Voyages et aventures du docteur Festus/Livre premier


Livre premier

Où le docteur Festus commence son grand voyage d’instruction, et où sont introduits plusieurs personnages de cette histoire, à savoir : Milady, Milord et l’Hôte du Lion-d’Or, Jean Baune et Pierre Lantara, le Maire, l’Habit et la Force armée. — Comme quoi, de nuit, le Syllogisme trompe. — Le grand rêve du docteur Festus. — Comment le Maire, après avoir verbalisé, harangua la Force armée. — Milord est laissé en chemise par Jean Baune et Pierre Lantara et Milady ; aussi, par le fait des devoirs administratifs du Maire.


Ce fut par un temps radieux que le docteur Festus mit ses gants de peau de daim pour commencer son grand voyage d’instruction. Le gant de la main gauche péta au moment où le pouce en forçait les parois ; aussitôt le docteur Festus en tira un présage, selon la pratique des anciens dans laquelle il était très-versé.

En effet, le docteur Festus savait tout ce qui s’apprend au moyen des livres, qu’il lisait dans vingt-deux langues, à l’instar de Pic de la Mirandole. Il ne lui manquait donc plus, pour mourir parfaitement savant, que d’avoir vu le monde, et c’est ce qui le porta à entreprendre son grand voyage d’instruction.

Ce projet datait de treize mois, et le docteur serait parti immédiatement après l’avoir formé, sans un doute qui le prit au sujet de l’âne et du cheval, à savoir lequel lui était préférable à enfourcher pour courir le monde : car il craignait la voiture, en ce qu’elle est sans emploi pour passer les rivières ; et le bateau, en ce qu’il est le plus mauvais véhicule connu, en terre ferme.

Le cheval le tentait, soit parce qu’il avait lu l’article de Pline, soit parce qu’il possédait dans son écurie une haute jument poulinière ; d’autre part, l’âne l’attirait, soit que cet animal lui parut plus philosophique, soit encore parce qu’il avait dans son écurie un magnifique âne de Provence. Toutefois, dans l’un et dans l’autre il redoutait la fougue des passions, le manque d’usage et le dérangement des mœurs. Il resta donc en état de doute pendant treize mois, au bout desquels, étant


Il y trouva un fort joli petit mulet.
entré un soir dans son écurie, il y trouva un fort joli petit mulet.
II.

Ce phénomène le frappa. Il y vit une invitation surnaturelle à enfourcher un mulet pour son grand voyage d’instruction, et, sortant de l’état de doute, il se décida à attendre quatre ans encore, pour laisser grandir le mulet jusqu’au jour radieux où nous voici arrivés.

Les gants mis, le docteur enfourcha, tout en pensant en lui-même qu’il penchait en faveur des Réalistes contre les Nominaux ; après quoi, sur de nouvelles réflexions, il pencha en faveur des Nominaux contre les Réalistes, et s’en allait oscillant de l’esprit et de l’épine, sur son mulet, lequel avait le trot dur, défaut qu’il tenait de son père.

Pendant ce temps, une mouche bovine qui cherchait pâture, ayant aperçu le quadrupède qui cheminait sur la grande route, vola droit à la queue, sous laquelle elle s’insinua jusqu’à ce qu’elle eut atteint l’intestin rectum, juste au moment où le docteur arrangeait la majeure d’un syllogisme dont il tenait la mineure.

Le mulet se sentant buriné dans sa pellicule intestinale, fit trois sauts et quatre pétarades, défaut qu’il tenait de sa mère ; après quoi, n’éprouvant aucun soulagement, il prit le mors aux dents, et galopa pendant cinq heures d’horloge. Néanmoins, au bout de la seconde heure, la transpiration venant à détremper les sangles de la selle, celles-ci s’étaient élargies de huit pouces, d’où la selle avait fait mine de tourner, juste au moment où le docteur liait la majeure à la conséquence, au moyen de la mineure.

Dans cet instant critique, le docteur Festus délibéra s’il tournerait avec la selle, ou s’il maintiendrait son centre de gravité dans la verticale qu’il occupait ; car il voyait des avantages particuliers aux deux alternatives. Toutefois, après avoir soumis la question à des procédés de haute dialectique, il arriva à cette solution, qu’il devait rester dans la verticale. Malheureusement, dès le commencement du problème, il avait tourné avec la selle, et il se trouvait collé au ventre du mulet qui continuait à galoper.

III.

C’est dans cet état qu’ils arrivèrent devant l’hôtellerie du Lion-d’Or. La mouche bovine ayant


Malheureusement, depuis le commencement du problème, il avait tourné avec la selle...

C’est dans cet état qu’ils arrivèrent devant l’hôtellerie du Lion-d’Or.
alors évacué la place, pour se porter sur une truie qui se vautrait dans la cour, le mulet s’arrêta, et le docteur Festus prit terre : Excellente bête ! dit-il, et bien plus forte que je n’aurais cru. Et quelque idée de Bucéphale venant à traverser son cerveau, il sourit légèrement, pendant qu’il ôtait ses gants de peau de daim.

Après que l’hôte du Lion-d’Or eut rentré la bête, le docteur Festus entra dans l’hôtellerie, où, ayant pris chambre, il se disposa à tenir note de ce qu’il avait vu et observé durant cette première journée.

IV.

Le docteur ayant tiré son carnet et taillé son crayon, resta immobile pendant deux heures d’horloge. Il faisait un travail d’esprit, récapitulant tout ce qu’il avait vu ; ce qui le conduisit à réfléchir qu’au fait il n’avait rien vu que le poitrail de son mulet. Sur quoi, désireux pourtant d’avoir vu quelque chose dans un voyage de pure instruction, il prit sa bougie (il était 11 heures), et s’étant rendu auprès de l’hôte qui était assis dans la cuisine, il lui dit : Indiquez-moi, je vous prie, où sont les curiosités ?

L’hôte n’avait ni une intelligence supérieure, ni une ouïe très-fine, et de plus il sommeillait à moitié lorsque cette question parvint à son entendement, extrêmement altérée, à ce qu’il paraît ; car s’étant levé en sursaut : Vous montez, dit-il, cet escalier ; après quoi vous tournez sur la gauche, jusqu’au fond du corridor, et vous les avez là devant vous. Et il se remit à dormir au coin du feu.

Le docteur suivit l’indication prescrite, et arriva auprès d’une petite porte suspecte. Là, des miasmes alcalins, en frappant son odorat, irritèrent sa curiosité ; par malheur, à peine entr’ouvrait-il la porte, qu’un violent courant atmosphérique, tout chargé de particules odorantes, éteignit sa bougie, et le laissa dans une obscurité profonde. Il n’avait eu que le temps d’entrevoir trois illusions circulaires d’inégale grandeur, et ces deux vers charbonnés sur la muraille du fond :

Il n’y a que la canaille
Qui mette son nom sur les muraille.
V.

Le docteur trouva ces deux vers frappans de pensée et d’expression, surtout très-neufs ; car lui,


Vous montez cet escalier, après quoi vous tournez sur la gauche, jusqu’au fond du corridor, et vous les avez là devant vous.

Jusqu'à ce qu’ayant trébuché, il descendit un étage sur les reins.
qui avait lu soixante-deux mille volumes en vingt-deux langues, ne les avait jamais rencontrés. Il s’occupa aussitôt de les fixer dans sa mémoire, après quoi il songea à retourner dans sa chambre, ce qui était devenu difficile dans l’obscurité où il était plongé. Après y avoir réfléchi, il formula le syllogisme suivant, qui devait inévitablement l’y conduire.

Je vais au n° 8, mais le n° 8 est ma chambre ; donc, en allant au n° 8, je vais dans ma chambre. Et il se mit à aller hardiment, jusqu’à ce qu’ayant trébuché, il descendit un étage sur les reins.

VI.

La première chose que fit le docteur, arrivé au bas de la pente, fut de remanier son syllogisme, pour voir en quoi il péchait ; car il ne pouvait se dissimuler, d’après les sensations qu’il éprouvait à chaque anneau de sa colonne vertébrale, que son syllogisme renfermait quelque vice interne ou externe. Après l’avoir remanié par parties, il le trouva de nouveau excellent ; toutefois, pour plus de sûreté, il le modifia ainsi :

Je vais à ma chambre, mais ma chambre est au n° 8 ; donc, en allant à ma chambre, je vais au n° 8. Et il se remit en marche, avec moins de vigueur pourtant, car il avait l’os pubis influencé.

Après une longue promenade sur un parquet de brique, le docteur s’aperçut au son de ses pas qu’il entrait sur le plancher d’une chambre, et lui et son syllogisme se sourirent mutuellement. Il ne lui restait plus qu’à trouver son lit, et après avoir délibéré s’il le ferait par la voie a priori, ou par la voie de tâtonnement, il se décida pour ce dernier parti, se souvenant dans ce moment que Bâcon, dans son Novum Organum, recommande fortement la méthode d’observation.

Du premier coup de sa méthode le docteur renversa un objet qui lui parut au bruit être du genre table ; mais, à une abondante aspersion qui humecta ses jambes et le plancher circonvoisin, il revint de cette opinion, et tomba dans l’incertitude. Toutefois, s’étant baissé, il reconnut un liquide parsemé d’éclats de faïence, ce qui lui fit juger que le corps était d’une nature complexe. Alors, employant la méthode d’exclusion, il se borna à conclure que ce n’était pas son lit et passa outre, les deux bras en avant.

Il arriva ainsi contre les vitres, où ses deux bras se frayèrent un passage. Ce n’était pas son lit. Il revint sur ses pas et donna dans la lampe, qui donna dans la glace, qui donna dans la pendule, qui lui donna sur le nez. Ce n’était pas son lit.


Mais, à une abondante aspersion qui humecta ses jambes et le plancher circonvoisin, il revint de cette opinion.
Ayant encore rebroussé, il donna dans un paravent, où il demeura engagé jusqu’aux omoplates, en telle façon que ses deux mains erraient dans le vide ultérieur. C’était justement son lit.
VI.

Du moins il dut le croire ; car outre la garantie qu’il trouvait dans l’emploi simultané de deux méthodes à la fois, ce qui ne permettait presque pas d’erreur appréciable, il touchait réellement un lit. Mais ce qui introduisit quelque confusion dans l’observation, c’est que sa main gauche avait attrapé le nez très-distinct d’une personne quelconque. À ce nez, le docteur revint à la méthode de tâtonnement, et palpa cette tête avec le plus grand soin, jusqu’à ce qu’ayant reconnu la présence de cent quatre-vingt-deux papillotes, il fit plusieurs syllogismes, dont le dernier fut ce dilemme : Ou c’est un homme, ou c’est une femme ; mais c’est une femme, donc ce n’est pas un homme et il en resta là ; car le dilemme était bon, à la vérité, mais ne conduisait à aucune solution prochaine.

VIII.

Au bout d’une heure et demie d’horloge, la personne bougea, s’assit sur son lit, se leva, et se mit à marcher dans la chambre ; sur quoi plusieurs solutions alternatives, également possibles, se présentèrent à l’esprit du docteur, qui résolut d’attendre les données que lui fourniraient les faits.

La personne entrant les pieds nus dans les flaques de liquide, articula indistinctement des paroles de surprise désagréable, et mania les briques de faïence avec désappointement ; ensuite elle revint avec l’intention apparente de retrouver son lit. Mais le docteur s’étant déshabillé, venait de s’y établir.

IX.

Du moins le croyait-il ainsi ; car, d’après les données que lui avaient fournies les faits, le docteur s’était déterminé à tourner le paravent, et là, ses mains avaient rencontré un obstacle.


Et aussitôt, le Docteur Festus entra en cauchemar...

C’était la grande malle de Milady, posée par les bouts sur deux chaises, en avant du lit. Elle se trouvait ouverte et garnie de moelleuses pelisses, de vêtemens soyeux, en telle sorte que le docteur y fourrant les mains avait conclu aussitôt que c’était le lit, et s’y était étendu, tout en souriant à l’idée qui lui vint d’un passage de l’Apolokintosis.

Milady, revenant des flaques, mit le pied dans la malle pour remonter sur son lit, et aussitôt le docteur Festus entra en cauchemar.

En effet, le pied de Milady s’étant fixé sur le sternum du docteur, à l’endroit où le diaphragme sépare la cavité thoracique de la région abdominale, il en résulta sur cet endroit une pression de cent soixante-quinze livres (poids de seize), qui influença péniblement le docteur.

X.

Aussi, comme il était à rêver paisiblement que, couché dans un pré, il voyait sur la croupe de son mulet la formule du Binôme, tout-à-coup il rêva de plus qu’un énorme syllogisme, sous la figure d’un taureau à qui on aurait bandé les yeux, lui labourait les côtes à coups de sabot, dans le but de lui imposer une conviction absurde au sujet du dit Binôme. Pendant ce temps, il voyait le grand Mégalosaurus fossile qui se mordait la queue par façon symbolique, figurant par là un immense cercle vicieux ; puis il lui sembla que ce cercle vicieux, se réduisant peu à peu en boule oblongue, se mettait à danser la bourrée sur sa cavité pulmonaire ; et à chaque fois que la boule retombait, il voyait au firmament trois cents séries de dix lieues de longueur, exprimant le nombre complet des permutations qui se peuvent faire avec les lettres de l’alphabet sanscrit, combinées deux à deux et quatre à quatre, tandis que sept mille trois cent quarante-neuf Néoplatoniciens chantaient, en se pinçant le nez, l’air de la Pyrrhique macédonienne sur le mode phrygien.

XI.

C’était un rêve plein d’intérêt, mais très-fatigant. Aussi le docteur, en proie à une oppression excessive, se livrait à des efforts pulmonaires immenses, aspirant et respirant avec l’intensité d’un fort soufflet de forge. À la fin, une aspiration gigantesque fit un vide si considérable dans le coffre, que le couvercle, poussé par la colonne atmosphérique, se referma violemment, et Milady éternua.


C’est de cette manière que dès le second jour, le Docteur Festus continua son grand voyage d’instruction...
XII.

En ce moment, Jean Baune, le repris de justice, et Pierre Lantara, vagabond, tous deux malfaiteurs de la commune, cherchaient un coup à faire à propos de Milady qui avait bagues et joyaux. Ils avaient dressé l’échelle contre la fenêtre, et trouvant les trous faits dans les vitres par le docteur, ils y avaient passé les bras pour lever l’espagnolette. Parvenus dans la chambre, ils jugèrent au poids de la malle que c’était tout juste leur affaire. S’étant donc mis à l’œuvre, ils furent bientôt en bas, et l’emportaient à travers champs, sans autre témoin que la lune, qu’ils craignaient bien moins que le plus exigu roquet qui aurait jappé contre eux.

C’est de cette manière que, dès le second jour, le docteur continua son voyage d’instruction, de fort grand matin. Cependant le balancement du transport, agissant sur son rêve, y apporta de grandes modifications, qu’il importe de faire connaître. Il vit Pythagore à cheval sur l’anneau de Saturne, qui s’y balançait comme sur une escarpolette, tandis que les sept mille trois cent quarante-neuf Néoplatoniciens dansaient le pas de basque. Non loin, Lucifer battait la mesure en lançant, par un tuyau d’orgue, des aérolithes sur un tambourin : le tout formait une danse oscillatoire dans laquelle le docteur s’absorbait en une contemplation harmonique.

XIII.

Milady, en se réveillant, aperçut le désordre de sa chambre, les habits du docteur et la place où n’était plus la malle, sur quoi elle fit venir le Maire pour verbaliser.

Le Maire verbalisa pendant cinq heures d’horloge. Il fit ensuite un plan graphique des lieux, tels qu’ils avaient été laissés par l’auteur du crime, avec les débris de la lampe, de la glace, de la table et du pot ; ayant soin aussi de bien s’assurer du contour géographique de la flaque d’eau, avec ses golfes, ses isthmes et ses îlots de faïence, ce qui lui prit neuf heures d’horloge ; après quoi il inventoria les objets volés, les objets laissés, les objets qui n’étaient ni volés ni laissés, puis ceux qui étaient à la fois volés et laissés ; faisant du tout trois classes, avec appendice et renvois apostillés, ce qui lui prit encore sept heures d’horloge, et enfin il conclut :

1° Que le voleur devait être en chemise, puisque des habits d’homme étaient restés dans la chambre ;

2° Que telles étaient les conséquences fatales d’une philosophie orgueilleuse ; que le crime prenait presque toujours sa source dans des pensées coupables ; que la jeunesse devait bien se pénétrer de ceci, que, hors de la vertu, il n’y a que vice et crime, et s’appliquer à remplir ses devoirs d’époux et de père, afin d’être un jour des citoyens utiles à l’État et à la patrie, qui avaient les yeux sur eux. Qu’au surplus, il convenait de rassurer la morale menacée, et l’ordre social ébranlé, en arrêtant promptement le coupable, et en le livrant instantanément à la justice, pour qu’il fût puni immédiatement. Après quoi le Maire alla dîner.

XIV.

Le dîner dura deux heures d’horloge, et la sieste autant, ce qui, avec les précédents, donna aux malfaiteurs vingt-cinq heures d’horloge pour se reconnaître un peu. Après quoi, le Maire, revêtant son habit de fonctions, fit appeler la force armée pour aviser aux mesures.

La force armée se composait de George Blême, dit La Mèche, fils de Louis Blême, quand vivait, garde-champêtre et taupier de la commune, mort pour avoir guetté une taupe durant huit jours et sept nuits dans un chemin creux.

Plus de Joseph Rouget, dit l’Amorce, fils de Gamaliel Rouget, quand vivait, marguillier de la commune, et mort pour avoir voulu, pendant que son fils sonnait l’angélus, regarder de trop près au batail de la grand’cloche.

C’était tout. On les avait équipés de neuf à la Saint-Martin ; à savoir : d’un fusil à baïonnette, et d’un pompon. La giberne pour l’autre année.

XV.

Ayant avisé aux mesures, le Maire se mit à leur tête pour faire une battue dans le bois. Toutefois, observant qu’ils manquaient d’ensemble par défaut d’accord, il leur fit marquer le pas pendant trois heures et demie d’horloge, en disant : gauche, droite ; droite, gauche, ce qui les faisait trébucher.

Remarquant cela, le Maire se fâcha, prétendant qu’ils gâtaient la manœuvre en voulant faire à leur tête ; il leur rappela que le soldat doit être passif,


Toutefois, observant qu’ils manquaient d’ensemble par défaut d’accord...
ne pas écouter sa propre voix, et n’obéir qu’à celle de ses supérieurs. Après quoi il recommença en disant : droite, gauche ; gauche, droite, ce qui les fit encore trébucher.

Alors le Maire les prévint qu’il n’écouterait plus que les inspirations de sa conscience, dictées par le texte de la loi, et qu’il y aurait huit heures d’arrêts pour le premier, comme aussi pour le second qui trébucherait. Après quoi il commanda : fixe ! puis : gauche, droite ; droite gauche, et Blême et Rouget tombèrent ensemble sur le nez. Le Maire leur intima huit heures d’arrêts à chacun.

XVI.

Cependant Milord, qui avait passé sur le continent pour rejoindre Milady, n’était plus qu’à une journée de l’hôtellerie de Lion-d’Or, lorsqu’il rencontra un homme à qui il dit : Do you speak english ?

L’homme fît signe à son camarade qui était dans le bois, et celui-ci s’étant approché. Milord lui dit : Do you speak english ? Sur quoi les deux hommes se regardèrent mutuellement, et Milord les regardait tous les deux.

Pour sortir de cette situation, qui devenait à chaque minute plus monotone, le premier des deux hommes (c’était Jean Baune, le repris de justice) fit un signe à l’autre, et tous deux ensemble saisirent tout-à-coup Milord, chacun par un bras. Aussitôt celui-ci, par présence d’esprit, piqua des deux, et le cheval partit au grand galop ; de façon que Milord, retenu par les deux malfaiteurs, tomba par terre. Aussitôt ils le dépouillèrent, ne lui laissant que sa chemise.

XVII.

Jean Baune rattrapa le cheval de Milord qui s’était mis à paître dans un pré de luzerne, et l’ayant ramené dans la forêt, ils se mirent à continuer leur route, après avoir chargé sur le cheval la malle de Milady.

Le docteur Festus dormait toujours dans la malle ; mais son rêve avait encore subi de notables modifications. Au moment où on l’avait déposé dans le bois, il avait vu l’anneau rester fixe, Pythagore partir par la tangente, et les sept mille trois cent quarante-neuf Néoplatoniciens tomber sur le derrière. Mais lorsqu’on l’eut chargé sur le cheval de Milord, qui allait l’amble, il rêva délicieusement que, porté sur une galère liburnienne


Il rêva délicieusement qu’il descendait le Cydnus aux pieds de Cléopâtre, à qui il formulait un binôme d’amour, au son de quarante-huit basses et un flageolet.
à cinq rangs de rames, il descendait le Cydnus aux pieds de Cléopâtre, à qui il formulait un binôme d’amour, au son de quarante-huit basses et un flageolet. Un abyssin lui chassait les mouches avec une queue de phénix parfumée de nard d’Assyrie, et quatre Corybantes lui chatouillaient la plante des pieds avec un triangle isocèle ; en sorte qu’il éprouvait les plus délicates sensations.
XVIII.

Au bout de huit heures d’arrêts, le Maire avait repris sa battue dans le bois à la tête de la force armée, et il avait marché au pas de charge pendant sept heures d’horloge, lorsqu’il aperçut Milord en chemise, assis sur une fourmilière. Certain, d’après son procès-verbal, que le voleur devait être en chemise, il s’occupa aussitôt des dispositions d’attaque.

Il donna ordre à l’aile gauche (c’était Rouget), de faire un grand contour pour prendre Milord en flanc droit ; et à l’aile droite (c’était Blême), de faire un grand contour pour prendre Milord en flanc gauche : lui-même devait former le centre, et se porter en droite ligne sur le voleur.

Après avoir combiné cette manœuvre, le Maire s’essuya le front ; puis, sûr de son affaire, il commanda : Marche !

Les deux ailes partirent ; mais Rouget ayant pris le contour trop petit, se trouva en arrière de Milord, tandis que Blême l’ayant pris trop grand se trouva à vingt pas de Milord, qui lui cria : Do you speak english ?

Le Maire, voyant sa manœuvre compromise, sans bien comprendre pourquoi, rappela les ailes à son centre ; puis, s’étant replié pour prendre du terrain, il se plaça derrière la force armée, à qui il commanda une charge à la baïonnette.

Milord ne comprenant pas d’abord l’intention de ces gens, leur cria : Do you speak english ? mais il ne lui fut fait aucune réponse ; en sorte que jugeant l’intention hostile décidément, il se plaça derrière un gros mélèze. Aussitôt le Maire dirigea sur le mélèze, en disant : Ferme ! et les troupes, pleines d’ardeur, poussèrent droit à l’arbre, dans le bois duquel elles s’enferrèrent de neuf pouces trois lignes et un douzième, et restèrent prises, quoique chargeant toujours.



Voyant le cas, Milord se mit aussi à exécuter une manœuvre...
XIX.

Voyant le cas, Milord, qui avait déjà ramassé un sauvageon noueux, se mit aussi à exécuter une manœuvre. Pendant que les ailes étaient engagées, il poussa droit au centre, qu’il culbuta au moyen d’un moulinet très-nourri ; puis, revenant sur les ailes, il les attaqua chacune de flanc avec le sauvageon, leur en caressant les reins durant trois quarts d’heure d’horloge. Il rebroussa ensuite sur le Maire qui cherchait ses dents parmi le gazon, et, l’ayant dépouillé de son habit de maire, il s’en revêtit et le laissa en chemise sur le pré ; après quoi il s’éloigna.

La force armée, voyant l’habit s’éloigner, se livra à des mouvements inquiets, comme font les hirondelles en cage au temps des migrations, et se trouvant dégagée par suite de ces mouvements, elle suivit l’habit, et reprit sa discipline.

XX.

Cependant Milady, que nous avons laissée à l’hôtellerie du Lion-d’Or, ne voyant pas arriver Milord, en éprouvait une extrême inquiétude. Au cinquième jour, ayant, eu un pressentiment, elle se décida à aller à sa rencontre sur le mulet que le docteur Festus avait laissé dans l’écurie. Elle dit donc à l’hôte de lui donner un fort picotin d’avoine, et de le tenir prêt pour le lendemain, vers six heures du matin.

Vers cinq heures, l’Hôte était dans la cuisine, épluchant une cuisse d’ail de Provence. Quand elle fut épluchée, il alla l’insérer proprement au coin d’où était sortie la mouche bovine, ayant éprouvé, durant une longue pratique, que ce procédé donnait aux bêtes chevalines un feu et une vigueur que l’avoine ne leur donnait certainement pas. Seulement, pour ne pas contester avec les préjugés des gens, il leur portait en compte l’avoine, comme tout autre hôte, ne voulant se particulariser en rien.

À six heures Milady enfourcha. L’Hôte tenait à deux mains le mulet, qui manifestait une étonnante disposition au saut et à la pétarade (défaut qu’il tenait de sa mère). À peine l’eût-il lâché, qu’il fit trente-six bonds, douze écarts et huit ruades, et l’Hôte cria à Milady : Ce n’est rien, bonne dame, c’est l’avoine qui le rend gai ; allez toujours, la bête ne veut pas vous rien faire ! Alors le mulet galopa pendant sept heures d’horloge, faisant quatre lieues à l’heure, jusqu’à ce que, arrivé à l’endroit où nous avons laissé le Maire, il s’arrêta par le fait de la cuisse d’ail qui venait de tomber.

XXI.

Milady voyant un homme en chemise le prit d’abord pour son voleur ; ensuite elle le prit pour un homme en chemise, ce qui lui fit baisser les yeux ; enfin elle le prit pour le Maire, ce qui lui fit faire un éclat de rire très-pénible pour celui-ci, qui avait l’air extrêmement déchu et mortifié.

Mais, pendant que Milady riait, il venait au Maire une détestable pensée, qui se parait à ses yeux des couleurs séduisantes de la justice et du devoir. Pressé par ses devoirs administratifs, il se figurait avec angoisse l’état affreux de sa commune, depuis quatre jours privée de maire ; et considérant d’autre part que sa dignité lui défendait de s’y présenter en chemise, l’idée d’y rentrer déguisé sous les habits de Milady lui souriait infiniment. À la fin, fortement sollicité, il saisit le sauvageon noueux, imita de son mieux le moulinet de Milord, abattit Milady, et la dépouilla, tout en l’assurant qu’en tout ceci il n’agissait que par des motifs respectables, en vue seulement du bien public, et sans aucune intention de lui déplaire ou de lui faire le moindre mal. Après quoi il s’habilla et reprit le chemin de sa commune en méditant trois procès-verbaux, deux ordres du jour et cinq battues, soit contre Milord, soit contre la force armée.


FIN DU PREMIER LIVRE.