Ouvrir le menu principal
Édouard Cornély & Cie (p. 201-214).

xxx

HEURES SUR L’EAU


De canal en canal, à Venise.



J e languis après Venise. J’en voudrais sortir, quand j’y suis. Et quand je n’y suis plus, je brûle d’y être. Venise est dangereuse. Venise est enchanteresse. Avec les barques de Chioggia, aux voiles immenses, d’azur, de soufre et de pourpre, plus bleues, plus rouges, plus triomphantes que les galères pavoisées, au retour de Don Juan, après la victoire de Lépante, je suis rentré par le vent du Sud, qui a le souffle ardent de la nostalgie.

Je touche à la Piazzetta. Les lions rient sur les colonnes, avec leurs moustaches de la Chine. Ils sont si bien du Levant, et peut-être de Ninive, qu’ils se donnent l’air d’être nés au fond de l’Extrême Asie, dans le Fo-Kien ou l’un des Kiangs.

Venise est pleine de lions en pierre, et de chats paisiblement assis, au seuil des maisons, dans l’orbe de leur queue. Les chats font des yeux heureux dans la voluptueuse Venise, et leur fourrure brille.

La Piazzetta s’offre au baiser de l’aube, étalée sur le quai trempé d’ombre, comme les princesses de Babylone dans la nuit sacrée. Et le Palais Ducal frémit de joie, au lever du soleil. La première clarté est une eau transparente, qui enveloppe la merveille : la tente de marbre oriental est alors de peau vivante. Il est de chair blonde, le tabernacle posé là, pour la visite de l’aurore, comme l’arche du désert dans l’île de l’arrêt.

Même si on y a déjà vécu, les premières heures à Venise sont un temps d’amour. Un plaisir sans raison et sans dessein me lance, comme une balle, d’objet en objet ; mais la balle est sur l’eau : elle vole et elle glisse. Le clapotis des vagues, le pas de la gondole, l’appel du gondolier sur la lagune, le silence et la fleur de clarté, tout concourt au mirage nuptial : c’est la joie d’amour elle-même, de l’amour sans jugement, que rien ne déçoit et qui se croit sans limite.

Au matin, tout est bleu de lait, bleu de lin, et pétales de rose. Il n’est point de ville plus fleur que celle-ci. La lagune rose est couleur de truite devant les palais. Si le pêcheur Glaucus passe par là, il l’enlèvera peut-être dans son filet.

Les pieux, où l’on amarre les gondoles, sortent comme des doigts en bouquet, de la marine. La façade de la Cà d’Oro est un sourire ; ses fenêtres envoient des baisers ; tant de grâce est un fruit pour la vue. Tout est invite.

Ô folle ville sans terre. Les plus beaux palais y sont un reflet de la fantaisie, fleurs sur la prairie fluide : à de certaines heures et sous de certains ciels, ils penchent, ils se fanent. Toutes racines sont coupées de l’homme à ce qui dure. Si jamais la sensation a créé le temps, c’est à Venise. Les morts sont cachés dans une île lointaine, encadrée de murs rouges, pareille à un coffre. Point de fondations : le plaisir est le moment. Le moment porte tout. Venise conseille l’ivresse : vivre dans un baiser, et aussi bien y mourir.

Le point à la rose des balcons sur l’eau s’effeuille, peut-être, chaque soir au couchant. Les façades s’évanouissent dans un reflet ; et un rayon, à l’aube, les ressuscite. Les escaliers de la Salute attendent des cortèges illusoires qui montent de la vague, et ne peuvent quitter ces degrés que pour descendre dans le changeant abîme. Ô folle ville sans terre. Cent mille pieux portent une église, comme un prestige de jongleur. Les clochers, les minarets sont-ils plus denses dans l’air où ils piquent leur pointe, ou dans la lagune qui les mire ? Tant de légèreté, tant de sage folie me force à rire, moi qui ne crois qu’au granit.

Le mirage de la lumière, dans l’ordre de la vie, que serait-ce sinon l’illusion du bonheur ? On ne conçoit pas le deuil, à Venise. Quel palais passera pour un lieu lugubre où l’on meurt, où l’on souffre, où l’on juge, où l’on couche des hommes sur le billot ? Le Pont des Soupirs est un sarcophage qui s’envole. Les tragédies des doges sont les jeux de la gloire et de l’amour. La fin de l’or et des plus chaudes lèvres est dans le sang : seul, il les fixe. On ne saurait conclure une belle histoire dans la salle du festin. Voilà le charme profond de Venise : on y porte sa mélancolie dans un lieu de fête ; on offre sa tristesse aux bras d’une reine enivrée, qui l’accepte.

Je rêve devant la Cà d’Oro à ces beaux et puissants Contarini. Marseille évoque l’énorme Orient des échelles, depuis la crapule de Port-Saïd jusqu’aux saints pirates de Phocée. Mais l’Orient de Venise est pourtant féodal et chrétien. C’est l’Asie touchée par la fée gothique, qui est une fée de la mer, sous un ciel qui se souvient des brumes. Le rêve de la fête sur l’eau ne fut pas un rêve attique. Mais on reconnaît la joie de la vie antique dans l’or du songe chrétien. Pour nous, qui venons de la grève occidentale, où tout est infini, où la vie n’est qu’une bruyère ardente et triste entre les pages de l’Océan et du ciel atlantique, Venise est la Grecque d’Asie, la folle reine de tout prestige, la dame de Trébizonde et d’Ispahan, la Vénus de Byzance, la magicienne Armide.

Elle est faite pour les mélancoliques. Elle les flatte si doucement ; elle les pelote : s’ils se livrent à ses caresses, ils sont consolés ; et si elle ne les console pas, ils y jouissent de leur peine. Elle berce toutes les déceptions : car Venise est aussi la ville des noces. Sur la place Saint-Marc, cette plaine de marbre, entre les Procuraties, au sourire de Venise il me semble parfois reconnaître le sourire de tant de femmes blessées. Secrète cependant, pleine de détours et de masques, humide et brûlante, combien Venise est propice aux amants. (Un pont et un canal au bout d’une ruelle, c’est un masque sur l’eau). Elle leur offre le silence, où tout amour aspire ; elle leur donne l’ombre fuyante, l’oreiller le plus mol aux caresses ; elle leur prodigue, surtout, le charme de la nuit : dans la lumière même des longs jours, pourquoi Venise est-elle nocturne ? C’est qu’on y glisse, qu’on n’y est point coude à coude avec les réalités fatales, et qu’à loisir enfin on y rêve sur soi.

Midi, l’heure de nacre. La lagune est une coquille courbe, que le soleil, voilé de vapeurs blanches, irise. Au loin, les îlots ne sont plus que des ombres grises, des fantômes blancs qui semblent se dissoudre dans une prairie de sel mauve et de sable rose. Tel est sans doute l’horizon du désert. Et le clocher, là-bas, de Torcello peut-être, est un ibis droit sur sa patte grêle.

Quel bon peuple bavarde sur le campiello, autour du puits, ou à la porte d’une église. L’air un peu mol, un peu las, les femmes causent avec les enfants et discutent avec les vieux. Elles sont gaies et disertes. Ils sont doux entre eux, et parlent avec agrément. Même dans la colère, ils ont purgé l’humeur brutale. Ils sont polis et câlins. Parce qu’ils veulent plaire, ils ont passé pour fourbes aux yeux des violents. Ils ont le ton naturel et le geste aimable. Ils sont pleins de gentillesse. Jusque dans la misère, on sent qu’ils aiment fort la vie. Ils sont rieurs et spirituels. Ils goûtent le mot qui peint, le trait comique plutôt que le bouffon. Ils ont de la mélancolie sans noirceur. Ils sont ironiques avec indulgence : ils n’ont, rien de l’âpreté romaine et marseillaise. Leur journal populaire est riche en facéties ; et même contre les riches, il est sans venin.

Ils sont sociables, et à tout propos se forment en confréries. Ce peuple fin est encore raffiné par la fièvre. Le sang des seigneurs a fait le reste. Ils ont vécu de longs siècles soumis aux patriciens. Leurs filles n’ont pas de gros os. Ils ont le sourire voluptueux. Je leur vois moins de passion que de fougue au plaisir et de tendresse. Ils préfèrent les baisers tranquilles à la frénésie. Ils ont la parole et l’intention tendres. Ils se donnent une quantité de surnoms, tous plaisants et qui moquent, dans ce joli dialecte zézayant, qui multiple les « X », et qui semble l’italien de folles petites filles.

Gourmands de poisson, comme tous les gens de mer, ils font des soupes qui sentent fort la marine. Ils aiment l’anisette, comme ceux d’Espagne ; et même, à présent qu’ils se sont mis à penser sur leur misère, ils ont pris goût pour la boisson. Ils ont des bouges et des assommoirs, qu’une lueur rouge annonce au fond des ruelles ; et ils se saoulent de grappe et d’anis, comme dans les ports du Nord.

Ils sont plus graves dans leurs plaisirs qu’en leurs idées. Leurs sentiments sont moins fins que leurs sensations. Ils font crédit au hasard, ils sont joueurs comme tous les marins. Il leur arrive, surtout les femmes, de compter sur le gros lot, sans y aller de leur mise. Elles vivent dans le roman, il me semble, plus que les autres Italiennes. Qu’elles sont patientes, tant qu’il leur reste une tasse de café et l’espoir de l’amour. Seul, le malheur de vieillir les accable.

La Vénitienne n’est fauve que dans les livres : ainsi le Bucentaure n’est une galère d’or que sur le papier. Les blondes sont rares à Venise, et le furent : on lit, dans les vieux auteurs, que les jeunes femmes se teignent les cheveux, et les exposent longuement au soleil, sur les terrasses, pour leur donner l’ardente couleur de la lumière. Quelle idée de chercher au Grand Canal les filles d’Impéria et la parfaite courtisane. On en voit de bien humbles et qui ont même honte de rire. Celles qu’on rencontre dans les tableaux n’ont rien pour ravir l’imagination ou charmer le désir. Que ce soit la grosse Barbe de Palma le Vieux, ou les dogaresses de Véronèse, ou même la maîtresse du Giorgion, on ferait bien deux ou trois femmes amoureuses avec chacune d’elles. Leurs épaules sont trop larges ; leurs flancs trop vastes. En vérité, elles ont trop de poids. La volupté moderne ne tient pas à la masse. Hormis la Belle du Titien, que ces femmes sont peu séduisantes ! Nulle folie ne viendra d’elles. Leurs bras sont gros et ronds comme des jambes. La graisse gonfle leurs mains. Elles portent une petite tête qui rumine sur un col épais, et le menton fait des plis qui luisent. Elles respirent l’appétit, plus qu’elles ne l’excitent. Elles réclament l’aliment, avec abondance et tranquillité. Elles n’ont pas l’air fort attentives au bonheur qu’elles pourraient donner, et seulement occupées de celui qu’elles comptent prendre ; sans fièvre et jusque dans le baiser, leurs lèvres ne laissent pas oublier qu’avec la bouche on mange. Elles sont mieux faites pour paître l’herbe dans un pré, que pour cueillir aux branches la pêche et le raisin de tout délire. À ces bonnes laitières, je préfère les jeunes filles sans force et sans éclat, un peu languissantes même, pâles quelquefois dans le grand châle triste qui les serre aux coudes, mais les yeux chauds, le regard vif, un cerne aux paupières, et les lèvres douces, qui s’envolent par bandes, au crépuscule, entre la Mercerie et le Rialto.

Le canal est ocellé de jaune, de vert et de rouge : dans l’ombre, quelle peau de tigre, les pelures d’orange et les rondelles de tomate sur l’encre luisante de l’eau. Les rognures de légumes flottent ; et l’odeur de la pourriture crève, de place en place, comme une bulle à la surface du flot.

Une ruelle s’ouvre comme une fente liquide entre les hautes maisons noires. Sur les toits, le ciel adorable est un oiseau posé, une longue plume bleue. Un pinceau de lumière promène la liqueur du soleil sur un côté du canal ; et toutes les façades d’un bord baignent dans l’or ; et de l’autre, elles trempent dans un voile de laque. La poudre d’or entre comme un ange dans les fenêtres rousses. La ruelle d’eau, à tous les étages, est pavoisée de loques humides. Les jupons, les chemises, rouges, verts, blancs, jaunes, les hardes d’enfants dansent à la brise, drapeaux de menu peuple, toute une vie qui sèche au soleil. L’odeur, la forme, l’âge des corps y est encore. Et les chemises de femme, les dentelles grossières de la jeune fille ont aussi leur pudeur : elles sont pendues au ras de la fenêtre ; elles se cachent derrière le linge des mâles.

Une bonne petite vie, des mœurs paresseuses et naïves, riches de bonhomie et parées de ce luxe sans prix que tout l’or des Barbares ne leur assure pas : l’habitude de la beauté. Quand ils entasseraient dans leurs ports d’Amérique et d’Allemagne tous les biens de la terre, et les lingots par milliards, ils n’auraient de la richesse que la matière brute. Le roi des porcs est étranger aux merveilles qu’il vole, son couteau d’argent à la main : parce que pas un chef-d’œuvre ne lui doit rien, pas un ne l’attend, pas un ne s’abandonne à lui ni à ses femelles ; il n’est toile des maîtres, il n’est bronze ni marbre qui ne se refuse à la possession de ces tas d’or à face humaine. Mais le plus pauvre mendiant de Venise a droit sur le Palais Ducal, sur Saint-Marc et sur Titien. Il a part aux miracles de sa ville. Il dort dans un taudis ; mais quand il sort de sa cave, le puits sculpté sur la petite place, la charmante margelle, les bas-reliefs, sont à lui, comme le ciel et les couleurs ravissantes de la lagune. Plus même qu’ils ne lui appartiennent, ils tiennent beaucoup de lui, le pauvre hère. La beauté et ces beaux peuples s’engendrent, les uns l’autre, étant si naturellement unis. Depuis deux et trois mille ans, elle a vécu par eux, comme ils ont vécu en elle. Une œuvre d’art n’est pas si profanée par les mains d’un gueux latin, qu’elle est souillée par les yeux profanes de tous vos rois d’Amérique.

On se parle d’une maison à l’autre ; ni morgue ni laideur dans l’accent. Non seulement ils pensent à plaire : ils y ont plaisir. En tous leurs gestes, on reconnaît le sens humain. C’est pourquoi ils mettent de l’esprit à ce qu’ils disent. Les femmes prennent le café au balcon, et la dixième tasse annonce la vingtième qui doit venir : elles n’ont jamais fini de verser l’eau chaude sur le marc ; et tantôt elles sucrent le café qui reste, tantôt elles ajoutent du café à un reste de sucre.

Au bout d’une corde, les paniers descendent des fenêtres, chaque étage a le sien ; et le marchand qui passe, à chaque corbillon, confie le pain, ou le lait, ou le journal du matin. Que toutes ces femmes ont encore de douceur pour l’homme ! Qu’on est loin des idoles cruelles que les Peaux Rouges envoient depuis peu à l’Europe, et dont le rire impudent défie, nuit et jour, la lune sur la place Saint-Marc. Seule parfois, la jalousie jette son ombre verte sur ces visages fins, aux traits affables. Je m’assure que l’envie est la plus âpre passion des Vénitiennes.

Et souvent, amarrée aux dalles d’une rive, plus usées et plus lisses qu’une semelle de marbre, la barque au soleil est un berceau de mélancolie. Les gros coussins de la gondole gardent les formes de la jeune femme qui visite, à deux pas, un palais ou une église. Le bois noir luit d’une chaleur vivante ; et les mains de cuivre font un signe secret, que le miroir du canal interprète d’un sourire, et, mystérieux, comprend.

Peu de peinture, selon mon goût, à Venise. Pourtant, la ville en est couverte : cent lieues carrées de toile peinte, de Chioggia à Murano, ou mille, ou dix mille, que sais-je ?

Le grand Titien, qui passe de si loin tous les autres peintres du pays, n’y a point ses plus belles œuvres, ni pas une même que l’on puisse comparer à la jeune Vénus de la Tribune, ou à la Belle du Louvre, ou à la merveille de Naples, le pape Farnèse et ses neveux. Carpaccio est charmant ; et le Giorgion du palais Giovanelli, plein de poésie, est une œuvre délicieuse aux yeux, comme il sied que soit, d’abord, une peinture. Aux docteurs allemands, de goûter les tableaux et les statues, premièrement, sur l’idée, comme ils l’appellent : là, les aveugles sont les meilleurs juges. Prosit.

Je ne puis me faire à Tintoret. Ce qu’on appelle sa puissance, n’est à mes yeux que l’abondance du désordre. Il n’est ni vrai, ni au-dessus de l’image vulgaire. Il est romantique jusqu’à la frénésie.

La puissance de l’artiste, je ne la reconnais qu’à la profondeur du coup qu’il frappe ; et de même, à la beauté de la mélodie, qu’il révèle une fois pour toutes ; à l’intensité de l’harmonie qu’il est capable de produire. Un petit tableau y suffit, sur un chevalet. Mille lieues de peinture y peuvent échouer. La couleur de Tintoret est noire, lourde, monotone. Son style, plus que l’éloquence, est l’emphase continue. On n’est pas puissant parce qu’on lance cinq cents figures sur une muraille : un seul visage qui ne s’oublie plus, telle est la force.

Cet homme est à l’art ce que l’athlète est à la beauté divine. Avec ses pectoraux semblables à des mamelles en fer, avec son mufle, ses muscles pareils à des tumeurs, l’athlète au front bas, aux narines camuses, le visage cousu de cicatrices et renflé de bosses, est un géant peut-être, mais aussi une brute. L’athlète a beau passer sa vie dans l’arène et dans l’exercice de ses forces : toujours, il improvise. Ainsi, Tintoret est l’Improvisateur de peinture. Il vient à bout de toute surface. Il abat toute besogne. Il est virtuose prodigieux. Qu’on lui donne la Grande Muraille : il la peindra depuis la Corée jusqu’au désert de Gobi ; il y décrira toute l’Histoire de la Chine.

Ce talent est énorme ; mais il est laid. Il est outré. Il n’est jamais à l’échelle, non pas de la grandeur, mais de sa propre éloquence. Il dit si fort ce qu’il veut dire, qu’on ne l’entend plus. Il a plus de pensée qu’il n’en faut pour nourrir tous les peintres de Venise ; et tant il est habile, il semble ne pas penser.

N’ose-t-on pas le mettre au rang des grands tragiques ? et qui ne parle de sa vertu pour le drame ? Telle est l’illusion du vulgaire : le geste passe pour l’action : le tumulte, pour la tragédie ; le bruit, pour la force sonore. Mais l’éternelle agitation de Tintoret est l’aveu qu’il n’est point tragique. La véritable tragédie sera toujours dans le cœur des héros, et de leurs passions. Voilà ce qui décide souverainement de leur sort, et même des paroles capitales qu’ils disent, celles où l’homme suscite son destin, où le destin se rend visible et descend. Or, ces paroles fatales, le silence qui précède et le silence qui les suit, en font seuls tout le prix.

Le vulgaire croit voir la tragédie dans la mêlée des personnages ; et plus ils sont, plus on se flatte de plonger dans le drame. On s’en éloigne, au contraire ; on l’oublie. La bataille n’est pas tragique, non plus que l’inondation ou le tremblement de terre. Ce ne sont que des convulsions confuses. Il n’y a de drame qu’entre un petit nombre de héros. Tout le reste est inutile ; ou pour mieux dire, tout le reste est cortège, jeu de scène et comparses. Si l’on veut que Tintoret soit tragique, il ne le fut jamais qu’à la manière de Dumas le père, et des autres énergumènes, qu’un demi-siècle a ruinés sans retour, tant ils sont vains et puérils. Tintoret, lui, a du style ; il se sauve par là, comme tous. Trop de force, en lui, trop d’éloquence, trop de chaleur pour ne point faire penser à un maître. Et, en effet, de tous les hommes, Tintoret me semble le plus voisin de Victor Hugo.

Son drame sans émotion et sans âme, n’y ayant d’émotion que de la vérité profonde, quand le cœur et les passions sont à nu ; son style formidable, et toujours un peu creux ; son éloquence qui ne saurait tarir ; son goût du contraste, jusqu’à la grossièreté ; sa manie des ombres compactes ; sa faculté de répéter cent fois ce qui ne vaut souvent pas la peine d’être dit ; sa puissance plastique et sa pauvreté intérieure : tous les dons de Tintoret me font voir en lui le Victor Hugo de la peinture.

Quand le soleil couchant, dans un ciel sans nuages, plus suave en son ardeur transparente que la pure topaze, illumine la lagune, Venise en cheveux d’or vêt sa robe de pourpre. Le soleil suspend à toutes les façades les tentures roses et les tapis rouges de la joie. L’heureux incendie s’embrase de fenêtre en fenêtre, bondit de vitre en vitre.

Un coup de canon lance l’appel pour la fête de nuit, qui est la fête des amants. C’est lui qui éclate dans le ciel, rouge de sang amoureux, où rien ne rappelle la douleur ni la guerre. Et les vers luisants des gondoles s’allument dans les buissons d’eau, au ras des rives. Alors, l’on sait pourquoi la volupté et l’amour se rencontrent ici, y courant de tous les points du monde.

Je hume, avec une dévotion perverse, les odeurs de la vase chaude, la puanteur crépusculaire de la Reine, l’aigre relent de la journée, des écorces, des zestes, de la saumure, tout ce qui flotte entre les murailles. On aspire la vie cachée du canal, avec une certaine horreur de s’y plaire, comme on soulève les linges secrets de la chair qui nous tente : et parce qu’elle est vivante, nous voulons la connaître jusque dans son infamie.

Je me figure cette Venise, déjà pleine d’or et de banquiers en 1200, au beau temps de son faste et de sa puissance. Je n’envie pas de l’avoir vue en son âge de noces, toute de soie et de brocart. Qui pourrait durer dans un éternel festin ? Venise est bien plus belle d’être à demi déchue. Et certes, elle n’est pas assez déserte, ni silencieuse encore. À présent, du moins, elle est le plus rouge corail de la fantaisie, le plus captivant madrépore qu’ait poussé, peu à peu, à fleur d’eau, l’industrie des hommes.

C’est dans la ville la plus morte qu’on se sent le plus vivre, quand on est un homme vivant. De là, que Wagner m’est si cher à Venise. Je n’y peux voir que lui. Le reste ne compte guère, non pas même Gœthe, patient et sage, qui ne se lasse jamais de marquer ses pas, fût-ce dans l’onde fugitive. Wagner n’y vient pas bercer ses vapeurs et promener en gondole ses entorses sentimentales. Mais pliant un grand amour sous lui comme une monture rétive, il choisit le brasier de Venise pour y enfermer les amants tragiques, pour les abîmer sur eux-mêmes, pour qu’ils y portent leurs fureurs au comble de la vie, où il faut que le délire tue et que Tristan s’anéantisse. La mort n’est pas l’excuse de la passion : elle en est aussi la fin. À Venise, Wagner immole ses héros ; et lui-même redouble de puissance et de vie.

L’heure du soir, déjà, talonne l’heure de pourpre. Le Lido s’ensevelit sur la lagune violette. Venise amoureuse se couche pour la nuit ; sur la soie des eaux, quelques fils d’or s’éteignent. Un à un, les feux de la Giudecca piquent l’air ; et les mâts sont plus noirs sur le ciel profond et tendre, comme la fleur de bruyère, au crépuscule, dans la lande. Ils lèvent le doigt au-dessus des lampes vertes et des feux rouges. Ils appellent la lune, et font le signe du silence pour la nuit d’amour.

Doucement, doucement, le mystère de l’ombre rend plus ardent le mystère des eaux. Sur les turbans des grosses cheminées, la lune pose enfin le croissant de Byzance.

Des barques passèrent, venant de Saint-Georges Majeur. On se jetait des roses. Les gondoles se cherchaient comme des mains. On riait ; et les femmes avaient ce rire, qui fait fléchir les genoux du mâle, qui lui est comme un chant. Des musiques tintaient, comme un appel, les grillons de Venise. Ô sons, paroles, sillages dans la nuit claire, tout était amour, chair de femme, odeur nuptiale, folie et volupté à défaillir. Certes, ce qu’ils appellent la mort de Venise, c’est qu’ils n’ont point de vie.

En vain, je me possède ici moi-même, plus qu’ailleurs. Il y faut trop de combats ; et ce n’est pas assez, si l’on ne s’y rend pas aussi maître des autres. J’ai à conquérir un monde, dit le Condottière, et non à jouir d’une heure. Je reviendrai à Venise, quand j’y pourrai dormir.