Voyages et expéditions au Sénégal et dans les contrées voisines/02

Intérieur d’une maison, à Gorée. — Dessin de E. de Bérard d’après nature.


VOYAGES ET EXPÉDITIONS AU SÉNÉGAL ET DANS LES CONTRÉES VOISINES[1].


EXCURSION MILITAIRE ET GÉOGRAPHIQUE À L’EST DE GORÉE.
DANS LES PAYS DE SINE ET DE SALOUM.
1859.


Les Maures contenus dans leurs solitudes, Al-Hadji rejeté hors de la vallée du fleuve, le Oualo et le Dimar annexés aux possessions françaises, il ne restait au colonel Faidherbe, pour achever de fonder l’unité de la colonisation sénégalaise, qu’à régler des questions pendantes depuis tantôt deux siècles dans les contrées comprises entre le cap Vert et la Gambie, contrées qu’un décret impérial venait de rattacher à son gouvernement.

Jadis, en 1679, M. Ducasse, lieutenant général des armées navales, avait imposé aux rois du Cayor, du Baol et de Sine, des traités qui cédaient à la France une bande de terrain de six lieues de profondeur, depuis la presqu’île du cap Vert jnsqu’à la rivière de Saloum.

Nos droits sur cette côte pouvaient donc être parfaitement constatés ; cependant nous étions loin de les faire valoir. De nos jours, des traitants de Gorée étaient, il est vrai, établis sur les différents points de ce littoral et des rivières de Saloum et de Sine ; mais ils avaient à peine la liberté de construire des huttes en paille sur la plupart de ces points, et ils y étaient soumis à toutes sortes d’exactions et de violences de la part des indigènes.

Des réclamations pour vols, pillages, mauvais traitements, arrivaient chaque jour au gouvernement.

Le 7 décembre 1858, un parent du roi du Cayor avait tenté d’assassiner, à Rufisque, un commerçant français et un nègre attaché à son service, en leur tirant un coup de fusil chargé de trois balles dans l’intérieur de leur case. L’ouvrier mourut des suites de sa blessure. Le Français fut confiné à l’hôpital pour plusieurs mois. Enfin, deux missionnaires établis à Joal, ou les habitants se disent chrétiens, avaient à subir toutes sortes d’outrages de la part des tiédos du roi de Sine ; le mot tiédo est l’antipode de celui de marabout. Il signifie littéralement un incrédule, un impie, un homme sans foi ni loi. Les tiédos représentent au Sénégal les routiers de notre moyen âge européen. Ils sont toujours ivres et toujours altérés d’eau-de-vie. Or, dans l’occasion dont il s’agit, l’église avait été envahie par une bande de ces soldats et de femmes, qui en avaient fait un lieu d’orgie, et un des missionnaires avait été blessé d’un coup de poignard à la main gauche.

Peu après, le grand fitor, percepteur des impôts de Joal pour le roi de Sine, s’était également introduit de force, avec des hommes armés, dans l’intérieur de la mission, l’avait bouleversée, avait étendu ses perquisitions fiscales jusque dans les poches des missionnaires, et, dans un moment de rage, blessé l’un d’eux à la main droite de deux coups de couteau.

À la presqu’île du cap Vert, sous les canons même de Gorée, s’il n’y avait plus de violences commises ouvertement, il ne se passait pas moins des choses singulières : il y a quelques années à peine, les gens du littoral pillaient les navires naufragés sur leurs côtes, et les chefs de la presqu’île prélevaient encore des droits sur les produits du Cayor adressés à nos maisons de commerce.

Le colonel Faidherbe, jugeant qu’il ne pouvait tolérer plus longtemps cet état de choses, partit donc le 3 mai de Saint-Louis avec deux cents tirailleurs sénégalais et quelques canonniers ; prit, en passant à Gorée, cent soixante hommes d’infanterie de marine, et fit aux hommes de bonne volonté de cette île un appel qui fut entendu ; c’était la première fois que l’on invitait la population de cette petite ville à concourir aux opérations de guerre ; elle le fit avec empressement et fournit cent volontaires.

Le corps expéditionnaire vint ensuite débarquer à Dakar, ou tous les habitants de la presqu’île furent convoqués. Le gouverneur leur dit qu’ils étaient désormais Français, et qu’en cette qualité ils devaient prendre les armes et se joindre à nous dans l’expédition qu’on allait faire chez leurs voisins pour obtenir réparation des torts dont ceux-ci s’étaient rendus coupables.

Le 7 mai 1859, le colonel Faidherbe parcourait le cap Vert dans toute son étendue ; y prêchait, sous les baobabs classiques de cette presqu’île, la guerre sainte, la guerre de la civilisation contre la barbarie, électrisant chacun du souffle de son énergie et y recrutant la fleur de la jeunesse armée ; le soir même, dit un officier de l’expédition, il nous rejoignit sur les limites du Cayor avec deux cent vingt-cinq volontaires.

Baobab du cap Vert, Adansonia digitata. — Dessin de E. de Bérard d’après nature.

Le lendemain matin nous étions tous réunis et campés en arrière de Rufisque, entre la plage et la magnifique forêt qui se déroule à perte de vue dans l’intérieur du pays. Les trois ou quatre mille habitants de ce village, presque tous adonnés à la pêche, vivent, conséquemment, en grande intimité avec les génies de la mer, pour lesquels ils professent une vénération profonde. Ils s’en disent même un peu parents. Ces génies habitent naturellement des palais sous-marins qui ne le cèdent pas en agréments et en richesses à ceux de Leucothoé et d’Amphitrite, décrits par le vieil Homère. Non moins généreux que ces déités classiques, les noirs génies des eaux rufisquoises saisissent avidement toutes les occasions possibles de traiter et d’héberger les humbles mortels. Ceux qui ont goûté de cette hospitalité en disent des merveilles ; mais, grâce aux coups de vent, à la fragilité des embarcations, à la voracité des squales, et surtout aux raz de marée, aussi fréquents, aussi subits dans ces parages que les requins, on cite bien peu de marins qui, une fois entrés dans ces splendides et liquides demeures, se soient décidés à en sortir jamais, autrement que sous la forme d’un de ces brillants coquillages qui couvrent le rivage et dont les teintes d’opale, d’émeraude ou d’azur feraient la joie d’un conchyliologiste. Si vous désirez glaner quelques-uns de ces tests pour vos collections, que ce soit en cachette, car les Rufisquois ne plaisantent pas sur ce chapitre, les sons mystérieux que ces coquilles murmurent à votre oreille n’étant ni plus ni moins que les plaintes et les chants des âmes de leurs ancêtres. Comme explication de tant d’imagination et de rêveries poétiques au sein de cette population tant soit peu brutale sous bien d’autres rapports, je dois ajouter que le district qu’elle habite est le plus grand centre de production de vin de palme qui existe dans la Sénégambie.

Dès notre arrivée le gouverneur déclara aux gens de Rufisque qu’ils étaient responsables de la vie et des biens des sujets français résidant parmi eux ; qu’en réparation de l’assassinat commis le 7 décembre 1858, un blockhaus serait établi sur la pointe de Rufisque, et que dorénavant les sujets français auraient le droit de bâtir en bonne maçonnerie partout où il leur plairait. En outre, et pour éviter toutes difficultés à l’avenir, il leur fit comprendre qu’ils devaient interdire les approches de leur village à tous les tiédos armés, leur donnant l’assurance qu’ils seraient protégés, si cette conduite les exposait à des dangers de la part du damel ou souverain du Cayor.

Il termina en leur signifiant que les habitants des villages de la côte, depuis Dakar jusqu’à Saloum, ne peuvent vendre aucun terrain à des étrangers, puisqu’en vertu des traités de 1679, la suzeraineté de la France existe sur toute cette côte et sur une profondeur de six lieues Toutes ces choses entendues, les gens de Rufisque entrant franchement dans les vues du gouverneur, et enchantés de se voir soutenus contre les violences des tiédos du Cayor, demandèrent à fournir des volontaires pour montrer qu’ils ne faisaient plus qu’un avec les Français. On n’en accepta que vingt-cinq, l’effectif de la colonne, porté à huit cents hommes, étant déjà trop nombreux.

Raz de marée à Rufisque. — Dessin de E. de Bérard d’après nature.

Les trois jours suivants, nous suivîmes la côte, faisant à chaque village, à Bargny, à Yen, à Niangol, à Portudal, ce que nous avions fait à Rufisque, redressant les torts présents, punissant ou pardonnant ceux du passé, et étouffant en germe ceux qui auraient pu menacer l’avenir. Dans un autre ordre d’idées, je ne dois pas oublier de mentionner deux abondants repas que toute notre colonne fit sur ce trajet et que lui fournirent gratuitement les mangliers des rivières Somone et Fasna, dont les rameaux, humectés par chaque marée montante, étaient chargés d’excellentes huîtres.

Je regretterais aussi de ne pas mentionner en passant la république des Nones, dont la traversée tout entière ne remplit pas la première des trois étapes précitées. Le territoire de cette émule de Sparte repose entre le cap Rouge et le cap de Nase (onze à douze kilomètres). Ces habitants forment une belle race d’hommes ; aussi diffèrent-ils, par le langage et par une civilisation meilleure, des Oualofs et des Sérères qui les environnent de toutes parts. D’un caractère très-ferme, très-indépendant, très-hostile à l’esclavage, ils ont mérité au temps de la traite, et cela suffit à leur éloge, les calomnies et la haine des marchands de chair humaine.

Jaloux de leur liberté en raison même des horreurs qu’ils voyaient commettre autour d’eux par les blancs, promoteurs de la traite, et par les noirs, souteneurs et pourvoyeurs de cette institution, ils avaient fermé l’entrée de leur république à tout étranger. Dès qu’ils apercevaient sur leur territoire un visage suspect par les traits ou par la couleur : « Notre terre, disaient-ils en lui adressant un coup de fusil…, notre terre est lasse de te porter, rentre dedans !… » et immédiatement la victime immolée au salut public disparaissait sous le gazon.

Depuis l’abolition de l’esclavage dans nos colonies, non-seulement les citoyens de Nones ont ouvert leurs barrières à tout le monde, mais ils fournissent eux-mêmes Gorée de travailleurs laborieux et intelligents.

Le 13 mai, à neuf heures du matin nous faisions notre entrée dans le village de Joal, dont les deux mille âmes, leurs missionnaires en tête, car ces âmes se disent chrétiennes, venaient saluer le gouverneur et l’assuraient de leurs bonnes dispositions, pendant que les fonctionnaires et tiédos du roi de Sine, coupables des violences dénoncées, le grand fitor tout le premier, décampaient et gagnaient les bois aussi vite que leurs jambes avinées le leur permettaient.

Jusque-là tout était pour le mieux, aucune résistance armée n’était venue ensanglanter notre promenade militaire. Le 14 au matin, toute la colonne, tambour battant, musique sonnant, assistait, à la grande joie et édification des bonnes gens de Joal, a une messe solennelle célébrée par le grand-vicaire des missions de Dakar, lorsqu’un événement produit par le hasard précipita les choses et entraîna le colonel Faidherbe, pour ainsi dire malgré lui, dans une série de circonstances, d’où il sut tirer les plus grands avantages pour la domination française dans ces contrées.

Dans les pays oualofs, qui ont pour chef un bour, comme le Djiolof, le Sine et le Saloum, le successeur désigné de ce chef, qui toujours est son plus proche parent, s’appelle le boumi et a une grande autorité dans le pays ; elle balance même quelquefois celle du bour.

Or, le boumi de Sine, ignorant la présence des Français à Joal, y arrivait ce même dimanche, avec une escorte de cavalerie. Son Altesse venait, suivant l’usage antique et solennel de sa dynastie, se baigner à la mer, en expiation d’un meurtre que, peu de temps avant, étant en ébriété, elle avait commis sur un de ses courtisans.

Ces cavaliers ayant été aperçus dans l’obscurité, il en résulta une alerte, et le colonel Faidherbe envoya deux fortes patrouilles faire une reconnaissance autour du village. Un instant après, on apprit, par le chef de Joal, l’arrivée du boumi ; mais, avant qu’on eût pu en aviser les patrouilles, une d’elles, composée de laptots, entourait ce prince et son escorte. Il en résulta de la résistance d’un côté, de l’insistance d’un autre, et enfin un conflit dont le boumi ne s’échappa que tout meurtri, en traversant la rivière, où il faillit se noyer, et en laissant entre nos mains deux de ses hommes et douze chevaux.

Ce personnage était un des chefs de Sine dont la France avait le plus à se plaindre. Cependant, ne voulant pas passer pour lui avoir tendu un piége, le gouverneur lui renvoya le lendemain matin un des prisonniers de la veille, pour lui dire de revenir sans crainte, et qu’on lui rendrait ses chevaux, en réglant toutes les affaires présentes et passées. Mais tout en offrant ces réparations, et afin qu’elles ne fussent pas attribuées par les noirs à un sentiment de crainte, il crut devoir se porter en avant avec une partie de ses forces.

Laissant donc à Joal cent trente hommes de garnison avec un obusier, sous les ordres de M. le capitaine d’artillerie Vincent, pour protéger la mission et nos traitants après notre départ, le gouverneur écrivit au roi de Sine qu’il se rendait à Fatik, au cœur de son pays ; qu’il y serait le 18 et y ferait avec lui la paix ou la guerre, suivant que Sa Majesté accorderait on non les réparations et les concessions qu’il avait à lui demander.

Nous cheminâmes pendant la nuit sous les voûtes d’une de ces belles forêts dont la contrée abonde. À la pointe du jour nous étions au village de Guilas, dont nous faillîmes prendre le chef, un de ces hobereaux qui se permettaient de temps à autre de venir tourmenter nos concitoyens de Joal. Trois de ses chevaux restèrent entre nos mains. On passa la journée auprès des puits abondants de ce village, à l’ombre d’arbres magnifiques, caïlcédras, baobabs et rondiers, dont l’innombrable et babillarde population ailée, perroquets, perruches, veuves au collier d’or, de toutes tailles, couleurs et variétés, semblait moins effarouchée de notre présence que les bimanes de l’endroit.

Rincops ou veuve au collier d’or et rincops flaeirostris.

On rassura cependant ceux-ci, en payant exactement tout ce dont on avait besoin pour la subsistance de la colonne.

Le soir même, ayant appris que le comptoir de Silif, qui était sur notre route, avait été pillé par le boumi, qui ne pouvait lui pardonner l’eau qu’il avait bue, nous y courûmes et le trouvâmes abandonné. Pendant toute cette journée, ainsi que le lendemain, une fusillade assez nourrie à l’avant-garde et sur nos flancs nous prouva que nous étions désormais sur une terre hostile ; cependant aucun détachement ennemi ne tint devant nos éclaireurs.

Une nouvelle marche de nuit, faite avec toutes les précautions voulues, puisqu’il devenait évident que le pays était en armes, nous conduisit à l’escale de Fatik, sur la rivière de Sine, où les traitants n’avaient pas été inquiétés.

Notre troupe forma les faisceaux et se reposa, en mangeant quelques galettes de biscuit qui lui restaient encore. C’était le jour et le lieu du rendez-vous donné pour la paix ou pour la guerre au roi de Sine ; il n’y manqua pas.

À neuf heures, au moment ou nous n’y songions plus, l’armée de Sine déboucha des bois, la cavalerie en tête, et un de nos hommes fut blessé sur les faisceaux avant que nous eussions eu le temps de courir aux armes. Nous étions six cents hommes en tout, dont trois cent vingt-cinq volontaires.

Les compagnies de débarquement et les volontaires de Dakar se jetèrent dans le bois qui se trouvait à droite et maintinrent vigoureusement en respect, pendant toute l’affaire, l’infanterie ennemie qu’ils avaient devant eux. Les tirailleurs sénégalais et les volontaires de Gorée coururent sus aux cavaliers qui envahissaient déjà le bivac. Un peloton d’infanterie blanche, trente-cinq hommes en tout, resta, par ordre du gouverneur, en réserve auprès de notre artillerie composée d’un seul obusier. Cet engin fit d’abord merveille, et trois coups lâchés par lui et d’assez près sur l’ennemi, étonnèrent grandement les cavaliers noirs et leurs montures. Mais, ayant brisé son affût presque aussitôt, force lui fut de demeurer muet et inutile. Cet accident n’empêcha pas nos fusiliers de refouler la cavalerie de Sine dans la forêt chaque fois qu’elle essayait de se déployer dans la plaine ; mais, comme le colonel Faidherbe ne voulait pas laisser ses hommes s’engager sous bois à la poursuite de l’ennemi, de peur de quelque embuscade, les cavaliers noirs, ramenés par leurs chefs et reprenant courage, revinrent jusqu’à trois reprises à la charge. Comme ils essayaient un suprême effort, la réserve blanche marcha sur eux la baïonnette baissée. Cette fois, l’armée de Sine commençant à compter ses pertes et voyant ses chefs tués ou blessés, tourna vivement le dos, et prit définitivement la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille, où, parmi une centaine de morts, gisaient cinq princes, frères, beaux-frères et cousins germains du roi.

De notre côté, il n’y eut que cinq blessures excessivement légères, résultat singulier, après une fusillade de plus d’une heure à très-petite portée, mais logiquement dû au tir incertain et difficultueux d’une cavalerie armée de fusils de six pieds de long, non moins qu’à la charge de ces mêmes armes, que ces soldats novices bourrent de douze à quinze grosses chevrotines, suivant le degré de colère qu’ils éprouvent.

Le village de Fatik fut livré aux flammes, et les immenses colonnes de fumée projetées par cet incendie portèrent la nouvelle de notre victoire dans tout le royaume de Sine.

Le roi et les débris de son armée se retirèrent vers l’est en proclamant qu’ils n’attaqueraient jamais plus ces blancs qu’ils avaient crus, jusqu’alors, incapables de faire la guerre, et qui étaient venus les battre au cœur de leur pays, après plusieurs jours de marche par terre.

Revenus le soir à l’escale pour y passer la nuit, nous nous sentions victorieux, mais affamés, et nous réfléchissions avec une certaine anxiété à la direction dans laquelle il fallait marcher pour tâcher de retrouver nos magasins flottants, lorsqu’on entendit dans l’obscurité une marche sonnée par un clairon. On courut au-devant des survenants ; c’était M. Mage et ses laptots, avec cinquante hommes d’infanterie de renfort qui arrivaient du steamer l’Anacréon mouillé à une lieue de là. En même temps il escortait des embarcations chargées de vivres. Dès lors notre victoire nous apparut sous un jour plus brillant et nous rejoignîmes allégrement en quelques marches nos bâtiments de charge sur la rivière de Saloum. Le 21 au matin, tout le monde était réuni le long du rivage, bien portant, abrité par des gourbis en feuillage, et ne manquant de rien ; savourant d’autant plus le bien-être qu’on avait passé par de plus rudes épreuves. Le plus humble de nos troupiers pouvait cueillir à volonté des huitres de palétuviers ; cette rivière en est remplie comme celles de Somone et de Fasna.

Le gouverneur ayant appris que son expédition avait jeté la terreur dans tous les pays voisins, crut devoir rassurer la contrée. Il partit pour remonter jusqu’à Caolakh, escale de Caoun, capitale du royaume de Saloum. Le 22 au matin on y arriva, et l’alcaty ou ministre du roi fut mandé.

Les rois de Sine et de Saloum sont d’une famille d’origine mandingue, réfugiée du Gabon, qui parvint à établir sa domination sur ces populations sérères. C’est par les femmes que se transmet la qualité de guellouar, et par suite le pouvoir. Le roi de Saloum était mort peu avant notre arrivée, et un nouveau roi venait d’être nommé. C’était un jeune homme de dix-huit ans, nommé Samba-Laobé, frère, par son père Madocou, du damel actuel de Cayor. Un parti hostile à sa famille venait de se révolter contre lui, de sorte que ce jeune roi ne pouvait être que tout disposé à en passer par les conditions que le gouverneur lui signifia, en le chargeant en même temps de propositions d’arrangement pour le roi de Sine.

L’ivrognerie est la plaie de toutes ces fractions de l’ancien empire oualof. Les rois, leurs familles, leurs ministres et leurs tiédos sont toujours ivres.

C’est pour se procurer de l’eau-de-vie qu’ils commettent tous leurs actes de violence, et qu’ils pillent et ruinent leurs sujets. C’est toujours en état d’ivresse qu’ils viennent mettre le désordre dans nos escales.

Jusqu’à présent, il n’y avait ni garde ni police pour mettre à la raison ces buveurs turbulents et patentés.

C’était la première réforme à établir, et elle dicta les propositions du colonel Faidherbe. Toutes furent acceptées.

Les rois du Baol, de Sine et de Saloum reconnurent qu’en vertu des anciens traités, les Français ont seuls le droit de fonder des établissements sur la côte depuis Dakar jusqu’à Sangomar et sur la rive droite de la rivière de Saloum ; que les commerçants français ont le droit d’y bâtir en maçonnerie sur des terrains achetés par eux en toute propriété ; que les princes et enfin les tiédos armés ne fréquenteront pas les points où se fait le commerce ; que les sujets français habitant ces pays ne seront justiciables que des autorités françaises, même dans leurs différends avec les indigènes ; que le seul droit à payer sera un droit de trois pour cent sur les produits qui sortent du pays et qu’il sera perçu par un agent agréé par la France. Les produits qui ne font que traverser leurs territoires, pour venir aux comptoirs français, sont libres de tout droit de passage.

La paix et l’oubli du passé ont été accordés aux rois du Baol, de Sine et de Saloum aux conditions susdites ; et pour en assurer l’exécution, ainsi que la sécurité du commerce, nous sommes en train d’élever des blokhaus, tours ou corps de garde, à Rufisque, Sali (Portudal), Joal, à la pointe de Sangomar et à Caolakh, sur la rivière de Saloum, à trente lieues dans l’intérieur.

La plupart sont déjà terminés ; en un mot, la réalisation des conditions des traités Ducasse de 1679 est en très-bonne voie. Quelques années de persévérance et elle sera complète, et la face du quadrilatère compris entre l’embouchure de la rivière de Saloum et celle du Sénégal, entre le cap Vert et les cataractes de Félou, se sera transformée au grand avantage des peuples qui l’habitent, ainsi qu’à l’honneur de la France et de l’humanité.


  1. Suite. — Voy. page 17.