Voyages et expéditions au Sénégal et dans les contrées voisines/03


VOYAGE AU BAMBOUK ET RETOUR À BAKEL,

PAR S. L. PASCAL.
1859 — 1860


De Bakel à Kholobo. — La vallée de la Falémé. — Résultats de la guerre sainte d’Al-Hadji.

Suivant les instructions qui m’avaient été données, je devais remonter la Falémé jusqu’à Kholobo, traverser le Bambouk et le Natiaga, et atteindre le Sénégal en aval de la chute de Gouïna, parcourant ainsi l’angle intérieur de ces deux cours d’eau, et particulièrement l’arête du Tambaoura qui en sépare les deux bassins.

Je quittai Bakel le 6 décembre 1859 ; j’avais choisi Kéniéba comme point de départ. Après y avoir donné quelque temps à l’examen des gisements aurifères et des établissements français élevés pour leur exploitation, je fixai mon départ au 20.

Mon escorte se composait d’un sous-officier européen, de quatre laptots et de deux tirailleurs ; enfin, j’avais pris à gages, à Bakel, un interprète qui avait fait plusieurs voyages au Ségou. Le bagage que j’emportais, quoique léger, m’avait obligé à me procurer trois bêtes de charge ; il consistait, en outre des vivres que j’avais pris pour huit jours, en sel, tabac et guinée. Le sel, dont la valeur est inappréciable dans le Bambouk, dispenserait de tout autre objet d’échange, si son poids n’en rendait le transport aussi difficile.

Le fort de Bakel, dans le haut Sénégal, à sept cents kilomètres de Saint-Louis. — Dessin de E. de Bérard d’après Nouveaux.

Le 20 décembre 1859, je me dirigeais sur Sansandig. Au début de la route, l’eau se rencontre assez fréquemment. Le chemin serpente tantôt au milieu d’arbres d’assez belle futaie et tantôt au milieu des mimosées ; quelques touffes de bambous croissent sur les bords des marigots.

Le village de Sansandig, situé à cinq minutes de la Falémé, se compose tout au plus d’une dizaine de cases habitées par quelques Peuls vivant dans un profond dénûment ; leur réception me fit mal augurer, dès le début, de l’hospitalité qu’allait m’offrir le pays que je devais traverser.

De ce point, je passai successivement à Karé-Fattendi, Karé et Alinkel. Ces trois villages, riches autrefois, sont presque entièrement dépeuplés ; à peine y trouvai-je quelques pauvres diables pour me renseigner et me parler de leur pays. L’étonnement que leur causait ma venue les faisait fuir à mon approche ; mais, bientôt rassurés, tous s’offraient pour me montrer l’or sur les bords de la rivière, et, mettant en moi leur confiance, ils n’espéraient, me disaient-ils, qu’en la venue des blancs.

À Karé-Fattendi, je ne trouvai qu’un amas de ruines. Les bords de la rivière y sont difficiles, presque inabordables ; elle doit être profonde, à en juger par la quantité d’hippopotames qui se jouaient dans ses eaux, pendant que nous reposions sous un superbe tamarinier.

Dans ce pays ruiné par la guerre, la végétation est fort belle ; les tamariniers et les samanas y atteignent une hauteur considérable. Le chemin est presque toujours ombragé par les arbres ; mais les mimosées y croissent en grand et retiennent trop souvent le voyageur, ou l’obligent à courber la tête devant leurs épines menaçantes.

À Alinkel comme ailleurs, on ne rencontre que des ruines qui contrastent péniblement avec la richesse du sol, couvert de cultures, surtout sur les berges de la rivière où la terre conserve plus longtemps la fraîcheur et où le travail de l’homme se réduit aux ensemencements, et, quand le mil approche de la maturité, à la garde de champs que viennent dévaster les oiseaux et les singes.

Les ravages encore récents d’Al-Hadji avaient distrait tous les habitants de leurs occupations habituelles, et les avait contraints à demander à la fécondité de la terre les moyens d’existence que leur assuraient autrefois les dépôts aurifères de la Falémé.

En se retirant du Fouta, Al-Hadji avait divisé ses bandes en trois colonnes ; l’une dut remonter le Sénégal, une autre la Falémé, et la troisième suivre une route intermédiaire à travers le Bambouk, de manière à ce que pas une case, pas un être vivant ne pût leur échapper. Toutes les populations, hommes, femmes et enfants, furent entraînées à la suite du prophète. Les villages, après avoir été pillés, furent livrés aux flammes. Pour leurs malheureux habitants arrachés à leurs foyers, il ne devait plus y avoir d’autre patrie que celle que le marabout leur promettait dans le Kaarta.

Sur la route, beaucoup désertèrent et vinrent reformer les centres de population ; aujourd’hui, tous savent qu’il n’y a plus de salut pour eux qu’auprès des Français.

Le chef d’Alinkel lui-même vint me conduire sur les bords de la Falémé, aux endroits ou l’on recueille l’or, et me fit ressortir les avantages d’un établissement français dans son village.

La largeur de la rivière est, en cet endroit, de cent vingt mètres. Les grands arbres qui ornent ses rives, le bruit de l’eau qui se brise en cascades, et les roches qui embarrassent son lit font de cette section de la rivière une des plus belles de tout son cours.

Le soir, mes hommes firent la curée d’un caïman dont les gens du village voulurent bien nous vendre une partie. Nous partîmes le lendemain, et avant dix heures nous étions à Farabana. La route présente partout le même aspect : quelques marigots dans cette saison, presque toujours à sec, de hautes herbes, des mimosées, et parfois une véritable forêt de haute futaie dont le feuillage nous préservait de l’ardeur du soleil.

Le village de Farabana est habité par des Malinkés. Situé sur un plateau assez élevé, il est entouré d’une enceinte ou tata en terre glaise, avec courtines et bastions demi-circulaires. L’habitation du chef forme un réduit ; elle est aussi garnie de bastions.

Farabana est riche en dépôts aurifères ; quand les eaux de la Falémé se sont retirées, les habitants recueillent le sable sur ses rives. À l’endroit même ou je fis halte, en avant du village, on ramassa du sable que l’on me remit comme échantillon. La berge y était escarpée, et l’eau, n’occupant qu’une partie du lit de la rivière, laissait une large grève ombragée par des arbres magnifiques. La Falémé y coule du sud au nord ; elle est embarrassée d’îles boisées, de roches schisteuses, et forme un site des plus pittoresques. Ayant résolu de passer sur la rive droite, il me fallut conduire nos animaux à la nage et transporter nos bagages dans une pirogue.

Le 23 décembre, la route avait changé d’aspect ; nous nous écartions de la Falémé, et la végétation s’en ressentait.

Diakhalel, village ruiné par Al-Hadji, est entouré de baobabs, de rondiers, de bambous. J’y remarquai plusieurs arbres du genre érable, dont le diamètre atteignait plus d’un mètre cinquante centimètres, et dont le bois est employé dans l’ébénisterie par les Anglais de la Gambie. Un marigot arrose ses environs et y répand la plus grande fertilité ; ainsi, quoique Diakhalel eût été brûlé et que ses habitants fussent occupés à le reconstruire, leur récolte de riz, de mil et de pistaches semblait devoir satisfaire surabondamment aux besoins de l’année.

On extrait aussi en ce lieu, du sable recueilli dans les marigots, une certaine quantité d’or.

Une heure de marche sépare ce village de celui de Kassakho, assis dans une plaine entourée de montagnes, et qui possède une enceinte comme Farabana : c’est le plus grand village que j’aie rencontré jusque-là. On y recueille de l’or, surtout pendant l’hivernage, époque à laquelle les pluies font sur les montagnes l’office du lavage, et permettent de l’obtenir avec beaucoup moins de peine.

À mon arrivée, j’installai mon bivac en dehors du village, et j’allai voir le chef. Il me reçut au milieu de ses guerriers (cent fusils au moins), et vint ensuite, avec tout son monde, me rendre la politesse que je venais de lui faire. Comme il considérait un sous-lieutenant français à l’égal d’un grand chef, je lui laissai cette haute opinion de mes épaulettes et je conversai longtemps avec lui. Pendant notre entrevue, un griot, trouvère local, proclamait les louanges du chef des blancs du Sénégal, et exprimait, de la façon la plus bruyante, le cas qu’il faisait des paroles de paix et d’amitié que je leur apportais. Après m’avoir assuré du désir que toute la population de ce pays a de voir le gouverneur du Sénégal y former des établissements, le chef se retira, et bientôt tous ses griots et griotes vinrent m’accabler de leurs chants, de leurs danses, et d’un bruit de tamtams et de castagnettes en fer dont nos établissements du Sénégal ne peuvent donner qu’une faible idée. Je subis cette épreuve patiemment, et, moyennant quelques feuilles de tabac et quelques poignées de sel, je passai pour l’avoir généreusement rétribuée. Mais jusqu’au moment où la nuit me déroba aux regards, tout le village, hommes, femmes et enfants, s’empressa autour de moi pour satisfaire la curiosité assez naturelle qu’excite chez les nègres de l’intérieur la vue d’un blanc. Le soir, enfin, on offrit du riz à mes hommes. J’ai dit plus haut que Farabana était le premier village malinké de la Falémé. À partir de ce point, tout Bambouk est exclusivement habité par cette race.

De Kassakho à Tambala, la route est pénible, sans eau et à travers des montagnes où on rencontre du fer et du quartz à chaque pas ; le sol est couvert d’une végétation rabougrie et de bambous si serrés, qu’ils forcent parfois le voyageur à descendre de cheval. Nous fûmes largement dédommagés par la vue de Tambala, dont les environs sont revêtus d’une végétation splendide. Quant au village, les gens étaient comme à Diakhalel occupés à le reconstruire. Il y avait à peine une dizaine d’hommes, qui me reçurent bien et offrirent plusieurs calebasses de pistaches à mes laptots. J’y pris quelques renseignements sur les localités qu’arrose le marigot de Dungou-Khoba, véritable Pactole de ce canton aurifère.

À peine étais-je parti, que je fus rejoint par les envoyés du chef de Kobokhoto, village que j’avais laissé sur ma droite. Ils venaient me reprocher de ne point être passé chez eux et m’assurer du moins de leurs bonnes dispositions et du désir qu’ils avaient de les faire connaître au chef des blancs de Saint-Louis. Après cet incident je continuai ma route, et une vallée couverte d’herbes de prairie et encadrée de beaux arbres me conduisit au village de Sabouciré.

J’y fus assez bien accueilli à mon arrivée, mais ayant été voir le chef et causer avec lui, je le trouvai au milieu d’une soixantaine d’hommes armés. Il me pria aussitôt de me retirer, et mon interprète m’apprit que quelques habitants étaient mal disposés à notre égard. Il ne s’agissait de rien moins que de nous piller et de nous chasser du village. Je retournai à mon bivac et j’attendis. Quelque temps après tous les guerriers, ayant le chef à leur tête, arrivèrent auprès de moi, cherchant à justifier par un faux prétexte la conférence qu’ils venaient de tenir ; mais je reçus de haut leurs excuses, affectant le mécontentement, et leur reprochant leur façon d’agir envers un étranger, envoyé par le chef de Saint-Louis ! Quand ils se retirèrent, je restai bien persuadé qu’il ne m’arriverait rien.

Pêcheurs du haut Sénégal et de la Falémé. — Dessin de J. Duvaux d’après Nouveaux.

Le 25 décembre je partis pour Fountamba, village riverain de la Falémé. En quittant Sabouciré, la route, passant sur des montagnes, est d’abord assez mauvaise, mais après une demi-heure elle pénètre dans une vallée profonde, arrosée par plusieurs petits marigots ; la fertilité et l’admirable végétation de cette vallée en tout certainement un des plus beaux sites que puisse offrir la Sénégambie. Fountamba est un petit village que les Talibas d’Al-Hadji n’ont pas plus épargné que ses voisins. Quand j’y passai, le tata du chef venait d’être relevé. À ses murs flanqués de bastions dont les toits pointus rappellent ceux des tourelles gothiques, on eût dit un château féodal. Les habitants peu nombreux se livrent, ainsi que tous les riverains du Sénégal et de ses affluents, à la pêche à la lance et à la chasse de l’hippopotame. La viande de cet amphibie, comme celle du caïman, est très-estimée dans le pays. Quant à la chasse, elle consiste simplement à s’embusquer et à attendre patiemment que l’animal sorte de l’eau et s’aventure sur la berge. On le tire alors à coup sûr avec des balles en fer. La viande est ensuite découpée en lanières, séchée au soleil et conservée.

De Fountamba, la route, passant par Saraïa, Sonkoadau et quelques autres petites localités dont les habitants s’adonnent surtout au lavage de l’or, me conduisit en deux jours à Nanifara, village bâti à trois quarts d’heure de la Falémé, aussi grand que Sabouciré, aussi peuplé et possédant au moins cent fusils. J’y fus très-bien reçu, et honoré comme à Kassakho de danses et de chants en plein soleil, jusqu’au moment où, gagnant la Falémé, je la traversai à gué pour aller à Tumbimfara, village moins considérable que Nanifara. Aussitôt après mon arrivée, les habitants m’apportèrent des défenses d’éléphants et d’hippopotames qu’ils voulaient échanger contre des quantités de sel qui ne représentaient pas la millième partie de la valeur de l’ivoire. Il est vrai que ces défenses d’hippopotames, dont nos dentistes firent leurs osanores, avaient été ramassées dans les rues du village ou je vis les enfants s’en servir comme de jouets.

Pendant les deux journées suivantes, je remontai la rive gauche de la rivière, afin d’éviter les grands et profonds marigots qui découpent sa rive droite, à la hauteur de Guidima et de Khassakiri. Dans ce dernier village, qui pourtant est grand, bien peuplé et doit disposer d’au moins cent vingt fusils, notre arrivée causa une véritable panique ; tout le monde s’enferma et aucun des habitants ne voulut sortir du village. Après avoir envoyé mon interprète, je fus obligé d’aller moi-même rassurer le chef qui hésitait encore et ne mit qu’en tremblant sa main dans la mienne. Pendant la journée, il vint cependant s’entretenir avec moi et se plaindre de l’état de misère dans lequel ils vivent tous, n’ayant ni sel, ni poudre, ni aucun des produits de nos comptoirs et n’osant pas y porter les leurs dans la crainte des Talibas d’Al-Hadji et des gens de certains villages intermédiaires qui les pillent et les rançonnent. Je pus le rassurer à ce dernier propos en lui apprenant que Khalahadian, une des localités les plus redoutées, venait d’être châtiée par notre allié Boubakar-Saada, almamy du Bondou.

Une fois rassurée, la population passa, sans transition, de la crainte à la joie. La soirée se passa en chants et en danses qui se prolongèrent jusqu’au matin. L’orchestre était le plus complet que j’eusse vu jusqu’alors ; outre les tamtams et les castagnettes, on y voyait deux énormes guitares armées chacune de douze ou quinze cordes et garnies de grelots à leur extrémité comme un tambour de basque.

Le 28, je me mis en route à six heures, laissant derrière moi le village tout entier complétement endormi.

J’arrivai à dix heures et demie sur la rivière en face de Kholobo ; aussitôt deux petites pirogues passèrent de notre côté et transportèrent nos bagages sur la rive droite ; les animaux traversèrent à la nage derrière les pirogues, mais on recommanda à nos hommes de ne point se mettre à l’eau à cause des hippopotames. Ces animaux ont, dans la haute Falémé, une réputation de férocité qui passe pour justifiée par de nombreux accidents. Toujours est-il que les habitants ne passent jamais la rivière autrement qu’en pirogue.

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Les Malinkés du Bambouk.

Kholobo est le plus grand de tous les villages que j’ai rencontrés sur la Falémé ; il a souffert beaucoup de l’invasion des Talibas. De même que tous les villages malinkés, il est entouré d’une enceinte. Dans l’intérieur du village, chaque famille importante a son tata particulier. Ordinairement ces enceintes sont flanquées de bastions ou brisées en crémaillères, de façon à donner plus de solidité à la muraille. Les bastions sont circulaires ; ils ont un étage et sont terminés par un toit conique comme celui des cases. L’étage, placé à la hauteur de la courtine, c’est-à-dire à trois mètres de terre, sert de grenier, mais il est percé de créneaux pour la défense. Les cases sont construites en terre, la charpente de leurs toits de chaume est faite en bambous. Enfin, pour conserver le mil, le maïs, le riz, les pistaches, on voit dans chaque demeure des sortes de jarres d’un mètre et demi de hauteur et de forme ellipsoïdale, dont le fond et l’intérieur des parois sont garnis de paille comme les silos de l’Algérie.

Tous les villages malinkés vivent en république et sont indépendants les uns des autres. Chaque village a un chef dont le pouvoir se transmet par voie d’hérédité. Les indigènes ne paraissent suivre aucune espèce de culte ; la justice est rendue par les chefs de village, quand la raison du plus fort ne règle pas les différends. Les mariages se font sans consécration d’aucune sorte, et les naissances sont toutes légitimes. Les Malinkés, comme j’ai pu en juger plus tard, sont fourbes, lâches, et surtout très-enclins au vol. Ils n’écrivent point leur langue et riaient aux éclats en me voyant prendre des notes. Tous sont habillés d’une étoffe tissée dans le pays, et qu’ils teignent eux-mêmes d’une couleur végétale jaune bistrée. Ils ne font jamais un pas sans avoir à la main le fusil, arme qui a remplacé l’arc et le carquois de leurs ancêtres ; ils tirent ces armes et leur poudre de la Gambie. Tous s’occupent de l’extraction de l’or, les contrées sont plus ou moins riches, mais il n’est pas un village du Bambouk qui ne recueille de la terre aurifère dans les marigots ou dans les puits de mine creusés à cet effet. Cette terre est ensuite soumise au lavage, seul procédé employé et exclusivement réservé aux femmes.

On voit peu de captifs chez les Malinkés ; il n’existe chez eux aucune distinction entre un homme libre et un captif : celui-ci travaille pour son maître, lui obéit, mais l’un est considéré à l’égal de l’autre. Les Malinkés sont grands, robustes, assez bien faits en général, mais très-insolents. Il est assez commun de rencontrer chez eux des difformités, telles que les goîtres, les excroissances charnues, les pieds-bots et même des plaies ulcéreuses aux membres inférieurs.

Les riverains de la Falémé sont plus doux que les gens de l’intérieur ; ceux-ci, vivant en pays de montagnes, participent du caractère des peuples montagnards. De même que tous les noirs du Sénégal, ils aiment à se rassembler pour causer des affaires de leur pays. C’est dans ces réunions que les griots, auxquels est réservé le privilége de connaître l’histoire, leur racontent les hauts faits qui ont illustré leurs chefs et leurs ancêtres. Elles se tiennent sur une place du village ; les hommes sont assis sur une sorte d’estrade de vingt à trente mètres carrés, élevée de quatre-vingts centimètres du sol, et formée de bambous juxtaposés et soutenus par des traverses et des pieux fichés en terre.

En temps ordinaire, le Bambouk produit suffisamment pour sa consommation ; mais sa fertilité en ferait facilement le grenier du haut pays. Il tire quelquefois du mil du Gadiana et aussi des pays du sud et de l’est en échange de son or. Il pourrait surtout fournir le Sénégal de riz, qu’il produit en abondance, et que tous les noirs du Sénégal préfèrent au nôtre.

Il est rare de voir des chevaux dans le Bambouk ; quelques chefs de village en possèdent, mais ils s’en servent rarement. On croit généralement que ces animaux ne peuvent pas y vivre, et la vue d’un cavalier cause toujours de l’étonnement chez les Malinkés. Cependant, dans mon voyage, sur les cinq chevaux que j’avais avec moi, aucun n’a été arrêté un seul instant. Les gens du pays assurent que les feuilles d’un certain arbre, en tombant dans l’eau, la corrompent au point de donner la mort aux animaux qui en boivent, et il est reçu dans tout le haut pays que l’eau du Bambouk possède des propriétés malfaisantes. J’ai constaté le fait, et il est certain pour moi que cette cause réside dans les gisements métallifères.

Les ânes sont les seules bêtes de charge employées par les caravanes ; ces animaux supportent les longues marches, résistent aux privations et sont faciles à nourrir.

J’ai vu peu de bestiaux : depuis longtemps les troupeaux ayant été enlevés par les saints marabouts, compagnons d’Al-Hadji.

Les moutons sont de la race du Fouta-Djalon ; ils sont très-petits et ne vivent qu’en pays de montagnes : on en fait le plus grand cas. Quant aux bœufs, le petit nombre que j’ai rencontrés étaient très-beaux et bien supérieurs à tous ceux que les Maures amènent sur nos marchés. Depuis les invasions à Alhadj, le commerce a perdu toute son importance dans le Bambouk. La crainte des Talibas et de quelques villages qui mettent à profit ces temps de trouble pour assaillir les caravanes, retient chez eux les dioulas ou marchands qui avaient coutume de venir tous les ans aux comptoirs du fleuve.

Place du Gouvernement et marché à Gorée. — Dessin de M. E. de Bérard d’après nature.

Bamba, le chef de Kholobo, me pria instamment de demander au gouvernement un poste pour son village, afin de garder le pays et d’y protéger le commerce. Comme il connaissait notre campagne de Guemou, il aurait voulu qu’on vînt aussi détruire les villages dont il avait lieu de se plaindre.

En dépit de ses sollicitations, du besoin qu’il a de nous, et des visites que son fils a faites à nos postes du bas du fleuve, je fus loin d’être traité chez lui comme son fils l’avait été à Kéniéba. Il s’efforça d’obtenir de moi tout ce qu’il put, et ne me donna rien gratuitement. Enfin il voulut me retenir malgré moi dans son village. Il avait cependant consenti, après de longs pourparlers, à me laisser partir avec un de ses fils qu’il me donnait pour guide, et je devais quitter Kholobo le 30, surlendemain de mon arrivée. Mais, au moment du départ, tous les gens du village arrivèrent en armes, et le chef, après m’avoir encore engagé à demeurer chez lui, ne voulut me laisser partir qu’en échange de nouveaux cadeaux ; je fus obligé d’en passer par où il voulut, puis je me mis en route.


Des bords de la Falémé à ceux du Sénégal. — Intérieur du Bambouk. — Retour. — Les cataractes de Gouïna et de Félou.

J’allais m’engager dans l’intérieur du pays, et je n’avais que de mauvais renseignements sur la population des villages ; au dire de tous, je devais rencontrer des gens d’Al-Hadji ; mais, tenant compte des exagérations si communes aux noirs et du désir de chaque chef de me retenir chez lui pour m’exploiter autant et aussi longtemps que possible, je m’éloignai avec confiance.

La route, à partir de Kholobo, traverse une contrée montagneuse ; le fer s’y montre constamment, et plusieurs marigots, dont la végétation contraste avec la nudité des collines qu’ils contournent, répandent l’eau et la fécondité dans tous les bas-fonds. Les bambous se rencontrent à chaque pas, et l’or devient plus abondant, au dire des gens du pays, à mesure qu’on se rapproche du Tamba-Oura.

Avant d’arriver à Kofoulabe je rencontrai sur ma droite deux puits de mine de six mètres environ de profondeur, sur trois de diamètre à l’orifice. Abandonnés depuis longtemps, les ronces et les épines en avaient envahi les bords et ne permettaient pas d’y descendre. Ils me rappelèrent ceux que Mungo-Park avait vus dans le même pays cinquante-quatre ans auparavant[1].

Dialafara est bâti au pied du Tamba-Oura, au fond d’une plaine qui s’étend tout le long de la chaîne. La montagne y forme un vaste rentrant en arc de cercle, à gauche coule un marigot, à droite se trouve le village. C’est un des points les plus importants du Bambouk ; il se trouve placé sur la route qui traverse le pays dans sa longueur et c’est le premier grand village que rencontrent les caravanes qui suivent cette route pour se rendre au Sénégal. Enfin il est peu éloigné de Kholobo, un des plus grands centres de la Falémé.

La chaîne du Tamba-Oura est un système de montagnes, à crête continue, qui paraît avoir été coupée dans sa longueur par un plan vertical et dont la partie antérieure, s’est éboulée. La pente du talus ainsi formé est au moins dans le rapport de trois de hauteur pour deux de base, et la montagne est généralement inaccessible. Tous les cours d’eau qui arrosent le pays jusqu’à la Falémé descendent du Tamba-Oura, qui cependant n’a point de source vive : les eaux de pluie donnent naissance à ces marigots qui se tarissent presque complétement à l’époque des sécheresses ; tous charrient de l’or, enrichissant le Bambouk des sables et de la terre que les eaux de l’hivernage arrachent aux pentes dirigées vers la Falémé.

Contre mon attente, je fus bien reçu à Dialafara, village très-grand, très-peuplé et ne paraissant plus se ressentir du passage des Talibas. La conduite du chef fut loin de justifier les appréhensions qu’auraient pu me faire concevoir les fausses indications que j’avais reçues. Comme je m’étais établi en dehors du village, il vint à moi solennellement et déploya à mon intention la plus grande pompe possible. Il était accompagné de toute sa famille, de ses griots et de ses hommes d’armes, suivant l’habitude. Ma venue, me disait-il, était d’un bon augure pour le pays, il ne doutait pas que bientôt nous ne fussions établis à Dialafara comme nous le sommes à Kéniéba, et quant à lui il était dévoué au chef des blancs du Sénégal dont il connaissait la renommée. Il se retira ensuite et m’envoya du lait et du riz, en s’excusant sur sa pauvreté qui ne lui permettait pas de m’offrir une hospitalité plus digne de lui et de moi.

Le 1er janvier 1860, je traversai successivement Boubou, Graïa, Khann, Monia et Galadhio. L’agglomération des villages dans cette partie du Tamba-Oura indique assez la richesse du sol, et en effet, tous se livrent à l’exploitation de l’or. La chaîne offre toujours le même aspect ; elle présente sur deux ou trois étages de véritables murailles aux arêtes vives, imitant parfois les ruines d’un fort avec ses bastions et ses courtines, d’autres fois les débris d’un temple aux colonnes renversées et brisées. Certains passages du Tamba-Oura inspireraient également le peintre et l’écrivain : la majesté imposante des montagnes, leur aspect désolé, les aboiements des cynocéphales qui habitent les anfractuosités de leurs rochers, produisent sur l’esprit la plus vive impression.

Le 2 janvier, j’étais à Séré-Khoto, village épargné par Al-Hadji ; ses habitants sont nombreux, mais ont une réputation de pillards que le chef confirma en m’engageant à me tenir sur mes gardes ; d’après lui, je ne devais pas manquer d’être dévalisé pendant la nuit. Aussi fit-il publier dans son village que quiconque s’approcherait de mon bivac y serait reçu à coups de fusil. Cette précaution eut son effet, et la nuit se passa sans accident.

Séré-Khoto est situé dans un carrefour, à l’intersection de toutes les routes de Bambouk, à vingt-cinq lieues de Kéniéba, et au centre des points les plus renommés pour la richesse de leurs dépôts aurifères, principalement Nétékho et Khakhadian, dans le voisinage desquels existent, dit-on, les ruines d’un ancien établissement européen, qu’on croit pouvoir attribuer aux Portugais.

Je passai ma soirée à prendre des renseignements sur ma nouvelle route, auprès de Barka, frère de Sémounou, le roi de Natiaga, lequel, absent de son pays depuis longtemps, attendait un moment propice pour y rentrer : il s’offrit à me le faire traverser et à me conduire jusqu’à Gouïna. Le lendemain il vint en effet accompagné d’un serviteur, et nous nous mîmes en route.

Le 3 janvier, à six heures, nous traversions le défilé de Kouroudaba (porte des roches), seul passage qui coupe le Tamba-Oura pour mener dans le Natiaga : large d’environ quarante mètres, il s’ouvre de l’ouest à l’est ; ses flancs sont semblables à des murailles construites de main d’homme ; les étages supérieurs surplombent les premiers, et les blocs de roches qui se sont détachés encombrent le fond de la gorge et la rendent peu praticable.

Je mis deux jours à traverser le Natiaga où je ne rencontrai pas un village habité. Le sol ici n’est plus, comme dans le Bambouk, couvert de fer et de quartz, il semble dallé de larges pierres qui ne sont que des grès très-fins et d’une grande dureté. Le soir du second jour, au sortir d’un défile étroit, aux parois perpendiculaires, nous vîmes s’élever devant nous trois gigantesques masses ou pyramides qu’on eût prises pour des monuments d’architecture, tant leurs formes étaient régulières. Rien n’y manquait : piédestal, corniche, tablette, que les règles et le ciseau n’auraient pas tracés plus exactement. Elles portent le nom de Laoulaou-Tollor et Karékhandi ; celles de gauche et de droite ont pour base des rectangles, celle du milieu est à base quadrangulaire ; leur hauteur est de deux cents mètres au moins et elles sont composées de grès comme la chaîne du Tamba-Oura. Le sol sur lequel elles reposent est formé d’une immense dalle de grès tendre, sans solution de continuité et entièrement dépouillée de végétation.

Le 4 janvier, après avoir traversé encore quelques villages détruits et quelques autres défilés aux murailles abruptes, je revis enfin le Sénégal et j’atteignis ce fleuve à l’embouchure du Bagoukho, marigot qui forme avec le fleuve un angle presque droit.

Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage à travers les ronces et les herbes qui croissent sur les sentiers, depuis trois années que la guerre d’Albag a dépeuplé tous ces pays. Nous suivîmes la rive gauche du fleuve et à cinq heures nous étions établis à cinq minutes du fleuve au village de Banganoura. Déjà depuis une heure nous entendions le bruit effrayant de la chute de Gouïna.

La population de Banganoura était réduite à quatre forgerons. Ces gens n’ont aucune religion, mais leur état est pour eux une cause d’immunité ; aussi n’ont-ils rien à craindre des marabouts. Ils étaient si pauvres que ce fut à nous de leur offrir le souper ; cependant ce soir-là mes hommes achevaient leurs provisions de voyage et ils ne devaient plus compter pour leur nourriture que sur les fruits du baobab.

Comme Barka m’avait déclaré qu’il ne dépasserait pas Grouïna, j’employai la soirée à engager les hommes du village à me conduire jusqu’au confluent du Ba-fing et du Ba-khoï, distant de dix à douze lieues de Banganoura, mais ils ne voulurent point s’exposer à y guider un Européen, sachant comme moi, que l’angle intérieur du confluent est habité par les Talibas. Cependant je ne perdis point l’espoir de les y déterminer le lendemain, et je résolus de n’emmener avec moi que mes hommes à pied, laissant au village mes bagages et mes bêtes de charge.

En trois quarts d’heure je fus rendu de Banganoura à Gouïna. À mesure que nous approchions, le bruit de la chute devenait assourdissant et nous disait assez quel spectacle magnifique nous attendait. Jamais mes hommes n’avaient été si pressés d’arriver, jamais je ne les avais trouvés aussi silencieux. La satisfaction qu’ils éprouvaient à l’idée de pouvoir dire qu’ils avaient vu Gouïna, semblait mêlée de la crainte de ne pas y arriver ; enfin, au détour d’un petit ravin, nous débouchâmes sur les bords du fleuve, et la chute se déroula devant nous.

Sur une largeur de plus de quatre cents mètres, le fleuve s’échappe tout à coup du terrain qui manque à la masse de ses eaux, et la nappe tombe en bouillonnant à cinquante mètres de profondeur. Pendant les hautes eaux, la chute doit avoir une largeur double et sa hauteur sur la rive gauche atteindre soixante mètres. En effet, sur cette rive, de larges tablettes d’un grès très-fin et d’un mètre d’épaisseur s’avancent de quatre et cinq mètres sur l’abîme, formant un plan horizontal élevé de dix mètres au-dessus du niveau supérieur de l’eau. Rien ne les soutient, et il semble qu’en s’y aventurant on s’exposerait à rouler avec elles dans le gouffre du bassin inférieur. La bande rocheuse qui coupe le fleuve est dirigée du nord au sud, tandis que le Sénégal coule de l’est à l’ouest. Le bassin supérieur du fleuve n’a pas plus de largeur que la cataracte elle-même ; au milieu surgissent quelques roches auxquelles la superstition attribue des formes tout à fait chimériques. Aux abords de la cataracte se trouvent ces sortes de trous que l’on a appelés baignoires du Félou, et d’autres en forme d’entonnoirs dans lesquels l’eau s’engouffre en tourbillonnant ; mais ils sont peu nombreux. La cataracte de Gouïna ne demande pas à être examinée en détail. Elle n’a pas ces bizarres découpures que les artistes admirent tant dans celle de Félou. Son aspect est régulier ; le regard en embrasse l’ensemble et l’esprit reste impressionné par le grandiose du spectacle.

Les environs sont complétement arides et dépouillés de végétation ; la rive droite est bordée par une montagne au pied de laquelle coule le fleuve, et les gens du pays ne manquent pas de faire remarquer sur son flanc escarpé un baobab que la main de l’homme n’a jamais pu atteindre. Sur la rive gauche, l’ancien village de Gouïna est situé à un quart d’heure dans le sud-est de la chute, et le terrain que l’on traverse pour y arriver est formé de grès très-dur et très-fin.

Après avoir passé une heure devant la chute, Barka voulut repartir pour Banganoura ; j’employai tous les moyens de persuasion possibles pour le déterminer à me conduire en avant, mais il résista en me répondant que c’était à lui désormais à me rappeler mon pays, ma famille et les dangers que nous courions en nous approchant des Talibas d’Al-Hadji. Enfin, pour me convaincre qu’il voulait m’être utile, il consentit à me mener jusqu’à Foukhara, endroit qu’il me représentait comme digne d’être vu.

Une marche de quelques heures nous y conduisit ; mais Barka se refusa absolument à aller plus loin ; à une heure, je dus repartir pour Banganoura, où j’arrivai avant le soir. Ce fut pendant cette excursion que j’appris que le Ba-khoï (khoï, blanc en malinké), ou rivière Blanche, est le seul tributaire que la région alpestre du Djalon fournisse à la rive droite du Ba-fing ou haut Sénégal.

Quant au Ba-oulé ou rivière Rouge, que l’on a considéré jusqu’à présent en Europe comme le principal affluent du fleuve, son cours est dirigé dans l’est, et il se jette dans le Djaliba (haut Niger) à Kouloukoro, en amont de Yamina. Il est étroit, peuplé d’hippopotames, indice de fond, et ne peut être franchi en certains passages qu’au moyen d’arbres jetés en travers et servant de pont d’une rive à l’autre. Personne n’a pu me parler de sa source. En amont de son embouchure dans le Niger, on rencontre un autre affluent de ce grand fleuve, le Tankisso, dont Caillé a parlé le premier. Issu de la partie orientale du Fouta-Djalon, il arrose le Bélia et une portion du Bouré, où il se perd dans le Niger.

Chute du Sénégal dite du Félou. — Dessin de E. de Bérard d’après Nouveaux.

Le 6 janvier, à six heures, je partis de Banganoura pour le poste de Médine. La contrée parcourue le long du fleuve est magnifique de végétation ; les bords du Sénégal sont couverts de cultures ; on y rencontre des dattiers, et les routes sont très-praticables.

Je consacrai quelques instants à visiter le Félou que ne connaissais point, et je repartis, tout entier à la satisfaction de retrouver un poste français.

Je passai deux jours à Médine, et le 10 janvier j’étais en route pour Kéniéba.

Le 12, au matin, mes hommes célébraient par leurs coups de fusil notre heureux retour au point de départ.

(La suite à la prochaine livraison.)
  1. Mungo-Park, à son second voyage, en 1805, venant des bords de la Gambie par le Woulli, le Tenda et le Dentita, passa la Falémé dans les environs de Kholobo ; puis, continuant sa route vers l’est et laissant à sa droite les montagnes du Kounkadougou, il traversa la chaîne aurifère du Tamba-Oura, et franchit le Ba-fing et le Ba-khoï à une vingtaine de¿ lieues de leur confluent. S’étant mis en route à une époque trop avancée de l’année, et en proie à toutes les misères de la saison des pluies tropicales, ce grand voyageur était dès lors dans une situation déplorable, et voyait chaque jour quelques-uns de ses compagnons mourir autour de lui.