À l’assaut du Pôle Sud/6

À l’assaut du Pôle Sud

Voyages et aventures
dans les régions antarctiques
1599 — 1906
(pp. 87-102)
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IV

DANS LES TERRES GLACIALES

Au milieu des immenses déserts de glace. — Sur le bord de la banquise. — Orages, brouillards, pluie et grêle ! — La détermination d’une position. — Une joie enfantine. — Les réflexions. — Les jours gris. — Un curieux spectacle. — La tache de feu. — Singulier phénomène. — L’objet mystérieux. — Un brave ! — En avant ! — Déception. — Oh ! la lune. — Les pétrels géants. — La voracité d’un oiseau. — L’hôtel de la banquise. — Sur la lisière de la banquise. — Les icebergs. — Une teinte jaune. — Les expériences de laboratoire. — Discussions passionnées. — Les diatomées. — Le monde des infiniment petits. — Les foraminifères. — Une très belle discussion. — Les algues. — Les formes élégantes. — Le crab eater. — Le léopard de mer. — En avril. — Une cabane. — Tout le monde travaille. — Un mur de neige. — L’humidité et la solitude. — Lecointe a froid. — La lunette. — Les doigts « brûlés ». — Les chaussures rapiécées. — Les montres et les pendules.

Au milieu de ces immenses déserts de glace, de ces mers inconnues, l’esprit humain aime encore à savoir où il se trouve.

Rien de curieux comme l’expression de cette sensation morale que nous trouvons exprimée dans la note qu’écrivait un officier de la Belgica :

« Nous sommes à 69° 6’ de latitude et 78° 27’ 30’’ de longitude. Les conditions qui permettent les observations maritimes sont rares sur les bords de la grande banquise, l’atmosphère étant d’une continuelle instabilité. Orages, brouillards, pluie, grêle, neige, telles sont les conditions normales. On voit rarement le soleil, et s’il perce par hasard, ce n’est ni à midi, ni à l’heure où l’on voudrait l’avoir pour des observations.

» Mais s’il arrive alors, comme cela a été le cas aujourd’hui même, que nous parvenions à déterminer exactement notre position dans ce monde désolé, c’est une joie enfantine qui s’empare de nous.

» Et, jusque dans les cabines, on entend des comparaisons telles que celles-ci : « Maintenant, je suis à neuf mille neuf cent quatre-vingts milles de chez moi ; il est midi, mais à la maison on déjeune seulement. » Ou bien : « Tous ceux que j’aime sont à neuf mille milles d’ici ; ils commencent à peine la besogne quotidienne. »

» Nous sommes tous pris à penser aux nôtres et au monde civilisé, dont nous nous éloignons de plus en plus. Aujourd’hui donc, nous savons le point exact vers lequel nous pousse la mer, et cette circonstance semble nous rapprocher en pensée du foyer, parce qu’elle nous offre un point de comparaison tangible.

» Et, nous plongeons plus avant encore dans le blanc silence antarctique !

» Un homme souffrant les affres de la faim éprouve encore une certaine sensation de bien-être à savoir qu’il existe des aliments, alors même qu’ils sont hors de sa portée. Il en est ainsi pour nous qui éprouvons une sorte de satisfaction, de volupté morale, quand on nous donne les chiffres qui établissent à nos yeux notre longitude et notre latitude !… »

En mars, aux régions polaires du Sud, apparaissent ce que les voyageurs désignent par le terme de « jours gris ».

Ces jours gris sont une particularité tout à fait caractéristique des régions antarctiques.

Il n’y a ni clarté, ni rayon, ni mouvement du vent ou de l’eau ; absolument rien, comme l’a dit un voyageur, qui vienne infuser une nouvelle vie ou alléger les esprits trop inquiets.

Alors l’atmosphère, bien que lourde, n’est pas opaque ; le ciel est bas et gris, les grands blocs de glace sont d’une teinte de gris de fumée, l’eau est couleur de plomb, et il n’y a que les vieilles plaques de glace, couvertes de neige, qui rompent la monotonie grise ; encore celles-ci ont-elles un aspect sale.

Tous ces effets, joints à une immobilité forcée, influent certainement sur la disposition d’esprit des explorateurs.

Dans la nuit du 9 mars, les voyageurs furent témoins d’un curieux spectacle. Le soleil s’était couché presque sans éclat, en ne laissant après lui qu’une zone colorée très étroite ; au-dessus du niveau de l’eau, cette zone était d’une teinte bleu clair, plus haut, d’un blanc un peu plus foncé tirant sur le violet, puis se changeant en un rouge-orange, et sur le tout s’étendait un ciel gris.

Au nord, vers huit heures, apparut une tache de feu au-dessus des glaces empourprées ; mais rien ne paraissait indiquer que c’était là une réflexion de lumière. Peu à peu, la tache de feu s’agrandissait et changeait de forme avec une rapidité extraordinaire. Au-dessus, on voyait quelque chose de noir, comme une sorte de fumée, et au-dessous comme le sommet d’une montagne d’où ce feu et cette fumée semblaient s’être échappés. À bord de la Belgica, tout le monde était à la fois intrigué et inquiet.

Cet objet, qui paraissait sortir du ciel pourpre, arrivait sur la Belgica avec la rapidité de l’éclair. Les explorateurs croyaient être en présence d’un feu volcanique ; c’était pour tous un mystère tout à la fois captivant et terrifiant.

En s’élevant lentement, le phénomène paraissait entraîner la montagne avec lui ; bientôt on vit que, non seulement le mystérieux objet s’élevait, mais que, encore, il suivait une direction latérale. Puis, au bout d’un certain temps, fumée et montagne s’évanouirent, et il ne resta qu’un cône de flammes.

Pendant un quart d’heure, avec une rapidité extraordinaire, l’objet curieux subit des transformations étonnantes : parfois il était oblong, puis il prenait la forme d’un cône renversé, puis il redevenait demi-circulaire, et, finalement, il apparaissait comme un globe coupé par une ligne. Il demeurait aussi d’un rouge terne et passé ; puis, lorsqu’il se fut élevé d’environ cinq degrés, il prit définitivement la forme d’une sphère déchiquetée, couleur vieil or.

Cet objet mystérieux, aux transformations si étranges, était tout bonnement la lune, qui faisait ses grimaces en passant à travers l’atmosphère au-dessus de la mer de glace !

La veille, les matelots avaient tué un phoque ; on avait pris la peau et la graisse, et jeté la carcasse sur une plaque de glace à environ trois cents mètres du navire. Cette carcasse avait attiré un grand nombre de pétrels géants. « Tous les oiseaux de ces parages, à l’exception des manchots, a écrit un savant, sont des nettoyeurs de premier ordre » ; mais le pétrel géant brille entre tous ces animaux par sa voracité, et on peut certes le qualifier de « roi » à cet égard. Ce sont vraiment d’affreuses créatures.

« Debout, elles ont à peu près la taille d’une oie, mais l’envergure des ailes est plus grande, tandis que leur corps est plus petit. Leur couleur la plus commune est un brun sale ; la tête est grisâtre.

» Cependant, leurs variétés sont grandes ; parfois on trouve un pétrel albinos[1] et aussi des pétrels blancs tachetés de noir. De leur naturel, ces oiseaux sont gloutons.

» Quand ils ont trop mangé, ils ne peuvent plus voler et ils sont obligés de s’accroupir sur la glace, la tête et les pattes rentrées sous leurs plumes rudes et touffues. »

Le capitaine Cook croyait que les pétrels étaient l’indice du voisinage de la terre, mais cela n’est pas exact.

Le pétrel géant est un hôte de la banquise ; il vit de préférence sur la lisière, où il lui est possible de prendre le poisson dans les crevasses et de s’élancer, lorsque l’occasion s’en présente, sur le cadavre d’un manchot ou d’un phoque.

En continuant d’avancer, les explorateurs arrivèrent enfin sur la lisière de la banquise.

Les savants ne tardèrent pas à avoir une discussion entre eux à propos d’une particularité remarquable de la banquise antarctique : c’était au sujet de la teinte jaune très visible dans les secondes couches des plaques de glace ou des icebergs nouvellement cassés.

La première constatation en avait été faite près de la terre de Danco, et, à ce moment, tout le monde semblait presque convaincu que cette particularité était due à des matières terreuses provenant des côtes avoisinantes.

Mais cette teinte jaune fut retrouvée aussi ailleurs, et même à cent milles de là, vers l’est.

On fit des expériences dans le laboratoire. Les discussions s’animèrent à ce sujet.

Les officiers disaient et répétaient que ce « jaune mystérieux » était une matière terreuse et qu’elle avait été amenée sur la mer de glace par des courants.

Mais le naturaliste Racovitza, après avoir examiné attentivement au microscope la fameuse matière jaune avait constaté que la glace était littéralement envahie par les diatomées, ce qui donnait l’explication scientifique de la « couleur mystérieuse[2] ».

Que sont donc ces diatomées[3] qui sont capables de donner ainsi de la couleur à de grandes masses ?

Ce sont des représentants du monde des infiniment petits, de microscopiques plantes placées à la limite où s’établit le passage des végétaux aux animaux, les seuls qui produisent un test[4] silicieux comparable à celui des foraminifères.

C’est en nombre, d’ailleurs incalculable, qu’on trouve les diatomées dans les océans, aussi bien que dans les eaux douces, les eaux saumâtres et sur la terre humide.

De dimensions allant jusqu’à 3 millimètres[5] au minimum, leurs tests accumulés représentent une surface vraiment immense, peut-être même incommensurable, des sols terrestres et marins qu’elles ont formés et forment encore de nos jours en nombre d’endroits du globe.

Des continents entiers sont sortis de ce lent travail de superposition, depuis les premiers âges géologiques, puisqu’on les rencontre déjà pendant la période carbonifère en espèces encore existantes de nos jours !

On rencontre, chose qui paraît vraiment extraordinaire, des couches d’épaisseur considérable, presque entièrement formées des membranes silicieuses de ces végétaux.

On pourrait même dire, sans se tromper, que ces couches paraissent être comme des cimetières où des milliards de générations se sont entassées pour venir jusqu’à nous !

Ainsi que le racontait aux explorateurs le savant naturaliste attaché à la Belgica, des villes comme Berlin et Kœnigsberg, sont bâties sur une épaisseur de vingt-trois mètres d’un dépôt semblable de diatomées formé en eau douce.

Aux États-Unis, une grande ville, Richmond[6], est construite sur une couche épaisse de diatomées marines qui remonte à la période tertiaire.

Ces formations sont aussi nombreuses sur les côtes de la mer Méditerranée où on les exploite. C’est le tripoli dont se servent nos ménagères pour polir les métaux.

Malgré leurs dimensions très réduites, les diatomées qui ressemblent à de petites coquilles formées de deux valves emboîtées l’une dans l’autre, prennent souvent les formes les plus élégantes, avec des dentelures, des sculptures et des dessins variés et vraiment curieux : rondes, allongées, ovales, en massue, en losange, renflées, plates, ou tordues en S, ou encore triangulaires, quadrangulaires ; dessins jolis, d’ailleurs, à voir, à admirer à travers les verres grossissants des microscopes où ils apparaissent d’un très gracieux effet.

Et le savant ajoutait à la dissertation intéressante qu’il faisait aux explorateurs, que la teinte verte que prennent les vieux murs, les rocs anciens, était constituée par une diatomée[7].

Au cours des pérégrinations de la Belgica, les savants, étudiant la faune antarctique, trouvèrent un certain nombre de phoques de l’espèce appelée crab-eater.

Un jour, ils découvrirent un phoque solitaire ayant un cou épais et une grosse tête, absolument différent des espèces trouvées jusqu’alors.

Il fut reconnu pour être le « nouveau phoque », dont l’explorateur Borchgrevink a revendiqué la découverte en 1894.

L’aventureux marin norvégien en avait laissé une curieuse description.

Ce « nouveau phoque » n’est autre chose, d’ailleurs, que la bête appelée léopard de mer.

La soi-disant découverte du marin norvégien n’en était donc pas une, car le léopard de mer est connu depuis près d’un siècle.

On rencontre cet animal plus fréquemment dans les mers avoisinant le Pôle Sud que dans celles qui environnent les contrées du Pôle Nord. Ses mœurs sont d’ailleurs les mêmes que celles des phoques communs, mais sa chair est plus coriace.

En avril, le temps continua à être des plus mauvais : ce ne furent que vents et tempêtes.

Le commandant Lecointe, ayant désiré avoir une espèce de cabane en forme de boîte, dans laquelle il pourrait faire les observations astronomiques de l’année, tout le monde — ceux de l’état-major de la Belgica eux-mêmes — lui donna un coup de main.

Le capitaine de Gerlache tenait un marteau et des clous ; le naturaliste Racovitza maniait plus ou moins adroitement une scie ; le géologue Arctowski, devenu architecte par occasion, dressait les plans ; le lieutenant Danco remplissait les fonctions de conducteur des travaux ; Lecointe et le docteur Cook faisaient l’office de chevaux pour le transport des planches et des matériaux de la Belgica à l’emplacement du nouvel observatoire.

Ces travaux étaient un passe-temps, qui distrayait de la triste monotonie dans laquelle on vivait.

Au bout d’une journée, grâce au concours empressé de tous, la baraque du commandant en second était entièrement construite.

Ce n’était certes pas une baraque d’un aspect fort joli, oh ! non, mais au Pôle Sud on fait ce qu’on peut et non ce qu’on veut ! elle n’était pas non plus douée d’une stabilité bien grande, et le vent soufflait d’une façon très désagréable à travers les jointures ; il y avait pas mal de courants d’air ; il y faisait peut-être un peu froid, plus froid qu’au-dehors même ; mais, enfin, malgré tous ces défauts, c’était la baraque demandée !

On la couvrit même luxueusement de carton goudronné, luxe inouï pour la contrée, et on la fortifia en l’entourant de neige.

Enchanté, heureux, le commandant Lecointe résolut d’y faire le soir même sa première observation. Il y vit deux étoiles, ce dont il fut ravi, et il revint à bord en s’écriant joyeusement : « C’est splendide ! » D’ailleurs, il devait rapidement être désenchanté, car on dut demander le docteur pour soigner deux de ses doigts qui étaient gelés.

Là, le mois d’avril, c’est l’automne au lieu du printemps, c’est-à-dire l’approche de l’hiver ; aussi doit-on, à cette époque prendre les plus grandes précautions possibles contre le froid.

Pour abriter de façon sérieuse le cher navire, la Belgica, les marins se hâtèrent de construire un mur de neige tout autour du bâtiment.

Comme le pont, forcément toujours à découvert, laissait échapper sans nécessité la chaleur des poêles, on construisit au milieu du navire une galerie permettant d’aller à couvert du carré au laboratoire.

Le mécanicien y établit une forge pour faire les réparations aux objets en fer et aux différents articles d’équipement.

Les portes et les fenêtres furent rembourrées soigneusement, afin d’éviter à l’intérieur les brusques changements de température.

L’expérience a démontré, d’ailleurs, que le meilleur système de ventilation était de placer de petits tuyaux dans les coins des chambres. Si on ouvrait les fenêtres ou les portes, un tel froid arrivait à l’intérieur qu’immédiatement tous les objets étaient mouillés, par suite de la condensation de l’air produite par le refroidissement subit.

Il faut éviter de toute façon l’humidité.

Écoutons à ce sujet ce que racontait le docteur Cook dans une conférence faite à son retour d’une exploration :

« Si j’avais à résumer en deux mots ce qui, dans les régions polaires, apporte la plus grande somme de souffrance, je nommerais l’humidité et la solitude. Lors de ma dernière exploration, nous essayions de nous préserver de l’humidité par tous les moyens possibles, par la forme de nos vêtements, par la construction de nos quartiers d’hiver, par l’aménagement de nos cabines.

» Un de nos officiers qui passait dans l’entrepont, ne put s’empêcher d’envoyer une bordée d’injures à la glace qu’il recevait dans le dos.

» Mon compagnon de cabine ouvrait fréquemment le hublot, mais il oubliait de le fermer quand le vent changeait. Il en résultait que nous avions à enlever des pelletées de neige de dessus notre lit tous les deux ou trois jours.

» Si nous avions pu seulement nous débarrasser de cette maudite humidité et si nous avions pu aller, au moins une fois par mois, dans une ville civilisée, histoire de changer le cours de nos pensées, la vie aurait été supportable. Ce n’est certainement pas le froid qui fait le plus souffrir dans les régions polaires, car j’ai grelotté davantage à New York. »

Vers la fin du mois d’avril, la température devait devenir de plus en plus glaciale.

La banquise demeurait tranquille, les crevasses et les lacs se recouvraient d’une jeune glace ornée d’une magnifique floraison de givre.

La température descendit à plus de 27 degrés au-dessous de zéro.

La banquise continuait à aller à la dérive ; il était intéressant de savoir dans quelle direction elle entraînait la Belgica.

Aussi était-ce avec une attention soutenue que tout le monde suivait les travaux du commandant en second, Lecointe, qui sortait souvent pour « tirer sur les astres », comme il le disait, afin de savoir où l’on se trouvait.

Il arriva un jour que Lecointe, au retour de son petit observatoire, eut tellement froid que ses compagnons furent obligés de lui donner des tapes et de le frictionner vigoureusement. Il importait d’activer chez lui la circulation du sang.

Une nuit, pendant que Lecointe faisait ses observations, la température descendit à plus de 28 degrés au-dessous de zéro. Le lieutenant Danco, qui était allé avec lui pour observer les astres, était revenu à bord avec un pied gelé ; même un lambeau de chair, arraché autour de l’œil, était resté adhérent au bord de la lunette. Le commandant Lecointe, de son côté, avait perdu quelques-uns de ses cils, et il avait un coin de l’oreille tout blanc.

À la suite de ces accidents plus qu’ennuyeux, les deux officiers avaient pris la résolution, à l’avenir, de recouvrir de flanelle les parties métalliques de tous les instruments.

On fit de même, d’ailleurs, pour tout ce dont on se servait à l’extérieur.

Cependant, malgré cela, il n’y avait pas de jour que des hommes de l’équipage ne vinssent trouver le docteur avec des doigts « brûlés », comme ils disaient, par suite du contact avec des morceaux de métal glacé.

Un matelot, resté longtemps occupé à clouer des caisses renfermant des échantillons géologiques, ayant commis l’imprudence de mettre des clous dans sa bouche, les avait retirés soudain avec des morceaux de sa langue et de l’une de ses lèvres, montrant de laides blessures absolument pareilles à celles qui sont produites par un fer rouge[8].

Les marins même, qui avaient des clous dans leurs chaussures, se plaignaient qu’il se formait des « champignons » de glace sous leurs pieds.

Si quelque matelot osait s’aventurer en pantoufles sur le pont, il revenait avec les bas complètement mouillés.

Quand le temps était par trop mauvais et que les voyageurs ne pouvaient faire aucune promenade ou exercice sur la banquise, on restait forcément à bord, maudissant le vent qui était cause de tout ; car, en avril, c’est plus que jamais le vent qui est le maître de la situation.

Si le vent est au sud, le temps est fixe, clair et froid.

Si le vent est au nord, l’air est chaud et humide ; il neige souvent et le temps est changeant.

Si le vent est enfin à l’est ou à l’ouest, il envoie la tempête, avec accompagnement de neige.

Étant forcés de rester à bord, il fallait travailler pour se récréer.

On profitait de l’occasion pour faire des réparations. Et ce n’était pas une petite affaire, ni d’ailleurs bien commode !

C’est ainsi qu’on voyait le docteur et naturaliste Émile Racovitza rapiécer — et peut-être pour la douzième fois — son pantalon. « Cette fois, c’est la dernière », disait-il. On pouvait le croire, car, pour renforcer les parties faibles ou trouées de son pantalon, il mettait des morceaux de cuir !

Le commandant Lecointe réparait ses instruments.

Le premier officier, Roald Amundsen, mettait des pièces à ses chaussures, et quelles pièces ! Le veau s’unissait à du cuir de phoque !

Le lieutenant Danco et le médecin de l’expédition, le docteur Cook, essayaient de remettre en état les montres et les pendules de l’équipage, qui étaient presque toutes détraquées. Ce n’était pas facile ! Les mains des deux horlogers d’occasion étaient plutôt aptes au métier de forgeron.

Cependant, les deux réparateurs improvisés faisaient de leur mieux et y mettaient, il faut le reconnaître, beaucoup de bonne volonté. Quelques montres furent réparées ; celles-là n’avaient probablement pas grand-chose ; quant aux autres, les plus détraquées, elles ne marchaient alors plus du tout. Et c’était de la part de leurs propriétaires un concert de récriminations.

Mais, ce qui devait exiger le plus d’adresse et le plus de flair, c’était le remplacement des verres de montre. C’est là qu’il fallait surtout montrer de l’habileté. Des verres de montre de rechange au Pôle Sud, ce n’était pas facile à trouver !

Cependant, le docteur ayant trouvé deux petites boussoles de poche avec des verres, on résolut de s’en servir. Les verres étaient trop petits pour mettre sur les montres. Que faire ? « Si nous essayions avec de la cire à cacheter », dit le lieutenant. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les deux réparateurs ingénieux enduisirent de cire à cacheter la moitié de la montre et une partie du verre.

Ce n’était pas joli du tout, mais c’était pratique, et, en ces pays lointains, où les horlogers ne courent pas les rues, il ne faut pas être difficile !


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Notes :
  1. Albinos, du latin albus, blanc. C’est tout être ayant une anomalie de la peau, consistant dans la diminution ou même l’absence complète de coloration de la peau et des poils qui sont d’un blanc mat et blafard, tandis que les yeux sont rougeâtres.
  2. Une soixantaine d’années auparavant, Huaker avait fait la même déclaration.
  3. Une seule diatomée, suivant Oswald Heer (dans son beau livre Le Monde primitif) est capable de produire, en quatre jours seulement, 140 millions d’individus de son espèce. Dans certaines mers, il y a des fonds où leurs squelettes peuvent former les 97 % de la matière du sol superficiel.
  4. Test (du latin testum, tuile). Nom donné à l’enveloppe solide et calcaire qui protège le corps des crustacés et des testacés.
  5. Comme les Synedra Thallothrix.
  6. Richmond, capitale de la Virginie, comté d’Henrico, sur la rive gauche de Janos. C’est une ville de plus de 100,000 habitants, qui possède un arsenal, nombre de hauts fourneaux et des manufactures de locomotives.
  7. Le Protococcus.
  8. Nous trouvons dans une relation du lieutenant Parry, datée de 1819, le récit d’accidents analogues causés par la gelée :
    « Le 24 février, au matin, dit-il, tandis que tout l’équipage de l’Hécla prenait son exercice habituel en courant autour du tillac, les cris « au feu ! » se firent entendre ; la hutte qui servait d’observatoire sur le rivage était en flammes. Chacun y courut, puis ayant réussi, non sans effort, à abattre le toit de la hutte et une partie de ses murs de planches rembourrées de mousse, on parvint à étouffer les flammes sous la neige avant qu’elles eussent atteint les instruments les plus précieux.
    » L’instant d’après, ajoute Parry, nous offrions un spectacle curieux à voir. Il n’y avait aucun de nous qui n’eût le nez et le visage couverts de taches blanches causées par la gelée ; de sorte que les chirurgiens et leurs aides n’étaient occupés qu’à courir de l’un à l’autre, frottant avec de la neige les parties attaquées pour y rétablir la circulation. Malgré cette précaution, qui prévint probablement de graves accidents, seize hommes grossirent la liste de nos malades par suite de cet événement, et l’un d’eux, John Smith, soldat d’artillerie, attaché au service du capitaine Sabine, ne s’en tira pas à bon marché. Il se trouvait dans la hutte au moment où le feu s’y déclara, et, voulant sauver un instrument dont il connaissait la valeur, il le saisit pour le transporter sur le vaisseau, sans prendre le temps de mettre ses gants. En arrivant à bord de l’Hécla, ses mains étaient si complètement gelées, que le chirurgien les lui ayant fait plonger dans l’eau froide, celle-ci se congela immédiatement à ce seul contact. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, il fut obligé, quelque temps après, de subir l’amputation de la plus grande partie de ses doigts. »