À l’assaut du Pôle Sud/2

À l’assaut du Pôle Sud

Voyages et aventures
dans les régions antarctiques
1599 — 1906
(pp. 11-15)
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INTRODUCTION

Les régions mystérieuses. — Une inquiétude. — Un émouvant chapitre. — À la conquête des Pôles. — Le Pôle Nord et le Pôle Sud. — Une curieuse rivalité. — L’exploration des contrées antarctiques. — Les illustres devanciers. — Les contemporains. — Outillages perfectionnés. — Le problème des régions antarctiques. — Océan de glace. — La calotte des Banquises. — Ce qu’écrivait Cook. — Luttes inlassables. — Haute valeur morale. — Courage indomptable. — Ce que disait Élisée Reclus. — Courageux navigateurs. — Les découvertes.

Dès longtemps, on s’était inquiété des régions mystérieuses qui entourent le Pôle Nord et il n’est pas, dans l’histoire générale des grands voyages, des vastes explorations et des découvertes géographiques, de chapitre plus émouvant que celui qui se rapporte aux Conquêtes des Pôles.

Le Pôle Nord principalement avait exercé la curiosité des anciens ; le mystère de ces terres inconnues avait déjà sollicité de hardis voyageurs dès la haute antiquité. Nombreux furent ceux qui, des siècles reculés aux expéditions des Nordenskjöld et des Nansen, à la tragique entreprise d’un Andrée[1], s’aventurèrent dans ces régions désolées qui semblaient vouloir garder jalousement leurs secrets[2].

Mais, aujourd’hui, le Pôle Nord n’est plus le seul en vue. Quelques hardis pionniers ont pensé que le Pôle Sud méritait aussi d’attirer les explorateurs courageux, et l’Exploration des régions antarctiques est devenue dans le monde savant une question à l’ordre du jour.

Dans le courant de ces dernières années, plusieurs expéditions, parmi lesquelles il nous faut citer celles de de Gerlache, de Borchgrevink, de Otto Nordenskjöld, du docteur Charcot, etc., qui se sont engagés sur la trace d’illustres devanciers, avec un outillage perfectionné et de puissants moyens, afin de faire d’utiles et belles découvertes et de préciser les contours des terres australes.

Le problème des régions antarctiques est certes beaucoup moins avancé que celui des régions du Pôle Nord, car dans celles-ci, les explorateurs ont pu dépasser le 86e degré parallèle[3].

Il y a une cause à cela : c’est que, d’une manière générale, les régions glacées du Pôle Sud sont réputées plus froides que les régions du Pôle Nord, la glace semble s’y former en plus grande abondance, la moyenne de limite des glaces flottantes sur l’Océan du Sud s’avance à 400 kilomètres plus près de l’Équateur que dans l’hémisphère Nord.

Ajoutons que la calotte des Banquises[4] qui ceignent le Pôle Sud est bien plus compacte, plus dure que celle du Pôle Nord.

Il y a là, on le voit, des raisons très sérieuses qui ont empêché de se rendre dans ces régions antarctiques et de s’approcher du Pôle austral aussi près que du Pôle boréal.

Chose curieuse, l’existence d’un grand continent au Pôle Sud, a été toujours admise par les géographes qui, depuis Hipparque[5], professent le dogme de l’équilibre parfait entre les Terres et les Océans.

« Je crois fermement, disait le grand voyageur anglais Cook[6], qu’il y a près du Pôle antarctique une étendue considérable de terres où se forment la plupart des glaces répandues dans ce vaste Océan méridional. »

Ce que divers voyageurs ont pu voir depuis dans ces parages, semble appuyer sérieusement cette curieuse hypothèse.

Quoi qu’il en soit, rendons hommage à ces braves qui, du XVIe siècle à nos jours, ont songé à découvrir un chemin permettant la conquête du Pôle Sud.

Il faut un courage indomptable, une volonté étonnante, une audace magnifique, on peut le dire, pour aller vivre et lutter dans la désolation du désert polaire.

On ne connaîtra jamais assez les détails des luttes inlassables entreprises par tant de vaillants savants contre les obstacles entassés par la capricieuse nature aux extrémités glacées des pôles.

Il faut une haute valeur morale pour oser se lancer dans de telles entreprises.

« En prenant leur résolution, dit Élisée Reclus, ces courageux navigateurs acceptaient d’avance, soit la putréfaction du scorbut[7], soit la suffocation dans une tempête de neige ou le broiement entre deux blocs de glace ; il leur fallait pour ainsi dire se plonger dans une mort anticipée, résolus à s’éteindre peut-être obscurément dans quelque prison de glace, sous l’obscurité de l’interminable nuit. »


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Notes :
  1. On sait qu’Andrée était parti en ballon à la conquête du Pôle Nord.
  2. Parmi ces nombreux voyageurs qui se sont dirigés vers les régions arctiques et ont été des précurseurs, nous pouvons citer : le Portugais Corte Real qui avait suivi les côtes du Labrador et avait pénétré dans la baie d’Hudson vers 1500 ; son frère Jean qui fit de même ; les Espagnols Urdaneta, Jean de Fuca, Maldonado, qui visitèrent les mêmes contrées ; le Florentin Verrazzano qui, en 1524, fut tué par les Peaux-Rouges ; l’anglais Frobisher, qui, le premier, donna des détails sur le Groënland méridional (1588) ; Hudson qui découvrit la baie à laquelle il a donné son nom et qui pénétra jusqu’au 82e degré ; le Danois Jens Munk, qui, à la suite des horreurs d’un hivernage où périt presque tout son équipage, revint mourir fou à Copenhague (1639) ; James et Fox qui, au XVIIe siècle, tentèrent de se frayer un chemin entre les amas de sable et de rochers, et les glaces qui forment ce qu’on a coutume d’appeler les archipels de Cumberland et de Southampton. Puis vinrent le Commodore Behring, habile marin danois au service de la Russie, qui découvrit le célèbre détroit auquel il donna son nom, honneur qu’il paya de sa vie ; le savant français de l’Isle de la Croyère, qui périt avec Behring qu’il accompagnait, Cook, Malaspina, Guadra, Vancouver, La Pérouse, qui fouillèrent toutes les côtes nord-ouest de l’Amérique, Hearne et Mackenzie qui allèrent bien au-delà du cercle polaire. Enfin, à la fin du XVIIIe siècle, nous trouvons un nom illustre, Chateaubriand, qui, après un voyage aux États-Unis, se dirigeait vers les régions arctiques, lorsque les échos de la Révolution française l’arrêtèrent pour le rappeler en Europe.
  3. Expédition de Nansen. — Janvier 1895.
  4. En géologie, la Banquise (de banc et de l’anglais ice, glace, banc de glace), est une masse de glace énorme dont la hauteur varie de 30 à 120 mètres, et même plus, et qui surplombe les glaciers polaires.
    Minée par les vagues et surtout par les courants plus chauds qui remontent de l’Équateur, la masse se brise et flotte en blocs énormes (montagnes de glace).
    En terme de marine, on donne aussi le nom de Banquise à un amas considérable de glaces flottantes qui forment une sorte de banc et empêchent ou gênent la navigation des navires.
    Voici ce que disait au sujet des Banquises le célèbre voyageur Dumont d’Urville : « Les bords de la Banquise sont ordinairement bien dessinés et taillés à pic comme une muraille, mais quelquefois ils sont brisés, morcelés, et forment de petits canaux peu profonds ou de petites criques. »
  5. Hipparque, astronome, géographe et mathématicien grec, du XIe siècle avant J.-C. Il créa la trigonométrie, inventa la projection stéréographique, prédit le cours des planètes, appliqua la géométrie à l’étude de la terre. Il a laissé un grand nombre d’ouvrages sur la géométrie et l’astronomie.
  6. James Cook, célèbre voyageur anglais né en 1728, à Marton. Il était le fils d’un garçon de ferme et avait commencé par être matelot. Il s’était élevé à force de travail au grade de capitaine. Il a exécuté trois voyages autour du monde. On a donné son nom à un archipel dans le Grand-Océan ; à un détroit (découvert par lui en 1770) entre les deux îles de la Nouvelle-Zélande et à un golfe, nommé Entrée de Cook sur la côte O. de l’Amérique du Nord par 151° 20’ — 155° 5’ long. O.
  7. Le scorbut est une maladie dont il est fait souvent mention dans les voyages aux régions polaires.
    Le nom de cette maladie a pris naissance au XVIIe siècle et il vient du néerlandais Scheurbuck.
    Le scorbut est une affection générale de tout l’organisme prenant ordinairement son origine dans l’alimentation et caractérisée par un affaiblissement musculaire considérable, puis une tendance marquée aux hémorragies. Cette affection semble due, dans la plupart des cas, à la privation de végétaux frais. L’apparition du scorbut est précédée d’une période caractérisée par de l’abattement, de la mélancolie, par des douleurs qui augmentent pendant les mouvements. Le marin, le voyageur, atteint de scorbut, accuse une sensation de courbature générale, des douleurs vives dans les membres, des ulcérations de la bouche et des gencives. L’haleine devient horriblement fétide, la mastication provoque de vives douleurs.
    Des ecchymoses apparaissent sur toutes les parties du corps. L’état général sans cesse altéré arrive à la cachexie ; des œdèmes surviennent. Le moyen curatif serait une alimentation composée de légumes frais. Mais, on le comprend, cela est impossible dans les régions glacées du Pôle. On doit donc alors essayer de combattre l’affection au moyen des propriétés antiscorbutiques des végétaux. Dans la marine anglaise, il est réglementaire de donner aux hommes un mélange de jus de citron et d’alcool : c’est ce qu’on appelle du Linie Juice.
    Rappelons que les végétaux dont les propriétés antiscorbutiques sont les plus marquées, sont le cresson, la moutarde, le raifort, le cochlearia, l’orange et le citron.