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Édouard Cornély & Cie (p. 175-187).


xxviii

BEAUTÉS DE LA REINE


À Venise, en été.



Dans Campanile, il n’est point de Venise. Le clou d’or roux du clocher en aiguille, lui seul, fixe la sirène changeante. Il pique l’heure pour la folle oublieuse. Dès l’aube, il rive la flottante Venise au matin bleu ; et le soir, le Campanile est le mât de brocart rose et d’or à la barque amarrée pour Vénus, sur la lagune.

De là-haut, la forme de Venise était parlante. Comme une main gantée, et l’Arsenal est au poignet, la puissante main de l’Orient sur l’eau prend possession de la terre ; elle bénit la bête couchée qu’elle tient, le chien de l’Ouest à genoux ; et entre deux, le beau serpent de la volupté, la guivre d’azur, le Grand Canal ondule.

Dans le premier feu du désir, on ne reproche rien à la femme qu’on aime. On ne juge point Venise : on la caresse, on la baise, on s’y laisse vaincre et tenter ; car toujours elle tente. Dans un abandon exquis de toute volonté, on y oublie son plan et sa règle. J’abdique, pour une heure, mon art et mon dessein. Je me mets aux pieds nus de la Reine. J’épouse le style de l’amour voluptueuse, du plaisir et de la fantaisie.

Je veux camper dans la beauté qui se touche et l’ardeur sensuelle. Il ne pleut pas à Venise ; le ciel jamais n’y est gris ; jamais on n’y vit la neige. Et certes, il n’est plus de Venise, quand la lumière est éteinte, sous les nuages et la pluie.

Que toute confiance soit faite aux fées, en ce lieu de féerie. Venise n’est point bâtie. Ce ne sont que des tentes soyeuses sur l’onde, des voiles versicolores sur des pontons fleuris. Et de quelles royales gumènes de pourpre et d’or, les rais du soleil mouillent l’ancre de la nef souveraine, dans la lagune, au couchant.

Le Grand Canal est une prairie liquide, aux Champs Élysées de Neptune, une jonchée d’hyacinthes et de roses, de myosotis, d’émeraudes et de bleuets ; et parfois, une des fées, touchant les fleurs, les habille toutes de nacre. Les façades ne sont que drapeaux tendus, pavillons de soie, tapis persans, dentelles déployées pour la procession diurne du Soleil Roi ; et, la nuit, pour la Reine Lune. Ville de la féerie, rien n’y est sûr et rien n’y semble solide. La terre y est un prestige. Le plus doux mensonge règne sur les palais de l’eau. Toutes les fées sourient et n’obéissent qu’à la volupté du moment.

Que peut-il y avoir derrière ces murailles, légères comme un voile ? Rien, sans doute. Et à quoi bon déchirer le tissu d’illusion ? On sait bien ce que c’est : la toile lumineuse nous sépare de la réalité. Vois : c’est la misère et la mort quand l’or tombe : le soleil n’y est plus. Ferme donc les yeux à l’ombre.

D’où vient le doute absolu de la volupté à l’égard de tout ce qui n’est pas elle ? sinon qu’elle est toute dans le moment, et qu’elle le crée ? Ainsi, la sensation est une façade de Venise sur le Grand Canal. Et silence, je vous prie, sur le sommeil qui fait la toile de fond, avec les mendiantes accroupies au bord du précipice, le dégoût, le souci, la décrépitude et le retrait amer de la vie.

Il faudrait que Venise, qui s’effondre si lentement, s’en fût dans les baisers et la musique. Quelle fin heureuse pour une telle reine. Cléopâtre et Impéria entre toutes les villes. Si les Barbares n’y avaient pas mis la main, courbant la belle mourante sous leur sale force, la tenant par la taille et par la nuque, lui volant le miel de ses lèvres, qui sentaient déjà le narcisse, Venise eût trouvé, pour le monde, les lois de l’exquise euthanasie. On ne peut pas trop haïr les Barbares, et leur victoire grossière. À Venise surtout, qui en est farcie, le plus sain des Saxons n’est qu’un pan de cercueil, une planche de bois que je voudrais fouler du talon et pousser à la mer, l’ayant rompue, d’un pied roide.

C’est l’architecture qui dit d’où les hommes viennent. À Venise, comme à Saint Marc, partout l’Orient. Mais il y est soumis à la joie, aux règles, à l’action d’une adorable comédie. Il fait vitrail entre le ciel et la terre ; il est musique. Il est conquis dans le royaume de féerie par des magiciens, amis de l’homme libre. Et l’Orient, qui parfois me rebute, me conquiert à Venise, parce que je n’ai plus à m’en défendre.

Le palais des Doges est le désespoir du style, et le triomphe de la plus forte fantaisie. Pareil au tabernacle de Sion, il est l’Arche Sainte, portée d’outre mer, depuis le Levant fabuleux, jusques aux lagunes, et laissée sur la rive, par les anges, pour les Romains des îles. Sur deux étages de colonnes pèse la masse colossale, le cube de marbre rose, image de Venise montée sur pilotis. Et tant de grandeur, tant de puissance gracieuse sur des bases si fragiles, voilà qui me touche.

Que ce mur géant, les deux faces du dé sur la mer et sur la place, a de beauté ! C’est un titan plein de grâce. Une des plus belles surfaces qu’il y ait au monde ; et comme elle est vivante, en sa nudité énorme et rose, semblable à de la chair ! Les losanges qui l’incrustent et, sur chaque bord, les fenêtres ravissantes l’animent d’un rythme grave et charmant. Elles créent, ces fenêtres, des proportions merveilleuses. Le caprice a les effets d’un goût souverain. On dit de ce mur immense qu’il écrase les galeries inférieures, et qu’il les enfonce en terre. Telle est la folie des critiques : ils reprochent à une œuvre sans pareille ce qui la rend unique ; ils sont prêts à l’admettre telle qu’elle est, pourvu qu’elle ne soit pas ce qu’il fallait nécessairement qu’elle fût. Le ravissant étage de la galerie supérieure ne saurait être accablé par le dé qu’il élève, fût-il plus colossal encore : car il ne porte pas sur les colonnes ni sur la galerie : il flotte sur le ciel. La galerie est si pénétrée d’azur, d’air courant et de lumière, que le vaisseau rose du palais n’a plus de pesanteur, pas plus qu’un navire sur l’eau, quelque léviathan qu’il paraisse : la nef de pierre flotte, en souriant.

L’architecture des Vénitiens est unique, comme leur ville. Quelle autre eût mieux convenu à la cité fluide ? Elle est faite pour le mirage d’eau, et elle est née de la marine, comme Aphrodite.

Ils ont fait pour le mieux qu’on pût faire. Ils ont bâti contre la pesanteur. Leurs murs ne sont pas des écrans, mais des filets pour la lumière. Leurs façades sont des mailles à prendre les couleurs et les reflets du jour. Il en est de Venise comme d’une amoureuse en fête : la toilette d’une femme se justifie par la chair, par la grâce et le charme de celle qui la porte. La toilette est l’annonce et le voile du plaisir. L’architecture de Venise est le manteau de soie, la robe de volupté, le vêtement du bonheur que les Vénitiens ont eu d’y vivre. Ville tentatrice, sa loi est l’illusion. Or, l’illusion est l’amour toujours jeune que nous avons pour les choses, la jeunesse que la vie garde pour elle-même. Toute architecture, à Venise, est dans la lumière. C’est la lumière qui peint pour l’architecte, et lui choisit ses ordres.

Comme la dentelle est un tissu en elle-même, et non une broderie sur une trame de fond, l’architecture de Venise est un miroir ouvert au ciel et à la lumière. Ce ne sont point les espaces, ici, qui définissent les façades, mais les fenêtres. Les murailles sont à jours, comme la dentelle se tisse à points clairs. Le fond, non moins que le dessin, tout est dû au travail de la fantaisie qui orne. L’ornement ni le jour ne s’ajoutent point à la trame : ils la constituent. Et comme le dessin de la dentelle a des limites que la broderie ne connaît pas, l’architecture vénitienne est bornée en tous sens par l’espace et par le plan d’eau mouvante, où l’architecte pose ses assises et ses étages. Il n’est libre qu’à l’égard du ciel, qu’il invite à pénétrer la muraille. Et c’est dans la hauteur qu’il se donne carrière, jusqu’à la limite de la solidité.

La légèreté et la grâce sont les éléments de l’harmonie, à Venise. Beaucoup de petits palais ne plaisent que par le rythme délicieux des vides et des pleins, à la façon des dentelles. Les bords, comme des bandes, font cadre à l’ensemble. La dentelle est venue d’Asie. À Venise, je pense aux Persans. Les rinceaux, les rosaces, les mufles de lion, les feuillages, autant de points coupés. Le point de rose fleurit, tour à tour, chaque rive éclairée du Grand Canal. La façade est un reposoir d’heureuse rêverie, où l’on appelle la présence de beaux couples à la fenêtre.

Toute architecture régulière est de manque, au miroir de ces eaux. Elle est en défaut, parce qu’elle ne joue pas assez dans les jeux de la lumière changeante. Ici, l’architecture va et vient entre deux eaux, l’eau diaprée de la lagune et l’eau du ciel solaire. Les ordres ordinaires y sont lourds, grossiers, d’une froideur sépulcrale et compassée ; ils fixent, à contre-sens, tout ce qui est nuance et mouvement. La Salute est un paradoxe de docteur. Les pires façades, au contraire, les plus bouffonnes même, font plaisir, çà et là, à de certaines heures, pourvu qu’elles accordent une souple fantaisie aux caprices de la lumière. Elles ne sont pas elles-mêmes : elles sont leur propre reflet qui tremble. Elles aussi participent de l’eau ; et elles voguent sur l’eau, elles se balancent.

Elles sont néréides et aquatiques : on ne doit pas être curieux de leurs bases, ni de leurs fondations. Elles sortent, pour plaire, du mirage marin. Elles se gréent de voiles, telles les flottes à l’horizon du golfe, les quatre mâts chargés de toile ou les barques. Saint-Moïse, qui semble de crème à la frangipane et de sucre neigeux, tremblote au crépuscule ; et, quoique sur une place en terre, semble d’eau ridée par le vent. Il ne faut point se disputer à son plaisir, dans la conque de Vénus voluptueuse. Il ne faut qu’en jouir.

Cà d’Oro, merveille de poésie, voilà le plus charmant palais pour Miranda.

La maison en fleur de pierre est faite pour épouser la vie, et non pour s’en défendre. Elle n’est pas l’asile où l’on s’abrite, le lieu où l’on rentre pour manger et dormir ; mais le palais de fête, qu’on a choisi en sa forme et son ornement, pour y vivre avec bonheur et goûter les voluptés qu’on préfère.

Séjour d’un prince insulaire, palais sans lourdeur et même sans gravité, la Cà d’Oro n’évoque ni la crainte, ni la force, ni le souci jaloux de la retraite : son ordre est celui des fleurs, qui ne semblent si charmantes que pour se plaire à elles-mêmes. Les pierres à jour font penser à une treille de roses, portées sur des iris, dans un cadre de glaïeuls et de lys rouges. La hauteur délicieuse de cette façade sans assises apparentes efface de l’esprit le sens de la pesanteur.

La massive idée du luxe tombe aussi devant la richesse exquise. La Cà d’Oro est un sourire de femme, la maison de la princesse amoureuse. Elle a la gloire de la jeune épouse. Le visage respire la sérénité du bonheur ; et le Grand Canal mire cette douceur sereine. Une gaieté tranquille, la certitude d’être belle, une sorte d’ardeur coquette à séduire, la figure de Miranda est celle de sa maison.

Une grâce aérienne soulève la demeure en dentelles et fait frissonner ses ogives au point de rose, ses rosaces et ses trèfles. La façade respire avec la vague courte ; elle sommeille avec le canal, dans la sieste de midi. Au couchant, la galerie des fenêtres paires s’enflamme d’or incarnat ; et c’est vraiment alors le cœur de la roseraie, en sa douceur brûlante, sous les lèvres du crépuscule. Miranda peut venir au balcon, soit que son amant la tienne par la taille, soit qu’elle le guette pour le repas du soir. Mais surtout, la tendre mélancolie de Prospero est sans pareille, qui regarde le palais d’or et contemple de loin, sur le canal, la maison des fées qu’a suscitée son art magique.

Tombeaux à S. Zanipolo

Les doges ont leur palais d’hiver à San Zanipolo. Et nul n’est sorti de la saison froide, après y être entré.

Tous les beaux noms de la République dorment dans cette église, de Contarini à Malipiero, et de Morosini à Candiani. Vingt tombeaux en arcs de triomphe, pareils à des apothéoses, chantent avec emphase la richesse, le bruit, la vanité du sang, tout ce qu’il faut qu’on quitte, tout ce qui diminue la mort, si on n’accepte pas de le quitter. Lombardi et les autres sont de fameux marbriers, sans doute ; ils ont inventé le lit de parade, l’échafaud éternel où tous les riches et les puissants ont voulu, désormais, qu’on les expose. Ils ont mis le mort à pourrir sur un théâtre. Une scène lui est dressée, un pilori. Le deuil a tendu un rideau d’éloquence devant l’abîme. Ô les vaines funérailles !

C’est alors qu’on découvre et qu’on adore ces écrins de grave mortalité, les tombeaux gothiques. On ne sait de qui ils sont ; ou le nom du sculpteur n’est qu’un son neutre, qui n’évoque point une vie ni un homme, Massègne. Ils ont cinq cents ans. Ils ne pèsent point sur la terre. Et pourtant, avec quelle gravité ils sont suspendus aux parois de la nef, sous le dais de l’ombre. Comme ils regardent de haut les dalles de marbre rose, et les passants, plus vite effacés que de l’eau sur la pierre.

Gothiques, d’une mesure, d’une forme admirables et d’une suprême élégance, le galbe de ces tombeaux est celui de la fleur la plus héroïque. La pierre très dure est d’un ton bleuâtre que relève, en de rares ornements, un jet d’or, une feuille, un rinceau de vermillon, ou une acanthe d’azur pâle. Un goût puissant et sobre, une grâce âpre et sévère.

Point de géants en cariatides ; point d’athlètes nus, montant la garde, par six et par douze, autour du cadavre. Point de lourde allégorie aux lieux communs de la morale ; et plus elle est somptueuse, plus elle ment. Rien qui dissimule la mort, ni la forme fatale du cercueil ; mais, au contraire, ces tombes sont à la taille de l’homme, et le berceau de son immortalité.

Le sarcophage antique n’est plus lié à la terre ; l’urne lourde de la grande misère humaine est soulevée par un souffle invisible ; elle est affranchie de son poids. Elle ravit, en le cachant, le double couché de l’hôte, au-dessus du coffre où fut comptée, tout d’une fois, la somme pitoyable des jours, et versé le morne trésor.

Il n’était que l’amour, la passion de l’esprit qui espère pour donner l’essor à la cellule de granit, où l’homme opère sa dernière prise d’habit. Une chrysalide étonnante se dissimule dans ce marbre, qui a la forme d’une nef close, du ber immortel. L’énergie qui la soulève, avec ce faix d’humanité dormante, c’est les ailes qui poussent à la nymphe spirituelle : certes, elle commence de se mouvoir.

Ces arches admirables n’ont point d’égales en spiritualité. Elles présentent le nouveau-né de la mort à un dieu géomètre. Ainsi, la matière se sublime dans un sublime esprit.

Vers le soir, aux rayons obliques du jour, l’un de ces tombeaux semble trembler dans une vapeur lunaire, comme une grande fleur funèbre, aux rigides pétales ; et la momie cachée est le pistil du calice terrible. Et l’autre paraît un encens de pierre ; il en a la couleur de fumée bleue ; et l’on ne croit plus à la chair, mais seulement au mystère des cendres purifiées.

Colleone

Et voici Colleone, la tragédie du grand Verrocchio. Je savais bien qu’il n’était pas à Bergame. Il domine sur Venise même ; c’est par prudence qu’on l’a banni dans l’exil de cette petite place, au bord d’un canal croupi sans avenue ni perspective. Colleone est la puissance.

Qu’il est beau dans la grandeur, mon Colleone. Et combien la grandeur porte toute vérité et toute beauté virile. Un peu moins de grandeur, et l’œuvre serait seulement terrible : elle ne donnerait que de l’effroi.

Colleone à cheval marche dans les airs. S’il fait un pas de plus, il ne tombera pas. Il ne peut choir. Il mène sa terre avec lui. Son socle le suit. Qu’il avance, s’il veut : il ira jusqu’au bout de sa ligne, par dessus le canal et les toits, par dessus Cannaregio et Dorsoduro, par delà toute la ville. Il ne fera jamais retraite. Il va, irrésistible et sûr.

Il a toute la force et tout le calme. Marc-Aurèle, à Borne, est trop paisible. Il parle et ne commande pas. Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste ; l’homme est accompli. Il va un amble magnifique. Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille ; il ne court pas ; mais ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottière fait corps avec le glorieux animal : c’est le héros en armes.

Il est grand, de jambes longues, le torse puissant, maigre à la taille, en corset de fer, en amphore de bronze qui s’évase aux épaules. Presque sans y toucher, l’anse du bras gauche tient la bride ; et le ciel est plus bleu, le ciel est plus pur dans l’espace qui sépare le gantelet de la cuirasse. L’autre bras est plus impérial encore. Colleone est un peu tourné vers la droite, comme un homme qui regarde devant soi, sans quitter totalement des yeux l’horizon qu’il laisse sur un bord. Et de la sorte, son bras écarté l’amène à lui, surveille et pousse comme un prisonnier cet horizon qu’il maîtrise. Elle serre, cette droite redoutable, le bâton ducal, pareil à une épée ronde ; et si le cheval marche, elle entrera dans le plein des ennemis, ou du ciel, ou des nuages, comme une lance maniée par l’éclair, et plantée par le dieu même de la victoire. Voilà le rythme du maître, chef de la guerre, patron de la paix.

Or, la tête de ce guerrier est belle à effacer tout le reste. Sous le casque à trois pièces, qui coiffe les deux bords du visage comme une chevelure longue, taillée à l’écuelle, c’est la tête terrible de Mars chevalier, ou Saint Michel blanchi dans la bataille, commandant la vieille garde des anges. La tête longue, les grandes joues carrées aux muscles carnassiers, toute la face rayonne une énergie inexorable. Le col épais est gonflé de trois plis, comme le cou des aigles ; et ces plis bien ourlés répètent trois fois la ligne du menton vaste. Tout le bas de la figure est animé par la houle de ces vagues, comme par une marée de triple volonté. Assez court et violent, le nez descend un peu sur la bouche étonnante, une grande bouche, amère, circonflexe, qui s’abaisse en deux pentes de formidable mépris. Et la lèvre basse, qui porte le poids du cri intérieur ou la volonté du silence, est large, forte, loyale, sans souci de cacher rien, hardie à épancher toute violence, s’il faut, toute amitié ou une menace inextinguible.

Pour les yeux, Colleone, ils sont bien ceux de César, énormes, ronds, enchâssés au double anneau des paupières et des rides. Et la double bague renfle aussi le sommet du nez, formant avec les sourcils cette paire de besicles furieuses qu’on voit aux grands oiseaux de proie ainsi qu’aux vieux lions.

Cette œuvre sublime est posée sur un socle digne d’elle, et de la dresser au-dessus des temps. Le piédestal est un monument du goût le plus sobre. Tout en hauteur, il n’a pas plus d’épaisseur que le corps du cheval qu’il soulève. Il participe ainsi de la souveraine allure, qui donne un caractère de vie si intense au cavalier et à la monture. Ce socle marche sur six colonnes. En retour, le cheval et le guerrier empruntent au piédestal sa hauteur, qui est le double de la figure équestre. De là vient que, sans être beaucoup au-dessus de la dimension naturelle, le Colleone a l’air d’un colosse. Jamais la vertu des proportions n’eut un effet plus admirable. C’est la beauté des proportions qui fait l’œuvre colossale, à quelque échelle qu’on la mette. Ce socle, unique dans l’art de la Renaissance, a la pureté d’une œuvre grecque.

Chaque jour, je rends visite à Colleone ; et je ne me lasse pas de lui parler. Il ne pouvait souffrir le mensonge, et méprisait la ruse. Désintéressé comme pas un en son siècle, le dédain était, je pense, sa faiblesse. Un grand homme dans les affaires d’un petit État, plus grand pourtant que sa province, et qui l’eût été partout. Aujourd’hui, ce sont de grandes affaires et des empires ; mais les hommes sont petits.

Je le soupçonne d’avoir mesuré l’incertitude du pouvoir et de la tyrannie. Les princes de la bonne époque sont toujours en danger. S’ils meurent dans leur lit, leurs fils peuvent être spoliés ou égorgés. Voilà ce qui fait l’immense intérêt de la vie : tout, toujours, recommence ; tout est toujours en question. La force ruine la force. La seconde génération de la force, c’est la loi, comme la famille est l’âge second de l’amour. Faute de quoi, tout s’écroule. Mais ce que la force a fait, la force peut le défaire.

Colleone est amer. Il a l’air du mépris, qui est le plus impitoyable des sentiments. Il tourne le dos, avec une violence roide et tranchante comme le Z de l’éclair ; il fend le siècle, repoussant la foule d’un terrible coup de coude. On a bien fait de le mettre sur une place solitaire. Sa bouche d’homme insomnieux, qui a l’odeur de la fièvre, ses lèvres sèches que gerce l’haleine des longues veilles, et où le dégoût a jeté ses glacis, ne pourraient s’ouvrir que pour laisser tomber de hautains sarcasmes. Il n’y a rien de commun entre ce héros passionné, fier, croyant, d’une grâce aiguë dans la violence, et le troupeau médiocre qui bavarde à ses pieds, ni les Barbares qui lèvent leur nez pointu en sa présence. Il est seul de son espèce. Personne ne le vaut, et il ne s’en flatte pas. Il jette par-dessus l’épaule un regard de faucon à tout ce qui l’entoure, un regard qui tournoie en cercle sur la tête de ces pauvres gens, comme l’épervier d’aplomb sur les poules. Qu’ils tournent, eux, autour de son socle, ou passent sans le voir seulement. Lui, il a vécu et il vit.

Cependant, l’ombre fauve arrive comme un chat. La panthère noire, qui bondit et qu’on n’entend pas, glisse à pas de velours et dévore le canal. La place roule dans la gueule de la nuit. Et seul, là-haut, sur le piédestal, le sublime cavalier défie encore les ténèbres ; et une flamme rouge fait cimier à son casque.