À l’assaut du Pôle Sud/7

À l’assaut du Pôle Sud

Voyages et aventures
dans les régions antarctiques
1599 — 1906
(pp. 105-133)
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V

AU COURS D’UN HIVERNAGE

Le 16 mai. — La longue nuit antarctique. — La disparition du soleil. — Pas de soleil pendant soixante-dix journées. — Le soleil par réfraction. — Un linceul d’obscurité. — Effet terrifiant. — Pour ranimer les espérances ! — Une masse de feu. — Illusion d’optique. — Un point lumineux inexplicable. — L’étonnante lumière. — La surprise. — Une torche. — Une race inconnue. — Le visiteur étrange. — Un qui se dévoue. — La bravoure. — Bloc de neige phosphorescent. — La nuit polaire. — Un long et douloureux crépuscule. — La maladie du lieutenant Danco. — La santé de l’équipage. — La nourriture. — L’anémie polaire. — L’aliénation mentale. — La mort de Danco. — Une triste journée. — Un cortège funèbre. — Dans la glace. — L’adieu au compagnon. — Le froid et le vent. — Le joli petit chat. — Pauvre « Nansen ». — Le chat et le manchot. — En juillet. — Le commandant Lecointe. — Sa maladie. — Le traitement du docteur. — Guérison. — La viande fraîche. — Le traitement de cuisson. — Les souffrances physiques. — Le désir de chacun. — Le principal souhait. — Le repas manqué. — Le retour. — Singulier aspect. — Tout le monde se sauve. — Il faut se regarder. — Le barbier et le tailleur.

Avec le 16 mai, à minuit, devait commencer la longue nuit antarctique et la disparition du soleil allait cruellement se faire sentir.

Les explorateurs, d’après les observations du commandant Lecointe, se trouvaient alors à une latitude de 71° 34’ 30’’ et une longitude de 89° 10’.

Le commandant, après ses observations, annonça à tous les habitants de la Belgica qu’ils n’auraient plus ni jour, ni soleil, pendant soixante-dix journées, près de deux mois et demi. Ce ne fut pas une nouvelle bien agréable à apprendre, aussi, plus d’une mine se renfrogna.

Quelques instants avant midi, l’atmosphère lourde de la banquise avait été balayée par le vent du sud, depuis si longtemps désiré, et avait été remplacée par un air vif, tandis que le ciel s’éclaircissait.

Les explorateurs, tout en sachant que le soleil se trouvait au-dessous de l’horizon, avaient espéré le voir tout de même par réfraction.

Hélas ! ils en furent pour leur espérance. Le crépuscule long et clair, qui réjouissait jadis encore leur cœur, fut réduit à bien peu de chose.

Voilà donc l’obscurité et l’hiver — et quel hiver ! — abattus sur les exilés.

Le linceul d’obscurité, qui enveloppait ce monde de désolation glaciale, allait aussi envelopper les âmes.

L’effet terrifiant de la disparition de la lumière allait se faire sentir.

Autour des tables, dans le laboratoire, dans le gaillard d’avant, les hommes étaient assis mornes, sombres, perdus dans un rêve mélancolique, d’où, de temps en temps, l’un d’eux, plus brave que les autres, se réveillait pour essayer de susciter un peu d’enthousiasme.

Quelques-uns des matelots s’efforçaient de rompre la monotonie par une plaisanterie, répétée peut-être pour la vingtième fois.

Les autres essayaient de réagir en faisant de violents efforts, mais c’est en vain que l’on essayait de ranimer les espérances !

On cherchait une consolation en parlant des jours meilleurs ; on espérait que ce souvenir revivrait, redonnerait un peu de gaieté ; mais, au contraire l’accablement devenait plus lourd, en examinant, en pensant à la situation présente.

Tout semblait alors devenir prétexte à sujet de distraction.

Ce même 16 mai, vers midi, une masse de feu demi-globulaire, s’était élevée dans le nord ; au bord des arêtes vives des hummocks, puis elle disparut sous les glaces. C’était une illusion d’optique provenant de la déviation des rayons de lumière, obligés de passer par un milieu d’air de diverses densités.

Quoiqu’il ait été au-dessous de l’horizon, le soleil, de la sorte, avait paru se lever, permettant aux explorateurs de voir la moitié de sa surface.

Au milieu de ces ennuis, de cette vie lugubre, le moindre incident, surtout lorsqu’il était empreint de quelque mystère, provoquait de l’animation parmi les exilés ; cela secouait un peu la torpeur, l’état de léthargie et d’indifférence dans lequel l’obscurité continuelle plongeait tous ces hommes, cependant énergiques et braves.

L’étrange aspect du soleil mourant, qu’on avait vu il y avait quelques jours, puis la perspective d’être privés de sa lumière pendant soixante-dix jours, avaient apporté néanmoins aux voyageurs des sensations nouvelles.

Tout était prétexte à un réveil, hélas ! de petite durée.

Les effets extraordinaires de la lune, des lumières, des ombres vagues sur l’horizon, indiquaient la vue possible de nouvelles terres ; le sommet d’un iceberg apparaissant soudain à l’œil nu, le changement peu commun des aurores, la variation du temps, la visite non annoncée d’un curieux manchot ou d’un phoque effronté, tout cela excitait l’attention, rendait à tous un peu de vie.

Un matin, un incident bizarre avait mis tout le monde en émoi.

Vers sept heures, le commandant Lecointe était sorti pour aller à son observatoire improvisé retrouver deux étoiles, qui lui eussent pu permettre de déterminer la position de la Belgica.

Le ciel était par trop brumeux pour lui permettre de se mettre en observation ; mais, ses yeux étonnés s’arrêtèrent soudain sur un point lumineux inexplicable qui se montrait à l’ouest.

Le commandant fixa avec obstination ce point ; la clarté ne changeait point de position et scintillait par moments comme une véritable étoile ; elle s’éteignait et réapparaissait exactement au même endroit.

La chose était si curieuse, si extraordinaire, que le commandant revint vite au carré et raconta la chose à tout le monde.

Il était environ huit heures du matin.

Le ciel, triste, était de couleur gris souris ; la glace, elle aussi, était grise avec un soupçon de teinte lilas au-dessus d’elle ; mais le contour tout entier de la banquise se perdait dans le rivage sous un faible crépuscule.

Les hôtes de la Belgica se rendirent à l’endroit d’où le commandant Lecointe avait aperçu l’étonnante lumière.

Tous regardèrent dans la direction indiquée par Lecointe ; mais, ne voyant que le morne et grand désert de glace avec des crevasses traîtresses qui coupaient la banquise par endroits et d’où s’élevait un noir nuage de vapeurs, ils soupçonnèrent la vue de Lecointe d’être devenue défectueuse, et se mirent à le plaisanter.

Cependant, après être restés environ un quart d’heure à regarder, tous virent distinctement sur les plaques de glace, à quelque distance dans la direction de l’ouest, une lumière semblable à celle d’une torche.

Cette lumière scintillait, s’élevait et s’abaissait comme si elle avait été portée par quelqu’un ou quelque chose qui bougeait.

Ce fut le tour de Lecointe de plaisanter les autres qui s’étaient si vite moqué de ses yeux.

Cependant, le commandant chercha si quelque matelot ne s’était pas égaré, car on ne pouvait guère s’expliquer ce phénomène qu’en se figurant un homme portant une lanterne. Mais, tout l’équipage était au complet.

La surprise devint grande alors, et tout le monde se trouva rapidement à terre.

Était-ce un être humain qui paraissait se diriger vers la Belgica, et à quelle race inconnue du sud polaire appartenait-il ?

Tout le monde était ému, et personne n’osait aller à la rencontre de l’étrange messager.

Puis, personne n’était habillé pour aller remplir pareille mission.

Quelques-uns seulement avaient déjeuné ; ils étaient tous sans mitaines, sans chapeau, certains même sans paletot.

Pour aller à la rencontre d’un tel visiteur, si c’en était un, il fallait encore, malgré l’endroit, une tenue un peu convenable !

Amundsen, qui était parmi tous, le plus grand, et le mieux habillé, résolut de se dévouer.

Il passa son anorak[1], sauta sur ses skis, et patina rapidement vers la lumière dans l’obscurité de la banquise.

On le vit s’attarder un peu sur place, puis revenir seul avec l’air un peu penaud.

Ce qui avait tenu tout le monde en haleine, c’était tout bonnement un bloc de neige phosphorescent, fraîchement chargé d’algues marines, et qui, par moments, était soulevé, puis broyé par la pression des glaces !

C’est bien ici, le moment de reproduire cette belle description de la nuit polaire, par Osborn, en 1820 :

« À cette époque de l’année, pendant douze heures, le soleil monte dans la partie méridionale du ciel, puis pendant douze autres, il s’incline vers l’horizon sans y toucher. Alors il n’y a pas plus de ténèbres qu’il n’y a de lumière pendant la longue nuit de l’hiver. Il ne faudrait pas en inférer pourtant qu’à cette époque de l’année on ne peut apprécier, dans les régions polaires, les ténèbres qui séparent la portion du jour consacrée au travail de celle que réclame le repos.

» De huit heures du soir à quatre heures du matin, en dépit du soleil nageant dans les cieux, on remarque un changement sensible. La lumière est moins intense, les teintes de la terre et de la mer sont moins vives, et les ombres moins tranchées ; les oiseaux cherchent alors leurs retraites habituelles comme s’il était nuit ! la nature entière se repose évidemment.

» Rien n’est attrayant comme cette nuit polaire qui n’est pas une nuit, mais un long et doux crépuscule, qui, semblable à une écharpe d’argent, unit le jour précédent au lendemain, à l’heure où le matin et le soir trônent ensemble, se tenant par la main sous l’azur limpide et non étoilé de minuit.

» Ceux qui ont contemplé une fois un tel spectacle, ne l’oublient jamais, et quoique les souffrances qu’entraîne une visite au théâtre où l’on peut en jouir, soient bien capables d’amortir l’enthousiasme, il n’est point d’hommes, même parmi les moins accessibles aux impressions du grand et du beau, qui, en présence des merveilles de ces lointaines régions, n’aient été amenés à confesser la vérité frappante de ces versets bibliques qui décrivent la création et en déclarent toutes les phrases bonnes et parfaites[2]… »

Le 18 mai, le docteur et les officiers se rendirent au milieu de la journée vers un iceberg pour voir la dernière manifestation du jour disparaissant.

Une chose les affligeait encore plus que cette disparition : c’était la maladie de leur cher compagnon, le lieutenant Danco, camarade de Gerlache, et qui se trouvait alité à bord.

Le docteur, qui lui avait donné les soins les plus dévoués, était maintenant tristement convaincu que le pauvre Danco ne reverrait jamais plus le lever du soleil.

Cela les peinait et les rendit tous pensifs : « Qui sera ici pour saluer le retour du soleil ? » dit l’un d’eux tristement à ses compagnons.

Tous les jours, les forces du pauvre lieutenant, qui avait tant tenu à faire partie du corps de l’expédition, diminuaient de plus en plus.

Le malheureux succombait à une affection du cœur, aggravée par cette terrible anémie polaire, affaiblissante, déprimante et démoralisante malgré tout.

Vers la fin mai, le journal du bord insérait cette note du docteur, qui montre bien quelles étaient les souffrances que tous enduraient :

« Jusqu’à présent, disait-il, l’état de santé a été passablement bon. À l’exception de quelques légères attaques de rhumatisme, de névralgies et d’insignifiantes blessures, on ne se plaint pas.

» Nous mangeons cependant peu, car nous sommes tout à fait dégoûtés des aliments conservés. Nous avons essayé la chair de manchot, mais, pour la plupart d’entre nous, son goût rappelle trop celui du poisson.

» Nous sommes entrés dans la longue nuit avec une nourriture peu suffisante, non pas qu’il y ait pénurie d’aliments, mais ils ne nous inspirent que du dégoût.

» Nous sommes fatigués de ces prétendues délicatesses des conserves belges, françaises et norvégiennes. Ce sont des mixtures chimiques enfermées dans d’élégantes boites de fer-blanc portant des inscriptions fallacieuses : saucissons aux formes bizarres, boules de viande et de poissons préparées, assure-t-on, à la crème, soupes mystérieuses, toutes sortes d’inventions les plus récentes en matière d’aliments condensés. Mais combien nous aspirons à faire usage de nos dents !

» La longue obscurité, l’isolement, les aliments de conserve, la température basse continuelle avec de fréquentes tempêtes et la grande humidité, tout cela, finalement, a réduit nos systèmes à ce que nous appelons l’anémie polaire.

» Nous sommes devenus pâles, d’un teint verdâtre : l’estomac et tous les organes sont fatigués, refusent de fonctionner.

» Mais ce qui présente le plus de danger, ce sont les troubles, les symptômes cardiaques et cérébraux. Le cœur semble avoir perdu son influence régularisatrice. Son action est faible, mais ses pulsations n’augmentent pas, tant que d’autres symptômes dangereux ne font pas leur apparition. Les symptômes mentaux s’observent moins. Les hommes sont incapables de concentration d’esprit et ne peuvent suivre une pensée. Un matelot a été atteint d’aliénation mentale ; il a recouvré la raison avec le retour du soleil. »

Depuis de longs jours déjà, le pauvre lieutenant Danco était malade et la disparition du soleil — l’astre réconfortant — allait marquer sa fin.

Pendant les excursions de quelques minutes qu’il faisait à la lueur du crépuscule de midi, Danco se plaignait que la respiration lui manquait.

Les autres explorateurs, d’ailleurs, éprouvaient la même oppression aux moindres exercices ; mais Danco devait s’arrêter fréquemment pour reprendre haleine.

Le docteur Cook l’avait obligé à se soumettre à un traitement médical énergique depuis le commencement du mois de mai ; mais tous les efforts, tous les soins les plus dévoués n’avaient pu enrayer le mal qui le minait sourdement, et empêcher qu’il ne s’éteignît rapidement.

Vainement le docteur avait voulu le forcer à manger de la viande fraîche, c’est-à-dire de la viande de manchot ; toujours Danco avait refusé énergiquement : « Je préfère mourir que de manger du pingouin », répétait-il sans cesse.

Avec juin, d’ailleurs, la situation s’assombrissait de plus en plus. Il était très difficile de sortir du lit le matin.

Il n’y avait pas d’aube, et on ne distinguait pas de partage entre la nuit et le jour jusque près de midi.

Au commencement de la nuit, il était même presque impossible de se coucher.

« Si nous buvons du café, écrivait l’un des explorateurs, nous ne dormons pas du tout. Lorsque nous nous endormons, nous nous plongeons dans un sommeil profond, et il ne nous est pas facile de nous réveiller.

» Nos appétits baissent de plus en plus, et le peu de nourriture que nous absorbons nous cause encore beaucoup d’ennuis. »

Le 5 juin, les explorateurs devaient écrire la page la plus sombre de leur livre de bord : la mort de leur bien-aimé camarade Danco.

Certes, ils n’avaient pas été beaucoup surpris, car ils savaient bien que le camarade ne pouvait pas se relever de sa maladie ; mais tout le monde ressentait fortement le vide douloureux que faisait sa disparition ; il n’est guère possible de décrire dans quelle soudaine prostration chacun se trouva soudain plongé.

Pendant les deux derniers jours, sa santé avait paru s’améliorer sensiblement, et lui-même se trouvait si bien qu’il était gai. Mais c’était, hélas ! le calme avant l’orage !

Sans nullement pressentir sa fin, Danco avait rendu l’âme au milieu de la nuit ; ses dernières paroles avaient été adressées au docteur qui se trouvait à son chevet : « Je respire plus facilement, disait-il, bientôt je reprendrai des forces. »

Le pauvre ami ne devait plus revoir la Patrie, dont il avait si souvent parlé pendant qu’il était alité.

La journée du 7 juin devait être une bien triste journée ; elle devait laisser à tous un inoubliable souvenir.

Avec une voile, on avait fait un sac dans lequel on avait enfermé les restes de Danco, et on l’avait cousu. Dans la matinée, une partie de l’équipage était allée à la recherche de crevasses pour y glisser, comme dans une fosse, la dépouille mortelle du malheureux compagnon.

On n’en avait pas trouvé de suffisamment large ; alors, avec des haches et des scies, on avait réussi à pratiquer une ouverture dans de la jeune glace, à une centaine de mètres du navire.

Afin d’éviter aux hommes de l’équipage, déjà très démoralisés, une impression trop pénible, le commandant avait eu soin le lendemain de la mort, de faire placer le corps du défunt sur un traîneau recouvert du drapeau, à quelque distance du navire, sur la glace même.

Quelques minutes avant midi, le commandant de Gerlache, suivi des officiers et des savants de l’expédition, se rendit vers le traîneau ; l’équipage qui suivait s’attela tristement à ce funèbre convoi, et tout le monde se dirigea vers la crevasse.

Il faisait un froid terrible, car le vent soufflait du sud-ouest. Il tombait une abondante neige congelée en fins cristaux, qui gênait beaucoup, car ces cristaux perçaient comme des aiguilles la peau des hommes.

La surface de la glace était d’une teinte grise monotone.

La lune brillante, aux bords déchiquetés, se suspendait au sud, au bas du ciel. Elle donnait une lumière étrange, qui, répandue autour de tout, aurait permis de lire un journal.

C’était un tableau lugubre, d’une tristesse angoissante, que cette lente et funèbre procession qui s’avançait sur la glace rugueuse !


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Plus d’un parmi ceux qui traînaient le mort pleuraient, car Danco était très aimé des matelots.

Le traîneau fut amené, tout doucement, comme à regret, jusqu’au grand trou béant fait dans la glace, et là, le commandant de Gerlache, tout ému lui-même, au milieu des sanglots de l’équipage, prononça quelques paroles d’adieu et d’éloge pour l’ami disparu à jamais !

Deux boulets furent attachés aux pieds de la masse funèbre, qui fut immergée dans les eaux glacées de l’Océan antarctique.

Ce jour-là, dans son journal de bord, le chef de l’expédition écrivait, en parlant de la mort du compagnon : « Ma mélancolie se fit plus profonde et une inquiétude me poignit. L’anémie polaire nous avait tous atteints ; tous, nous étions menacés maintenant. Je savais que mes hommes étaient vaillants, eux aussi, et sans peur devant la mort. Mais, si nous devions disparaître, qui donc rapporterait dans notre lointaine patrie le fruit de nos travaux ?

» La pensée que ce libre sacrifice de nos vies pût devenir absolument inutile, me fit froid au cœur. Je me sentis affreusement triste. »

Et, le lendemain, il écrivait encore :

« 6 juin. — Tout travail fut suspendu à bord en signe de deuil. Seul, le voilier procéda à la confection d’un sac en toile à voile pour servir de linceul. Au moment où nous ensevelissions la dépouille de notre ami, mû par une touchante pensée, Van Rysselberghe s’approcha de lui et déposa sur sa poitrine quelques fleurs fanées que sa mère lui avait données avant le départ.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

» Je désirais aussi que notre lointaine patrie fut représentée aux funérailles de Danco, et je fis attacher l’emblème national à mi-hauteur des grands haubans. »

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Cet événement devait encore influencer l’état de prostration de l’équipage ; les affligeantes obsèques avaient jeté une indescriptible désespérance, qu’on ne pouvait un peu surmonter que grâce aux conseils du docteur Cook et du brave commandant de Gerlache.

Mais il n’y avait pas que les gens que la longue nuit polaire rendait malades ; elle était devenue funeste aussi aux animaux.

Un des matelots avait emporté d’Europe un joli chat, doux et caressant, auquel on avait donné le nom de « Nansen[3] ».

Petit à petit, état-major et équipage, s’étaient mis à l’aimer. « Nansen » se sentait vraiment chez lui dans le gaillard d’avant comme dans le carré, mais il ne s’aventurait jamais à pousser plus loin. Il n’aimait pas beaucoup le froid, et une température de 28 à 30 degrés au-dessous de zéro ne paraissait pas être de son goût ; ses endroits préférés semblaient être plutôt près du poêle ronflant et dans le lit d’un matelot. Comme les hommes de l’équipage, depuis le commencement de la longue nuit, le pauvre minet paraissait lui aussi mal à l’aise, et, pendant près d’un mois, il avait été plongé dans une sorte de torpeur, mangeant à peine, mais, en revanche, dormant beaucoup. Quand on se permettait de le réveiller, il se mettait de suite en colère !

Quelquefois, dans la cabine, on apportait un manchot pour le distraire et lui tenir compagnie ; mais tous deux se tenaient respectueusement à distance l’un de l’autre dans les coins opposés.

« Nansen » semblait donc tout à fait dégoûté de son entourage, et, vers le milieu de juin, il se mit à rechercher les refuges les plus déserts. Son caractère avait fini par changer : de bon et gentil, il était devenu tout à fait hargneux et insupportable. Enfin, le 22 juin, il rendit le dernier souffle, ce qui mit fin à ses tortures, car on sentait bien que la pauvre bête souffrait.

Vers le milieu de juillet, la lumière se mit à augmenter ; cela aurait dû être un encouragement pour le relèvement des forces. Mais, tous semblaient avoir perdu leur énergie. De jour en jour, les forces diminuaient ; il y avait insuffisance de l’action du cœur, léthargie cérébrale, puis un sentiment général de lassitude presque insurmontable.

Un seul homme jusqu’alors paraissait avoir résisté ; c’était le commandant en second, Lecointe, qui ne se plaignait jamais. Alerte, il faisait un travail des plus fatigants ; il faisait des observations qui le retenaient souvent au-dehors. Il maniait pendant plus d’une heure des instruments très délicats et le faisait dans des positions peu commodes, exposé au vent glacial. Plus d’une fois, il rentra à bord, les oreilles et les doigts gelés, les jambes engourdies, mais toujours de bonne humeur, ne semblant attacher aucune importance à ces misères humaines.

Malheureusement, le 12 juillet, il tomba malade tout à coup. Il ne se plaignait d’aucun mal ; il disait même qu’il se portait bien ; mais le docteur, en l’examinant, reconnut que les pulsations de son cœur étaient intermittentes.

Ça, c’était le premier signe de la débilité. Il ne mangeait plus et éprouvait des difficultés à dormir et à respirer : les jointures de ses jambes étaient enflées, et le visage était d’une pâleur mortelle, symptômes alarmants pour les voyageurs des régions glaciales.

Le docteur Cook, qui donna toujours avec dévouement ses soins à tout l’équipage, a laissé dans son journal médical de bord des détails intéressants sur le traitement qu’il employait, et qui seront mis à profit dans l’avenir par les explorateurs.

Le 14 juillet, le docteur écrivait :

« Lecointe a perdu tout espoir de se relever, et il a dicté ses dernières volontés. Son cas me paraît désespéré, et je crains que des pronostics défavorables n’attaquent fort le moral de tous, car presque tout le monde s’alarme, et on vient me consulter en masse pour des maux imaginaires.

» Les plaintes diffèrent, mais la cause principale est la même chez tous. Nous languissons dans l’anémie particulière aux régions polaires, et que j’ai observée pour la première fois dans l’expédition arctique de Peary. Mais notre état paraît beaucoup plus sérieux.

» Pour combattre le mal, j’ai adopté ce que les matelots appellent le traitement de cuisson « Baking treatment ». Je trouve, en effet, que les médicaments rendent peu de service. Les drogues produisent souvent un soulagement temporaire, mais il n’y a pas à en espérer un effet radical. Le fer, l’arsenic et bien d’autres toniques salutaires dans nos pays, sont tout à fait inefficaces ici. Après de nombreuses expériences, j’ai donc abandonné les drogues comme remèdes de première importance. La viande fraîche, la chaleur artificielle, l’humeur gaie, un bon vêtement, et le moins possible d’humidité, sont les conditions essentielles du traitement rationnel.

» Sans entrer dans des détails, le traitement à suivre est le suivant : aussitôt que le pouls devient irrégulier et s’élève à cent battements par minute, que les jointures des jambes enflent, le patient est dépouillé de ses vêtements et placé devant le feu, chaque jour, pendant une heure. Je proscris toute autre nourriture que le lait, la sauce de Cranberry, la viande fraîche, c’est-à-dire de la viande de manchot ou de phoque cuite dans la margarine.

» Le malade doit s’interdire tout ce qui peut accélérer la fonction du cœur. Son lit doit être séché tous les jours et ses vêtements appropriés à son genre d’occupation. Des purgatifs sont généralement nécessaires et les amers végétaux ainsi que les acides minéraux sont excellents.

» Pour régler le cœur, la strychnine[4] est le seul remède qui m’ait rendu des services. Mais ce qui importe le plus, c’est de relever les espérances du malade et de faire renaître sa belle humeur. Car, dès qu’il s’afflige, il sent qu’il va mourir bientôt, et ma tâche la plus ardue est de combattre les ravages que le désespoir peut faire dans les esprits.

» Mes camarades, pour cela, sont mes meilleurs aides, car, sitôt qu’un de nous tombe malade, chacun considère comme son devoir de chercher à répandre la gaieté autour de lui et à le mettre en de bonnes dispositions d’esprit.

» Le premier sur qui j’ai essayé, d’une manière systématique, ce genre de traitement, c’est Lecointe. Auparavant, j’avais voulu y soumettre Danco, mais celui-ci ne pouvait souffrir la viande de manchot.

» En soumettant Lecointe au traitement, je lui ai déclaré que s’il voulait le suivre de point en point, j’étais sûr de sa guérison au bout d’une semaine. À la vérité, à ce moment, moi-même je n’avais pas cette confiance absolue dans mon système et me fiais plutôt à l’état sain des organes de Lecointe, à qui je jetais une perche de salut. Lecointe m’a répondu : « Je m’assoirai sur le poêle un mois durant et je mangerai du manchot pour le restant de mon séjour ici, si cela doit me faire du bien ! »

Il s’est assis devant le poêle deux heures par jour pendant un mois, et il a mangé volontiers des tranches de manchot jusqu’à la fin de son séjour dans les régions polaires. Au bout d’une semaine, il vaquait à ses occupations, et il est même redevenu l’un des hommes les plus solides de la Belgica.

« Si nous n’avions pas eu de viande fraîche à manger, ni du combustible pour nous chauffer, la mortalité, j’en suis sûr, nous eût réduits au bout d’un mois.

» La viande de manchot a sauvé, heureusement, plus d’une existence. »

Et le docteur, parlant du régime alimentaire, ajoutait ceci qui sera utile à savoir pour les futurs voyageurs des régions polaires : « Nous avions continué de prendre des vins légers à nos repas ; mais le vin agissant trop sur les fonctions du cœur et du foie, nous avons dû forcément en supprimer l’usage. »

On voit, par ces simples notes, par quelles souffrances physiques et morales en même temps ont dû passer les vaillants explorateurs.

Veut-on avoir quelques détails sur la manière de manger à bord de la Belgica durant l’hivernage, il faut s’adresser au journal médical de bord.

Le docteur s’était chargé de faire une enquête vers le milieu de mars, et voici ce que contenaient de curieux les notes qu’il écrivait alors : « … Je me suis donné la peine de faire une enquête à bord de la Belgica, pour connaître le motif de plainte, le plus sérieux et le plus grand désir de chacun. Le résultat de cette recherche peut certainement servir comme un exemple des singulières manifestations du caprice humain.

» Dans le carré, ce que l’on désire surtout, c’est d’avoir des nouvelles de chez soi… Nous avons tous décidé d’apporter nos articles à la rédaction d’un futur journal où nous ferons connaître nos aspirations. Ce journal portera le nom qui a déjà été donné par notre naturaliste : « Les vagabonds de la banquise. »

» À l’avant du navire, les hommes d’équipage sont moins sentimentaux et moins portés à la poésie. Ils désirent d’abord quelque chose de substantiel pour l’estomac : de la nourriture fraîche, c’est-à-dire des beefsteaks, des légumes et des fruits. C’est là leur principal souhait… Notre haine commune se concentra sur une classe d’hommes en particulier. Ce sont les inventeurs de diverses sortes de viandes et de mets conservés. Si nous pouvions attraper ici un de ces fabricants, il irait bientôt servir de pâture aux pétrels[5]. Nous sommes tous à cet égard d’un accord touchant. « À bas les kjœdboller[6] ! » est un cri auquel tout le monde fait chorus.

» Je dois pourtant déclarer que notre nourriture est très variée ; elle est de bonne qualité, et c’est peut-être là tout ce qu’on peut désirer, étant données les circonstances. Mais les hommes séjournant dans des régions polaires, gagnent des goûts capricieux. Pour le déjeuner, nous avons des céréales, telles que la farine de blé, du tapioca d’avoine, de la bouillie de maïs ; nous avons aussi de bons biscuits frais, de la margarine, des confitures et du café ; notre provision de sucre est considérablement réduite, et nous n’avons presque plus de lait conservé, deux choses dont nous avons presque le plus besoin. Pour le dîner, nous avons des soupes de différentes sortes, de la viande et des légumes conservés, des pommes de terre et du macaroni ; pour dessert, du pudding aux fruits. Notre souper se compose de poisson, de fromage, de viande de conserve et parfois d’un certain mélange de macaroni, de nouilles et de pemmican[7].

» En somme, notre nourriture est assez variée pour que nous n’ayons pas à nous dégoûter d’un mets en particulier, par suite de son apparition trop fréquente sur la table. Cependant, il y a plusieurs articles à l’égard desquels quelques-uns d’entre nous manifestent une aversion très marquée : ce sont, en général, les aliments d’un goût fade, et les plus violemment détestés sont les kjœdboller et les fiskeboller. Il paraît que le premier est un mélange de bœuf pressé et de crème, et le second un mets composé de poisson et de crème.

» C’est cette disposition d’esprit qui nous a fait essayer de manger du manchot. Les recommandations plutôt douteuses dont la chair de cet animal a été l’objet de la part d’autres explorateurs, nous avaient d’abord fait y renoncer ; mais, à présent, histoire de changer, nous mangerions volontiers de n’importe quoi. Pendant quelque temps, plusieurs d’entre nous ont insisté pour qu’on collectionnât et mît de côté autant de manchots que possible, et cela aussi bien pour avoir leur peau que pour nous approvisionner de viande fraîche. Nous avons goûté de cette chair plusieurs fois, et nous paraissons nous y habituer à la longue. Le premier essai fut aussi très amusant : on en prenait de petits morceaux qu’on goûtait et qu’on mangeait lentement. À parler franc, personne ne raffole des beefsteaks de manchot ; néanmoins, nous en avons fait une certaine provision. Il est assez difficile de décrire le goût et l’apparence de la chair de cet oiseau, et nous n’avons absolument aucune viande à laquelle nous puissions la comparer. Le manchot, en tant qu’animal, semble être, en égale proportion, mammifère, poisson et volatile.

» S’il est possible de concevoir le goût qu’aurait un amalgame composé d’une tranche de bœuf, d’un morceau de morue, d’une carcasse de canard, le tout cuit dans une marmite avec, pour sauce, du sang et de l’huile de foie de morue, la représentation sera complète ! »

Un jour de fin juillet, que les savants de l’expédition étaient partis en exploration avec leur tente par une température de 30 degrés au-dessous de zéro, il leur arriva une mésaventure curieuse pour leur repas.

La préparation de ce repas leur prit beaucoup de temps, près de six heures ! Tout ce qui renfermait un peu d’eau était gelé, dur comme de la pierre, et pour réchauffer cela, comme d’ailleurs pour chauffer n’importe quelle sorte d’aliment, l’appareil Jackson, le seul réchaud que les explorateurs avaient emporté, était vraiment inefficace, tout en brûlant une quantité incroyable d’alcool.

Il ne fallut pas moins de deux heures pour confectionner une sorte de soupe, qui reçut le nom charmant de soupe de bonne femme, une véritable mixture où il y avait du poil de renne, de la graisse de manchot et d’autres matières odorantes. La soupe était ratée, mais peut-être pas autant que le chocolat qui fut préparé ensuite !

On fit ce chocolat dans un pot qui avait servi à faire cuire de la viande de pingouin et qui contenait, en plus du chocolat, du lait et du sucre, beaucoup de beurre, de l’huile de manchot, du sang et des crins de viande, un restant de la soupe de bonne femme, et, en plus, pour corser le mélange, des poils de renne.

Lecointe, le lieutenant qui eut le grand honneur d’avoir le privilège de goûter la première tasse de cette rinçure, eut, pour sa part, presque toute l’huile qui naturellement plus légère surnagea. Il cria qu’on avait voulu l’empoisonner. Mais les autres, qui étaient paraît-il moins délicats, goûtaient au breuvage dont toute l’huile était partie, et, par esprit de contradiction, déclarèrent hautement qu’il était très bon et très nourrissant.

Le pauvre lieutenant, bafoué, ne souffla mot et se contenta de biscuit[8].

L’hivernage de la Belgica devait prendre fin en février. On fut obligé de dégager le navire en creusant un canal dans la glace qui avait de six à sept pieds de profondeur.

Ce fut un travail gigantesque. On enlevait les couches supérieures de glace et de neige au moyen de bêches, de piques et d’instruments spéciaux jusqu’à une profondeur de un à deux pieds[9].

Il restait alors trois à quatre pieds de glace à couper à la scie. À cela, officiers et marins, seize hommes en tout, travaillaient côte à côte, huit heures par jour comme des journaliers, et « jamais hommes ne travaillèrent plus durement ni plus consciencieusement ».

Il n’y eut d’exception que pour le cuisinier, qui travaillait vingt heures par jour à remplir, en plus de la tâche commune, les fonctions de mousse et d’intendant. Le commandant de Gerlache, le lieutenant, le premier officier, le naturaliste, le docteur, le météorologue, étaient avec les marins et occupés au même labeur qu’eux.

Enfin, le 14 février, au matin, le vent ayant changé, le bon vieux navire coupa la glace qui l’avait tenu emprisonné pendant près d’un an, et la Belgica marcha vers le nord.

Enfin, on arriva en vue de la mer libre ; les explorateurs sortirent de la banquise par 70° 45’ de latitude sud et se dirigèrent vers le cap Horn.

Le 28 mars 1899, au matin, la Belgica entra dans le port de Punta Arenas.

Les premières personnes qu’ils virent, des femmes, des jeunes filles, des enfants, se sauvèrent en les regardant. Ils eurent là la preuve de leur hideur, et, arrivés à l’hôtel de la ville, ils se rendirent vite dans leurs chambres.

« Nous nous étions retirés alors dans nos chambres, a raconté plus tard un des membres de l’expédition ; nous nous étions mis à nous examiner dans les miroirs, à l’effet de savoir les raisons pour lesquelles les mères appelaient à elles leurs enfants, et les filles s’enfuyaient quand nous passions dans les rues. En vérité, nous présentions de curieuses physionomies. Nos traits étaient tirés et nos visages avaient un ton un peu plus pâle que les vieux cuivres ; nos peaux étaient sèches comme des râpes à noix de muscade ; nos cheveux étaient longs, raides, striés de mèches blanches, quoique le plus âgé de nous n’eût pas trente-cinq ans. Quant à nos vêtements, ils étaient en bon état, mais d’un aspect bizarre. Ainsi pour rapiécer nos vestes et nos pantalons, nous avions dû employer des morceaux de cuir, des bouts de canevas et jusqu’à des morceaux de tapis ! Et nous étions tous si accoutumés à cet état de choses que nous ne nous trouvions pas drôles. Il nous avait suffi de voir des enfants et des jeunes filles se sauver pour que notre vanité endormie se réveillât. Nous fîmes alors venir le barbier qui nous fit de nouvelles têtes et le tailleur qui nous endossa des vêtements à la dernière mode… puis, quand le garçon vînt nous dire que le dîner était servi, nous ne le lui fîmes pas répéter, et nous le suivîmes tous rapidement ! »

À la fin de son journal de bord, le commandant a écrit ces lignes : « Il me reste un devoir à accomplir. Je tiens à exprimer la gratitude profonde que m’inspirent l’abnégation, le zèle et le dévouement absolu et sans bornes avec lesquels mes compagnons ont secondé mes efforts. C’est grâce à leur désintéressement que l’Expédition antarctique belge a pu se faire dans des conditions si modestes, si précaires, dirai-je même. C’est grâce à leur concours éclairé qu’elle a obtenu les résultats scientifiques, qui seront bientôt mis en valeur dans une publication spéciale communiquées à l’Académie des sciences.

» Et ma reconnaissance émue va toute entière à Danco et à Wiencke, à ces braves que je n’ai pas eu le bonheur de ramener, — comme elle se reporte également sur mes officiers, mes mécaniciens et mes matelots, dont jamais le dévouement n’a failli. »

L’expédition de la Belgica a donné de bons résultats, et les savants qui en faisaient partie ont certes rendu de grands services à la science.

Ils ont rapporté de précieuses notes et des documents scientifiques importants.

Ainsi dans la Terre de Feu, ils ont eu l’occasion d’étudier aussi près que possible une tribu primitive peu connue, celle des Onas et aussi l’histoire de deux tribus américaines disparues.

Le naturaliste Émile Racovitza et le géologue Henryk Arctowski ont recueilli des échantillons d’un prix inestimable.

L’Océan a été sondé entre le point terminus de l’Amérique méridionale et la terre antarctique.

Dans les nouvelles régions du sud du cap Horn, les explorateurs ont découvert beaucoup d’îles et ont côtoyé pendant plusieurs milles une grande contrée inconnue.

Puis, ils ont découvert un vaste banc sous-marin, collectionné des squelettes et des peaux appartenant à une faune curieuse, certainement presque inconnue auparavant.

Le naturaliste Racovitza est revenu avec des centaines de flacons, contenant des types de créatures bizarres conservés dans l’alcool, et des notes relatant, pour la première fois, la biologie de la faune antarctique.

Le commandant Lecointe a exécuté le lever hydrographique du nouveau détroit de Gerlache et tracé la carte du parcours du navire.

Il a fait une série de laborieuses observations astronomiques et magnétiques de grande valeur, pour les déductions au compas sur l’hémisphère austral.

Le géologue Arctowski a, de son côté, rapporté un relevé des observations météorologiques prises, heure par heure, nuit et jour, durant une année. Ceci constitue un document des plus précieux, car on ne connaissait pas grand-chose sur le climat des mois de l’été antarctique.

Le même savant a aussi recueilli des notes intéressantes sur une remarquable étude océanographique, et on peut dire que l’examen fait par tout le personnel scientifique de l’expédition servira de base à tout le travail qui s’effectuera dans cette région.


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Notes :
  1. L’anorak est un vêtement en forme de sarrau, auquel se trouve attaché un capuchon. Il est très utile, car il empêche la neige de pénétrer par les ouvertures des vestons qui se ferment sur la poitrine, ce qui est nécessaire par les tempêtes de neige.
  2. Sherand Osborn. — Discovery.
  3. C’était un faible hommage rendu par l’équipage à l’hardi explorateur du Pôle Nord, le célèbre Nansen qui avait réussi à s’approcher à 420 kilomètres de ce pôle, la distance de Paris à Mâcon.
  4. La strychnine est un alcaloïde végétal, découvert en 1818, par Pelletier et Caventon dans la noix vomique ou fève de Saint-Ignace. C’est un poison violent dont on se sert en médecine, mais avec la plus grande prudence.
  5. Le docteur Charcot devait s’inspirer de ces observations et donner le plus grand soin aux conserves alimentaires.
    Voir plus loin son expédition.
  6. Préparation alimentaire conservée dont il n’a jamais été possible de discerner la composition.
  7. De l’anglais pemmacan, le pemmican est une préparation de viande desséchée et condensée, dont on fait des provisions pour de longues traversées.
  8. Dans une relation datant du milieu du siècle dernier, l’explorateur Back raconte, lui aussi, certains menus curieux : « Un jour, disait-il, un des nôtres prit un poisson qui, mélangé d’un peu de tripe de roche, sorte de lichen glutineux, composa notre souper. Ce n’était pas fort ragoûtant, mais des hommes affamés pouvaient s’en contenter. Pendant que nous mangions, je vis s’approcher une des femmes de notre troupe, déployant avec le plus grand soin une vieille peau dont son mari nous offrit le contenu. C’était un hachis de viande pilée, grasse, où du daim pouvait être mêlé, mais qui contenait plus de chair d’Indien que de toute autre chose ; et, quoique cette mixture pût paraître peu séduisante à un estomac anglais c’était cependant un grand luxe, après trois jours de jeûne, dans ces tristes régions glacées. »
  9. Pied se dit d’une mesure de longueur qui contient douze pouces et qui équivaut à 324 millimètres.