Voyages et aventures du docteur Festus/Livre second


Livre second

Où le docteur Festus continue son grand voyage d’instruction. — Mort de Pierre Lantara, et comme quoi le docteur entre dans la meule de foin de George Luçon, où il est en butte à un dilemme captieux et insoluble. — Comment l’Habit, après avoir commandé la Force-Armée, passe de dos en dos, et finit par rester sur celui du docteur. — Comment fut fondée la grande fourmilière du roc de Mortaise. — Comment la Force armée perd sa discipline. — Comment le Maire fit une apostrophe qui ne réussit pas. — Le grand rêve normal du Maire. — Milady retrouve ses habits et poursuit dans la direction de l’ouest.

I.

Pendant que ces choses se passaient, le docteur Festus continuait son voyage d’instruction dans la malle de Milady. Il n’avait pas tardé à se réveiller, mais se trouvant dans l’obscurité, il en avait conclu qu’il ne faisait pas encore jour, et s’était mis à sophistiquer mentalement, en attendant l’aurore aux doigts de rose. À propos de l’aurore, il vint à songer aux deux vers qui l’avaient frappé la veille, et dans l’état de satisfaction où il se trouvait, une velléité poétique se vint loger comme une mouche bovine dans un recoin de son cerveau. Il jugea opportun d’ouvrir son grand voyage d’instruction par un à propos versifié, et, tout en attendant l’aurore pendant treize heures d’horloge, il fit le quatrain suivant :

Sur un mulet courir la terre,
Courir la terre sur un mulet ;
Et du mulet sauter à terre,
Et remonter sur son mulet…

Le docteur fut très-content de ce quatrain. En effet, y appliquant toutes les règles des meilleurs traités connus de versification, il le trouvait avec raison sans défaut ; la rime riche, la mesure exacte, le sens clair et complet, et l’expression poétique ; car il se rappelait que le mot mulet est employé par Homère dans le premier chant de l’Iliade, vers 48. Aussi, après l’avoir composé de verve en français, il le traduisit dans les vingt et une autres langues, éprouvant le sentiment délicieux que personne autre que lui, dans le monde, n’était en état de faire un pareil travail, depuis la mort de Pic de la Mirandole.

II.

Cependant Jean Baune, le repris de justice, tout en fouettant le cheval de sa gaule, songeait en lui-même qu’il n’avait plus besoin de Pierre Lantara, si ce n’est pour partager, ce à quoi il ne tenait pas. De façon que s’étant laissé devancer de trois pas, il lui déchargea son pistolet dans l’occiput. La balle perça le crâne, coupa l’os hyoïde, perfora le palais, effleura les papilles nerveuses du cartilage nasal, puis faisant un ricochet contre les os frontaux, s’arrêta dans le lobe gauche du cervelet ; et Pierre Lantara tomba par terre, exhalant sa scélérate vie sous le coup d’une main plus criminelle encore que la sienne.

À l’ouïe du coup de feu, le docteur Festus y appliqua aussitôt toutes les lois de l’acoustique pour reconnaître à quelle distance et dans quelle direction le coup était parti : si c’était dans la cuisine de l’hôte, dans le grenier de l’auberge, ou dans la cour, ou enfin dans la chambre aux curiosités ; et il allait formuler une conclusion, lorsqu’à l’ouïe d’un nouveau bruit, il se décida à attendre les nouvelles données que lui fourniraient les faits.

Ce bruit était celui que faisait Jean Baune, le repris de justice, pour ouvrir la malle. À peine eut-il levé le couvercle, que, voyant un homme bien éveillé qui le regardait faire, il lui braqua dessus son pistolet, par bonheur déchargé récemment ; tandis que le docteur Festus, se croyant encore dans son rêve, le prenait pour un néoplatonicien de mauvaise mine. Mais à la vue de Jean Baune qui rechargeait son pistolet, le docteur crut rêver qu’il se sauvait à toutes jambes, et effectivement, après une course impétueuse de deux heures d’horloge, voyant dans une prairie des meules de foin, il s’y cacha, suspendant ainsi pour cause majeure son grand voyage d’instruction, jusque-là si heureusement commencé.

III.

Le docteur, enfoui si subitement dans sa meule, ne savait trop que penser. Il croyait veiller ; mais d’autre part il croyait rêver, ce qui le conduisit à faire une série de syllogismes dont le dernier fut un dilemme continu, indéfini, insoluble qui lui donna beaucoup de mal (le dilemme lui était en général funeste), et qui lui faisait tourner la tête, comme la rivière, une roue de moulin. C’était


Il lui braqua dessus son pistolet, par bonheur déchargé récemment.

Le foin est lourd ; c’tte année...
celui-ci : ou je dors ou je veille ; mais si je veille, je ne dors pas, donc je veille ; mais si je dors, je ne veille pas, donc je dors (et il s’embrouillait) ; donc je veille ; donc je dors ; mais je veille, donc je ne dors pas ; et ainsi de suite durant trois heures d’horloge.

Au bout de ce temps, une sensation le tira de là. C’était comme un objet terminé par trois pointes dures et lisses comme des dents œillères d’un sanglier. Cet objet, s’insérant de part en part dans la région postérieure de sa culotte, la souleva, lui fit décrire un arc de cercle, et la déposa, lui inclus, sur une surface élastique et molle.

C’était George Luçon, dit le Trèfle, qui faisait ses foins avec les ouvriers de la ferme, afin de profiter du sec, et serrer pour l’hiver. Il avait planté sa fourche dans la meule et charge le docteur tout empaillé sur le char, se disant : Le foin est lourd ; c’tte année ; cinquante livres feront le quintal. Quand ils eurent tout chargé, l’on piqua les deux bœufs, et le docteur recommença à voyager pour son instruction jusqu’à la fenière de George Luçon, où il fut hissé avec le foin.

IV.

Nous avons laissé Milord s’acheminant vêtu de l’habit du Maire, et la force armée suivant l’habit par instinct de discipline. Tout en cheminant, il éprouvait de grandes migrations sur le ventre, sur le dos, sur le flanc, sous l’épaule et par les reins alors il se souvint de la fourmilière, et comme il était arrivé au bord du grand canal, il forma le projet de s’y baigner pour noyer les fourmis. S’étant déshabillé au pied d’un saule, il se trouva couvert de soixante-trois mille fourmis ; dont treize mille huit cent vingt-neuf portant leurs œufs, et les autres des brins de paille, à dessein de former une société nouvelle dans le local de son individu. Aussitôt Milord se jeta à l’eau ; mais auparavant il avait appendu à une branche du saule l’habit de maire surmonté du chapeau, ce qui formait une espèce de Maire aérien assez semblable à ces magistrats, qui, dans les champs, gardent le blé mûr contre les moineaux.

Aussi la force armée voyant Milord d’un côté, le Maire de l’autre, ne s’y trompa pas. Elle sentit bien (il y a un instinct dans les masses) que son chef véritable était au saule, et au lieu de se jeter à l’eau, elle s’aligna à dix pas, et garda une exacte discipline. En ce moment, un souffle de vent ayant soulevé la manche droite de l’habit, la force armée fit demi-tour à gauche, pas accéléré ; et, sur un nouveau mouvement, fit halte, et présenta armes avec une étonnante précision. Puis, le vent ayant beaucoup fraîchi et livrant l’habit à des mouvemens désordonnés, la force armée, toute


Elle sentit bien (il y a un instinct dans les masses) que son chef véritable était au saule.

En ce moment, un souffle de vent ayant soulevé la manche droite de l’habit, la force armée fit demi-tour à gauche, pas accéléré ; et, sur un nouveau mouvement, fit halte, et présenta armes avec une étonnante précision.
tremblante de bonne volonté, fit la charge en douze temps, reprit l’arme au bras, croisa baïonnette, et s’avança au pas de charge, fixant du coin de l’œil le terrible Maire qui continuait à montrer une extrême irritation ; jusqu’à ce que le chapeau étant tombé, la force armée se jeta contre terre et demanda quartier.
V.

Cependant, Milady dépouillée par le Maire errait en chemise dans le bois, et dans sa douleur elle se trouvait malheureuse d’être une Milady. Elle n’avait aperçu par les taillis que des charbonniers, auxquels elle n’avait osé confier le secret de sa misère, en sorte qu’elle fut sur le point de s’évanouir de joie, lorsqu’elle aperçut de loin un habit complet suspendu à un saule, vers le bord du grand canal. Elle accourut aussitôt pour s’en revêtir, et s’éloigna promptement avec l’intention de demander l’hospitalité dans la première maison qu’elle rencontrerait, et d’y attendre des vêtemens qu’elle ferait chercher.

La force armée suivit l’habit, et ils arrivèrent ainsi à la ferme de George Luçon, dit le Trèfle, qui leur offrit de bon cœur son fenil et son foin. Milady épuisée s’y étendit avec délices, après avoir suspendu à la muraille l’habit auprès duquel s’aligna la force armée.

VI.

Durant ce temps, le docteur Festus, quoique en chemise, éprouvait une chaleur délicieuse, et se fût trouvé parfaitement heureux dans son foin, sans la circonstance de son dilemme insoluble. À la fin, résolu d’en finir à tout prix, il composa un plan d’expérience auquel il ne tarda pas à donner exécution. La première chose à faire était de reconnaître le milieu ambiant. À cet effet, il entreprit avec les bras un système régulier de mouvemens rotatoires ellipsoïdes qui embrassaient l’espace compris. Du premier coup de sa méthode, sa main gauche attrapa le dos d’un rat, ce qui lui causa une sensation moitié pelisse, moitié soie, tandis que sa main droite saisissait, d’autre part, le nez très-distinct d’une personne quelconque (c’était Milady). Il reprit bien vite la méthode de tâtonnement, et compta cent quatre vingt-deux papillotes autour de ce nez. Alors tous ses doutes furent levés, et, éludant habilement un dilemme captieux qui pointait dans son entendement, il poussa droit à cette conclusion définitive, qu’il était encore


Il aperçut l’habit à la muraille, les deux factionnaires auprès, Milady endormie, etc.
couché dans sa chambre, à l’hôtellerie du Lion-d’Or, deux étages au-dessus de son mulet, un étage au-dessous de la chambre aux curiosités, et il se remit à attendre l’aurore aux doigts de rose.
VII.

Mais lorsque l’aurore aux doigts de rose vint éclairer la fenière de George Luçon, et que le docteur s’apprêtant à revoir le plafond de sa chambre, ne vit que la grossière charpente d’une toiture champêtre, à laquelle étaient suspendues mille deux cent soixante-trois toiles d’araignées, il retomba de nouveau dans son dilemme continu, insoluble, indéfini. S’étant assis, moitié rêvant, moitié veillant, il aperçut l’habit à la muraille, les deux factionnaires auprès, Milady endormie, et un rat dans sa main. Alors il rêva que son premier soin était de classer le rat qui se trouva être une variété du mus œconomus, après quoi il rêva encore qu’il endossait l’habit du maire, et qu’il sortait dans la campagne après avoir mis son rat dans sa poche. La force armée suivit l’habit.

VIII.

Milord s’était amusé à nager dans le grand canal, après y avoir laissé les fourmis. Celles-ci ne périrent point, mais voguant les unes sur leur brin de paille, les autres sur leur œuf, elles profitèrent du même vent qui avait agité l’habit du maire, pour atteindre à l’autre rive où elles prirent terre par le plus beau temps du monde. Là s’organisant par centuries et décuries, elles formèrent une marche régulière, et, traversant le pré de Joseph Sandoz, elles franchirent pendant la nuit la grande route de Cerlin, (passant sur le corps de Louis Renan, dit le Quarteron, qui revenant des fiançailles de Toinette Redard, s’était couché dans l’ornière pour avoir trop bu de clarette) ; puis, longeant le marais de Chédal, elles vinrent fonder la grande fourmilière qui se voit encore au pied du roc de Mortaise, sous lequel est leur grand grenier central pour les cas de famine.

Pour Milord, ne trouvant plus que sa chemise au saule, il était entré dans une rage concentrée qui peu à peu, s’étant creusé une issue, s’échappa en une débâcle immense de jurons, à commencer par celui de Guillaume-le-Conquérant après la bataille de Hastings, et à finir par celui de Castlereagh approchant le rasoir de son mastoïdien ; de telle façon qu’on y reconnaissait les traces de trente-six dialectes distincts, angles, pictes, saxons, normands et autres, et huit sous-dialectes avec leurs variétés distinctives. Après quoi, il cueillit un sauvageon noueux, et encore furieux il tomba sur un troupeau de moutons qui n’en pouvait mais ; imitant ainsi l’exemple d’Ajax fils de Télamon, lequel se prit des torts de l’industrieux Ulysse, à des béliers camus. Les moutons s’enfuirent à la ferme qui était celle de George Luçon, dit le Trèfle, et y arrivèrent au moment où le docteur Festus, moitié rêvant, moitié veillant, en sortait au point du jour.

IX.

Milord, à la vue du docteur qu’il dut prendre pour le voleur de son habit, recourut au moulinet dans lequel il était expert, et froissa rudement le docteur ; ce qui fit grand bien à celui-ci, en retirant son attention du fond du dilemme où elle était profondément enfoncée, comme un perçoir dans un tuyau de fontaine. Mais Milord voyant la force armée qui chargeait sur lui pour défendre l’habit, revint sur elle ; pendant que le docteur Festus, moitié veillant, moitié rêvant, se dérobait pour toujours au moulinet, en se cachant dans le creux d’un arbre miné par les ans.

X.

Milord ayant abattu la force armée, revint au docteur pour s’emparer de l’habit, mais le trouvant disparu, il se mit à sa poursuite, faisant une battue et fouillant les buissons avec son sauvageon noueux.

La force armée restait sur le terrain, fort maltraitée par le moulinet. Au bout de deux heures d’horloge elle se releva, et ne voyant plus l’habit, elle se livra aussitôt à l’indiscipline la plus grossière ; partant du pied droit, divergeant dans sa marche, et se frappant du talon le derrière, et du genou le menton. Elle allait à travers champs, gâtant les haies, perçant les clôtures, abattant les choux, couchant les seigles, enfonçant les semis, perturbant les basses-cours, effrayant les grenouilles, disjoignant les rigoles, et rompant les gerbes ; de telle sorte que les paysans lui juraient après, et de derrière les haies lui lancèrent onze cent trente-trois carottes, et des noyaux de pêches à pleins sacs.

XI.

C’est dans cet état qu’elle vint à rencontrer le Maire, qui, sous l’habit de Milady, regagnait sa commune. À la vue de tant d’indiscipline, ce respectable magistrat sentit le texte de la loi lui apostropher la conscience, et une bile aigrie lui remonter du foie jusqu’aux confins du gosier, où, depuis ce jour, il lui en resta toujours la mesure d’un dé à coudre, ce qui lui donnait une expression de pituite recuite. Dans son indignation, il vint se poster en face des rebelles, et à l’exemple de César qui ramena ses légions au devoir en les appelant Quirites… Gredins ! leur dit-il ; mais la force armée, ne voyant plus l’habit, lui passa sur le ventre, et alla outre.

Le pauvre Maire restait gisant, et dans sa douleur il se trouvait malheureux d’être maire. Il ravalait avec amertume des textes de loi tout entiers, qui, lui gonflant le cœur, cherchaient à s’exhaler au dehors ; et la seule chose dans laquelle il trouvait quelque consolation, c’était de songer que du moins il n’avait pas été insulté dans l’exercice de ses fonctions.

XII.

Cette idée lui donnant quelque force, il se leva et se mit à errer, livré à une mélancolie profonde, pendant laquelle il rédigeait mentalement un procès-verbal de toute force. Comme il passait devant la ferme de George Luçon, il se dépêcha de parapher mentalement son procès-verbal ; puis, se rappelant qu’il était abîmé de fatigue et de faim, il demanda abri et déjeuner. Sur quoi George Luçon qui était à traire sa vache devant l’étable, lui offrit de bon cœur son lait et sa fenière. Le maire but six pots de lait chaud, après quoi George Luçon le conduisit au fenil, tenant d’une main son seau de lait plus blanc que neige, et de l’autre lui montrant l’échelle. Le Maire y grimpa, et s’étant dépouillé des vêtemens de Milady, s’étendit dans le foin et s’endormit aussitôt.

C’est ce jour-là qu’il fit son grand rêve normal. Il fut ravi en extase dans une commune où il s’assit sur vingt-six volumes d’archives, constatant l’acquisition par ladite, de trois fontaines coulantes, vingt pieds de haie vive, et deux chemins vicinaux ; le tout par prescription ou saisie, tant sur le propriétaire que sur les hoirs. Pendant qu’il était ravi en extase, il vit un procès-verbal de huit pieds de haut, dansant la matelote avec la déesse Thémis, qui, à lui maire, lui avait durant ces instans, confié sa balance. Tout autour, trois cents huissiers en robe courte chantaient les cinq codes sur l’air de Marlborough, avec une plume de paon sur l’oreille gauche, et un exploit en façon de jabot. Trois mille cinq cent-quatre textes de loi encore inconnus cuisaient dans une marmite de parchemin, dont soixante-deux clercs léchaient les parois pour attraper la bouillie descendante. Tels étaient ces beaux lieux. Mais au milieu de la fête, il vit une force armée qui fumait la pipe près d’un magasin à poudre, pouffant la fumée dans les yeux d’un respectable caporal à chevrons. Alors ne pouvant se maîtriser, il courut sus, et les ayant touchés seulement du fléau de la balance, ils furent instantanément changés en conscrits fusillés, et il s’absorba dans une satisfaction interne tellement vive, qu’il en transpirait des conclusions, des arrêts et des prises de corps ; tout en ronflant d’une telle véhémence, que Milady en fut réveillée en sursaut vers midi de ce jour.

Milady ne trouvant plus l’habit du maire que le docteur Festus avait revêtu, se prit à pleurer de détresse et de modestie souffrante, jusqu’à ce qu’avant aperçu ses propres vêtemens déposés par le Maire, elle éclata en transports joyeux, car elle avait les passions vives, défaut quelle tenait de son père, lequel était mort d’une allégresse rentrée. Elle fit donc huit grands sauts de joie, ignorant entièrement qu’elle bondissait droit sur le diaphragme du Maire. Celui-ci, corpulent de sa nature, était descendu sous le foin, comme un pavé chaud dans du beurre, ce qui empêchait Milady de l’apercevoir. Mais au bond qu’elle fit, il entra en cauchemar, et il se sentit tout un Hôtel-de-Ville sur le poitrail.

Milady s’habilla, et ayant remercié en passant George Luçon de lui avoir procuré ses habits si à propos, elle reprit sa route, et continua d’aller à la rencontre de Milord dans la direction de l’ouest.


FIN DU SECOND LIVRE.