Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine (éd. 1863, Le Tour du monde)/01

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 219-224).
Première livraison

M. Henri Mouhot. — Dessin de H. Rousseau d’après une photographie.



VOYAGE DANS LES ROYAUMES DE SIAM, DE CAMBODGE, DE LAOS

ET AUTRES PARTIES CENTRALES DE L’INDO-CHINE,


PAR FEU HENRI MOUHOT, NATURALISTE FRANÇAIS.
1858-1861. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




AVANT-PROPOS.

« Les vastes régions qui, sous la figure d’une double péninsule s’étendent entre le golfe du Bengale et la mer de Chine, ne sont guère connues que par leurs côtes, l’intérieur présentant un champ de conjectures inutiles et fastidieuses[1]. »

Il y a juste cinquante ans que Malte-Brun écrivait les lignes précédentes sur les contrées où nous allons faire pénétrer nos lecteurs. Le savant géographe entrevoyait bien que toute la charpente de cette région était formée par quatre chaînes de montagnes sorties du Thibet, courant vers le sud et encadrant entre leurs escarpements parallèles trois longues et superbes vallées, arrosées par de grands fleuves ; mais il ajoutait que « les sources et le cours même de ceux-ci étaient à peu près inconnus. »

Le demi-siècle, si fécond en découvertes, qui a passé sur l’ouvrage de Malte-Brun, a soulevé une bonne partie des voiles qui couvraient l’Indo-Chine. Deux guerres successives entre l’empire des Birmans et la défunte Compagnie des Indes ont poussé les Anglais dans la vallée de l’Irrawadi ; ils l’ont explorée en conquérants, et en ont réduit la moitié méridionale en provinces anglaises. Toutes les grandes sectes chrétiennes ont eu et ont encore des missionnaires dans l’Indo-Chine, et plusieurs même possèdent des temples à Siam. Le meilleur livre[2] qu’on ait écrit sur ce denier pays est l’œuvre d’un évêque catholique. Les pages les plus intéressantes et les plus douloureuses des Annales de la Propagation de la foi sont consacrées à la Cochinchine et au Tonquin. De courageux missionnaires se sont établis depuis une douzaine d’années dans les marches sauvages de l’Annam et du Cambodge ; ils ont navigué sur le grand fleuve Mékong, l’artère de la grande vallée orientale de l’Indo-Chine, et ont signalé à la géographie le vaste lac Touli-Sap et les ruines antiques qui dorment sur ses bords. L’honneur de relier ensemble toutes ces découvertes, de décrire, de dessiner ces ruines, de traverser la chaîne qui sépare les deux bassins du Ménam et du Mékong, et de remonter ce dernier fleuve jusqu’aux frontières de la Chine était réservé à un de nos compatriotes, M. Mouhot, choisi pour cette mission par les sociétés scientifiques de Londres. Il a payé cet honneur de sa vie, et nous remplissons tout à la fois un devoir envers sa mémoire et un vœu de sa famille en offrant à nos lecteurs la primeur du journal de voyage et du portefeuille vraiment artistique de ce jeune et regrettable savant[3].

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I

La traversée. — Premier coup d’œil sur le royaume de Siam et sur Bangkok la capitale.

Le 27 avril 1858, je m’embarquai à Londres sur le Kusrovie, navire à voiles de très-modeste apparence, pour mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis quelque temps, celui d’explorer le royaume de Siam, le Cambodge, Laos et les tribus qui occupent le bassin du grand fleuve Mékong. J’épargne au lecteur les détails du voyage et de la vie à bord ; je me borne à dire que l’encombrement du bâtiment et la conduite du capitaine, dont la sobriété laissait beaucoup à désirer, me firent traverser une série de jours assez difficiles. Enfin, j’arrivai à Singapoure le 3 septembre. Je n’y fis qu’une courte halte pour m’orienter sur les pays que j’allais visiter. Le 12 du même mois, après une traversée bien monotone dans le large golfe qui sépare l’Indo-Chine en deux péninsules, nous arrivâmes à la barre de Siam. Le Ménam, fleuve qui traverse la ville de Bangkok, est obstrué à son embouchure par un vaste banc de sable qui barre le passage aux navires d’un fort tonnage, et c’est à huit ou neuf milles, dans le golfe et avec des frais assez considérables, qu’ils doivent opérer une partie de leur déchargement, s’ils veulent remonter jusqu’à la capitale. Le nôtre ne tirant que douze pieds d’eau, passa sans grandes difficultés et vint jeter l’ancre à Pakuam, en face de la demeure du gouverneur chez lequel le capitaine et moi nous nous rendîmes aussitôt, afin d’obtenir la permission de poursuivre notre route.

La barre du Ménam, vue prise du pont du Kusrovie. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Cette formalité remplie, je m’empressai de visiter les forts, le marché et quelques rues de la ville. Les premiers sont construits en briques et crénelés. Paknam est le Sébastopol ou le Cronstadt du roi de Siam ; cependant je crois qu’une escadre européenne s’en rendrait facilement maîtresse, et que son chef, après y avoir déjeuné, pourrait le même jour aller dîner à Bangkok.

Sur un petit îlot, au milieu de la rivière, s’élève une pagode fameuse et d’un travail remarquable ; elle contient, m’a-t-on dit, les restes des derniers rois. L’effet que produit cette pyramide, en se reflétant dans les eaux profondes et limpides et se dessinant sur un fond de verdure tropicale, est vraiment saisissant.

Portail de la grande pagode de Wat-Chan, à Bangkok. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Quant à la ville, ce que j’en ai vu était d’une saleté repoussante. À huit ou dix kilomètres plus haut, nous passâmes devant une autre ville fortifiée nommée Paklat, et peuplée d’environ sept mille habitants, presque tous originaires du Pégou. Deux citadelles resserrent ici le fleuve, et de l’une à l’autre ou peut tendre une sorte de chaîne formée de câbles en fil de fer et de poutres armées d’éperons. Cet obstacle, formidable peut-être pour une jonque chinoise ou annamîte, ne soutiendrait pas un seul instant le choc d’une de nos chaloupes canonnières cuirassées ; et la vue de cet impuissant engin de guerre m’intéressa bien moins que celle d’un hameau voisin, où l’industrie locale a établi une raffinerie de sucre.

Sucrerie de Paklat sur le bras du Ménam qui conduit à Bangkok. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

On ne peut refuser au « Ménam » le beau nom qu’il porte (Mère des eaux), car sa largeur, aussi bien que sa profondeur, permettent aux navires du plus fort tonnage d’effleurer ses rives sans danger ; les vergues s’accrochent aux branches, les oiseaux folâtrent en chantant au-dessus de votre tête, et les insectes, en quantité prodigieuse, bourdonnent nuit et jour sur le pont ; le paysage est, en outre, des plus pittoresques et des plus beaux. De distance en distance des maisons s’élèvent sur les deux rives, et dans le lointain on aperçoit de nombreux villages. Nous rencontrons un grand nombre de canots, et c’est avec une dextérité incroyables qu’hommes, femmes ou enfants dirigent ces légères embarcations.

Vue de Paknam. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Déjà lors de ma visite au gouverneur de Paknam, j’avais pu remarquer l’étroite familiarité qui existe en ce pays entre l’enfance et l’humide élément. J’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C’était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai partout rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres.

La situation même du pays tend un peu à rendre amphibies ses habitants. Toute la partie centrale du bassin de Ménam n’est qu’une plaine alluviale, coupée de canaux, et noyée annuellement pendant plusieurs mois ; nous étions déjà arrivés au centre de la cité populeuse que je me croyais encore à la campagne ; il me fallut la vue de plusieurs constructions européennes et celle des bateaux à vapeur qui sillonnent cette majestueuse rivière, dont les bords sont garnis de maisons et boutiques flottantes, pour me rappeler à la réalité locale.

Nous jetâmes l’ancre en face de la cathédrale de la Mission française et du modeste palais de Mgr Pallegoix, ce digne archevêque qui, pendant près de trente ans, sans autre assistance que celle de quelques missionnaires dévoués comme lui, a su faire respecter dans ces régions lointaines le signe révéré du chrétien et le nom de la France.

La vue de la croix surtout, dans ces pays éloignés, fait le même bien au cœur que la rencontre d’un ami de vieille date. À sa vue, on se sent soulagé, on sait qu’on n’est plus seul. Le dévouement, l’abnégation de ces pauvres et bons missionnaires, providence des voyageurs, modestes pionniers de la science et de la foi, sont dignes d’admiration, et ce serait de l’ingratitude que de ne pas leur rendre l’hommage qui leur est dû.

Depuis quelque temps, surtout depuis les guerres de Chine et de Cochinchine, on a fait grand bruit de Siam en Europe, et sur la foi des traités de commerce et de paix, et d’ampouleuses descriptions, plusieurs représentants de France et d’Angleterre y ont fondé des maisons de commerce. Malheureusement il y a eu beaucoup de déceptions, et à cette heure, c’est une plainte générale. Le fait est que les négociants ont des concurrents dangereux dans les mandarins, et même dans les princes qui accaparent la plus grande partie du riz et du sucre, branches principales du commerce, et l’expédient sur leurs jonques et leurs nombreux navires ; de plus, le pays n’était pas préparé au changement qui s’est opéré tout à coup dans ses lois, et n’a encore guère cultivé que pour sa propre consommation ; en outre, la population est peu nombreuse et le Siamois est paresseux. La culture est en grande partie entre les mains des Chinois, gens plus laborieux, mais dont l’immigration s’est détournée depuis quelques années pour se porter en Australie, en Californie, à Singapoure et dans quelques autres contrées florissantes.

Le royaume de Siam mérite certainement toute la réputation de beauté dont il jouit, cependant c’est particulièrement dans les montagnes que la nature porte un véritable cachet de grandeur.

Vue générale de Bangkok. — Dessin de E. Bocourt d’après une photographie.

Les environs de Bangkok sont, à perte de vue, aussi plats que les polders de la Hollande. La ville elle-même repose sur un archipel d’îlots vaseux que le bras principal, ou thalweg du Ménam, découpe en deux sections. Celle de droite n’a guère droit qu’au titre de faubourg, car les huttes du peuple, les jardins et les marais y dominent. Les pagodes et les demeures des grands y sont rares. Sur la rive gauche du fleuve, au contraire, la ville proprement dite, entourée de murailles crénelées et flanquées de loin en loin de tours et de bastions, couvre un espace de deux lieues de circuit. Entre les deux sections, des milliers de boutiques, flottant sur des radeaux, s’allongent sur deux rangs en suivant les sinuosités du fleuve que sillonnent en tous sens d’innombrables embarcations. L’animation qui règne sur les eaux est la première chose qui frappe le voyageur pénétrant au sein de cette capitale par la voie du Ménam. Bientôt, son attention est attirée parla vue des palais royaux et des pagodes, projetant dans les airs, au-dessus de l’éternelle verdure de la végétation tropicale, leurs flèches dorées, leurs dômes vernissés, leurs hautes pyramides sculptées à jour, découpées en guipures et reflétant tous les rayons du soleil, toutes les couleurs du prisme sur leur revêtement de cristaux et de porcelaines. Cette architecture des Mille et une Nuits, la variété infinie des édifices et des costumes, indiquant la diversité des nationalités groupées sur ce point du globe, le son incessant des instruments de musique et le bruit des représentations scéniques, tout cet ensemble est, pour l’étranger, un spectacle aussi nouveau qu’agréable au premier abord.

En outre ici, autre impression étrange ; pas de bruit de voiture ni de chevaux ; pour vos affaires ou vos plaisirs, vous êtes obligé de descendre ou remonter la rivière en bateau. Bangkok est la Venise de l’Orient ; on n’y entend que le bruit des rames, celui des ancres, le chant des matelots ou les cris des rameurs qu’on nomme Cipayes. Le rivière tient lieu de cours et de boulevards, et les canaux remplacent les rues. Un observateur n’a de choix dans ce pays qu’entre deux positions ; s’accouder sur son balcon, ou glisser mollement sur l’eau, couché au fond de son canot.

Henri Mouhot.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Précis de la géographie universelle, livre CLI. Première édition, 1813.
  2. Description du royaume Thay ou Siam, par Mgr Pallegoix. Paris, 1854.
  3. L’édition anglaise, que prépare à Londres l’éditeur John Murray, pour la fin de cette année, formera un volume grand in-8 illustré avec les gravures mêmes de notre recueil.