Voyages et aventures du docteur Festus/Livre troisième


Livre troisème.

Où les frères André et George Luçon ayant fait pache, l’arbre est coupé. — Des choses qui se passèrent dans l’arbre. — Comment le docteur Festus vit l’étoile polaire monter au méridien. — D’où est advenu que les Taillandier portent l’épaule basse et le dos en vire-voûte. — Comment ceux de Porchères et du hameau de Coudras trébuchèrent au nombre de neuf cent trente-huit. — Jean Baune, le repris de justice, tire sur George Luçon qui s’en trouve bien. — Comment le docteur reprend son voyage d’instruction à dos d’âne. — Du calendrier grégorien. — Comment Claude Thiolier eut du dessous. — Comment le docteur, après avoir oscillé, s’équilibre sur un éclectisme raisonnable, et sort du moulin. — Comment la Force armée reprend sa discipline. — De huit cochons d’Irlande. — Le docteur part par la tangente.

I.

Cependant André Luçon, frère de George, scieur de long, voulant travailler de son métier pour le sieur Taillandier qui refaisait sa toiture et planchait son fenil, vint voir son frère et le mena au cabaret des trois fils Aymon. Après boire, il lui parla des pieds de chêne qui étaient dans son bois, lui conseillant de les vendre, d’autant que les fourmis étaient venimeuses cette année, et que l’almanach promettait de l’humide ; après quoi, il lui proposa de les acheter, n’en ayant que faire, mais pour lui rendre service et les empêcher de pourrir, ajoutant qu’on lui en offrait de plus beaux et mieux à point, mais qu’on n’était pas frères pour rien. George Luçon, qui avait le vin généreux, se leva chancelant, et lui prit la main, disant : Tu es un beau parleur, André, c’est égal ; tout de même je te les baille pour six écus le pied de chêne… Sur quoi ils firent pache, et burent jusqu’au soir.

Le lendemain, André Luçon se leva dès l’aube, attela ses bêtes, et vint au bois avec ses deux apprentis, scieurs de long ; puis, ayant choisi un pied de chêne de cinq brassées de tour, ils le scièrent par le bas jusqu’à ce que le roi des forêts s’ébranlât lentement dans les airs et s’inclinât contre terre. Tel un noble éléphant à qui de lâches chasseurs ont coupé les jarrets, tombe sans se plaindre et sans disputer sa vie. Trois mille oiseaux qui nichaient dans ses branchages périrent ou s’envolèrent loin de leur chère couvée, et ce paisible lieu, qu’il abritait depuis trois siècles, présenta le triste aspect d’une clairière désolée.

Les scieurs de long ne firent pas ces réflexions, ni le sieur Taillandier, qui, dans ce moment toisait son fenil, se moquant des nichées. Ils coupèrent les rameaux pour en faire des fagots, ils coupèrent


Ils le scièrent par le bas jusqu’à ce que le roi des forêts s’ébranlât lentement dans les airs et s’inclinât contre terre.
encore les grosses branches pour en faire du bois, et quand le malheureux chêne n’offrit plus qu’un tronçon mutilé, ils prirent des aides, et l’ayant chargé sur le char, ils l’amenèrent à deux portées de fusil du village, devant la maison du sieur Taillandier. C’est ainsi que le docteur Festus continua son voyage d’instruction, en habit de maire, traîné par huit paires de bœufs de la race de Schwitz.
II.

Depuis le moment où, pour échapper au moulinet de Milord, il s’était réfugié dans le creux de cet arbre, il avait passé des momens délicieux, d’autres qui l’étaient moins. La retraite était profonde, mais bonne, et la vue charmante. Par le trou supérieur, que garnissait comme un riche et moelleux velours une mousse brillante, il voyait l’intérieur des branchages, le feuillage transparent, et au fond l’azur du ciel. Les oiseaux gazouillaient sous ce dôme de verdure, voletant, jouant, se croisant en tout sens, selon qu’ils allaient au nid ou qu’ils en partaient pour picorer dans la prairie d’alentour. Aussi le docteur, se livrant aux impressions qui le dominaient, se mit à classer l’arbre ; il classa ensuite les oiseaux, parmi lesquels il trouva un genre, trente-six espèces, dont deux non encore décrites, qu’il nomma Passer Festusœus, et Passer muliformis (en l’honneur de son mulet) ; enfin neuf variétés, dont sept entièrement nouvelles, qu’il désigna en latinisant les noms de chacune des sept étoiles de la constellation des Pléiades.

Mais quand la nuit fut venue et que les étoiles brillèrent au firmament, il se considéra comme un astronome privilégié qui occuperait le fond d’un vaste télescope. Il vit passer Jupiter, étincelant d’une clarté pure, Saturne brillant au centre de son anneau, Uranus errant dans le lointain des profondeurs, et les autres planètes de notre système solaire. Il vit les douze constellations du zodiaque, comme des diamans sur un dais d’azur qui fuirait mystérieusement dans l’espace. À cette vue, tout rempli d’impressions astronomiques, il s’assura de la parallaxe, il traça la courbe écliptique, il résolut le problème des trois corps, et il calcula en façon d’exercice mental la marche d’une comète possible, décrivant un orbite virtuel de trois milliards de millions de lieues de France, avec la réduction en stades grecs, et en milles romains ; il trouva avec consternation qu’elle couperait notre terre en deux morceaux, dont l’un décrirait une asymptote, et l’autre une spirale, tandis que notre lune se mettrait à pivoter comme une toupie et s’irait ficher au soleil, comme une verrue sur le nez d’un héros ; ce qui lui fit penser à Cicéron et à Scipion Nasica.

La seule chose qui troublait les hautes pensées du docteur, c’était le désordre qui régnait dans sa poche gauche où se livrait un combat à mort. L’arbre se trouvait être la retraite d’un charmant écureuil, qui s’était vu fermer toute issue par l’arrivée d’un nouvel hôte. Après une longue stupeur, le joli animal avait fait quelques essais de sortie, et à force d’agrandir les trous faits par la fourche de George Luçon, à la culotte du docteur, il s’y était introduit, fouillant le sol et grattant le terrain, au grand désagrément du docteur, qui songea aussitôt au géant Titye, mangé vif par un vautour. L’écureuil ayant reconnu qu’il se fourvoyait étrangement, avait passé de la culotte dans la poche qu’occupait le mus œconomus. Là se livra un combat si acharné et si vorace, que le lendemain le docteur n’y retrouva plus que les queues de ces deux animaux qui s’étaient mutuellement dévorés.

Néanmoins quand le calme fut rétabli, le docteur s’occupa d’optique à l’occasion de Syrius qui se réfractait dans la vapeur matinale au-dessus de sa tête, et il en était là lorsque le chêne scié par les bûcherons s’était incliné vers la terre. Aussitôt, tout le firmament lui sembla décrire un immense arc de cercle, et l’étoile polaire monter au méridien. Il ne douta plus que sa comète possible n’eût effectué son choc virtuel, et il calcula qu’il devait se trouver sur le morceau qui décrivait l’asymptote. En même temps il éprouvait une extrême raréfaction de l’air, qu’il croyait devoir provenir de ce que la comète avait balayé l’atmosphère avec sa queue, et il sentait des exhalaisons sulfureuses, qu’il attribua à la rupture des grands volcans centraux. Mais lorsque le char se fut mis en marche, et qu’il entendit le bruit distinct d’une rotation ellipsoïde et parabolique, et le conducteur qui répétait fréquemment les mots : zouli ! froment ! il ne douta plus qu’il n’entendit l’idiome d’un habitant de Saturne, car dans ses vingt-deux langues n’entrait pas le patois roman.

III.

André Luçon et les siens inclinèrent le chêne sur un fort chevalet puis se mirent à l’œuvre, l’entamant par le bas avec une forte scie neuve, qu’ils avaient rapportée de la foire d’Ambresailles en juin dernier.

Le docteur Festus s’occupait déjà de la réforme totale du calendrier grégorien, vicié à fond par les


La première personne qu’il vit, en mettant le nez à l’air, fut le sieur Taillandier.
derniers événemens planétaires, lorsque la scie au trente-deuxième coup lui mordit le gros orteil. Il poussa aussitôt un cri de douleur immense qu’il traduisit à tout hasard dans ses vingt-deux langues, au cas que quelqu’une fût comprise des habitans de Saturne dont il se jugeait toujours très-voisin. À cette voix, les deux scieurs de long tombèrent à plat ventre de peur, et l’arbre continuant à parler, ils s’enfuirent avec une telle véhémence d’impétuosité, qu’arrivés au village, ils n’eurent que le temps d’annoncer un arbre parlant, après quoi ils moururent d’un épuisement pulmonaire, à l’exemple de cet Athénien qui mourut, annonçant à sa ville la défaite des Perses à Marathon.
IV.

Le docteur Festus, fortement influencé par tous ces événemens, laissa là le calendrier pour sortir de l’arbre et reconnaître le pays. La première personne qu’il vit, en mettant le nez à l’air, fut le sieur Taillandier, qui, à cette soudaine apparition, se laissa cheoir de frayeur parmi la poutraison de son fenil, d’où il tomba sur le centre de l’échelle, d’où il fut renvoyé par ricochet dans un baquet de chaux maigre où il resta empreint, s’étant dans la chute faussé la clavicule, cassé une mandibule de la mâchoire, et démis la charnière vertébrale, d’où ses descendans jusqu’à nos jours portant l’épaule basse et le dos en vire-voûte, ont eu peine à trouver femme, et sont devenus avares faute d’affections.

Le docteur Festus, voyant le sieur Taillandier assis dans sa chaux maigre, le prit pour un confrère, faisant sur sa propre personne une expérience de haute chimie médicale à l’usage des maladies cutanées qui peuvent attaquer le bas des reins, et il allait entrer avec lui dans un colloque d’un haut intérêt, lorsque, ayant tourné les yeux sur la droite, il crut devoir se livrer à une fuite effrénée.

C’était tout le village de Porelières, avec ceux du hameau de Coudraz, qui débouchaient par le bois, sur le dire des deux scieurs de long qui avaient répandu la nouvelle de l’arbre parlant. Les uns portaient fourches, hoyaux ; aucuns, des fléaux, des échalas ; plusieurs, une bêche, un sarcloir, ou une vis de pressoir, afin d’en assommer le diable. Le curé les conduisait, exorcisant en forme et se signant à triple dose. Mais quand ils virent, à deux pas de l’arbre, le sieur Taillandier, qui, tout blanchi de chaux maigre, se relevait en hurlant, le curé pâlit et rebroussa d’une telle vitesse avec ses paroissiens, que s’étant entortillé dans sa soutane, il tomba, et tous, au nombre de neuf cent trente-huit, trébuchèrent sur lui, pendant que le sieur Taillandier se lavant à l’eau fraîche, entrait en ébullition. Et c’est de ce temps que sa maison fut dite la Maison du diable-blanc, et pour ce fait n’a jamais pu se vendre, bien que la toiture fût réparée, et le fenil planché de neuf.

V.

Le docteur Festus, dans sa fuite effrénée, était entré de plein saut dans le grenier à blé de Samuel Porret, où s’étant un peu repris, il regarda par les fentes s’il était poursuivi. Il remarqua que les gens commençaient à se relever les uns après les autres, et à fuir aussitôt de son côté, ce qui provenait de ce que, par ignorance des localités, il s’était réfugié dans leur propre village, celui de Coudraz. Alors, les voyant ainsi revenir, il s’enfouit dans un tas de blé qui se trouvait là, et y attendit que les esprits fussent calmés, ce qui lui paraissait devoir prochainement arriver. En effet, réfléchissant que le choc de la comète possible, qu’il jugeait avoir mis ces bonnes gens en émoi, ne paraissait pas avoir apporté des changemens désastreux dans notre morceau de planète, il en concluait qu’à ces premiers momens d’effroi et de confusion, succéderaient bientôt la paix et le contentement d’esprit.

Le malheur fut cause que Samuel Porret, voulant porter son blé au moulin, entra dans le grenier, et s’étant mis à emplir son sac, découvrit avec sa pelle la tête du docteur à fleur du tas. Sur quoi lâchant le sac, il dévala en bas en criant, comme trois légions, qu’il avait trouvé le diable dans son grenier ; de façon que le village se remit en émoi, et cerna la baraque pour l’enfourcher à sa sortie. Dans cette conjoncture délicate, le docteur se souvenant de Julia Cornelia, autrefois sauvée de Crémone à travers tous les Vitelliens, cachée dans un sac de farine, il se glissa du tas dans le sac de Samuel Porret, attendant les faits, et comptant sur les leçons de l’histoire.

VI.

Cependant le diable ne sortant pas, on appliqua une échelle contre la lucarne, pour guetter de là ce qu’il pouvait bien faire dans le grenier de Samuel Porret. Mais l’échelle mise, nul n’y voulut monter. À la fin George Luçon, dit le Trèfle, qui était homme de cœur, dit qu’il y monterait tout de même, moyennant qu’il se fût confessé et eût reçu l’absolution, que le curé lui accorda de bon cœur. Après quoi, il but un coup de clairette, embrassa sa femme Jeanne, Nanette sa fille, et son garçon, les recommandant à André son frère ; puis il toucha la main à toute la commune, rendit à Janot Pélin trois écus patagons qu’il lui devait de l’avant-veille, et monta l’échelle fermement jusqu’au seizième échelon. Là, le cœur lui manquant, il se signa deux fois, et cria aux autres : Priez pour moi ! Adieu Nanette ! Joseph adieu ! Après quoi, il monta les sept échelons restant, pendant que les gens d’en bas s’attendaient à le voir happé et mis en broche incontinent.

VII.

Nous avons vu que Jean Baune, le repris de justice, après avoir rechargé son pistolet, l’avait lâché sur le docteur et l’avait manqué. Au bruit du coup, et à l’odeur de la poudre, la force armée qui se trouvait par les seigles d’alentour, avait marché par amorce et attraction du côté de Jean Baune. Celui-ci voyant au-dessus des épis les deux baïonnettes s’approcher, s’était cru découvert, et sur le point d’être cerné par toute la police secrète du pays, sur quoi, abandonnant la malle, il s’était mis à fuir de toute sa force, évitant les taillis et les champs de seigle. Il était ainsi arrivé vers le hameau de Coudraz, où apercevant de loin le Maire de l’endroit, qui jouait aux quilles devant l’église, il n’avait osé fuir outre, et était entré dans le grenier de Samuel Porret, où il vint se cacher dans la toiture, enfourchant l’arrière de la lucarne, afin de n’être pas vu d’en bas, et là chargea ses armes.

C’est ce qui fut cause qu’à l’ouïe de l’échelle qu’on y avait appliquée, il se crut de nouveau cerné, et lorsque George Luçon, arrivé au trentième échelon, se trouva face à face avec lui, il lui lâcha son coup, puis, s’enfuyant de l’autre côté du toit, pour échapper au village, il sauta dans une mare au grand préjudice de treize canards qui s’y récréaient, puis sortant de là sans fracture, il prit la venelle et s’enfuit par les champs.

Au moment où Jean Baune avait fui par le toit, il avait été vu du village qui cria tout d’une voix : Le voilà qui s’en va ! croyant que c’était le diable en personne qui s’échappait sous cette figure ; aussitôt ils tournèrent la maison pour le poursuivre, ce qu’ils firent jusqu’au soir de ce jour, que, n’ayant pu l’atteindre, ils revinrent au hameau. D’où le bruit se répandit que le diable hantait le pays, et en plusieurs endroits ils mirent le feu aux greniers à blé, ou processionnèrent par les routes afin de les maintenir saintes et à l’abri de tout diableteau. Notamment ceux de la Croix-Blanche ceignirent leur village d’une ficelle qu’ils firent bénir à beaux deniers comptans, et s’en trouvèrent bien, car le diable n’y parut point.

George Luçon ayant reçu la balle dans le cou, à l’endroit où se bifurque le canal pour conduire, d’une part au poumon par la trachée artère, de l’autre à l’œsophage par le conduit alimentaire, était tombé au bas de l’échelle, victime de son courage. Il fut reçu par sa femme désolée et Joseph qui, le soutenant par dessous les bras, lui pleurait dessus, pendant que Nanette était allée chercher de l’eau fraîche et du linge de toile. Après quoi, George Luçon ayant rouvert les yeux, et dit : Bien obligé Nanette, tous les trois se prirent à sauter follement de joie, moitié priant Dieu, moitié le remerciant d’avoir bien voulu dans sa miséricorde sauver leur homme. En effet, au bout de quinze jours George Luçon guérit, et seulement conserva l’infirmité de ne pouvoir boire de clairette qu’aux repas, de façon que s’en portant mieux, et ayant la tête toujours saine, il fut nommé marguillier dès l’année suivante ; après quoi, il devint Ancien, et présenta la creuselette à l’église durant quatre années, tant et tant qu’à la fin il fut choisi maire de la commune de Porelières, et disait souvent que les voies de Dieu sont bonnes.

VIII.

Le lendemain Samuel Porret retourna sans crainte à son grenier, et acheva de remplir son sac ; après quoi, il le chargea sur son âne, et prit la route du moulin. De cette façon, le docteur Festus reprit son grand voyage d’instruction, en continuant de travailler mentalement à la réforme du calendrier grégorien.

Ce travail était singulièrement simplifié ; car la terre n’ayant plus de lune, et décrivant une asymptote, il n’y avait plus ni mois lunaires, ni années solaires, et il restait seulement la révolution diurne et nocturne que le docteur prit pour base du grand calendrier festuscéen.

Mais l’âne, qui avait ses idées à lui, ne voulant pas passer le ruisseau, Samuel Porret au lieu de le tirer en arrière par la queue, ce qui est le véritable moyen de porter un âne en avant, leva son bâton, et lui en asséna huit maîtres coups, dont chacun se partageant entre l’âne et le sac, c’était, décompte fait, quatre pour la part du docteur. Interrompu dans son travail, il poussa de nouveau un immense cri en vingt-deux langues, tout en se crispant violemment à l’instar d’une corde à boyau que l’on jette au feu. Aussitôt Samuel Porret s’enfuit à tire de jambes, et l’âne se gardant de le suivre, s’en alla paisiblement au moulin, sans se soucier, paissant aux haies, et philosophant au soleil.

IX.

C’était le moulin de Claude Thiolier, dit Benaîton, sis sur la hauteur de Sarlinge, en vue de toute la campagne des Bresseaux, jusqu’à la rivière du Tour d’un côté, et jusqu’aux Monts des Rocailles de l’autre, si bien qu’il servait à savoir le vent à tous les hameaux de cette plaine qui contenait dix communes et vingt-huit paroisses. Les ailes étaient neuves, à tout vent, et si fortes et grandes, qu’au moindre souffle elles auraient moulu vingt coupes de froment à l’heure.

Claude Thiolier, qui fumait sa pipe devant son moulin, se leva et vint décharger l’âne du sac, qu’il prit sur son dos, le soutenant à deux mains derrière sa tête, et s’acheminant vers la porte du moulin le corps en avant. Et tout en regardant d’où soufflait le vent, il appela Gamaliel son garçon, et lui dit de tout préparer pour moudre le lendemain.

À ces mots, le docteur Festus, éprouvant une violente crispation, donna un coup de reins qui le replaça sur ses jambes le corps en avant, en telle façon qu’il portait à son tour Claude Thiolier, dit Benaîton, lequel se prit à crier, comme cinq légions à la fois, que le diable l’emportait. Puis ayant lâché prise, le sac tomba d’un côté, et lui de l’autre, et il se mit à aller quérir du monde d’une telle vitesse qu’il s’en faussa la rotule, d’où ses descendans ont tous été jarretous, et réformés pour la cavalerie. Pour Gamaliel, à première vue d’un sac marchant, il s’était caché derrière le van du moulin, où il en était déjà à son dix-huitième ave.

X.

Cependant Anne Thiolier, née Ducret, la meunière, revenant d’en champ avec ses huit cochons d’Irlande, et voyant le sac à terre, se mit à le rentrer, le prenant par les deux bouts d’en bas pour le traîner par terre jusque dans le moulin à grand effort de muscles. Et tout allait bien, lorsqu’à l’autre bout le sac s’étant fortuitement dénoué, le docteur Festus mit le nez à l’air, admirant la beauté du paysage, tandis que, faute de résistance, la meunière tombait sur le nez, et se cassait trois dents, dont deux incisives et une œillère.

C’est dans ce moment même que le docteur Festus vit, du côté de Porelières, le meunier qui débouchait avec trois cent trente-deux paysans, poussant droit au moulin. Soit que ce fut un rêve, une réalité, ou seulement une illusion, il sortit promptement du sac, et, enjambant la meunière, il entra dans le moulin. Là, grimpant de tas en tas et de poutre en poutre, il se vint cacher dans le comble, où il reprit aussitôt la réforme du calendrier grégorien.

Le village arrivant tout essoufflé, voulait qu’on lui montrât le diable, et vite, pour en finir ; et disait à Claude Thiolier, dit Benaiton : Montre-le, où est-il ? Sur quoi celui-ci, voyant le sac ouvert et du blé épars, dit à sa femme : Dis-le, toi. Anne Thiolier lui répondit : Le diable ? es-tu fou ? Le diable n’y est pas. Alors Gamaliel sortant de dessous son van : Oui qu’il y est ! je vous dis qu’il y est, là dans le sac ! je l’ai vu ! Alors ceux du village, ayant vidé le sac, et n’apercevant point de diable, s’en prirent à Claude Thiolier et à son garçon, et les cognèrent de leur fourche contre la muraille, comme poltrons et couards, ayant peur de leur ombre, prenant les sacs pour démons, et le blé pour charbons d’enfer ; ajoutant qu’ils devaient prendre la quenouille, et laisser à la meunière la garde de leur moulin. Après quoi ils retournèrent chez eux, et, de ce jour aucun ne voulut boire avec Claude Thiolier, qu’ils appelèrent depuis Thiolier où est ton diable ?

Thiolier, rongé de vergogne, dès qu’il ne fut plus en vue de ces gens, battit vertement la meunière, pour avoir dit qu’elle n’avait rien vu, ajoutant par façon de sarcasme, que pour lui il voyait une diablesse tous les jours ; et il rentra le sac.

La meunière, quand il fut dedans, prit un balai, et voyant le pauvre Gamaliel qui ramenait l’âne échappé, courut sus et le rossa de la tête et du manche pour avoir dit qu’il avait vu quelque chose, ajoutant par façon de promesse, qu’à la première elle le lui casserait sur les reins.

Gamaliel, quand la meunière fut rentrée au moulin, cueillit une gaule d’églantine, et prenant court le licou, en fustigea l’âne sur le dos et sous le ventre, en tête et en queue, pour avoir causé tout ce mal. Après quoi, la paix revint dans le moulin, et tous s’allèrent coucher, après avoir fermé la porte à double tour.

III.

Cependant le docteur Festus, caché dans le comble, s’y serait trouvé fort bien s’il eût été certain qu’il fût réellement dans un comble. Mais récapitulant, dans une suite de propositions générales, les événemens qui s étaient succédé depuis qu’il avait mis ses gants de peau de daim, il arrivait à douter de son sens intime, et au lieu de partir, avec Descartes, de l’axiome : Je sens, donc j’existe ; il partait de ce principe : Je suis dans le comble d’un moulin à vent, donc je ne suis pas chez moi ; et poursuivait ainsi : mais je puis être chez moi, et cependant rêver que je suis dans le comble d’un moulin à vent ; donc il n’est pas prouvé que je sois dans le comble d’un moulin à vent. Je puis encore n’être ni chez moi, ni dans le comble d’un moulin à vent, et néanmoins rêver que je suis chez moi, où je rêve que je suis dans un comble de moulin à vent, où je rêve que je suis chez moi, et ainsi de suite jusqu’à la neuvième puissance d’un rêve primitif, multiplié par le comble d’un moulin à vent, et divisé par

Il craignit alors d’être tombé dans un idéalisme blâmable, et rebroussa avec une telle vigueur, qu’il tomba dans un matérialisme complet, voyant sa propre âme comme une bouillie, ses idées sous la forme de noyaux de pêche, et la morale comme une idéalité creuse, semblable à une bulle de savon. Il craignit alors d’avoir trop dépassé le sensualisme, et rebroussant de nouveau vers un éclectisme raisonnable, il s’arrêta à l’idée qu’il n’était ni chez lui, ni dans le comble d’un moulin à vent, mais toujours dans l’auberge du Lion-d’Or, où il rêvait sagement dans son lit, en attendant l’aurore aux doigts de rose. Puis, revenant à la morale, il comprit que, même dans un rêve, elle lui ordonnait de veiller à sa propre conservation, et de s’échapper au plus tôt d’un moulin où il était pris pour le diable. Sur quoi, il souleva quelques tuiles et mit le nez à l’air, juste au moment où le soleil mettait le nez sur l’horizon. Faute d’échelle, il se décida à descendre dans la campagne, le long de l’aile du moulin à laquelle il vint s’accrocher.

IV.

Nous avons laissé la force armée marchant sans ordre parmi les seigles, et recevant des carottes sur la tête, faute de discipline. Elle avait continué ainsi plusieurs jours. Mais déjà vers minuit de celui où nous sommes, se trouvant sous le vent du moulin où était l’habit, elle avait poussé de ce côté, montrant déjà sous cette influence quelques symptômes de discipline, qui prenaient un caractère beaucoup plus tranché à mesure qu’elle avançait dans cette direction. À la fin, ayant aperçu le plumet du chapeau du Maire qui sortait par les tuiles du comble, elle avait pris le pas de course, et était arrivée au moment, où le docteur venait de s’accrocher à l’aile du moulin dans l’intention de prendre terre.

V.

Mais le docteur se trouvait dans un grand embarras. Pendant qu’il enfourchait son aile, un léger vent d’ouest s’élevant, l’avait mise en mouvement avec les trois autres, de façon que le docteur tournait avec tout le système, en songeant aux tourbillons de Descartes.

Voyant cela, la force armée s’accrocha aux deux ailes suivantes pour courir après l’habit, espérant l’atteindre avant midi ; ce qui lui semblait toujours plus probable, car les ailes allaient toujours plus vite.

En effet, le vent ayant excessivement fraîchi, et rencontrant au bout des ailes une surface qui lui donnait plus de prise, il en était résulté une vitesse telle, que les ailes n’étaient déjà plus visibles pour un observateur placé en face. C’est ce qui fit que les huit cochons d’Irlande, venant sans crainte paître l’herbe qui avait crû dessous, furent très-surpris de se trouver lancés par une courbe parabolique jusqu’au pays de Ginvernais, où ils tombèrent, au bout de trois semaines, dans des filets de pêcheurs qui séchaient au bord du lac d’Eaubelle, appelé depuis le lac des cochons, au grand déplaisir des poètes du pays. C’est là qu’ils furent recueillis au nombre de vingt-huit, car les femelles avaient mis bas durant la traversée. De ce jour date l’introduction du cochon rouge d’Irlande en Ginvernais, où ils se sont tellement multipliés que les races bovine et moutonnière y ont dépéri, faute d’espace. D’où résulte que ceux du Ginvernais, pour manger trop de saucisses, ont le sang échauffé et le visage pustulent, battant leurs femmes, et crevant de colère avant l’âge.

VI.

Le vent fraîchit encore de telle sorte, que les ailes faisaient déjà six cent quarante-trois tours par seconde, comme l’a calculé depuis Jean Renaud, arpenteur assermenté, descendant de Ticho-Brahé, par les femmes. Aussi le docteur était-il soumis depuis longtemps à une lutte entre les forces centripète et centrifuge, craignant à chaque instant que cette dernière ne l’emportât. À la fin, l’ouragan étant devenu irrésistible, le docteur Festus fut lancé par la tangente à une élévation où aucun docteur n’est parvenu, ni avant ni après lui.

La force armée ne s’aperçut pas d’abord que l’habit, après lequel elle courait, était parti pour le haut des airs ; mais quand le vent se fut un peu calmé et qu’elle eut vu l’aile libre et l’habit aux nuages, elle partit aussi par la tangente, afin de le rattraper. Mais lancée par une force moindre, et retardée par le poids des armes, elle n’avait pas l’essor nécessaire pour l’atteindre.


FIN DU TROISIÈME LIVRE.