Voyage de Constantinople à Éphèse, par l’intérieur de l’Asie Mineure, Bithynie, Phrygie, Lydie, Ionie/01

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 9 (p. 225-240).
Première livraison


VOYAGE DE CONSTANTINOPLE À ÉPHÈSE, PAR L’INTÉRIEUR DE L’ASIE MINEURE, BITHYNIE, PHRYGIE, LYDIE, IONIE,


PAR M. LE COMTE A. DE MOUSTIER.
1862. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[1].


I


Grandeurs passées de l’Asie Mineure. Intérêt qu’elle offre encore aux voyageurs. — Le firman. — Départ de Constantinople. — Le golfe d’Izmid. — Chalcédoine. — Nicomédie. — Sabandja.

De toutes les provinces soumises au sceptre du sultan, l’Anatolie est celle où le voyageur peut le mieux étudier les mœurs de la race turque sans aboutir à ces conclusions extrêmes que l’on voit formuler tous les jours. À Constantinople, il se trouve entre les hommes de la vieille roche, plus méfiants et plus inabordables là que partout ailleurs, et les raffinés qui ont, à Paris ou à Londres, dépouillé l’originalité du caractère national pour en rapporter, avec un grand fond de scepticisme, un goût plus prononcé pour nos plaisirs que pour nos travaux. Les masses populaires s’y ressentent du contact continuel des étrangers.

En Syrie, en Bulgarie, dans les provinces grecques, les Turcs vivent pour ainsi dire en pays ennemi ; on ne saurait les y bien juger, pas plus que les Anglais en Irlande ou aux Indes.

Dans l’Anatolie, au contraire, ils sont chez eux, et leur naturel y apparaît, exempt de contrainte, avec ses qualités et ses défauts.

Le cadre de cette revue ne me permet pas de tracer ici l’esquisse morale dont j’ai pu recueillir les éléments ; j’ai voulu expliquer seulement pourquoi, en quittant Constantinople, je me suis dirigé vers des contrées que les étrangers négligent le plus souvent de visiter.

Et d’ailleurs l’attrait des grands souvenirs ne suffisait-il pas pour m’attirer vers cette Asie Mineure, où depuis les premiers âges historiques, plus de peuples fameux et d’hommes illustres ont passé qu’en aucun autre pays ?

Là, Sésostris, l’Égyptien, se heurta, il y a plus de trois mille ans, contre les Scythes venus des steppes du Nord ; là, les dieux et les héros ont accompli leurs fabuleux exploits. Homère qui chanta cette épopée, le sage Thalès, l’ingénieux Ésope, Hérodote, Apelles, sont des enfants de l’Asie Mineure.

La Grèce y trouva comme une seconde vie dans ses colonies qui, pour la splendeur des arts et des lettres, ne le cédèrent en rien à la mère patrie, et Rome se plaisait à y rencontrer son berceau.

Ce sol classique a été le champ de bataille des luttes colossales engagées entre l’Orient et l’Occident, et qui marquent les grandes époques de l’histoire.

Puis, quand la lumière du christianisme vient à luire sur le monde, cette terre, séjour favori des dieux de l’Olympe, en reçoit un nouvel éclat. Saint Paul et saint Barnabé y prêchent l’Évangile et la parcourent plusieurs fois en tous sens. L’apôtre saint Jean occupe le siége d’Éphèse où la sainte Vierge habite quelque temps près de lui ; et l’ange de l’Apocalypse proclame les hautes destinées des sept églises d’Asie.

Le dernier des persécuteurs, Dioclétien, dépouille à Nicomédie la pourpre impériale, et non loin de là, Constantin vient rendre son âme à Dieu.

Le premier concile œcuménique se tient à Nicée ; Éphèse, Chalcédoine, reçoivent à leur tour les Pères de l’Église. Mais bientôt, sur les ruines des temples grecs, sur les ruines des églises chrétiennes, de nouveaux envahisseurs plantent l’étendard de Mahomet.

Pour qu’aucun peuple de la terre ne reste étranger à ces contrées, pour qu’aucune illustration ne leur fasse défaut, la haine du croissant y conduit nos pères, les armées des croisés les traversent à plusieurs reprises ; on y voit Pierre l’Ermite, Godefroy de Bouillon, Louis le Jeune, Frédéric Barberousse.

L’extrême Asie, représentée par Tamerlan, vient à son tour à ce rendez-vous des nations. Non, il n’y a pas sous le soleil un autre pays qui ait une pareille histoire. Le charme des souvenirs devrait donc y appeler les voyageurs, alors même que, dans l’ordre des beautés naturelles, rien ne s’offrirait à leur admiration. Mais il n’en est pas ainsi ; ses montagnes avec leurs épaisses forêts, ses fleuves, ses lacs, au bord desquels gisent les ruines de cités illustres, ses côtes que découpe en mille festons la plus poétique des mers, donnent aux sites de l’Asie Mineure un cachet de grandeur digne de ses hautes destinées.

Tel est le pays que j’ai trop rapidement parcouru. Sans en avoir visité toutes les parties, j’ai pu suivre un itinéraire qui touchait aux points principaux, et saisir ainsi les traits les plus remarquables de sa physionomie. Je ne saurais prétendre à écrire sur l’Asie Mineure un livre complet ; je dirai seulement ce que j’ai vu, et dans l’ordre où je l’ai vu. C”est un simple journal de voyage que je vais transcrire ici.

Le 24 septembre 1862, à la chute du jour, je double la pointe du Sérail sur l’Ajaccio, aviso à vapeur, en station dans le Bosphore. M. de Vernouillet, secrétaire d’ambassade à Constantinople, attaché précédemment à la mission de Chine, et habitué de longue date aux explorations aventureuses, a bien voulu se joindre à moi pour visiter l’Asie Mineure.

Un domestique français et un drogman grec nous accompagnent ; ce dernier doit remplir au besoin les fonctions de pourvoyeur et même de cuisinier. Nos bagages sont renfermés dans quatre cantines sur lesquelles sont roulés des lits de camp.

Nous avons négligé de nous munir de tentes. Nous devons chaque soir rencontrer quelque lieu habité, et le firman du sultan nous donne lieu de compter partout sur un bon accueil.

Cette pièce, comme spécimen du style de la chancellerie ottomane et des coutumes orientales, mérite d’être reproduite ici.

En tête est le thougra impérial, ce signe vénéré, dont les lignes, contournées en arabesques bizarres, représentent dit-on l’empreinte des cinq doigts que les premiers sultans apposaient au bas des actes, et que Mahomet II imprima, tout humides de sang, sur l’une des colonnes de Sainte-Sophie.

Ces arabesques encadrent le nom du souverain :

LE SULTAN FILS DE SULTAN
ABDUL AZIZ KHAN
FILS DE SULTAN MAHMOUD KHAN

« Gloire aux oulémas, érudits, cadis et muftis des districts qui se rencontrent sur la route de Brousse à Kioutaiah et à Smyrne (que le Très-Haut augmente leur science !).


« Gloire à leurs semblables et à leurs égaux, mudirs des districts et membres des medjlis (que leur autorité s’affermisse !).

« À la réception de ce signe élevé et impérial, sachez que :

Il a été annoncé que M. le comte de Moustier, l’un des beïzadés[2] du glorieux pays de France, et M. de Vernouillet, l’un des secrétaires de l’ambassade, désiraient se rendre pour se distraire de Constantinople à Brousse, à Kioutaiah, Smyrne et dans les environs.

« En conséquence, vous, cadis, muftis et autres susnommés, quand les beïzadés de Moustier et de Vernouillet entreront sur le territoire de qui que ce soit d’entre vous, vous aurez pour eux tous les égards qui leur sont dus, vous leur ferez donner tout ce qui leur sera nécessaire pour leur nourriture, et préparer les chevaux dont ils auront besoin.

« Et, les faisant accompagner par le nombre nécessaire de zaptiés, vous veillerez à ce qu’ils voyagent en toute sécurité, et vous mettrez tous vos soins à ce qu’ils ne soient troublés ou dérangés en quoi que ce soit.

« C’est à cet effet que ce firman est émané ; agissez donc en conséquence, sachez-le et ajoutez foi en ce noble signe.

« Écrit dans la dernière décade du mois de Rebi ul evvel 1279 (septembre 1862).

« À Constantinople la bien gardée. »

Le 25, au lever du soleil, nous naviguons dans le Golfe de Nicomédie, l’Astacus sinus des anciens. Comme le Bosphore, il est encadré de collines boisées sur lesquelles s’étageaient autrefois les villas des patriciens de Bysance ; on n’y aperçoit aujourd’hui que de rares villages sans importance, mais dont les noms furent célèbres jadis.

À l’entrée du golfe, en face de Constantinople, est Kadi-Keuï (l’ancienne Chalcédoine), mêlée à toutes les guerres de l’antiquité, assiégée par Pharnabase, par Alcibiade, par Mithridate ; elle était florissante sous les successeurs de Constantin.

C’est là que Rufin, cet indigne ministre des empereurs Théodose et Arcadius, avait établi sa résidence dans une villa si magnifique et si vaste qu’on l’appelait Rufinopolis. Le quatrième concile général s’y assembla pour condamner Eutichès (451). Les monuments de l’ancienne Chalcédoine ont tous disparu ; leurs débris, transportés à Constantinople, ont fourni des matériaux pour la grande mosquée de Soliman.

Sur la même rive, se montrent successivement : Guébisé, l’ancienne Lybissa, où Annibal eut recours au poison pour ne pas tomber entre les mains des Romains. Pline dit qu’il y a visité son tombeau ; sans doute le tumulus gazonné qu’on voit encore aujourd’hui ; — Héréké (Ancyron), toute voisine de Nicomédie ; Constantin y avait une villa, et c’est là qu’il rendit le dernier soupir.

À huit heures du matin, nous jetons l’ancre en face de Nicomédie (Izmid).

La ville présente un aspect gracieux ; elle couvre les flancs d’une colline ; des masses de verdure, des coupoles, des minarets se montrent çà et là parmi les groupes de maisons.

Nicomédie (Izznid), vue de la mer.

À mi-côte, est le kiosque du sultan, construction récente et sans importance ; il ne rappelle en aucune façon ni le palais de Dioclétien incendié l’année même où l’empereur signa l’édit de persécution contre les chrétiens, ni celui qui fut édifié au dix-septième siècle par Mourad IV et dont les derniers vestiges ont disparu. Près de là, se trouvent les chantiers de la marine. Durant des siècles ils ont produit ces flottes vaillantes que la chrétienté redoutait. Les temps ont bien changé, ils ne recèlent plus aucun danger pour l’Europe ; et d’ailleurs, aujourd’hui, l’armement des principaux navires a lieu à Constantinople. Cependant Nicomédie fournit encore son contingent nous avons en face de nous une frégate en construction. Le sultan qui, depuis le commencement de son règne, témoigne d’un vif intérêt pour l’armée et la marine, doit venir la visiter dans peu de jours.

De l’ancienne Nicomédie, capitale de la Bithynie, fondée par Nicomède I à la fin du quatrième siècle avant notre ère, embellie par Pline le Jeune, préteur pour l’empereur Trajan, et par Dioclétien qui, après y avoir proscrit les chrétiens, y résigna la dignité impériale (305), il ne reste rien que des débris de murailles ou d’égouts à peine dignes de l’attention du voyageur.

Nicomédie est aujourd’hui le chef-lieu du Kodja-Ili[3] ; on peut y compter de quinze à vingt mille habitants, et les chrétiens, grecs ou arméniens, forment à peu près le sixième de cette population.

Les formalités de douane et de santé nous retiennent sur l’Ajaccio jusqu’après déjeuner, et, vers onze heures seulement, nous descendons à terre. Nous y trouvons le kaïmakam établi sous la tente pendant que l’on reconstruit son konak[4]. Il est entoure des membres du medjlis et nous fait un gracieux accueil. Les tchibouks, le café, les politesses d’usage, la conversation, que nous mettons à profit pour recueillir des renseignements et arrêter notre itinéraire, remplissent une heure pendant laquelle les zaptiés, désignés par le kaïmakam pour nous escorter, nous font préparer des chevaux de poste[5].

À midi, nous sommes en selle et, les derniers téménas[6] échangés avec les autorités de Nicomédie, notre petite troupe sort de la ville.

Les deux zaptiés qui formaient notre escorte étaient, comme la plupart de leurs confrères, des gens de fort bonne mine, je veux dire solidement bâtis, d’une physionomie martiale, fièrement campés sur leurs chevaux, vêtus et armés avec recherche.

Les zaptiés remplissent en Turquie le rôle de nos gendarmes ; mais on suppose facilement que si le but général de leur organisation est le même, protection des personnes et maintien de l’ordre public, il n’y a, quant aux détails, aucune assimilation possible. Ils ne sont pas astreints à l’uniforme ; leur costume est celui du cavalier turc, si ce n’est qu’ils remplacent le vieux turban national par le fez d’ordonnance ; la couleur des vêtements, le dessin des broderies, le choix des armes de toute forme et de toute taille qui sont plantées dans leur ceinture rouge comme des épingles sur une pelotte, dépendent de la fantaisie de chacun.

La condition du zaptié est en parfaite harmonie avec les goûts favoris de l’Osmanli : caracoler sur un bon cheval, étaler des armes brillantes, errer par monts et par vaux en fumant le tchibouk ; se faire servir dans chaque village du café et parfois une poule et du pilav ; c’est un genre de vie fort apprécié en Turquie. Aussi chaque bourg, résidence d’un mudir, a-t-il ses zaptiés qui se fournissent de chevaux, s’équipent, pourvoient à leur entretien, moyennant une solde de 65 piastres (15 fr.) par mois[7], m’a-t-on assuré.

Malgré leur sobriété et le bon marché de toutes choses, de pareils appointements ne pourraient leur suffire s’ils n’y ajoutaient quelques profits, par exemple des gratifications accordées par les voyageurs qu’ils escortent. Ces gratifications montent très-haut lorsqu’il s’agit d’un raya, porteur de valeurs, et qui réclame la protection des zaptiés sans avoir le droit de les requérir ; il leur donne alors, en un jour, plus que le gouvernement dans tout le mois. Il est rare aussi qu’ils partent à jeun d’un village où ils ont fait halte ; et souvent, au konak, les restes de la table du kaïmakam ou du mudir suffisent à leurs repas. Les profits vont-ils au delà ? Existe-t-il entre les brigands et eux de secrètes intelligences, comme de mauvaises langues nous l’ont parfois laissé entendre ? J’aime à me persuader le contraire et à penser que si cela s’est vu, ç’a été à titre d’exception. Ils peuvent bien éviter la rencontre des bandes qu’ils seraient impuissants à disperser, ils peuvent fermer les yeux sur les méfaits de quelques petits tyrans, peu scrupuleux dans leurs rapports avec des voisins rayas ; mais plusieurs, tout récemment, se sont fait tuer en défendant des convois dont ils avaient la garde, et lorsqu’un voyageur s’est confié à eux, il a raison, je le crois, de compter, sinon sur une complète sécurité, du moins sur leur loyauté. Je n’ai pas le souvenir de les avoir vus brutaliser ou rançonner les gens de la campagne, et ceux à qui nous avons eu affaire se sont toujours montrés honnêtes, alertes, pleins de soins et d’attentions à notre égard.

D’Izmid à Sabandja la distance est de trente kilomètres ; nous mettons six heures à la franchir. La route, large d’environ quatre mètres, pavée de pierres plates ou rondes, est tellement dégradée que les chevaux ne peuvent y marcher ; il faut presque constamment se tenir dans les sentiers latéraux devenus, à la suite de quelques jours de pluie, de véritables fondrières. La chaussée d’ailleurs est rompue et disparaît sur plus d’un point.

C’est l’ancienne voie romaine qui traversait l’Asie Mineure du nord-ouest au sud-est jusqu’aux confins de la Syrie, l’artère principale d’où rayonnent encore aujourd’hui les différentes lignes qui relient le golfe Persique au Bosphore, les grandes villes de l’Arménie, de la Mésopotamie, de l’Anatolie à la capitale de l’empire. Les premiers sultans l’ont sans doute entretenue, mais elle est tombée depuis longtemps dans un état de complet abandon, partageant en cela le sort qu’ont éprouvé, en Turquie, tous les ouvrages du même genre.

Nous rencontrons, tantôt des attelages de bœufs épuisant leurs forces à tirer hors des bourbiers deux ou trois paires de roues sur lesquelles sont assujettis d’énormes troncs d’arbres ; tantôt des convois de chameaux, les uns en marche, les autres se préparant à bivaquer dans quelque clairière.

Les taillis qui bordent la route, étouffés sous les lianes et les vignes sauvages, offrent à l’œil une série de buissons épais, mêlés de pelouses sur lesquelles se dressent d’énormes platanes. La tige de ces arbres est mutilée, le plus souvent, à quelques toises du sol, ce qui nuit à la beauté de leurs proportions. À sa base, le tronc présente ordinairement une excavation servant aux chameliers de guérite et de cheminée.

Notre marche n’est interrompue que par un repos de quelques instants devant un derbend[8] situé dans les bois, à l’ombre de grands platanes, et nous entrons, vers six heures et demie, à la nuit presque close, dans le bourg de Sabandja. Les rues, comme dans la plupart des villes turques, y sont fort étroites et pour ainsi dire recouvertes par la saillie que forment les toits des maisons. Nous le traversons dans toute sa longueur pour gagner à l’autre extrémité un bâtiment isolé, perdu au milieu des arbres, et qu’on nous dit être un khan nouvellement construit pour héberger les étrangers. Il y a peu de villes en Turquie, et même de gros bourgs, qui ne possèdent un établissement semblable. C’est une œuvre pie que de pourvoir à leur fondation, et la charité privée en fait le plus souvent les frais.

Le khan ne contient ordinairement aucun meuble, n’offre aucune ressource pour la subsistance du voyageur. On le lui ouvre, et il s’y installe et s’y nourrit comme il l’entend. Celui de Sabandja est encore dans toute sa fraîcheur ; par une heureuse exception, nous y trouvons deux salles entourées de nattes et de divans, et un cavedji[9], qui a eu le bon esprit de s’établir au rez-de-chaussée, nous fournit, en prenant son temps, une omelette et une poule au riz. Notre première journée se termine ainsi dans de fort bonnes conditions.

Le mudir de Sabandja est absent, mais son vékil[10] nous rend visite, et nous promet de bons chevaux et deux zaptiés, pour le lendemain à six heures. Ils ne sont pas toutefois, avant sept heures, dans la cour du caravansérail.

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II

Le lac de Sabandja. — Le pont de Sophon. — Ada-Bazar. — Le fleuve Sangarius. — Kemer-Kupru.

Nous traversons une partie de la petite ville, dont les cafés sont déjà pleins de ces oisifs qui tapissent les rues des villes turques, et, tirant vers le nord, nous gagnons le lac de Sabandja situé à quelques cents mètres du bourg.

Nous suivons la grève que de hautes falaises resserrent ; il nous faut parfois entrer dans l’eau qui vient en baigner le pied.

Il fut question, du temps de Pline, comme on le voit dans sa correspondance avec l’empereur Trajan, d’ouvrir un canal entre le Sangarius et le golfe de Nicomédie, au moyen du lac de Sabandja qui les domine tous deux. Ce projet, après avoir sommeillé pendant sept ou huit siècles, sera repris un jour, il n’en faut pas douter.

À neuf heures et demie, nous sommes à l’entrée du pont de Sophon.

Il fut construit au milieu du sixième siècle par l’empereur Justinien sur le Sangarius qui depuis s’est frayé, à l’est, un autre passage. L’ancien lit n’est plus qu’un large marécage avec un filet d’eau courante. Les atterrissements, que tapisse une épaisse végétation, recouvrent le soubassement des arches et s’élèvent presque jusqu’à la naissance des voûtes ; cette circonstance prive le monument d’une partie de sa grandeur, mais c’est encore un spectacle imposant que celui d’un édifice de cette importance perdu dans la solitude et à demi caché sous les vignes et les figuiers.

Pont de Sophon, construit par Justinien sur le Sangarius, entre Sabandja et Ada Bazar.

Un proverbe turc, que nous a cité le le kaïmakam, dit : Qui n’a pas ou le pont de Nahmet n’a rien vu. Et, ce qu’en rapportent Procope et Constantin Porphyrogénète, prouve que l’admiration des Grecs du Bas-Empire ne le cédait en rien à celle des maîtres actuels du pays.

La longueur de ce viaduc est de plus de quatre cents mètres ; il a douze arches en plein cintre, de diamètres différents, mais d’égale hauteur, et présente une surface horizontale pavée de larges dalles.

Un arc de triomphe, dont un voyageur[11] constatait, il y a vingt-cinq ans, l’existence à l’extrémité la plus rapprochée du lac, a complétement disparu ; mais, du côté opposé, on voit toujours un monument en forme de demi-coupole ou de niche, à l’intersection des deux angles droits que la route décrit par rapport à l’axe du pont et dont les côtés se dirigent, l’un vers la mer Noire, l’autre vers le Taurus.

On remarque encore près de là, accolées à la face méridionale de l’une des arches, des constructions voûtées qui se dressent dans le lit même du fleuve ; elles ont dû servir de base à un édifice, temple ou hôtellerie.

Nous laissons nos chevaux à l’ombre, sous la coupole byzantine, et, après avoir dessiné et photographié, nous nous y installons nous-mêmes, sur quelques débris de pilastres, pour prendre notre frugale collation.

Devant nous passent sans interruption de longues files de cavaliers, hommes et femmes, dont les costumes et les attitudes offrent une grande variété. Ce sont, nous dit-on, des Arméniens ; ils vont en pèlerinage dans un village voisin.

Nous repartons à deux heures, par un sentier qui serpente au milieu de touffes de lentisques, et bientôt les minarets d’Ada-Bazar, ou Ada-Keuï, nous apparaissent au delà d’un joli vallon.

Ada-Bazar, situé sur la rive gauche du Sangarius, compte une population de 10 000 âmes, dont un tiers d’Arméniens et un millier de Grecs.

L’un de nos zaptiés, détaché en éclaireur, n’a pas trouvé le mudir ; mais le tchorbadji grec (magistrat municipal chargé d’administrer la communauté chrétienne), vient au-devant de nous, et nous conduit chez un de ses coreligionnaires, bon négociant, qui nous installe dans une pièce garnie de divans.

Confitures, café, cigarettes (chez les Grecs elles remplacent le tchibouk) nous y sont offerts sans interruption ; notre hôte nous témoigne, par des gestes animés, le désir qu’il a de nous être agréable ; il se tient accroupi à nos pieds répétant sans cesse : « Que puis-je donc faire pour qu’ils soient contents ? » Ses enfants, jeunes garçons à la physionomie vive et intelligente, arrivent avec tous les parents et amis qu’ils ont été chercher.

Nous demandons à visiter la ville ; on nous mène à l’église grecque, grande pièce bariolée de mille couleurs. Une grille et un rideau cachent l’autel ; les murailles disparaissent sous les images de saints, peintures plates rehaussées de paillettes d’or et de pierres fausses, dans ce style byzantin dont le type s’est conservé invariable jusqu’à nos jours, aussi bien en Russie qu’en Grèce et en Orient.

Dans la pièce principale du logis de notre hôte, se trouve l’une de ces images représentant Jérusalem, entre le ciel et l’enfer, avec une longue légende. Une lampe brûle à côté jour et nuit.

Nous allons voir ensuite la scierie à vapeur que vient de monter un négociant de Péra, protégé anglais, M. Raffaéli. Il nous en fait les honneurs avec beaucoup d’obligeance. Il fabrique pour l’Europe des crosses de fusil en bois de noyer. Cet arbre, dans le pays, est commun et atteint à une grosseur peu ordinaire. On n’y exploite, il est vrai, que des sujets séculaires venus sans doute à l’état sauvage. S’ils ont été plantés de main d’homme, ceux qui préparèrent cette richesse à leurs descendants sont restés depuis longtemps sans imitateurs ; on ne rencontre pas de jeunes arbres. La veine finira donc par s’épuiser autour d’Ada-Bazar, et les transports sont trop difficiles pour qu’on aille s’en approvisionner au loin.

Cette industrie est très-lucrative ; on m’en a déduit les bénéfices en des chiffres que je n’ose citer, tant ils m’ont paru fabuleux. Mais toute entreprise dans ce pays exige que l’on risque quelque chose du côté de la sécurité, et voilà pourquoi aucun commerce ne peut s’y épanouir complétement. Il y a quelques années, un négociant français était allé à une certaine distance d’Ada-Bazar surveiller l’exploitation de ses noyers ; il fut massacré sous sa tente avec plusieurs de ses employés.

Les femmes grecques et arméniennes d’Ada-Bazar portent de larges pantalons et de petites vestes de couleur unie et très-voyante : bleu, rose, jaune. Elles sont coiffées d’un fez rouge qu’entoure un foulard roulé comme un turban ; leurs cheveux pendent sur leurs épaules, et souvent au delà, en tresses fines et nombreuses, ornées de petits coquillages. Quelques-unes portent autour du cou et sur le front des parures composées de pièces d’or. Les bijoux des femmes tiennent lieu de caisse d’épargne chez les peuples primitifs.

Après un repas auquel notre hôte a donné tous ses soins, on étend sur le plancher des matelas et des couvertures, et le repos succède bientôt, dans cette maison hospitalière, à l’agitation que notre arrivée y a causée.

Le lendemain 27 septembre à six heures et demie, nous sommes en selle. Les chevaux sont bons, les surudjis et les zaptiés ne manquent pas d’activité, et nous marchons d’un meilleur pas que la veille.

Nous traversons tour à tour, en quittant Adar-Bazar, des landes désertes, puis un pays couvert de beaux vieux noyers ; ils ombragent des pâturages et des terres cultivées ; et bientôt nous voyons, éparses au milieu des groupes d’arbres et sur les bords d’un ruisseau, les maisons d’un village ; nos zaptiés le nomment Kiré-Keuï ; il y a, dans son aspect, quelque chose qui rappelle la Normandie.

Mais ce mirage qui reporte un instant notre pensée vers des contrées où l’homme sait imposer à la nature une physionomie de son choix, ce mirage s’évanouit presque aussitôt.

Une gorge profonde s’ouvre devant nous, et nous apercevons le Sangarius (Sakaria)[12] dont les eaux se précipitent tumultueusement, resserrées entre deux berges escarpées. Il débouche en cet endroit des montagnes, où il semble s’être frayé à grand-peine un passage entre les deux chaînes du Karmaly-Dagh et du Gok-Dagh.

Celle-ci, comme la plupart des terrains qui, autour de Nicomédie et de Sabandjah, dépassent le niveau des alluvions, se compose principalement de masses de grès rouge, et les sables dont le Sangarius se charge en passant, teignent ses eaux d’une couleur pourprée.

Nous descendons jusqu’au bord du fleuve et nous entrons dans un étroite vallée que dominent, de tous côtés, des cimes escarpées ; elles sont couronnées de forêts où le pin se mêle aux essences feuillues. C’est un site très-pittoresque.

Le sentier que nous suivons est, le plus souvent, taillé en corniche dans le flanc du rocher et suspendu au-dessus du Sangarius. Deux cavaliers peuvent, à peine, y passer de front, et voilà qu’une caravane vient à notre rencontre. Il faut rétrograder pour trouver un terrain moins resserré, et nous garer pendant que, d’un pas indolent, défilent cent chameaux qui portent à Constantinople les produits d’Angora ou de Bagdad.

Après une heure de marche, le vallon s’élargit et nous arrivons à un pont en tête duquel se trouve un vaste caravansérail où nous mettons pied à terre pour le repos de midi. Ce pont, connu sous le nom de Kemer-Kupru[13], est un beau travail de l’époque ottomane. Il n’a pas cependant l’ampleur de celui de Sophon.

Kemer-Kupru, pont sur le Sangarius entre Sabandja et Gheïveh.

Le sultan Bajazet I, vainqueur de l’Europe à Nicopolis, vaincu par les hordes mongoles à Ancyre, le construisit dans les dernières années du quatorzième siècle. Le temps où l’on pouvait traverser l’Asie Mineure en char, n’était déjà plus ; le pont de Kemer, destiné seulement à des cavaliers, présente un tablier étroit et anguleux. Il se compose de quinze arches d’inégale grandeur et de forme ogivale. Deux de ces arches rompues, sans doute par suite d’un tremblement de terre, sont remplacées par des supports en bois assez gauchement enchevêtrés. Ce que le moyen âge a pu bâtir, le siècle présent, en Turquie, ne sait même pas le réparer.

Un petit monument construit sur un terre-plein, aux deux tiers de la longueur du pont, porte une inscription en l’honneur de Bajazet. Je vis des conducteurs de caravane s’y arrêter en passant, et se prosterner pour prier. D’autres vaquaient sur la rive à leurs devoirs religieux parmi leurs chameaux couchés dans une prairie.

Le caravansérail, ou nos montures avaient été introduites, est un type curieux du genre. Il présente intérieurement une vaste écurie, d’environ quarante mètres de long, sur quinze de large, entourée d’auges où les chameaux reçoivent leurs rations. En arrière, et à la hauteur de ces auges, passe un corridor qu’une balustrade en sépare, et sur lequel s’ouvrent, de loin en loin, des niches de la dimension de petites alcôves, munies chacune, dans l’un des angles, d’un corps de cheminée ; c’est là que s’installent les chameliers pour préparer leurs aliments et pour dormir.


III

Ak-Séraï. — Un dîner turc. — Danses aux flambeaux. — D’Ak-Séraï à. Nicée. — Mausolée de Badji-Keuï.

Nous repartons à deux heures ; les montagnes s’éloignent du fleuve, et le sol de la vallée, large dans cet endroit d’une lieue au moins, semble fertile et relativement bien cultivé ; nous traversons des champs de coton, des vignes, des plantations de mûriers.

À notre gauche, de l’autre côté du fleuve, se montre la petite ville de Gheïveh que l’on croit être l’ancienne Tottœum, elle est célèbre aujourd’hui, de Nicomédie à Brousse, par l’excellence de ses melons et de ses fruits.

Enfin, à quatre heures, nos zaptiés nous montrent un bourg auquel la couleur sombre et l’air délabré de ses maisons, construites en terre battue, donnent un aspect sinistre, et qu’on appelle cependant le château blanc, Ak-Séraï, ou Ak-Sara, ou Ak-Hissar, car, en Turquie, il n’est pas de nom qui n’ait plusieurs formes.

Nous attendons dans la cour d’un Khan délabré qu’on ait prévenu les autorités de notre arrivée. Bientôt les zaptiés et les serviteurs du mudir viennent nous y prendre et nous conduisent au konak. Il se dresse au centre d’une place ; c’est un vieil édifice construit en bois et plein d’originalité. Une grande galerie à jour occupe une partie du premier étage et sert de vestibule à la pièce principale. De longues barbes et de vastes turbans s’y laissent voir au-dessus de la balustrade ; ce sont les notables qui nous attendent et nous examinent avec curiosité ; les gens de service s’empressent autour de nous, pour tenir les chevaux et décharger nos bagages. Parmi les plus zélés, nous remarquons un nègre dont la cheville droite est reliée au cou par une grosse chaîne ; nous demandons ce qu’il faut penser de cette livrée d’un genre nouveau ; on nous répond qu’elle désigne un voleur ; on sait du moins ainsi à qui l’on a affaire.

Mais nous voici dans la salle du conseil : un vieillard à la figure vénérable et aux manières distinguées, s’avance et nous invite avec beaucoup de courtoisie à prendre place sur le divan. C’est un des notables qui remplace le mudir parti pour Nicomédie, comme tous ceux de la province. Il tire notre firman du sac de toile où il est précieusement enfermé, et, après l’avoir porté à son front en signe de respect, il en donne lecture aux assistants ; on nous présente alors les tchibouks et le café, et nous pouvons examiner à loisir le sélamlik[14] du konak d’Ak-Séraï. La décoration de cette pièce date d’un siècle au moins ; c’est assez dire que le sentiment de l’art y a présidé.

Nous avons sur nos pères beaucoup d’avantages, mais ils excellaient sous le rapport du goût ; leurs habitations, leurs costumes portaient l’empreinte d’une inspiration poétique qui semble ne leur avoir pas survécu. C’est un fait universel dont les résultats se montrent partout, en Turquie ou en Chine, aussi bien qu’en Europe. Chez nous on a le bon esprit, aujourd’hui, d’imiter les modèles que nous ont laissés nos ancêtres ; mais, sur les rives du Bosphore, on n’en est pas encore là ; nos goûts français d’il y a cinquante ans y dominent. Une commode de noyer et des fleurs artificielles dans des vases d’albâtre viennent chaque jour, à Constantinople, prendre, dans les maisons élégantes, la place des vieux meubles nationaux. Croirait-on que l’arbre en vogue pour l’instant est l’acacia-boule, ce végétal rabougri habitué des guinguettes de nos faubourgs ? On arrive au vieux sérail par une avenue d’acacias-boules ; les cyprès et les sycomores des anciens sultans semblent les regarder en pitié du haut des nuages où se perd leur cime.

Nous jouissions donc pleinement du plaisir de trouver dans un pauvre village, au milieu de ces maisons de terre, une pièce où tous les objets étaient disposés d’une manière harmonieuse, pittoresque et vraiment caractéristique. Je ne la décrirai pas : les lecteurs ont sous les yeux un dessin qui en reproduit l’aspect. Un bahut, décoré de paysages et d’arabesques, occupe le fond de la chambre, c’est un objet de luxe que nous avons rarement rencontré. La caisse, solidement ferrée, qui est posée à terre, près du divan, en face du maître de la maison, est habituellement le seul meuble qui garnisse le sélamlik. On y met l’argent, et les titres importants ; quant aux papiers moins précieux, ils prennent place sous les coussins. Chez nous les archives d’une sous-préfecture occuperaient plus d’espace, mais l’administration turque n’est point paperassière. Souvent, le soir, quand nous enlevions ces oreillers pour en composer notre lit, nous mettions à découvert un monceau de missives auxquelles le lendemain nous rendions soigneusement leur abri protecteur.

Le dîner. — Intérieur du konak d’Ak-Séraï.

Le personnel qui garnissait la grande salle du konak nous offrait en même temps un spectacle très-intéressant : cadi, iman, membres du medjlis, plongés dans leurs grandes robes de nuances diverses, immobiles et lançant en silence, à travers l’espace, la fumée, sortie des longs tuyaux de leurs narguilés ou de leurs tchibouks ; zaptiés bariolés, se tenant rangés au delà d’une balustrade, dans la partie basse de la pièce, prêts à obéir au moindre signe ; quelques-uns aidant au service sous la direction de l’intendant, que distinguent sa veste bleu de ciel et ses larges culottes de toile blanche ; aussi alertes et adroits pour présenter la pipe et offrir le café, chez le mudir, que pour manier le yatagan en rase campagne. Nous nous croyions transportés, à quelques siècles en arrière, dans un de ces châteaux féodaux qu’aiment à peindre les romanciers.

Mais un grand bruit de voix, parti du dehors, nous appelle près des fenêtres ; le soleil vient de se coucher, et l’horizon admirablement découpé nous montre des montagnes de saphir enchâssées dans un ciel de rubis ; c’est un coup d’œil magique. La foule se presse sur la place que nous dominons ; des torches, allumées subitement, l’inondent de lumière, et quelques jeunes garçons, vêtus de longues robes comme les almées, exécutent des danses de caractère au son de la flûte et du tambourin.

Cette réjouissance nous conduit jusqu’à l’heure du repas : on a placé sur le tapis, de distance en distance, de larges plateaux en cuir gaufré orné de clous dorés, qui reçoivent des flambeaux semblables aux chandeliers de nos cathédrales ; un petit trépied est disposé dans un coin de la salle : il porte un plateau près duquel nous prenons place. Les serviteurs et les zaptiés y déposent un à un les plats qui doivent composer notre dîner. C’est une succession de mets alternativement salés et sucrés, chauds et froids : le kébab, mouton grillé, coupé en petits morceaux ; les dolmas, boulettes de viande hachée, roulées dans des feuilles de vigne ; les beureks, gâteaux feuilletés de différentes formes ; le kaïmak, crème cuite, et le yaourt, lait caillé que l’on sert ordinairement à la surface d’un ragoût de viande ; le pilav, riz à la graisse, le mets national des Turcs, réservé pour la fin du repas en guise de dessert. Le règne végétal est représenté par les aubergines et par des melons de taille colossale : le cavoun à chair blanche, qui est un fruit succulent, et le carpouz à chair rouge.

Types de l’Anatolie.

Le service est des moins compliqués ; point d’assiettes, ni de fourchettes ; chacun puise à même le plat, avec une petite cuiller de buis lorsqu’il s’agit d’un liquide, avec les doigts pour la viande et les pâtisseries. Quand le maître de la maison tombe sur un bon morceau, il le présente le plus gracieusement du monde à ses hôtes, qui le reçoivent de sa main et répondent par mille ménas.

Point de bouteilles, le Coran interdit l’usage du vin, pas même de carafes ni de verres sur le plateau. Un serviteur tient une coupe remplie d’eau qu’il couvre de sa main pour la garantir de la poussière, et, sur un signe, il la présente tour à tour à ceux des convives qui veulent se désaltérer. Un autre domestique porte un flambeau.

Le repas terminé, l’intendant circule avec une grande cuvette de métal au centre de laquelle un petit appendice supporte une boule de savon dure comme le marbre, et verse un peu d’eau sur les doigts de chacun.

Les membres du medjlis, y compris celui qui nous avait fait les honneurs du konak, s’étaient retirés pour regagner à temps leurs harems.

L’heure du repos étant venue, on étendit sur le plancher, pour chacun de nous, un large matelas et une épaisse couverture. C’est ainsi que le sélamlik du konak change successivement de destination : prétoire, salon, salle à manger, dortoir tour à tour. Cette combinaison économique est bien en rapport, il faut l’avouer, avec les habitudes indolentes des Turcs ; il doit leur sembler doux de voir, sans bouger de place, tout ce qui est approprié aux besoins des diverses heures du jour surgir comme par enchantement dans le même lieu, sans qu’ils aient la peine d’aller, comme nous, le chercher sur des points différents.

Toutes nos soirées chez les mudirs se sont ressemblées à quelques circonstances près, et je n’aurai plus à revenir sur ces détails.

Le 28, à sept heures du matin, nous quittons le gracieux konak d’Ak-Séraï.

On nous a parlé, la veille, de vestiges antiques qui se remarquent sur la droite de notre chemin, non loin d’Ak-Séraï. En effet, au bout d’une heure et demie de marche à travers des champs plus ou moins bien cultivés, les zaptiés nous conduisent au petit village de Badji-Keuï, près duquel, parmi des débris de murailles, nous voyons se dresser un beau mausolée de trois mètres environ de hauteur, construit en gros blocs de pierre calcaire, et semblant appartenir à l’époque du Bas-Empire. Sur la face dirigée vers le Sangarius, est gravée une inscription grecque qui peut être interprétée ainsi[15] : « … a élevé ce monument tel qu’il est, ainsi que les constructions environnantes, pour demeurer inaliénables. »

Mausolée antique près de Badjikeuï, entre Ak-Séraï et Nicée.

Ce monument n’avait pas encore été remarqué que je sache.

Nous disons adieu à la belle vallée du Sangarius et commençons à gravir une pente abrupte toute semée de grosses roches. Les zaptiés arment leurs fusils et nous engagent à nous tenir sur nos gardes ; ce passage est mal famé pour l’instant ; quatre de leurs camarades qui escortaient un courrier, il y a six semaines, y ont été attaqués, et deux ont péri. Vers la même époque, un Français, attiré dans cette contrée par le commerce de la soie et voyageant seul avec son domestique, a été assassiné près d’ici, entre Nicée et Karamoussal. Peu d’endroits semblent mieux disposés pour un coup de main.

Nous atteignons cependant sans encombre le plateau boisé qui sépare la vallée du Sangarius de celle que baigne le lac Ascanius[16]. Une pente douce nous y conduit à travers un pays ombragé. Quelques champs cultivés annoncent bientôt le voisinage d’une ville : c’est l’antique Nicée ; un fouillis de grands arbres la cache à nos regards, aucun bruit ne la révèle, et nous sommes au pied de ses murailles vénérables avant d’avoir pu nous préparer à cette apparition qui doit nous émouvoir profondément.

Lac Ascanius ou de Nicée vu des murailles de la ville.

Il y a peu de ruines en Asie Mineure dont la vue, plus que celle des ruines de Nicée, soit capable de frapper vivement l’imagination. Les voyageurs ne les ont généralement pas assez vantées ; si l’archéologue rencontre des monuments qui l’emportent au point de vue de l’intérêt architectural, rarement l’artiste trouvera des débris de cette importance encadrés dans un aussi charmant paysage ; nulle part le poëte ne ressentira de plus mélancoliques impressions. On pourrait, le crayon en main, passer à Nicée des semaines délicieuses.

Les circonstances qui hâtaient notre marche ne nous permirent pas de savourer pleinement ces beautés ; nous y avons mis toutefois deux journées à profit pour recueillir une ample moisson de souvenirs impérissables.


IV

Nicée. — Le concile. — Les croisés. — Situation présente. — De Nicée à Yéni-Schéher.

Construite par Antigone, peu d’années après la mort d’Alexandre le Grand, Nicée devrait offrir à l’observateur quelques spécimens de l’art grec classique, si le temps, les tremblements de terre, l’invasion des Scythes et d’autres barbares, les ravages occasionnés par des siéges nombreux n’avaient pas entièrement détruit ses monuments primitifs. Il faut en rechercher les fragments incrustés dans les édifices plus modernes, spécialement dans les murs d’enceinte pour lesquels ils ont fourni de nombreux matériaux. Ici, un fût de colonne forme le linteau d’une poterne ; là, un chapiteau corinthien est mis à découvert par un éboulement ; plus loin, des portions entières du rempart sont revêtues de pierres tumulaires ou formées de blocs de marbre blanc, débris de pilastres et d’architraves.

Rome, et plus tard Byzance, ont, presque partout, recouvert d’une nouvelle couche de monuments, le sol conquis de l’Asie Mineure. Le théâtre de Nicée est contemporain de Pline le Jeune qui, dans ses lettres, donne à Trajan des détails sur la construction de cet édifice ; c’est aujourd’hui une masse confuse de voûtes, de gradins de grosses pierres taillées, à travers lesquels se fait jour une végétation puissante ; il est sur un point culminant d’où l’on domine le lac et une partie des ruines.

Deux des portes principales, celle de Stamboul et celle de Lefké sont accompagnées d’arcs de triomphe en marbre blanc, érigés du temps de l’empereur Adrien. Le premier se trouve reproduit ici d’après une photographie. Les travaux de défense dont on les a environnés au moyen âge, et l’exhaussement du terrain nuisent à la beauté de leurs proportions.

Nicée (Isnik) : porte de Lefké (extérieur).

L’époque byzantine est représentée par des monuments plus nombreux. Il faut parler d’abord des murailles[17], aussi curieuses au point de vue de l’art des fortifications qu’intéressantes par le souvenir des grandes luttes dont elles furent témoins.

Elles subsistent presque sans lacunes, et présentent un développement de plus de quatre mille mètres. La construction primitive en doit remonter au quatrième siècle, mais elles ont subi des augmentations et modifications successives constatées par plusieurs inscriptions. Elles se composent d’une double enceinte, le mœnium et l’agger[18], celui-ci moins élevé que le premier, et sont flanquées en tout de deux cent quatre-vingt-trois tours, la plupart rondes, quelques-unes carrées.

Le béton qui constitue la masse de ces murailles, porte un revêtement en briques disposées horizontalement ou diversement inclinées, alternant parfois avec des assises de pierre de taille pour dessiner une mosaïque bizarre. Les créneaux qui les couronnaient ont presque entièrement disparu..

Le Bas-Empire a doté Nicée de plusieurs églises ; l’une, qui aujourd’hui encore sert aux Grecs de cathédrale, semble dater du douzième siècle ; elle est décorée de peintures intéressantes ; l’autre (Aghia-Sophia) a perdu sa coupole et ses voûtes, mais elle présente un aspect imposant et laisse voir quelques débris de mosaïques à travers les rameaux des figuiers qui l’ont envahie.

Quelques auteurs ont voulu y chercher le lieu où siégèrent les pères du premier concile ; cette supposition pourrait être vraisemblable à l’égard du second concile de Nicée (788) ; mais l’on sait que la première de ces assemblées tint ses séances dans le palais impérial dont il ne subsiste aucun vestige, et l’église d’Aghia-Sophia offre d’ailleurs des caractères architecturaux qui ne permettent point d’en faire remonter l’origine au delà du sixième siècle, comme l’a fort bien établi M. Texier ; c’est à Justinien qu’il en faut attribuer la construction.

Les sultans n’ont pas apporté moins de soin que les empereurs à la décoration de Nicée. Les Seljoucides d’Iconium y avaient introduit ce style charmant mélangé d’éléments indiens, persans, byzantins, qu’on nomme vulgairement style arabe. Les premiers princes de la famille d’Osman eurent le bon goût d’en respecter les traditions, et l’on croit à un reflet de Bagdad, quand, après avoir franchi la porte de Lefké, on voit tout d’un coup briller au-dessus des masses sombres que présentent les autres ruines, le minaret de fayence émaillée de la Yéchil-Djami[19], où les nuances les plus vives, rouges, vertes, bleues, rivalisent de fraîcheur et d’éclat.

Cette mosquée est un vrai bijou ; les balustrades qui ferment le portique, les arabesques gravées dans le marbre blanc de la façade, peuvent soutenir la comparaison avec les créations les plus gracieuses du génie des Maures d’Espagne. On gémit en voyant l’état d’abandon ou est tombé ce délicieux monument.

Nicée : Mosquée verte (Yéchil-Djami) et ruines des bains.

La Yéchil-Djami, toutefois, est encore affectée au culte ; elle dépend d’un médressé[20] où une douzaine de softas[21] sont entretenus. Ces pauvres jeunes gens occupent une série de petites cellules rangées en fer à cheval autour d’un verger dont la mosquée forme le quatrième côté, et s’y livrent à l’étude du Coran avec toutes les apparences d’une profonde mélancolie.

Près de là sont les ruines d’un vaste et bel édifice surmonté de plusieurs coupoles et construit en pierres et briques ; il contenait des bains.

On sait que les musulmans attachent une grande importance aux établissements de cette nature, et ne croient pas pouvoir y déployer trop de luxe. Une inscription, placée au fond du portique qui précède ces bains, nomme leur fondatrice, Nilufer fille du sultan Mourad fils d’Orkan ; elle est datée de l’an 790 de l’hégire (1388).

La Yéchil-Djami porte aussi, gravé sur sa façade, le nom de celui qui l’a fait construire, c’est le fameux vizir Khayr-Eddin, le vainqueur de Salonique ; elle est de dix ans plus ancienne que les bains.

Du milieu de ces débris d’édifices païens, chrétiens, musulmans où abondent les contrastes, surgissent encore les arcades ogivales, les balustrades, les minarets de quelques anciens imarets[22] ou mosquées. Vouloir les décrire serait tomber dans les redites ; mais cette richesse de détails fait la grandeur d’ensemble du tableau que présentent les ruines de Nicée. Après l’avoir contemplé, on éprouve le besoin de feuilleter ce que les historiens ont écrit sur cette cité.

Ses grandeurs et ses infortunes, avant le quatrième siècle, ne la distinguent point de tant d’autres villes dont les princes, issus des généraux d’Alexandre, se sont si longtemps disputé la possession, et que les Romains leur ont enlevées plus tard, inaugurant pour elles, comme pour tous leurs municipes, une ère de prospérité qui n’a pas de retentissement dans l’histoire.

Nicée arrive à être hors de pair, lorsque Constantin, voulant mettre fin à la scission profonde produite au sein de l’Église et de l’empire par les menées d’Arius, la désigne « à tous les évêques de la terre habitable » suivant les expressions d’Eusèbe, pour y tenir les premières grandes assises de la chrétienté.

L’empereur pourvut aux frais de voyage de tous les prélats, mettant à leur disposition des voitures et des mulets pour eux et pour leur suite.

Vers le milieu de juin de l’année 325, plus de trois cents évêques étaient réunis à Nicée. Là se rencontrèrent ces confesseurs, débris des saintes phalanges qui avaient affronté les persécutions, et dont les noms glorieux étaient depuis longtemps prononcés avec respect d’un bout à l’autre de l’empire. Leurs collègues et le peuple se pressaient, pleins d’émotion, à leur rencontre. À côté d’eux une génération de docteurs apporta au concile les lumières des sciences sacrées : Osius de Cordoue, délégué du pape Sylvestre, et le grand Athanase, bien jeune encore, y brillaient au premier rang.

L’empereur arriva au commencement de juillet et présida, le lendemain, la première séance du concile, revêtu d’une robe de pourpre toute étincelante de pierreries, et assis sur un siége d’or peu élevé.

Nicée (Isnik), porte de Constantinople (intérieur).

Son historien, Eusèbe, évêque de Nicomédie, fut chargé de le complimenter ; il nous a conservé le discours que prononça l’empereur :

« Lorsque, par le concours et le consentement du Tout-Puissant, j’eus triomphé de mes ennemis, dit-il, je pensais qu’il ne me restait plus qu’à louer Dieu et à me réjouir avec ceux qu’il avait délivrés par ma main. Mais aussitôt que j’ai appris la division survenue parmi vous, j’ai jugé que c’était une affaire pressante qu’il ne fallait pas négliger, et, désirant apporter aussi remède à ce nouveau mal, je vous ai convoqués tous sans délai : c’est une grande joie pour moi que d’assister à votre réunion… Ne tardez donc pas, ô mes amis, ô ministres de Dieu, ô serviteurs d’un maître et d’un sauveur commun, ne tardez pas à faire disparaître toute racine de discorde… »

Arius fut entendu plusieurs fois pendant le cours des conférences, qui durèrent l’espace de six semaines. Elles aboutirent à la rédaction d’une solennelle déclaration que signèrent tous les évêques, deux exceptés, et dont les termes résumés dans une formule simple, puis complétés au siècle suivant par le concile de Constantinople, constituent le symbole qui, depuis lors, fait partie des chants de l’office divin.

Les pères, avant de se séparer, réglèrent encore dans vingt canons divers points de foi et de discipline, entre autres la fixation du jour où devait être célébrée la fête de Pâques.

Constantin voulut que la clôture du concile coïncidât avec la célébration du vingtième anniversaire de son avénement au trône impérial ; il invita tous les évêques à un grand repas pendant lequel on le vit plusieurs fois se lever pour aller baiser les saintes cicatrices des confesseurs, et donna à cette occasion des fêtes si splendides, qu’au dire d’Eusèbe, elles tenaient plus de l’idéal que de la réalité.

À quatre siècles de là, Nicée reçut encore dans ses murs trois cent soixante-dix-sept évêques, la plupart appartenant à l’Église d’Orient, et les légats du pape Adrien, pour régler un différend qui n’avait pas moins agité le monde que les discussions soulevées par l’arianisme. Ce concile, le septième œcuménique, définit la doctrine de l’Église relativement au culte des images.

Mais à ces souvenirs de grandeur paisible viennent se mêler, pour la cité dont nous visitons les ruines, le retentissement de luttes terribles. Ce sont d’abord les premières incursions des kalifes arabes, dont les efforts se brisent contre ses murailles ; puis, à la fin du onzième siècle, l’agression victorieuse des Turcs Seljoucides qui l’enlèvent aux empereurs de Byzance, pour en faire la place d’armes d’où ils étendent leurs conquêtes jusqu’aux rivages de la Propontide.

Bientôt vont paraître les guerriers de l’Occident, des peuples entiers s’ébranlant pour délivrer le tombeau du Christ et tarir dans sa source le flot envahissant de l’islamisme. Soixante ans avant que la guerre sainte ne soit prêchée, un des hauts barons du royaume de France, le duc de Normandie, Robert le Diable, veut couronner sa vie agitée par le pèlerinage de Jérusalem. Il revient à travers l’Asie Mineure, et trouve à Nicée une mort entourée de circonstances mystérieuses.

Les premiers croisés, bandes indisciplinées que guident Pierre l’Ermite et Gauthier Sans-Avoir, viennent, en 1096, au nombre de trois cent mille, débarquer à Guemlek, l’ancienne Cius, que les historiens contemporains appellent Civitot. C’est le point où le lac Ascanius décharge dans la mer le trop-plein de ses eaux. Ils s’avancent vers Nicée ; le sultan les rencontre sur la rive droite du lac, près du village moderne de Bazardjyk, et en fait un horrible carnage.

La grande armée commandée par Godefroi de Bouillon, Bohémond, prince de Tarente et son neveu Tancrède, le duc de Normandie, les comtes de Vermandois, de Flandres, de Blois et de Toulouse, cinq cent mille fantassins et cent mille cavaliers appartenant à dix-neuf nations de langues différentes, arrive devant Nicée l’année suivante (1097).

Elle n’avait pas rencontré d’ennemis depuis Nicomédie. Longeant la côte, puis franchissant la chaîne de l’Arganthon (Katerli-Dagh), elle traversa à grand’peine un pays, dit le chroniqueur[23], tout à fait impraticable par les obstacles que présentaient les sommets des montagnes et le creux des vallées. Quatre mille hommes armés de haches avaient précédé l’armée pour lui frayer un passage qu’ils marquaient en plantant des croix de loin en loin.

Au commencement du mois de mai, les croisés établirent leurs tentes dans la vallée où est située Nicée. La première, mais non la moins terrible des luttes qui marquèrent cette héroïque expédition, allait s’engager aussitôt.

Non loin de là, sous les murailles illustres de Troie, il ne s’était pas jadis accompli en dix ans plus d’exploits que Nicée n’en vit se produire pendant les sept semaines que dura le siége.

Je résiste avec peine au désir de transcrire les relations que nous en ont laissées les historiens contemporains : Albert d’Aix, Guibert de Nogent, Robert le Moine, Guillaume de Tyr. Quand on visite Nicée ou que l’on s’y transporte simplement par l’imagination, il faut la voir à travers ce prisme des souvenirs, faire revivre sur chacun des points de son territoire les scènes émouvantes si bien racontées par nos vieux annalistes.

Ici, le combat sanglant que le sultan Soliman-Kilig-Arslan, sorti des défilés de l’olympe, d’où il épiait les mouvements des assiégeants, livra au comte de Toulouse, au moment où il installait ses tentes en face de la porte du midi[24] ; les musulmans y perdirent quatre mille des leurs et regagnèrent les montagnes en désordre. Le plus chevaleresque des croisés, Tancrède, dont le chantre de la Jérusalem délivrée a trop dénaturé la véritable physionomie, fit, dans cette journée, des prodiges de valeur[25] ;

Là, Godefroi de Bouillon, s’avançant lui-même au pied des murailles, saisissant une fronde et, comme David, envoyant la mort à un Sarrasin d’une stature colossale qui, du haut des remparts, insultait les assiégeants[26] ;

De tous côtés, des balistes, des tours en charpente serrant de près, heurtant, ébranlant les murailles qui se relèvent aussitôt ; portant à la hauteur des créneaux d’intrépides combattants, puis s’écroulant, le plus souvent, consumées par des matières inflammables, écrasées sous le poids des rochers que les soldats de Soliman font pleuvoir sans relâche ; jusqu’au jour où un ingénieur lombard construit un abri capable de résister à toutes les atteintes, sape le mur par sa base et pratique une brèche qui enlève aux assiégés l’espoir de résister plus longtemps.

En même temps les croisés, grâce à des efforts surhumains, ont, en une nuit, fait franchir par terre l’espace de plusieurs milles à de grosses barques, et les ont transportées du port de Civitot jusqu’au lac de Nicée ; le matin les habitants de la ville se sont vus bloqués par cette flottille du côté où leurs communications avec le dehors étaient restées libres jusque-là, et la princesse, femme de Soliman, fuyant dans un canot, est tombée entre les mains de leurs ennemis. Ils n’ont plus d’autre ressource que de capituler. Mais alors, comme cela s’est vu plus d’une fois dans l’histoire, ce que le courage a su conquérir la ruse le détourne à son profit.

L’empereur Alexis avait envoyé un faible détachement de Grecs auxiliaires à Godefroi de Bouillon, moins sans doute pour le seconder que pour saisir quelques occasions de servir sa propre politique.

Le chef de cette troupe, appelé Butumitès par les Grecs, et que les historiens des croisades nomment Tatin[27], pénétra secrètement dans la place et persuada aux habitants qu’Alexis serait pour eux un maître plus clément que le chef des croisés. Ceux-ci ne virent pas sans indignation l’étendard de Byzance flotter sur les murailles de Nicée ; mais ils étaient liés par d’imprudents serments, ils brûlaient de voler à d’autres conquêtes ; levant donc leur camp, le 25 juin, ils se remirent en marche dans la direction du midi. Ils devaient cinq jours après trouver dans la vallée du Thymbris, près de Dorylée, une nouvelle occasion de combattre et de triompher.

Nicée changea encore de maîtres plus d’une fois. Dès 1106 les sultans Seljoucides y étaient rentrés. À la fin du douzième siècle, après un siége dont l’issue fut marquée par de grandes cruautés, les empereurs de Bysance s’en emparèrent de nouveau et en firent leur capitale, pendant que les Latins occupaient Constantinople. Théodore Lascaris y fut couronné en 1203.

Enfin, au siècle suivant (1330), à la suite d’un long siége, et pressés par la famine, les habitants de Nicée ouvrirent leurs portes au sultan Orkan, et depuis lors la possession n’en a plus été disputée aux Osmanlis.

Nicée, aujourd’hui, est une petite ville qui peut contenir deux mille habitants, chrétiens en grande partie.

Des vergers et des jardins, si l’on peut donner ce nom aux enclos pleins de grandes herbes et de buissons où apparaissent quelques arbres fruitiers venus au hasard, garnissent le pied des murailles à l’est et au nord.

De ce côté d’anciens aqueducs amènent, de la montagne, des eaux belles et abondantes ; mais une partie de ces eaux se perd sans doute dans le trajet, et, faute de quelques fossés d’assainissement, humectent le sol, qui sur ce point est devenu un vrai marais[28]. Cela contribue à faire de Nicée l’une des villes de l’Asie Mineure où la fièvre sévit le plus constamment.

On ne doit pas cependant s’en prendre uniquement à la négligence de l’administration actuelle ; dans l’antiquité l’insalubrité de l’air qu’on y respire avait déjà été signalée.

Le lac offre au voyageur de beaux aspects, mais les habitants du pays n’en tirent aucun parti ni pour les transports ni pour la pêche ; il est cependant très-poissonneux. On n’y aperçoit point de barques. Si ce pays connaît un jour des temps meilleurs, la canalisation du ruisseau qui réunit le lac de Nicée à la mer, sera un travail facile et fécond en heureux résultats.

Nous reçûmes à Nicée une hospitalité très-empressée. Le mudir, les notables, les zaptiés, nous escortaient partout et nous témoignaient un vif désir de nous être agréables.

On nous avait installés dans la grande salle d’un konak nouvellement construit. Elle est située au rez-de-chaussée, et ses nombreuses fenêtres ouvrent sur une terrasse couverte, au milieu de laquelle se trouve un bassin de marbre blanc alimenté par un jet d’eau. Il y a là comme un pâle reflet de l’ancienne splendeur de Nicée.

A. de Moustier.

(La suite à la prochaine livraison.)

  1. Dessins de M. Guiaud pour les paysages et les monuments, de M. Castelli pour les intérieurs et costumes, d’après les croquis et les photographies de M. de Moustier.

    Les vues de Smyrne et d’Éphèse sont faites d’après les photographies de M. Svoboda, de Smyrne.

  2. Titre de courtoisie, qui signifie proprement : « Issu d’une famille de Beys. »
  3. Les divisions territoriales de l’empire ottoman, anciennes déjà, mais régularisées et uniformisées par le Tanzimat, consistent en :

    1o Eyalets (gouvernements), à la tête desquels est un vali ou mutésarrif. Les étrangers donnent habituellement au gouverneur d’une grande circonscription le nom de pacha ; mais ce titre, aujourd’hui, tout en marquant le rang hiérarchique de celui qui l’a reçu, ne se rapporte à aucune fonction spéciale.

    2o Sandjaks ou livas (provinces), administrés par un kaïmakam.

    3o Kazas (districts), que dirige un mudir.

    4o Nahiyès (communes), à la tête desquelles est le mouktar.

    Chacun de ces magistrats est assisté par un medjlis, conseil composé des principaux fonctionnaires et des notables de la circonscription. Les communions chrétiennes et les juifs y sont représentés par les évêques, les rabbins, ou par leurs délégués. Les attributions de ces conseils consistent principalement dans la répartition de l’impôt ; ils siégent aussi dans certains cas comme tribunaux.

  4. Hôtel. À Constantinople on donne ce nom aux habitations particulières des principaux fonctionnaires ; dans les villes de province il désigne la résidence officielle du premier magistrat ; dans les villages, la maison commune.
  5. L’organisation des postes, dans l’Asie Mineure, date du temps de la domination persane ; les empereurs romains l’avaient perfectionnée ; on trouve dans leurs codes plusieurs lois relatives à ce service. Les stations de postes étaient alors pourvues de chars à deux et à quatre roues ; on voit, dans les lettres de Pline, qu’il fit en voiture une partie de son voyage d’Éphèse à Nicomédie.

    Les routes, fort négligées au temps du Bas-Empire, peu entretenues par les premiers sultans, n’existent plus aujourd’hui ; on ne rencontre que des sentiers, et les transports se font tous à dos de cheval et de chameau.

    Les voyageurs qui ne sont point pressés font bien d’user de leurs propres montures. Dans les grands centres de population, il y a des loueurs (katerdjis) avec lesquels on peut faire marché pour un ou plusieurs jours.

    Quant aux stations de poste, il en existe sur les principales lignes de communication, espacées entre elles de 25 à 30 kilomètres. Les chevaux qu’on y entretient sont réservés pour les services publics, spécialement pour porter les courriers (tatars) ; mais, ainsi que l’avaient réglé les empereurs romains, les particuliers munis d’un permis (bouyourouldi) peuvent aussi en faire usage. Le tarif de la poste est de cinq piastres autour de la capitale, et de trois piastres et demie (environ soixante-quinze centimes) dans le reste de l’empire, par heure et par cheval. Les heures ne sont point calculées d’après le temps réellement employé pour se transporter d’un point à un autre, mais en raison de celui qui est nécessaire à un chameau de caravane pour parcourir le même espace.

  6. Les téménas sont les saluts. Il y en a de plusieurs degrés : le téména humble exige que l’on se courbe à demi et que, de la main, on fasse le geste de ramasser de la poussière aux pieds de celui qu’on salue et de la verser sur son front ; pour le téména respectueux, on porte la main au cœur, à la bouche et au front. La main portée seulement au cœur ou au front constitue le téména familier. Généralement, en Orient, le supérieur salue le premier son inférieur ; celui-ci attend ce signal pour être certain que ses politesses ne seront point importunes. Les étrangers, faute d’être au courant de cet usage, sont tentés de taxer de grossièreté ce qui, au fond, n’est qu’un raffinement d’humilité (voy. t. VIII, p. 150).
  7. Les appointements d’un mudir sont de 300 piastres (75 francs) par mois.
  8. Ce mot veut dire proprement défilé ; il sert aussi à désigner de petits bâtiments, moitié corps de garde, moitié cafés, répandus sur les lignes que suivent les courriers et les caravanes, pour servir de stations aux zaptiés et d’abri aux voyageurs.
  9. Cafetier.
  10. Lieutenant, adjoint.
  11. M. Texier, l’Asie Mineure, 1 vol. in-8, Didot, 1863. M. Texier est un des hommes qui connaissent le mieux et qui ont le mieux fait connaître l’Asie Mineure.
  12. Le Sangarius est, par la longueur de son cours, le second fleuve de l’Asie Mineure ; il présente un développement d’environ cent cinquante lieues ; l’Halys en mesure plus de deux cent cinquante. Il ne semble pas pouvoir servir pour la navigation, bien que les anciens aient vanté l’abondance de ses eaux.
  13. Kemer-Kupru (pont de l’Arche).
  14. C’est le nom que l’on donne, dans toute maison turque, à la pièce où se tiennent les hommes par opposition au harem, appartement des femmes.
  15. La partie de l’architrave qui portait le premier mot, un nom propre sans doute, s’est détachée et a disparu.
  16. Lac de Nicée ; en turc, Isnik-gueul.
  17. M. Texier en a fourni une description très-exacte et très-détaillée.
  18. La vue du lac, que j’ai prise du sommet de l’une des tours qui flanquent la porte de Stamboul, rendra cette disposition plus facile à saisir.
  19. Mosquée verte.
  20. École religieuse.
  21. Étudiants.
  22. Hospice ou plutôt cuisine publique où on distribue des rations aux écoliers et aux indigents.
  23. Robert le Moine.
  24. Aujourd’hui la porte de Yeni-Scher.
  25. Raoul de Caen : Faits et gestes du prince Tancrède.
  26. Guillaume de Tyr : Histoire des faits et gestes dans les régions d’outre-mer.
  27. « … Tatin est à leur tête ; Tatin, le seul des princes grecs qui osa s’associer à la fortune des Latins. Ô crime ! ô honte ! Malheureuse Grèce, tu demeuras tranquille spectatrice d’une guerre qui se faisait sur tes frontières, ta faible politique attendait les événements pour se décider ; vile esclave aujourd’hui, gémis sous le poids de ta chaîne ; mais n’accuse point l’injustice du sort qui t’accable, il était dû à ta lâcheté. » (Le Tasse, Jérusalem délivrée, chant I.)
  28. Dans le courant de 1863, des commissaires ont été envoyés par le gouvernement ottoman dans la plupart des provinces de l’empire pour en étudier les besoins ; l’un d’eux, Achmet-Véfik-Effendi a, m’assure-t-on, prescrit des travaux d’assainissement autour de Nicée.