous de zéro, deux degrés seulement sous une couche de glace d’une dizaine de mètres d’épaisseur.

Il faut noter aussi que les mers intérieures sont moins sujettes aux variations de température, et que les températures du fond et de la surface présentent chez elles des variations bien moins grandes.

Et, fait important à noter, ces inégalités de température, de densité, donnent lieu à des courants, les uns à la surface, les autres dans les couches profondes. Mais ces causes ne sont pas les seules, il y en a qui déterminent la formation de véritables fleuves, dont quelques-uns ont jusqu’à des milliers de kilomètres de large. La masse entière des eaux, du pôle à l’équateur, d’un océan à l’autre, de la surface aux plus grandes profondeurs, est en mouvement perpétuel.

Il n’y a pas une seule goutte de cette eau qui ne circule sans cesse. C’est ainsi, il faut le comprendre, que leur composition, leur densité, leur température, ne sont pas plus inégales d’une région à l’autre. La rotation de la terre est une de ces causes ; elle détermine des courants que l’on a appelés de rotation ; ceux qui dépendent de la température reçoivent la dénomination de courants thermiques. Les uns et les autres se croisent et se continuent ; les courants polaires deviennent dans la suite des courants équatoriaux.

Les continents arrêtent ces courants dans leur marche, et les font se diviser en réseaux à mailles inégales.

Des observations curieuses furent aussi faites par les savants du Français, relativement à la couleur de l’océan.

La coloration de la mer, vue en masse, n’est pas uniforme, et la surface des eaux ne s’est pas toujours présentée aux explorateurs avec cette belle couleur bleue que nous lui connaissons.

En effet, elle est influencée par bien des causes, par le ciel, par son état d’agitation, par le froid lui-même, et aussi, il ne faut pas l’oublier, par les êtres inférieurs qu’elle tient en suspension.

Lorsqu’elle est vue par réflexion, la mer semble bleue ; mais, par transparence, elle se voit verte, couleur qu’elle donne aux fonds, quand on peut les apercevoir.

Agitée par le vent ou à l’état calme, elle se montre sous des teintes différentes : la marche des rayons lumineux se trouvant entravée par les ondulations ou les vagues qui les retiennent au passage et les font voir par transparence. Si ce sont les rayons réfléchis qui dominent, l’eau de la mer se voit bleue ; mais si, au contraire, ce sont ceux qui ont dû traverser l’eau en mouvement, qui sont les plus nombreux, la mer paraîtra verte ou jaune verdâtre. Et, dans ce cas, la position du soleil, par rapport à la direction des vagues, joue encore un rôle pour modifier la teinte de l’eau.

Vue par transparence et dans ses parties peu profondes, la mer peut paraître de teintes variées suivant la nature du fond sur lequel elle repose, suivant la végétation qui le recouvre et aussi suivant les êtres qui l’habitent.

C’est ainsi que les fonds de sable jaune, les bosquets de fucus verts, les tapis de mousses marines noires, font d’admirables mélanges de teintes que les poissons, qui vont et viennent, éclairent souvent de puissantes lueurs passagères.

Si l’eau est d’une grande transparence, on peut voir souvent distinctement ces différentes teintes jusqu’à environ quarante-cinq mètres de profondeur. La température de l’eau, non plus que la quantité de lumière reçue à sa surface, ne semble influencer sa transparence ; et, d’après les recherches faites par les explorateurs du Français, ce serait même dans les mers polaires que cette transparence serait la plus grande[17].

Une nuit, les marins du Français eurent une féerique vision, celle de la mer phosphorescente. Elle paraissait tellement éclatante, qu’elle semblait couler du feu. C’était avant d’arriver en Argentine. Les avirons qui fendaient l’eau dans leur mouvement rythmé, paraissaient plonger dans une poussière d’or que semblait éclairer une mystérieuse revue de lumière. Et cette splendeur était due à bien peu de chose, à un petit animalcule qui s’y promène en nombre incalculable, et qui est doué de cette même faculté que possèdent les vers luisants et d’autres insectes. Et les marins, qui se mirent à recueillir l’eau pour l’examiner à la lumière, furent grandement surpris de la trouver absolument claire, transparente comme de l’eau de source !

À peu de distance de la mer glaciale, le Français eut à traverser une mer rouge écarlate sur une surface fort grande et à une profondeur considérable. Ce qui lui donnait cette couleur, c’était une algue, un tout petit être, dont les incroyables multiplications avaient couvert cette immense étendue[18].

Près de l’Océan glacial antarctique, sur les côtes de quelques îles, le Français eut à traverser des bandes brunes ou vert olive de 300 à 350 kilomètres, formées par des algues microscopiques, les diatomées[19].

L’océan, dans lequel se baignent les îles et les terres de la région antarctique, devait offrir plus d’une surprise aux voyageurs du Français.

La navigation, sur cette masse ouverte aux courants et à la dérive des glaces du pôle antarctique, ne s’ouvre que vers juin pour se fermer en septembre ; et, encore, durant cet intervalle, l’encombrement des glaces est tel, que les navires sont obligés d’aller lentement. Sur tous les pourtours de cette mer, le sol ne dégèle jamais à fond, et souvent même il gèle à sa surface au cœur de l’été.

L’hiver règne en maître sur les bords des îles et des continents pendant huit ou neuf mois de l’année.

Dès le milieu de septembre, terres, lacs, rivières, tout disparaît sous une couche épaisse de frimas, qui prend rapidement la consistance et le poli du marbre. Ce n’est guère qu’au mois de mai que le thermomètre remonte peu à peu jusqu’à zéro dans les régions un peu boisées. Alors seulement un souffle de vie passe sur les plantes : les pousses rougeâtres de quelques arbres clairsemés se couvrent de longs chatons cotonneux ; les buissons verdissent ; au pied des rochers fleurissent la bardane, la dent-de-lion, et surtout de nombreuses variétés de mousses et de saxifrages. Alors aussi, les pins, les thuyas, les mélèzes, les rois de ce petit monde végétal, étalent tout le luxe de leur verdure résineuse ; mais, à leur base, la neige fondue par les mêmes rayons qui ont lustré à neuf leurs rameaux, a changé malheureusement tous les tons, toutes les dépressions du sol en fondrières mouvantes et en marais tourbeux, où la même cause fait éclore des myriades de moustiques. Comme on peut s’en rendre compte, il n’y a, à proprement parler, ni printemps, ni été, ni automne, mais seulement un mélange incomplet et avorté de ces trois saisons.

On se ferait une idée erronée, si l’on croyait que la vie polaire fût absolument dénuée de distractions et de charmes pour les voyageurs du Français, ne fut ce que par les spectacles tout nouveaux qu’elle offrait aux voyageurs. La nature de l’extrême sud, en leur montrant son originalité, ne négligeait pas en général, de leur prouver qu’elle avait des beautés qui n’appartenaient qu’à elle : des ouragans soulevant des masses de neige, dont nous n’avons point d’idée dans nos régions, et, ce qui valait bien mieux, des aspects de ciel à faire courir vers le Pôle Sud nos peintres paysagistes et nos marinistes.

Au cours de leurs recherches relatives à la faune, les explorateurs firent la constatation que les mers froides ne sont pas aussi pauvres dans leur faune qu’on pourrait le croire. À 65° de latitude sud, le Français ramena, dans ses sondages de près de 3,000 mètres, des espèces très variées. Mais, de même que les animaux aériens qui habitent ces régions glacées, le vêtement de beaucoup se présente sous des teintes ternes, blanches ou pâles.

À ce sujet, rappelons ici une constatation curieuse, c’est que certaines espèces, connues jusqu’ici pour n’habiter que la mer australe, ont été retrouvées au cours d’autres explorations, mais de dimensions plus considérables, ce qui montre un côté du rôle que joue la chaleur dans la distribution géographique des animaux marins.

On sait que dans les mers polaires on rencontre la baleine, derrière ou parmi les bandes innombrables de harengs ou autres poissons migrateurs dont elle fait une énorme consommation ; on y voit aussi le marsouin, le phoque, le narval, qui offrent aux misérables et rares populations habitant ces froides régions, de précieuses ressources.

Les explorateurs du Français constatèrent que, dans ces latitudes, les algues ont disparu et que les roches sont presque nues, sur les bords comme sur les fonds ; enfin que la vie diminue graduellement.

Dans les profondeurs des eaux, plus de prairies ou de forêts marines avec leurs populations variées et colorées ; plus de coraux avec leurs colonies si élégantes : la mer, couverte d’épais glaçons, de banquises, ne recèle plus qu’une faune qui semble glacée comme elle.

Au mois de mai de l’année 1861, un câble sous-marin s’était brisé entre la Sardaigne et l’Algérie. Il se trouvait immergé à une profondeur de 2,000 mètres. Des scaphandriers plongèrent et le ramenèrent en partie à la surface. Les spectateurs, et parmi eux se trouvèrent des savants, furent très étonnés de le trouver couvert d’animaux variés, dont beaucoup furent reconnus par le célèbre naturaliste M. A. Milne-Edwards, comme appartenant à des types ignorés jusqu’à ce jour. Les profondeurs de la mer étaient donc habitées, au contraire de ce que l’on avait cru jusqu’alors. Ce fut une découverte très importante qui allait ouvrir l’ère des grandes recherches sous-marines[20].

En 1865, MM. le marquis de Tolin et Périer, entraînés par les récentes découvertes, entreprirent des études près de l’isthme de Panama et dans le golfe de Gascogne, et y firent de remarquables découvertes.

Les travaux de ces deux savants, l’appel qu’ils adressèrent à tous les corps scientifiques du monde entier, la constatation par eux que les grandes profondeurs étaient habitées ; tout cela permet de revendiquer hautement pour la France l’initiative de ces recherches sur les faunes des eaux profondes, qui ont révélé, depuis, de si extraordinaires formes animales.

En 1868, l’élan donné se continua heureusement, et l’amirauté anglaise mit le Lightinag tout équipé à la disposition de l’illustre naturaliste W. Carpenter.

L’année suivante, le Porcopine, suivant ses traces, mena une campagne à laquelle prit part Sir Wyville Thompson.

De 1872 à 1876, eut lieu la fameuse croisière du Challanger, dont les découvertes admirables attirèrent l’attention des savants du monde entier.

Puis, ce furent les voyages du Travailleur, en 1880, du Talisman, en 1883, auxquels prit part le savant A. Milne-Edwards.

Les explorateurs du Français ne voulaient pas rester en arrière de ces travaux, et ils profitèrent de leur voyage au Pôle Sud pour faire à leur tour des recherches au fond des eaux.

Ils reconnurent, dans l’Océan Atlantique, l’existence de deux sortes de fonds : une argile rouge très ferrugineuse, dont l’origine est encore inconnue, et qui s’étend sur une longueur de près de 1,950 milles. Ils eurent la preuve que, dans les plus grands fonds de la mer, la vie n’est pas tout à fait éteinte, puisque, à près de 6,000 mètres, on trouva des animaux assez élevés comme organisation ; ils obtinrent aussi la confirmation de l’existence d’une couche d’eau polaire au fond de cet océan, où l’on trouve deux degrés de température à une profondeur de plus de 4,000 mètres.

Les sondages furent particulièrement bien menés, et cela grâce à la sonde de Brooke et aux dragues. Cette sonde de Brooke, officier de la marine américaine, est d’ailleurs une découverte importante.

La sonde employée primitivement, uniquement pour juger de la profondeur de l’eau que traverse un navire, a toujours rendu des services ; elle a souvent ramené des espèces inconnues ou intéressantes. Mais cette sonde élémentaire ne pouvait rendre des services avec certitude que pour des fonds peu considérables ; ses données sont des plus incertaines, car le contact du plomb avec le fond ne se perçoit pas, et les courants entraînent la ligne hors de la direction verticale.

La sonde de Brooke a été précisément faite pour éviter ces sortes d’erreurs. Elle possède un boulet de 29 kilogrammes qui la force à descendre. Il est ensuite abandonné au moment de l’arrivée au fond de la mer par un très ingénieux système de déclenchement.

L’appareil peut alors être retiré avec sa récolte, sans crainte que le poids excessif de la ligne et de la boule ne soit une cause de rupture dans les grandes profondeurs océaniennes.

Mais, pour ramener des échantillons de la flore et de la faune, la sonde étant insuffisante, les marins du Français se servirent alors de dragues.

La drague racle le fond de l’eau au moyen de l’un des côtés de son cadre de fer : les animaux et les plantes entrent dans un filet qui lui fait suite, et sont tirés hors de l’eau quand on sent, à la tension de la ligne, que la provision est suffisante.

L’expédition du Français se servit aussi de chaluts, dont une armature spéciale maintient l’ouverture béante et qui peut balayer le fond sur un espace d’au moins sept mètres.

Pour la surface des eaux, sur laquelle vit toute une flore spéciale, on se servit de petits filets et de fauberts, ou houppes de chanvre.

Nous avons vu que le Français avait eu à lutter contre la collision des glaces. C’est là le danger peut-être le plus terrible et le plus à craindre pour les navires qui se rendent dans les mers polaires.

Il y a bien longtemps déjà, un lieutenant de navire, Beechoy, qui avait voyagé souvent dans les régions polaires, avait dit par quelles épreuves il avait débuté dans la terrible carrière d’explorateur des mers glaciales (1844).

« Il n’est pas, écrivait-il, j’en suis convaincu, de langage humain qui puisse peindre la terrifiante grandeur des effets produits par la collision des glaces de ce tempétueux océan.

» C’est, à la fois, un spectacle solennel et sublime de voir la mer violemment agitée rouler ses vagues comme des montagnes contre des corps résistants ; mais, quand elle vient se heurter à ces masses qu’elle a mises en mouvement avec une violence égale à la sienne, l’effet devient prodigieux. Par moments, elle déferle sur ces blocs de glace et les ensevelit de plusieurs pieds sous ses vagues, et, le moment d’après, ces mêmes blocs, s’efforçant de remonter à la surface, font retomber les flots autour d’eux en cataractes fumantes, pendant que chaque masse individuelle, se roulant dans son lit bouleversé, se heure à sa voisine et lutte avec elle jusqu’à ce que l’une des deux se soit superposée à l’autre. Et, ce n’est pas sur un espace restreint qu’éclate ce spectacle : il se développe aussi loin que la vue peut s’étendre. Et quand, se détournant de ces scènes convulsives, l’œil se reporte à l’aspect étrange que la réverbération des glaces donne au ciel, où, dans le calme d’une atmosphère argentée, semble briller une clarté surnaturelle, lorsqu’il voit cette voûte lumineuse bordée de toutes parts par un large horizon d’épaisses ténèbres et de nuées orageuses, comme un rempart qu’il n’est pas donné à l’homme de franchir, on comprend facilement quelles sensations de respect et de crainte imprime à l’âme une telle grandeur.

» Si jamais la force morale a été mise à une rude épreuve, c’est assurément dans de semblables circonstances. »

Nous avons vu qu’on avait eu, en France, des craintes au sujet de l’expédition Charcot, dont on n’avait pas de nouvelles.

Voici ce qu’écrivait, à ce sujet, en avril 1903, notre confrère M. Ch. Rabot :

« De toutes les expéditions parties dans ces derniers temps, avec mission de percer l’inconnu antarctique, seul le Français, commandé par le docteur Jean Charcot, n’était pas encore retrouvé, il y a un mois. Un navire argentin, envoyé à sa recherche, n’avait pas rencontré les voyageurs français dans les parages où, d’après ce qu’ils avaient annoncé, ils avaient l’intention de s’établir. Le navire n’avait relevé non plus aucune trace de leur passage sur plusieurs points qu’ils devaient visiter.

» N’était-il pas vraisemblable que l’expédition française, trouvant la mer libre, s’était dirigée d’un autre côté, pour étendre le champ de ses travaux, et ne pouvait-on continuer à penser que nos intrépides compatriotes étaient sains et saufs ?

» Toutefois, la situation ne laissait pas d’être inquiétante. Si elle s’était prolongée, un devoir se serait imposé à la France. L’Angleterre avait envoyé trois navires au secours de la Discovery, nous ne pouvions hésiter à tout faire pour venir en aide au Français.

» Heureusement, le 5 mars dernier, un câblogramme de Charcot arriva à point pour calmer toutes les appréhensions.

» L’expédition venait de débarquer à Puerto Madryn, un petit port de la République argentine, rapportant de son périlleux voyage une ample moisson d’observations et de découvertes qui seront une nouvelle contribution française aux progrès de la science. »


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Notes :
  1. On lui doit des livres et des brochures scientifiques bien curieuses sur l’hystérie, les maladies nerveuses, et un beau livre d’art, intitulé les Démoniaques dans l’art, publié en collaboration avec le docteur Paul Richer.
  2. Dinard-Saint-Enogat, port sur la Manche, chef-lieu de canton du département Ille-et-Vilaine.
    Trouville, ville du Calvados, petit port sur la Manche. Bains de mer très fréquentés.
  3. L’anémomètre (du grec anemon — vent, métron — mesure), est un instrument destiné à mesurer la vitesse du vent ; il est généralement accompagné d’une girouette qui en indique la direction.
  4. Le théodolite est un instrument employé pour déterminer la distance zénithale d’un point céleste ou terrestre. Il se compose essentiellement d’une lunette fixée à un cercle divisé, vertical et mobile autour d’un deuxième axe horizontal ; le tout fixé, monté sur un axe vertical fixe à un cercle divisé et horizontal, des vis calantes permettent de mettre l’axe dans une position bien verticale. On s’en assure à l’aide du niveau à bulle d’air placé sur l’axe de rotation.
    Pour déterminer la distance zénithale, on règle l’instrument et on emploie la méthode du retournement. C’est un instrument très utile pour l’astronome et l’hydrographe, vu son petit volume et donnant immédiatement la position du plan méridien et la latitude du lieu d’observation.
  5. L’hydrographie est la science qui traite de la connaissance ou description des mers. Elle enseigne à pointer les cartes, à diriger les routes, à faire des observations astronomiques.
  6. Le pendule est constitué par un corps lourd, suspendu à un fil ou à une mince barre métallique, de telle manière qu’il puisse se produire des oscillations autour de l’extrémité supérieure du fil ou de la barre de suspension. Les lois suivant lesquelles s’effectuent ces oscillations, ont été énoncées par Galilée.
    À Paris, ce pendule qui fait une oscillation par seconde, a une longueur de 0m,993.
  7. Les traîneaux devaient permettre de faire, avec l’aide des chiens, de longues excursions sur la banquise.
  8. Il est un fait certain que les vêtements lourds et épais sont plutôt dangereux contre le froid, et que des vêtements légers, superposés emmagasinent bien la chaleur. Deux flanelles tiennent très chaud, par exemple.
  9. Le mot drague est synonyme de dragonnier, sorte de grand filet armé d’un appareil de fer propre à racler le fond de la mer.
  10. L’anémone de mer est un animal rayonné, qui vit toujours fixé à des rochers sous-marins. Les anémones sont souvent revêtues de brillantes couleurs et semblent des fleurs demeurées au fond de la mer. Leurs bras, très nombreux, se rétractent et disparaissent dans le corps au moindre contact.
  11. L’oursin est un animal rayonné, au corps globuleux, recouvert d’un teste calcaire hérissé d’aiguillons ; à la partie inférieure, sont situées cinq séries rayonnantes de ventouses qui servent à l’animal pour se déplacer et se fixer : au milieu de cette face inférieure est la bouche. L’oursin vit dans la mer ; il est abondant sur nos côtes.
  12. La première est Rio de Janeiro.
  13. Celui qui le premier eut l’idée des maisons démontables, ne songeait sûrement pas que son procédé si pratique trouverait son application dans les terres du Pôle Sud, à des milliers de lieues du monde civilisé !
  14. Explosif puissant, dont on se sert pour faire sauter les rocs, les blocs de glace qui gênent et s’opposent au passage des navires.
  15. Voir le chapitre consacré à l’expédition de l’Antarctic.
  16. En forme de nuages.
  17. Un voyageur des mers glaciales, Scoresby, dit avoir aperçu le fond à 130 mètres de profondeur.
    En 1876, deux aéronautes, MM. Dernof et Moret, qui faisaient une excursion aérostatique, ont déclaré avoir distingué très nettement, d’une hauteur de 1,700 mètres, le fond de la mer, dans la Manche, à la hauteur du cap Lévy, soit à une profondeur de 65 à 80 mètres. D’après leurs dires, on découvrait très bien les rochers qui en garnissaient le fond.
  18. On pourrait s’amuser à faire de curieux calculs à ce sujet, en mettant, par exemple, à 80 mètres l’épaisseur de la couche colorée, et en sachant qu’il entre 40 millions de ces algues dans un millimètre cube de cette eau !
  19. Ces diatomées brunes produisent le singulier effet de faire fondre, par la chaleur qu’elles dégagent, la partie inférieure des glaçons sous lesquels elles s’attachent.
    Robert Brown. Pettermann’s Mitteilmgen.
  20. Ces recherches, touchant le relief du fond des mers, ne datent donc pas de bien longtemps. En 1842, le commandant Maury avait fait appel à la bonne volonté des navigateurs de tous les pays pour qu’ils opérassent le plus de sondages possible dans l’océan Atlantique, et, pendant plusieurs années, il se dévoua entièrement à dresser la carte de la cuvette de cet océan, qui est aujourd’hui, grâce à ce savant français, mieux connu que beaucoup d’autres régions marines de notre globe.