Voyage du Condottière/XXIX

Édouard Cornély & Cie (p. 189-199).


xxix

POUSSIÈRES


Entre Padoue et Este.



Non loin de la lourde Padoue, c’était la campagne au flanc des collines : elles sont posées isolément dans le plat pays que dore l’été, comme sur une table de portor, que varie le tapis des céréales. Et la solitude les fait paraître grandes. On les appelle les Monts Euganéens ; et, nobles de nom, ces collines ont l’air de noblesse. S’il y a des troupeaux, la laine doit être fine. Cônes boisés, cônes tronqués, mîtres, Ormuz et Ahriman ont laissé ici leurs tiares. Où la roche se montre, chaude et tigrée, on dirait du porphyre. Là est Abano, où, peut-être, Tite-Live est né, pour ouvrir à Rome une voie toute faite d’arcs de triomphe. Et là, Arqua, un bourg où Pétrarque est mort désabusé, dans une telle paix que l’horizon en semble méditer, depuis, la résignation pieuse et la religieuse sérénité.

J’ai fui la ville poudreuse, que le soleil dessèche. Depuis que j’ai quitté l’Occident, je n’ai plus vu d’arbres. Je crains l’ivresse de la lumière : elle fait le désert en moi, et me rend désert à tout le reste. Mon âme devient trop dure au soleil. Pour un jour, je veux purger mes yeux, que brûle la sécheresse des pierres. Il est des heures, à Venise, où la mer même est minérale.

De vrais arbres ! Des arbres qui ne soient point passés à la farine, des arbres qui font frais à la joue, et, quand on en presse la feuille, qui rafraîchissent la paume des mains. L’arbre, c’est l’eau chevelue qui se condense : l’eau qui s’est faite corps et qui, délivrée de la pesanteur, libre enfin de se fixer et de laisser sa pente, s’élève vers la lumière. L’arbre est un essai de l’homme vers le ciel ; mais il reste prisonnier de la terre. Il est tenu par les pieds ; il ne peut se mouvoir ; il paie ainsi rançon de la solidité ; il faut que sa tête, si haut qu’il la porte, sente toujours l’esclavage des racines. L’arbre est une espérance ; l’arbre est vert et ne doit pas être blanc. Dans le frémissement de la feuillée, que le murmure de l’eau m’accueille ! Je veux boire aux branches.

La douce nuit ! Je ne sais plus le nom de ce village ; et si je l’avais su, je ne le dirais pas. Il est trop pur et trop paisible. Le crépuscule vient de s’effacer dans une ombre plus redoutable, insensiblement, comme un ruisseau se perd dans la prairie. Des peupliers tremblent le long d’une route molle et jaune. Le fin vent de l’ombre me caresse le menton ; il a l’odeur de l’herbe sous les faucilles ; il est tiède, comme le souffle d’un bel enfant qui a couru et qui, de retour, donne à sa mère un baiser humide.

La lune fleurit les poiriers et tous les arbres courts font un verger sous la garde noire des ormes. Ils portent le fruit avec la robe de mariée. Ils frissonnent à peine dans l’obscurité ; et toute cette blancheur sur les branches fait croire à un peuple de papillons. Toutes les feuilles, d’un côté, sont de lait.

Sur un bord de la route, il y a des maisons heureuses, et des lumières aux fenêtres. Dans les jardins, chantent les roses et le jasmin. L’air a une odeur de miel et de femme. Un chien aboie, qui daigne aussitôt se taire. Un oiseau amoureux siffle un thème ravissant de quatre notes, si pures, si rondes, si joyeuses, qu’il faut sourire à cette joie, ou lui donner la tierce. Et j’entends son bruit souple d’ailes.

Au bas du talus, court la voie de fer. Loin d’ici, qui sait où ? le tremblement électrique de l’aiguille pique le silence : une source qui s’éperle dans les hautes régions de l’air ? ou les pas nocturnes de l’herbe ? Et deux crapauds jouent de la flûte ; interminablement, ils poussent leur note d’une telle mélancolie ; ils se parlent : sol ! souffle l’un, et l’autre répond : sol dièse !

Cependant, la lune basse a presque disparu. Les étoiles, convoquées à la naissance de juin, font une assemblée sublime. Vénus descend et le rouge vainqueur, Mars enthousiaste, monte. Mais rien n’est tel, sur l’horizon du Sud, que le Chasseur avec ses chiens stellaires. Procyon tremble à l’affût ; et Sirius m’effraie, le cœur du ciel, tant il palpite. À quelle chasse vont-ils donc ? et pourquoi Orion laisse-t-il pendre son baudrier, si défait qu’il traîne parmi les arbres ? Je regarde, sous les branches noires, des formes blanches qui se dressent avec roideur ; si massives, si carrées et si dures, ce ne sont plus des arbres en fleurs de lune.

Ah ! je sais. Silence ! Voici, voici des tombes. Je longe un cimetière. Paix au repos des bons laboureurs ! Au pied d’une colonne, entre ces deux pierres neigeuses, que ce soient des feux follets ou des étoiles, ce ne sont toujours que des vers. Et qu’importe à Sirius cette poussière d’hommes ?

La poussière des astres tombe.


COUPE-GORGE


À Rimini, en été.



Quiconque voudra haïr, qu’il vienne à Rimini, quand le vent du Sud souffle d’un ciel étouffé sous les nuages, d’où le soleil plombe comme une poche à fiel : la vésicule trop mûre va crever, à moins qu’elle ne perce sa gaine de graisse, et soudain ne s’en détache. Ce vent est pour me rendre fou ; il est épais, il est solide ; il a un corps de poudre sèche qui pique la peau de mille pointes ardentes. Il brûle ; il me creuse les yeux et me casse la nuque. Les mouches collent à la sueur. Les insectes, par essaims d’ailes blanches, tourbillonnent sur le front, aux oreilles, au creux de la main, dans les narines. Je tremble de rage à l’idée d’en avoir dans la bouche. Il fait une chaleur à mettre le feu aux barques, sur le sable ; et le sable bout : il vole.

Le soleil blanc fond dans le ciel jaune. Il coule sur le gril des nuées jaunes et noires, pareilles à l’arête des soles. Les arbres haletants sont malades de poussière ; couverts de cette sale écume, on dirait des oliviers fiévreux. L’horizon est vert de peste, sous les nuages bas. La terre s’efface dans l’air qui poudroie ; et le ciel se couvre d’une croûte. Les poules, grinçant de faim, font tourner la crécelle de leur sirène ridicule. Les hommes ont l’air mauvais ; les femmes ont la joue rouge et la voix rauque ; les enfants griffent et grognent.

Un lacis de ruelles entre de mornes places ; un quartier neuf, où les noms antiques grimacent hargneusement ; de tristes façades, qui réverbèrent la lumière dure, et qui, frappées par la poussière, la renvoient comme en crachant. Une puanteur de poissonnerie, et des pêcheurs hâves, aux pieds nus, dont les orteils velus se recourbent : ils courent sur les pavés en dents de scie. Une large et haute voûte, qu’abaissent de maigres frontons, c’est l’Arc d’Auguste : Jupiter et Vénus regardent avec ennui une eau oblique, l’Ausa lourde et sordide. Au bord de ce canal morose, où l’eau moisie a les reflets du laiteron qui passe, Saint Antoine a prêché aux poissons, désespérant de se faire écouter des hommes. Et le vent brûlant fait voler le sable.

Tout ce pays, de Ferrare à Rimini et de Ravenne à Bologne, est riche de moissons et de paysans républicains. Le froment fait l’homme libre. La campagne est pleine de fiers laboureurs à l’œil chaud et hardi, où je reconnais les vétérans des légions. Mais les villes ont la mauvaise odeur des petites gens, des idées basses et des sentiments médiocres. Sentines à boutiquiers, qui tournent dans la cage des préjugés et de la paresse.

Corps de garde romain sur la voie flaminienne, Rimini sue la honte bâtarde des soldats devenus brigands ou petits rentiers. Ils se sont endormis dans leurs casernes, depuis le temps où ils veillaient aux portes de la conquête. Le subtil Auguste les a fixés dans le sol, où ils campèrent ; et ils enfoncent jusqu’au cou dans les pavés. En chaque figure, je vois un colon cauteleux, un fils gras de la louve. Une boucle de trois eaux chaudes rive Rimini à la terre, l’Ausa, la Marecchia et le front de mer. D’une morne rivière à l’autre, et d’un arc triomphal à un pont d’Auguste, la voie militaire est tendue, rigide et large. Le nom cruel d’Auguste prête à tout une espèce de sournoise dignité. Une fois de plus, le vent m’en jette le sable au visage. Sur ce pont, d’où pourtant les montagnes se découvrent, l’odeur de la Marecchia empeste. L’air aussi tient moins de la mer que du marécage. Il vente de plus en plus bas et chaud. Le soleil pend entre deux matelas de laine grise ; demi-mort, il souffle une haleine cuisante : quel Othello, quels prétoriens barbares, étouffent donc là-haut ce malade impérial ?

Puis, tournant le dos aux antiques, on cherche la trace de la douce Françoise, qui fut de Ravenne, et qui est morte ici. Heureuse de n’y plus être, mais ayant vécu dans ce tombeau, de dormir embaumée pour les siècles dans les vingt plus belles rimes de l’Italie. Ravissante victime, que Dante lui-même n’ose point damner, puisque femme, elle a cherché la mort d’amour, et de la sorte fut sauvée. Mais ses bourreaux sont partout, et le boiteux Gianciotto n’a pas été le plus meurtrier de sa maison. On ne peut faire un pas dans Rimini, sans marcher sur les Malatesta. C’est une race d’assassins. La méchanceté leur est aussi naturelle que le nez cassé et le menton fuyant. Pour l’amour de Françoise, je ne veux plus donner dans le travers d’admirer l’énergie où il n’y a que la violence. Il n’est de grands meurtres, que si les meurtriers sont grands. La grandeur de tuer est un peu moins rare en Italie qu’ailleurs ; mais cet art n’y compte pas que des chefs-d’œuvre.

Je ferai perdre aussi son lustre au meurtre. L’énergie que l’on met à tuer n’est pas si légitime dans le prince qu’en ses moindres sujets. Il faut au moins courir un beau risque. Le succès, ici, est la vertu, si tant est qu’il ne la soit pas en toute politique. La beauté de l’effet compte seule, non le nombre ou la ruse des crimes. Quels qu’en fussent l’amas et la noirceur, ils sont médiocres, si l’auteur échoue à rien produire : médiocres comme lui. Lequel, du reste, s’est vanté de ses crimes, pour quoi on le vante ? Pas un ne s’est assis sur le trône, dans sa capitale de cent feux, une Rome de carrefour, qui n’ait aussitôt prétendu s’asseoir dans le respect. Quand ils ont la force, ceux qui sont les plus forts savent la nécessité de la vertu. À tout le moins, de leurs actions les plus noires ils voudraient tirer une morale qui les blanchit. La plupart, il semble que le crime dût leur assurer l’estime, et qu’ils l’y aient cherchée. Plaisant moyen : à une certaine profondeur, l’ingénuité et le calcul se confondent dans l’humaine nature ; l’hypocrisie du désir le cède à la candeur. Il y a de la naïveté dans toute action.

Le tyran fonde une dynastie, et c’est sa meilleure excuse : il dure. Dans l’Italie du couteau et du poison, pour un héros qui élève sa fortune sur le guet-apens et la guerre civile, ils sont cent coquins sans grandeur, sinon sans gloire. Le plus grand nombre, s’ils fussent nés dans le commun peuple, on les eût pendus. Ils ne méritent que la corde. Le fort Sforza est bien digne de la couronne ; mais les misérables, qui l’héritèrent, étaient dignes du bourreau.

C’est un outrage à l’énergie de confondre dans la même estime ceux qui furent grands, malgré qu’ils tuèrent, et ceux qui n’eussent rien été ni capables de rien, s’ils n’avaient pas tué. L’assassinat et la violence ne sont pas la mesure de la force. S’il faut de la force pour tuer, seul, obscur et contraint à l’immense effort de se tirer au-dessus de la foule, en se faisant un marchepied d’actions violentes, de fourbes et de crimes, il en faut bien autant pour ne pas abuser du pouvoir, quand on l’a. Les princes scélérats n’ont pas même si bon goût : la vile affinité, qui apparente les comédiens et les meurtriers, ne parut jamais plus manifeste qu’entre tous ces Visconti, ces Este et ces Malatesta. Ils ont une vanité d’histrions en possession de la faveur publique. Ils se griment en Césars romains, ils engraissent leur joue de tous les fards qui imitent la puissance. Les comédiens, utiles au poète, sont en horreur au poète. Ainsi le poète sublime de l’action, le Destin, se sert avec mépris des princes histrions.

Assurez-vous que les princes fripons de Rimini ont entassé le meurtre, le vol, l’adultère et les incestes, comme les méchants acteurs, qui se croient tout permis, redoublent leurs pires effets, quand on ne les chasse pas de la scène. Les bouffons sont tragiques, s’ils règnent et qu’on ne les siffle. À l’occasion de leurs moindres désirs, ces petits misérables ont joué la grande passion. Du magnifique Néron, ils n’ont jamais eu que l’œil fuyant et l’insolence. N’est pas Néron qui veut : l’empereur avait été formé par un philosophe double, étant stoïcien ; il fut instruit dans son rôle par un grand prêtre de la raison, ce Sénèque si plein d’esprit, et le plus grave danseur de morale qu’il y ait eu avant ce siècle-ci. Il se peut que les princes italiens n’imitent point Néron, le voulant ; mais il y a peut-être, à son insu, un Néron dans tout Italien qui se propose la gloire. Qu’il ne se trompe donc pas sur l’heure ni sur le lieu : car enfin, il faut être Néron à Rome et non pas au village.

Les tyrans de Rimini ont néronisé sans vergogne. Le plus fameux, Gismondo Malatesta, comme on engraisse dans un vase les vers immondes avec de la crème, n’a-t-il pas prétendu, dans sa ville close, nourrir d’art sa méchanceté ? La laideur de ce prince me frappe, gravée dans une médaille admirable : une fierté dégradée, une solennelle impudence, une fermeté complaisante à soi-même, une cruauté en quête de louange ; il fait collection de beaux manuscrits, et il tue une femme pour la violer morte ; il lit le fade Térence ; il a l’amour du grec qu’il n’entend pas ; et pour un mot railleur, il poignarde un de ses amis, en se levant de table. Il est rusé comme un nomade ; et il croit aimer à la Platon, en serviteur fidèle, une sotte femme, laide, un peu chauve, au long nez. Il a les grâces d’un scribe, et une âme d’assassin. On doit penser au comédien, pour accorder de si étranges contrariétés. La vanité seule fait l’accord entre ces délires qui se heurtent ; et la preuve, qu’il veut toujours être original : sa devise est celle de la contradiction : « Quod vis, nolo ; quod nolis, volo. Si tu dis oui, non ; si tu dis non, oui ». Il est bon que Dante donne au Christ les noms de Jupiter : on sent bien pourquoi, et qu’il exalte le Créateur par tous les cultes de la créature. Mais je n’admire pas que Malatesta installe la religion de sa vieille maîtresse sur l’autel de la Vierge, même s’il se flatte d’y établir la sienne. Il n’est pas même athée. Dédié en tous cas à ce double orgueil, le monument dont il voulait faire un temple chrétien ou une église païenne, n’est ni l’un ni l’autre. Le chiffre de Gismondo et celui de son Isotta entrelacés, ce sépulcre les garde, avec l’éléphant et la rose. Alberti, le premier professeur d’architecture à la façon des modernes, s’est en vain chargé d’accommoder une église chrétienne au goût des anciens : le long de ces murailles lugubres, je ne rends grâce qu’à la suave imploration de quelques fenêtres ogivales. Malatesta ne peut rien fonder. L’ire est le fond de son être. Il porte malheur à Rimini, et à son tombeau même. Et qu’y est donc venu faire, avec ses tendres bas-reliefs, le charmant Agostino di Duccio, le plus gracieux, et le plus femme entre les enfants de Donatello ?

Rimini, coupe-gorge à la croix des routes, auberge équivoque où la race des Malatesta ouvre un asile aux conciliabules de la meurtrière Hécate, sèche au vent du Sud la trace de ses vieux forfaits. Elle est maussade comme un attentat mal réussi. Elle sent le gibet. Elle a la couleur du cadavre macéré et refroidi. Qui se plaît à Rimini, je l’envoie s’y faire pendre.

Comme un homme juge de l’énergie, il mérite qu’on le juge. Le miroir de la scélératesse est ici. Un autan qui donne la nausée, et un sable qui aveugle. À Rimini, la saveur de la haine est longue, comme sur la langue celle du bonbon à la potasse, qui ne veut pas fondre, « Rimini, crimini » : en italien, du moins, à ce coupe-gorge de Rimini, la plus belle des rimes, c’est crimes.