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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 248-271).
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CHAPITRE XI


Détroit de Magellan. — Port-Famine. — Ascension du mont Tarn. — Forêts. — Champignons comestibles. — Zoologie. — Immense plante marine. — Départ de la Terre de Feu. — Climat. — Arbres fruitiers et productions des côtes méridionales. — Hauteur de la ligne des neiges éternelles sur la Cordillère. — Descente des glaciers vers la mer. — Formation des montagnes de glace. — Charriage des blocs de rocher. — Climat et productions des îles antarctiques. — Conservation des cadavres gelés. — Récapitulation.


Détroit de Magellan. — Climat des côtes méridionales.


Pendant la seconde quinzaine du mois de mai 1834, nous pénétrons pour la seconde fois dans l’embouchure orientale du détroit de Magellan. Le pays, des deux côtés de cette partie du détroit, consiste en plaines à peu près de niveau, ressemblant à celles de la Patagonie. On peut considérer le cap Negro, qui se trouve un peu à l’intérieur de la seconde partie plus étroite, comme le point où la terre commence à prendre les caractères distinctifs de la Terre de Feu. Sur la côte orientale, au sud du détroit, un paysage ressemblant exactement à un parc relie aussi ces deux pays, dont les caractères sont presque absolument opposés les uns aux autres, à tel point qu’on reste absolument étonné de remarquer un changement si complet de paysage dans un espace de 20 milles. Si nous examinons une distance un peu plus considérable, soit environ 60 milles, entre Port-Famine et la baie de Gregory, par exemple, la différence est encore plus étonnante. À Port-Famine on trouve des montagnes arrondies recouvertes de forêts impénétrables, presque toujours noyées de pluie, amenée par une succession ininterrompue de tempêtes ; au cap Gregory, au contraire, un magnifique ciel bleu, une atmosphère fort claire, s’étend au-dessus de plaines sèches et stériles. Les courants atmosphériques[1], bien que rapides, turbulents, bien que ne semblant resserrés par aucune barrière, paraissent rependant suivre une voie régulièrement déterminée, tout comme une rivière dans son lit.

Pendant notre visite précédente (en janvier), nous avions eu une entrevue au cap Gregory avec les fameux géants patagons, qui nous reçurent fort cordialement. Leurs grands manteaux en peau de guanaco, leurs longs cheveux flottants, leur aspect général, les font paraître plus grands qu’ils ne le sont réellement. Ils ont 6 pieds en moyenne ; quelques-uns sont plus grands ; d’autres, mais en fort petit nombre, sont plus petits ; les femmes sont aussi fort grandes ; c’est en somme la plus grande race que j’aie jamais vue. Leurs traits ressemblent beaucoup à ceux des Indiens que j’avais vus dans le nord avec Rosas ; ils ont toutefois un aspect plus sauvage et plus formidable ; ils se peignent le visage avec du rouge et du noir, et l’un d’eux était couvert de lignes et de points blancs comme un Fuégien. Le capitaine Fitz-Roy offrit d’en emmener trois à bord du Beagle, et tous semblaient désireux de venir. Aussi se passa-t-il quelque temps avant que nous pussions quitter la côte ; nous arrivâmes enfin à bord avec nos trois géants, qui dînèrent avec le capitaine et qui se conduisirent comme de véritables gentlemen ; ils savaient se servir des couteaux, des fourchettes et des cuillers ; le sucre leur plut tout particulièrement. Cette tribu a eu si souvent l’occasion de communiquer avec les baleiniers, que la plupart des individus qui la composent savent un peu d’anglais et d’espagnol ; ils sont à demi civilisés et leur démoralisation est proportionnelle à leur civilisation.

Le lendemain matin, une forte escouade se rendit à terre pour leur acheter des peaux et des plumes d’autruche ; ils refusèrent les armes à feu, mais demandèrent principalement du tabac, beaucoup plus que des haches ou des outils. La population entière des toldos, hommes, femmes et enfants, se rangea sur une élévation de terrain. Cela constituait un spectacle fort intéressant et il était impossible de ne pas se sentir pris d’affection pour les prétendus géants, tant ils étaient confiants, tant ils avaient l’humeur facile ; ils nous demandèrent de revenir les visiter. Ils semblent aimer à avoir avec eux quelques Européens, et la vieille Maria, une des femmes les plus influentes de la tribu, pria une fois M. Low de permettre à un de ses matelots de rester avec eux. Ils passent ici la plus grande partie de l’année ; cependant, en été, ils vont chasser au pied de la Cordillère, et quelquefois ils remontent vers le nord jusqu’au rio Negro, qui se trouve à une distance de 750 milles (1200 kilomètres). Ils possèdent un grand nombre de chevaux ; chaque homme, selon M. Low, en a cinq ou six, et même toutes les femmes et tous les enfants possèdent chacun le sien. Au temps de Sarmiento (1580), ces Indiens étaient armés d’arcs et de flèches, qui ont depuis longtemps disparu ; ils possédaient alors aussi quelques chevaux. C’est là un fait curieux, qui prouve avec quelle rapidité les chevaux se sont multipliés dans l’Amérique du Sud. On débarqua les premiers chevaux à Buenos Ayres en 1537 ; cette colonie fut abandonnée pendant quelque temps et les chevaux reprirent la vie sauvage[2] ; et en 1580, seulement quarante-trois ans après, on les trouve déjà sur les côtes du détroit de Magellan ! M. Low m’apprend qu’une tribu voisine d’Indiens, qui, jusqu’à présent, n’a pas employé le cheval, commence à connaître cet animal et à l’apprécier ; la tribu qui habite les environs de la baie de Gregory lui donne ses vieux chevaux et envoie, chaque hiver, quelques-uns de ses hommes les plus habiles pour les aider dans leurs chasses.

1er Juin. — Nous jetons l’ancre dans la baie magnifique où se trouve Port-Famine. C’est le commencement de l’hiver et jamais je n’ai vu paysage plus triste et plus sombre. Les forêts, au feuillage si foncé qu’elles paraissent presque noires, à moitié blanchies par la neige qui les recouvre, n’apparaissent qu’indistinctes à travers une atmosphère brumeuse et froide. Fort heureusement pour nous il fait un temps magnifique deux jours de suite. Un de ces jours-là, le mont Sarmiento, montagne assez éloignée et s’élevant à 6800 pieds, présente un magnifique spectacle. Une des choses qui m’ont le plus surpris à la Terre de Feu, c’est la petite élévation apparente de montagnes qui sont réellement fort élevées. Je crois que cette illusion provient d’une cause que l’on ne soupçonnerait pas tout d’abord, c’est-à-dire que la masse entière, du bord de l’eau au sommet, se présente à la vue. Je me rappelle avoir vu une montagne sur les bords du canal du Beagle ; en cet endroit, la vue embrassait d’un seul coup d’œil la montagne entière de la base au sommet ; puis j’ai revu la même montagne, mais du détroit de Ponsonby, et cette fois elle dominait d’autres chaînes ; or elle me parut infiniment plus haute, les chaînes intermédiaires me permettant de mieux apprécier sa hauteur.

Avant d’arriver à Port-Famine, nous voyons deux hommes courir le long de la côte tout en hélant notre bâtiment. On envoie un canot pour les recueillir. Ce sont deux marins qui ont déserté un baleinier et qui ont été vivre avec les Patagons. Ces Indiens les ont traités avec leur bienveillance ordinaire. Séparés d’eux par accident, ils se rendaient à Port-Famine dans l’espoir d’y trouver un bâtiment quelconque. Je ne doute, en aucune façon, que ce ne soient d’abominables vagabonds, mais jamais je n’ai vu hommes paraissant plus misérables. Depuis quelques jours, ils n’avaient pour toute nourriture que quelques moules et des baies sauvages ; leurs vêtements, véritables haillons, étaient en outre brûlés en plusieurs endroits parce qu’ils avaient couché trop près de leur feu. Depuis quelque temps ils étaient exposés nuit et jour, sans aucun abri, à la pluie, à la grêle et à la neige, et cependant ils se portaient parfaitement bien.

Pendant notre séjour à Port-Famine, les Fuégiens vinrent nous tourmenter par deux fois. Nous avions débarqué une assez grande quantité d’instruments et de vêtements ; nous avions aussi quelques hommes à terre ; le capitaine crut donc devoir tenir les sauvages à distance. La première fois on tira quelques coups à boulet alors qu’ils se trouvaient encore fort loin, mais de façon à ne pas les atteindre. Rien de plus comique que d’observer avec un télescope en ce moment la conduite des Indiens. Chaque fois que le boulet frappait l’eau, ils ramassaient des pierres pour les lancer contre le vaisseau, qui se trouvait à environ 1 mille et demi de distance ! Puis on mit en mer une chaloupe avec ordre d’aller faire quelques décharges de mousqueterie dans leur voisinage. Les Fuégiens se cachèrent derrière les arbres et, après chaque coup de feu, ils lançaient leurs flèches ; mais ces flèches ne pouvaient atteindre la chaloupe, et l’officier qui la commandait le leur fit remarquer en riant. Les Fuégiens devinrent alors fous de colère ; ils secouèrent leurs manteaux avec rage, mais ils s’aperçurent bientôt que les balles frappaient les arbres au-dessus de leur tête et ils se sauvèrent ; depuis ce jour ils nous laissèrent en paix et n’essayèrent pas de se rapprocher de nous. En ce même endroit, durant le précédent voyage du Beagle, les sauvages avaient été fort désagréables ; pour les effrayer on lança une fusée au-dessus de leurs wigwams ; cela réussit parfaitement et un des officiers me raconta quel contraste étonnant s’était produit entre l’immense clameur, mêlée d’aboiements de chiens, qui avait éclaté au moment où la fusée pétillait dans l’air, et le profond silence qui se fit une ou deux minutes après. Le lendemain matin, il n’y avait plus un seul Fuégien dans le voisinage.

Pendant notre séjour au mois de février, je partis un matin à quatre heures pour faire l’ascension du mont Tarn, qui atteint 2600 pieds de hauteur et est le point culminant du voisinage. Nous allons en bateau jusqu’au pied de la montagne, nous n’avions malheureusement pas choisi l’endroit le plus favorable à l’ascension, puis nous commençons à grimper. La forêt commence à l’endroit où s’arrêtent les hautes marées ; après deux heures d’efforts, je commence à désespérer d’arriver au sommet. La forêt était tellement épaisse, qu’il nous fallait consulter la boussole à chaque instant, car, bien que nous nous trouvions dans un pays montagneux, nous ne pouvions apercevoir aucun objet. Dans les ravins profonds, de mortelles scènes de désolation qui échappent à toute description ; hors du ravin, le vent soufflait en tempête ; au fond, pas un souffle d’air qui fasse trembler les feuilles, même des arbres les plus élevés. De toutes parts le sol est si froid, si humide, si assombri, que ni mousses, ni fougères, ni champignons ne peuvent croître. Dans les vallées, à peine était-il possible d’avancer, même en rampant, barrées qu’elles sont de tous côtés par d’immenses troncs d’arbres pourris, tombés dans toutes les directions. Quand on traverse ces ponts naturels, on se trouve quelquefois arrêté tout à coup ; en effet, on enfonce jusqu’au genou dans le bois pourri. D’autres fois on s’appuie contre ce qui semble un arbre magnifique, et on est tout étonné de trouver une masse de pourriture prête à tomber dès qu’on la touche. Nous finissons enfin par atteindre la région des arbres rabougris ; nous atteignons bientôt alors la partie nue de la montagne, et nous arrivons au sommet. De ce point s’étend sous nos yeux un paysage qui a tous les caractères de la Terre de Feu : des chaînes de collines irrégulières, çà et là des masses de neige, de profondes vallées vert jaunâtre et des bras de mer qui coupent les terres dans toutes les directions. Le vent est violent et horriblement froid, l’atmosphère brumeuse ; aussi ne restons-nous pas longtemps au sommet de la montagne. La descente n’est pas tout à fait aussi laborieuse que la montée, car notre corps se force un passage par son propre poids, et toutes les glissades, toutes les chutes que nous faisons nous entraînent au moins dans la bonne direction.


J’ai déjà parlé du caractère sombre et triste qu’affectent ces forêts, composées d’arbres toujours verts[3], et dans lesquelles poussent deux ou trois espèces d’arbres, à l’exclusion de toutes les autres. Au-dessus des forêts croissent un grand nombre de plantes alpestres fort petites, qui sortent toutes de la masse de la tourbe et qui aident à la composer. Ces plantes sont fort remarquables en ce qu’elles ressemblent beaucoup aux espèces qui croissent sur les montagnes de l’Europe, bien qu’elles en soient éloignées de tant de milliers de milles. La partie centrale de la Terre de Feu, où se trouve la formation d’argile schisteuse, est la plus favorable à la croissance des arbres ; sur la côte, au contraire, ils n’atteignent presque jamais leur grosseur complète, parce que le sol granitique est plus pauvre et qu’ils sont exposés à des vents plus violents. J’ai vu, près de Port-Famine, plus de grands arbres que partout ailleurs ; j’ai mesuré un hêtre ayant 4 pieds 6 pouces de tour ; plusieurs autres, d’ailleurs, qui avaient 13 pieds de tour. Le capitaine King parle aussi d’un hêtre qui avait 7 pieds de diamètre à 17 pieds au-dessus des racines.

Il y a une production végétale qui mérite d’être signalée, à cause de son importance comme aliment. C’est un champignon globulaire, jaune clair, qui pousse en nombre considérable sur les hêtres. Jeune, ce champignon est élastique, boursouflé et a la surface polie ; mais quand il est mûr, il se ratatine, devient plus résistant et la surface entière se ride et se creuse profondément, ainsi que le représente la figure ci-après. Ce champignon appartient à un genre nouveau et curieux[4] ; j’en ai trouvé une seconde espèce sur une espèce différente de hêtre au Chili ; le docteur Hooker m’apprend qu’un vient d’en trouver une troisième espèce sur une troisième espèce de hêtre dans la terre de Van-Diémen. Quelle singulière parenté entre les champignons parasites et les arbres sur lesquels ils poussent dans des parties du monde si éloignées ! À la Terre de Feu, les femmes et les enfants recueillent ce champignon en grandes quantités lorsqu’il est mûr ; les indigènes le mangent sans le faire cuire. Il a un goût mucilagineux légèrement sucré, et un parfum qui ressemble un peu à celui de notre champignon. À l’exception de quelques baies qui proviennent principalement d’un arbutus nain, les indigènes ne mangent d’autre légume que ce champignon. Avant l’introduction de la pomme de terre, les Nouveaux-Zélandais mangeaient les racines de fougère ; la Terre de Feu est aujourd’hui, je crois, le seul pays au monde où une plante cryptogame serve d’article alimentaire sur une grande échelle.

Ainsi qu’on peut s’y attendre d’après la nature du climat et de la végétation, la zoologie de la Terre de Feu est très-pauvre. Comme mammifères, on y trouve, outre les baleines et les phoques, une chauve-souris, une espèce de souris (Reithrodon chinchilloides), deux vraies souris, un cténomys allié ou identique au tucutuco, deux renards (Canis Magellanicus et C. Azaræ), une loutre de mer, le guanaco et un daim. La plupart de ces animaux n’habitent que la partie orientale la plus sèche du pays, et on n’a jamais vu le daim au sud du détroit de Magellan. Quand on observe la ressemblance générale des falaises formées de grès tendres, de boue et de cailloux sur les côtés opposés du détroit, on est fortement tenté de croire que ces terres n’en faisaient qu’une autrefois ; c’est ce qui explique la présence d’animaux aussi délicats et aussi timides que le tucutuco et le reithrodon. La ressemblance des falaises ne prouve certes pas une jonction antérieure ; ces falaises, en effet, sont ordinairement formées par l’intersection de couches qui, avant le soulèvement de la terre, se sont accumulées près des côtes alors existantes. Il y a, cependant, une coïncidence remarquable dans le fait que, dans les deux grandes îles séparées du reste de la Terre de Feu par le canal du Beagle, l’une a des falaises composées de matières qu’on peut appeler des alluvions stratifiées, placées juste en face de falaises semblables de l’autre côté du canal, tandis que l’autre île est exclusivement bordée par de vieux rocs cristallins ; dans la première, que l’on appelle île Navarin, on trouve et les renards et les guanacos ; mais dans la seconde, île Hoste, bien que semblable sous tous les rapports, bien que n’étant séparée du reste du pays que par un canal ayant un peu plus d’un demi-mille de largeur, on ne trouve aucun de ces animaux, si je dois toutefois en croire ce que m’a souvent affirmé Jemmy Button.

Quelques oiseaux habitent ces bois si sombres ; de temps en temps on peut entendre le cri plaintif d’un gobe-mouches à huppe blanche (Mylobius albiceps), qui se cache au sommet des arbres les plus élevés ; plus rarement encore, on entend le cri retentissant et si étrange d’un pic noir qui porte sur la tête une élégante crête écarlate. Un petit roitelet, à plumage sombre (Scytalopus Magellanicus), sautille çà et là, et se cache au milieu de la masse informe des troncs d’arbres tombés ou pourris. Mais l’oiseau le plus commun du pays est le grimpereau (Oxyurus Tupinieri). On le rencontre dans les forêts de hêtre presque au sommet des montagnes et jusque dans le fond des ravins les plus sombres, les plus humides et les plus impénétrables. Ce petit oiseau paraît sans doute plus nombreux qu’il ne l’est réellement, grâce à son habitude de suivre avec curiosité quiconque pénètre dans ces bois silencieux ; tout en voltigeant d’arbre en arbre, à quelques pieds du visage de l’envahisseur, il fait entendre un cri aigu. Il est loin, comme le vrai grimpereau (Certhia familiaris), de rechercher des endroits solitaires ; il ne grimpe pas non plus aux arbres comme cet oiseau, mais, comme le roitelet du saule, il sautille de côté et d’autre et cherche les insectes sur toutes les branches. Dans les endroits les plus ouverts, on trouve trois ou quatre espèces de moineaux, une grive, un sansonnet (ou Icterus), deux Opetiorhynques, des faucons et plusieurs hiboux.

L’absence de toute espèce de Reptiles constitue un des caractères les plus remarquables de la zoologie de ce pays, aussi bien que de celle des îles Falkland. Ce n’est pas seulement sur mes propres observations que je base cette assertion ; les habitants espagnols des îles Falkland me l’ont affirmé, et pour la Terre de Feu Jemmy Bulton me l’a souvent affirmé aussi. Sur les bords du Santa-Cruz, par 50 degrés sud, j’ai vu une grenouille ; on peut penser d’ailleurs que ces animaux, aussi bien que les lézards, habitent jusque vers les parages du détroit de Magellan, où le pays conserve les mêmes caractères que ceux qui distinguent la Patagonie ; mais on ne trouve pas un seul de ces animaux à la Terre de Feu. On peut facilement comprendre que le climat de ce pays ne convient pas à quelques reptiles, les lézards, par exemple ; mais il n’est pas aussi facile de s’expliquer l’absence des grenouilles.

On ne trouve que fort peu de Scarabées. Une longue expérience a seule pu me convaincre qu’un pays aussi grand que l’Écosse, si parfaitement couvert de végétaux et offrant des parties si différentes les unes des autres, pût contenir aussi peu d’insectes. Ceux que j’ai trouvés appartiennent à des espèces alpestres (Harpalidæ et Heteromera), qui vivent sous les pierres. Les Chrysomélides, qui se nourrissent de végétaux, insectes si caractéristiques des pays tropicaux, font presque absolument défaut ici ; j’ai vu quelques mouches, quelques papillons, quelques abeilles, mais aucun orthoptère[5]. J’ai trouvé dans les étangs quelques insectes aquatiques, mais en fort petit nombre ; il n’y a pas de coquillages d’eau douce. La Succinea paraît d’abord une exception, mais ici on doit la regarder comme un coquillage terrestre, car elle vit sur les herbes humides, loin de l’eau. Les coquillages terrestres fréquentent seulement les mêmes endroits alpestres que les insectes. J’ai déjà indiqué quel contraste existe entre le climat et l’aspect général de la Terre de Feu et celui de la Patagonie ; l’entomologie nous en offre un exemple frappant. Je ne crois pas que ces deux contrées aient une seule espèce en commun, et certainement le caractère général des insectes est tout différent.

Si, après avoir examiné la terre, nous examinons la mer, nous verrons que cette dernière contient des créatures vivantes en aussi grand nombre que la terre en nourrit peu. Dans toutes les parties du monde, une côte rocheuse protégée quelque peu contre les vagues nourrit peut-être, dans un espace donné, un plus grand nombre d’animaux que tout autre lieu. On trouve à la Terre de Feu une production marine, laquelle, par son importance, mérite une mention particulière. C’est une algue, le Macrocystis pyrifera. Cette plante croît sur tous les rochers jusqu’à une grande profondeur, et sur la côte extérieure et dans les canaux intérieurs[6]. Je crois que pendant les voyages de l’Adventure et du Beagle on n’a pas découvert un seul roc près de la surface qui ne fût indiqué par cette plante flottante. On comprend tout de suite quels services elle rend aux vaisseaux qui naviguent dans ces mers orageuses, elle en a certainement sauvé beaucoup du naufrage. Rien de plus surprenant que de voir cette plante croître et se développer au milieu de ces immenses écueils de l’Océan occidental, là où aucune masse de rochers, si durs qu’ils soient, ne saurait résister longtemps à l’action des vagues. La tige est ronde, gluante, polie, et elle atteint rarement plus d’un pouce de diamètre. Quelques-unes de ces plantes réunies sont assez fortes pour supporter le poids des grosses pierres sur lesquelles elles poussent dans les canaux intérieurs, et cependant certaines de ces pierres sont si lourdes, qu’un homme ne pouvait les sortir de l’eau pour les placer dans le canot. Le capitaine Cook dit, dans son second voyage, que cette plante, à la Terre de Kerguelen, s’élève d’une profondeur de plus de 24 brasses ; « or, comme elle ne pousse pas dans une direction perpendiculaire, mais qu’elle fait un angle fort aigu avec le fond, qu’ensuite elle s’étend sur une étendue considérable à la surface de la mer, je suis autorisé à dire que certaines de ces plantes atteignent une longueur de 60 brasses et plus. » Je ne crois pas qu’il y ait aucune autre plante dont la tige atteigne cette longueur de 300 pieds dont parle le capitaine Cook. En outre, le capitaine Fitz-Roy[7] en a trouvé croissant par 45 brasses de profondeur. Des couches de cette plante marine, même lorsqu’elles n’ont pas une grande largeur, forment d’excellents brise-lames flottants. Il est fort curieux de voir, dans un port exposé à l’action des vagues, avec quelle rapidité les grosses lames venant du large diminuent de hauteur et se transforment en eau tranquille dès qu’elles traversent ces tiges flottantes.

Le nombre des créatures vivantes de tous les ordres, dont l’existence est intimement liée à celle de ces algues, est véritablement étonnant. On pourrait remplir un fort gros volume rien qu’en faisant la description des habitants de ces bancs de plantes marines. Presque toutes les feuilles, sauf celles qui flottent à la surface, sont recouvertes d’un si grand nombre de zoophytes qu’elles en deviennent blanches. On trouve là des formations extrêmement délicates, les unes habitées par de simples polypes ressemblant à l’Hydre, d’autres par des espèces mieux organisées ou par de magnifiques Ascidies composées. On trouve aussi, attachés à ces feuilles, différents coquillages patelliformes, des Troques, des Mollusques nus et quelques bivalves. D’innombrables crustacés fréquentent chaque partie de la plante. Si on secoue les grandes racines entremêlées de ces algues, on en voit tomber une quantité de petits poissons, de coquillages, de seiches, de crabes de tous genres, d’œufs de mer, d’étoiles de mer, de magnifiques Holuthuries, des Planairies et des animaux affectant mille formes diverses. Chaque fois que j’ai examiné une branche de cette plante, je n’ai pas manqué de découvrir de nouveaux animaux aux formes les plus curieuses. À Chiloé, où cette algue ne croît pas si bien, on ne trouve sur elle ni coquillages, ni zoophytes, ni crustacés ; on y trouve cependant quelques Flustres et quelques Ascidies qui, toutefois, appartiennent à une espèce différente de celle de la Terre de Feu, ce qui nous prouve que la plante a un habitat plus étendu que les animaux qui l’habitent. Je ne peux comparer ces grandes forêts aquatiques de l’hémisphère méridional qu’aux forêts terrestres des régions intertropicales. Je ne crois pas cependant que la destruction d’une forêt, dans un pays quelconque, entraînerait, à beaucoup près, la mort d’autant d’espèces d’animaux que la disparition du macroscystis. Au milieu des feuilles de cette plante vivent de nombreuses espèces de poissons qui, nulle part ailleurs, ne pourraient trouver un abri et des aliments ; si ces poissons venaient à disparaître, les cormorans et les autres oiseaux pêcheurs, les loutres, les phoques, les marsouins, périraient bientôt aussi ; et, enfin, le sauvage Fuégien, le misérable maître de ce misérable pays, redoublerait ses festins de cannibale, décroîtrait en nombre et cesserait peut-être d’exister.

8 Juin. — Nous levons l’ancre au point du jour et nous quittons Port-Famine. Le capitaine Fitz-Roy se décide à quitter le détroit de Magellan par le détroit de Magdeleine, découvert depuis peu de temps. Nous nous dirigeons directement vers le sud en suivant ce sombre couloir auquel j’ai déjà fait allusion et qui, je l’ai dit, semble conduire dans un autre monde plus terrible que celui-ci. Le vent est bon, mais il y a beaucoup de brume, aussi le paysage ne nous apparaît-il que de loin en loin. De gros nuages noirs passent rapidement sur les montagnes, les recouvrant presque de la base jusqu’au sommet. Les quelques échappées que nous apercevons à travers la masse noire nous intéressent beaucoup ; des sommets déchiquetés, des cônes de neige, des glaciers bleus, des silhouettes tranchant vivement sur un ciel de couleur lugubre se présentent à différentes hauteurs et à différentes distances. Au milieu de ces scènes, nous jetons l’ancre au cap Turn, auprès du mont Sarmiento, caché alors dans les nuages. À la base des falaises élevées et presque perpendiculaires qui entourent la petite baie où nous nous trouvons, un wigwam abandonné vient nous rappeler que l’homme habite quelquefois ces régions désolées. Mais il serait difficile d’imaginer un endroit où il semble avoir moins de droits et d’autorité. Les œuvres inanimées de la nature, rocs, glaces, neige, vent et eau, se livrant une guerre perpétuelle, mais toutes cependant coalisées contre l’homme, ont ici une autorité absolue.

9 Juin. — Nous assistons à un spectacle splendide : le voile de brouillards qui nous cache le Sarmiento se dissipe graduellement et découvre la montagne à notre vue. Cette montagne, une des plus hautes de la Terre de Feu, atteint une élévation de 6800 pieds. Des bois fort sombres en recouvrent la base jusqu’à un huitième environ de la hauteur totale ; au-dessus, un champ de neige s’étend jusqu’au sommet. Ces immenses amas de neige qui ne fond jamais et qui semble destinée à durer aussi longtemps que le monde, présentent un grand, que dis-je ? un sublime spectacle. La silhouette de la montagne se détache claire et bien définie. Grâce à la quantité de lumière réfléchie sur la surface blanche et polie, on ne découvre pas trace d’ombres sur la montagne ; on ne peut donc distinguer que les lignes qui se détachent sur le ciel ; aussi la masse entière présente-t-elle un admirable relief. Plusieurs glaciers descendent en serpentant de ces champs de neige jusqu’à la côte ; on peut les comparer à d’immenses Niagaras congelés, et peut-être ces cataractes de glace bleue sont-elles tout aussi belles que les cataractes d’eau courante.

Le soir nous atteignons la partie occidentale du canal, mais l’eau est si profonde en cet endroit, que nous ne pouvons trouver de mouillage. Il nous faut donc courir des bordées dans cet étroit bras de mer pendant une nuit fort noire qui dure quatorze heures.

10 juin. — Dans la matinée nous entrons enfin dans l’océan Pacifique. La côte occidentale de la Terre de Feu consiste ordinairement en collines de grès et de granit, collines basses, arrondies, absolument stériles. Sir J. Narborough a donné à une partie de cette côte le nom de Désolation du Sud parce que « cette terre offre aux yeux le spectacle de la désolation, » et il faut dire que ce nom convient bien à cette côte. Au large des îles principales se trouvent d’innombrables rochers sur lesquels les longues lames de l’Océan viennent incessamment se briser. Nous passons entre les Furies occidentales et orientales ; un peu plus loin, au nord, se trouve la Voie lactée, passage ainsi nommé parce qu’il y a un si grand nombre d’écueils, que la mer est toujours blanche d’écume. Un coup d’œil jeté sur une telle côte suffirait à quiconque n’est pas habitué à la mer pour qu’il rêvât pendant huit jours de naufrages, de dangers et de mort. C’est en jetant un dernier regard sur cette terrible scène que nous prenons congé pour toujours de la Terre de Feu.


Quiconque ne s’intéresse pas au climat des parties méridionales du continent américain par rapport à ses productions, à la limite des neiges, à la marche si extraordinairement lente des glaciers, à la zone de congélation perpétuelle dans les îles antarctiques, peut passer la discussion suivante sur ces curieux sujets, ou se contenter de lire la récapitulation que je donne un peu plus loin. Je n’en donnerai cependant qu’un extrait, renvoyant pour les détails au treizième chapitre et à l’appendice de la première édition de cet ouvrage.

Sur le climat et les productions de la Terre de Feu et de la côte du Sud-Ouest. — La table suivante indique la température moyenne de la Terre de Feu, celle des îles Falkland et, comme chiffre de comparaison, celle de Dublin :

Latitude. Température
de l’été.
Température
de l’hiver.
Moyenne de l’été
et de l’hiver.
Terre de Feu 53°38′ sud. + 10°,0 cent. + 0°,6 cent. + 5°,12 cent.
Îles Falkland 51°30 sud + 10°,5
Dublin 53°21 nord + 15°,12 + 0°,8 + 9°,46

Cette table nous indique que la température de la partie centrale de la Terre de Feu est plus froide en hiver et plus de 5° centigrades moins chaude en été que celle de Dublin. Selon von Buch, la température moyenne du mois de juillet (et ce n’est pas le mois le plus chaud de l’année) à Saltenfiord, en Norwége, s’élève à 14°,3 centigrades et cet endroit est 13 degrés plus près du pôle que ne l’est Port-Famine[8] ! Quelque terrible que puisse tout d’abord nous paraître ce climat, les arbres, toujours verts, y croissent admirablement. On peut voir les oiseaux-mouches voltiger de fleurs en fleurs et les perroquets broyer à loisir les graines du winter-bark, par 55 degrés de latitude sud. J’ai déjà fait remarquer que la mer abonde en créatures vivantes ; les coquillages, tels que les Patelles, les Fissurelles, les Oscabrions et les Barnacles, selon M. G. B. Sowerby, deviennent beaucoup plus gros et se développent plus vigoureusement que les espèces analogues dans l’hémisphère septentrional. Une Volute fort grande abonde dans la Terre de Feu méridionale et dans les îles Falkland. À Bahia Blanca, par 39 degrés de latitude sud, trois espèces d’Olive (dont l’une de fort grande taille), une ou deux Volutes et une Vis sont les espèces les plus abondantes. Or ce sont là trois espèces que l’on pourrait appeler typiques des formes tropicales. Il est douteux même qu’il existe une petite espèce d’Olive sur les côtes méridionales de l’Europe et on n’y trouve aucun représentant des deux autres genres. Si un géologue venait à trouver, par 39 degrés de latitude, sur la côte du Portugal, une couche contenant de nombreux coquillages appartenant à trois espèces d’Olive, une Volute et une Vis, il affirmerait probablement que le climat, à l’époque de leur existence, devait être un climat tropical ; mais s’il faut en juger d’après l’Amérique méridionale, cette conclusion serait erronée.

Si, en quittant la Terre de Feu, on remonte vers le nord en longeant la côte occidentale du continent, on retrouve sur cette côte, sauf une petite augmentation de chaleur, la même égalité de température, la même humidité, les mêmes tempêtes de vent qu’à la Terre de Feu. Les forêts, qui couvrent la côte sur une étendue de 600 milles (960 kilomètres), au nord du cap Horn, offrent un aspect presque analogue. Cette égalité de climat se continue même 300 ou 400 milles (480 à 640 kilomètres) encore plus au nord ; la preuve c’est qu’à Chiloé (qui correspond en latitude aux parties septentrionales de l’Espagne) le pêcher produit rarement des fruits, tandis que les fraises et les pommes mûrissent parfaitement. On est même souvent obligé de porter dans les maisons[9] les épis d’orge et de blé pour les y faire sécher et mûrir. À Valdivia (par 40 degrés de latitude, la même que celle de Madrid) le raisin et les figues mûrissent, mais ne sont pas communs ; les olives mûrissent rarement et les oranges jamais. On sait que ces fruits mûrissent admirablement sous les latitudes correspondantes de l’Europe ; et, fait remarquable, dans le même continent, sur les bords du Rio-Negro, presque sous la même latitude que Valdivia, on cultive la patate (Convolvulus), et la vigne, le figuier, l’olivier, l’oranger, le melon d’eau et le melon musqué produisent des fruits abondants. Bien que le climat humide et égal de Chiloé et des côtes situées au nord et au sud convienne si peu à nos fruits, cependant les forêts indigènes, depuis le 45e jusqu’au 38e degré de latitude, rivalisent presque par leur belle végétation avec les splendides forêts des régions intertropicales. Des arbres magnifiques aux écorces polies et admirablement colorées, appartenant à une foule d’espèces différentes, sont chargés de plantes monocotylédones parasites ; on voit de toutes parts d’immenses fougères élégantes et des graminées arborescentes qui enveloppent les arbres dans une masse impénétrable jusqu’à une hauteur de 30 ou 40 pieds au-dessus du sol. Les palmiers croissent par 37 degrés de latitude ; une graminée arborescente qui ressemble au bambou, par 40 degrés ; une autre espèce, très-proche parente du bambou, qui atteint aussi une grande hauteur, mais sans être aussi droite, pousse jusque par 45 degrés de latitude sud.

Ce climat égal, dû évidemment à la grande superficie de la mer comparée à celle des terres, semble régner sur la plus grande partie de l’hémisphère méridional ; en conséquence, la végétation revêt un caractère semi-tropical. Les fougères arborescentes croissent admirablement à la Terre de Van-Diémen (latitude, 45 degrés) et un tronc que j’ai mesuré n’avait pas moins de 6 pieds de circonférence. Forster a trouvé une fougère arborescente à la Nouvelle-Zélande, par 46 degrés de latitude ; là aussi les orchidées poussent en parasites sur les arbres. Dans les îles Auckland, selon le docteur Dieffenbach[10], les fougères ont des tiges si grosses et si élevées, qu’on pourrait presque les qualifier d’arborescentes ; les perroquets abondent dans ces îles et même jusque par 53 degrés de latitude dans les îles Macquarrie.

Sur la hauteur de la limite des neiges et sur la marche des glaciers dans l’Amérique méridionale. — Je dois renvoyer à la première édition de cet ouvrage pour le détail des autorités auxquelles est empruntée la table suivante :

Latitude. Hauteur en pieds de la limite des neiges. Observateurs.
Région équatoriale — moyenne. 15748 (4724 mètres). Humboldt.
Bolivie, lat. 16° à 18° sud. 17000 (5100 mètres). Pentland.
Chili central, lat. 33° sud. 14500 à 15000 (4350 à 4500 mèt.). Gillies et l’auteur.
Chiloé, lat. 41° à 43° sud. 6000 (1800 mètres). Offic. du Beagle et l’aut.
Terre de Feu, lat. 54° sud. 3500 à 4000 (1050 à 1200 mèt.). King.

Comme la hauteur du niveau des neiges perpétuelles semble principalement déterminé par la chaleur maxima de l’été, plutôt que par la température moyenne de l’année, il ne faut pas s’étonner qu’au détroit de Magellan, où l’été est si froid, la limite descende à 1030 ou 1200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer, alors qu’en Norwége il faut remonter jusque par 67 et 70 degrés de latitude nord, c’est-à-dire 14 degrés plus près du pôle, pour trouver des neiges perpétuelles à une hauteur aussi peu considérable. La différence de hauteur, c’est-à-dire près de 2700 mètres, entre la limite des neiges sur la Cordillère derrière Chiloé (là où ses plus hauts sommets varient seulement entre 1680 mètres et 2230 mètres) et le Chili central[11] (distance d’environ 9 degrés de latitude) est véritablement étonnante. Une impénétrable forêt extrêmement humide recouvre les terres depuis les parties situées au sud de Chiloé jusqu’auprès de Concepcion par 37 degrés de latitude. Le ciel est toujours nuageux et nous avons vu que le climat ne convient en aucune façon aux fruits de l’Europe méridionale. Au Chili central d’autre part, un peu au nord de Concepcion, l’atmosphère est généralement claire, il ne pleut jamais pendant les sept mois d’été et les fruits de l’Europe méridionale réussissent admirablement ; on y a même cultivé la canne à sucre[12]. Sans aucun doute le niveau des neiges perpétuelles éprouve cette remarquable inflexion de 2700 mètres, sans pareille dans les autres parties du monde, assez près de la latitude de Concepcion, là où cessent les forêts. En effet, dans l’Amérique méridionale, les arbres indiquent un climat pluvieux ; or, la pluie indique à son tour un ciel couvert et peu de chaleur en été.

L’extension des glaciers jusqu’à la mer doit, je pense, dépendre principalement (en admettant, bien entendu, qu’il y ait quantité suffisante de neige dans la région supérieure) du peu d’élévation de la limite des neiges perpétuelles sur des montagnes escarpées situées près de la côte. La limite des neiges étant fort peu élevée à la Terre de Feu, il y avait tout lieu de s’attendre à ce que beaucoup de glaciers s’étendissent jusqu’à la mer. Je n’en ressentis pas moins un profond étonnement quand, sous une latitude correspondant à celle du Cumberland, je vis chaque vallée d’une chaîne de montagnes dont les plus hauts sommets ne s’élèvent guère qu’à 900 ou 1200 mètres, remplie de fleuves de glaces descendant jusqu’à la côte. Presque tous les bras de mer qui pénètrent jusqu’aux pieds de la chaîne la plus élevée, non-seulement à la Terre de Feu, mais pendant 650 milles (1040 kilomètres) sur la côte en se dirigeant vers le nord, se terminent par « d’immenses, par d’étonnants glaciers, » pour employer les mots de l’un des officiers chargés de relever les côtes. De grosses masses se détachent souvent de ces falaises de glace, et le bruit qu’elles font en tombant ressemble à la bordée d’un vaisseau de guerre. Ces chutes, comme je l’ai indiqué dans le chapitre précédent, provoquent la création de vagues terribles qui viennent se briser sur les côtes voisines. On sait que les tremblements de terre font quelquefois tomber d’immenses masses de terre du haut des falaises ; quel ne serait donc pas te terrible effet d’un violent tremblement de terre (et il s’en produit dans ces parages[13]) sur une masse comme celle d’un glacier, masse déjà en mouvement et traversée par de nombreuses fissures ! Je suis tout disposé à croire que l’eau serait chassée du détroit le plus profond, pour revenir un instant après avec une force si effroyable, qu’elle entraînerait comme autant de fétus de paille les blocs de rochers les plus considérables. Dans le détroit d’Eyre, sous une latitude correspondant à celle de Paris, il y a d’immenses glaciers, et cependant la montagne voisine la plus élevée n’atteint que 6200 pieds (1860 mètres) de hauteur.

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On a vu dans ce détroit environ cinquante montagnes de glace se dirigeant en même temps vers la mer, et l’une d’elles devait avoir au moins 168 pieds (50m, 50) de hauteur totale. Quelques-unes de ces montagnes de glace portaient des blocs assez considérables de granit et d’autres rocs différents de l’argile schisteuse qui compose les montagnes environnantes.

Le glacier le plus éloigné du pôle qu’on ait eu occasion d’observer pendant les voyages de l’Adventure et du Beagle, se trouvait par 46°50′ de latitude dans le golfe de Penas. Ce glacier a 15 milles (24 kilomètres) de longueur et dans un endroit 7 milles (11 kilomètres) de largeur ; il s’avance jusqu’au bord de la mer. Mais, quelques milles même plus au nord de ce glacier, dans la Laguna de San Rafaël, des missionnaires espagnols[14] ont rencontré « beaucoup de montagnes de glace, les unes grandes, les autres petites, les autres moyennes, » dans un étroit bras de mer, le 22 du mois qui correspond à notre mois de juin et sous une latitude qui correspond à celle du lac de Genève !

En Europe, le glacier le plus méridional qui s’avance jusqu’à la mer se rencontre, selon von Buch, sur la côte de Norwége par 67 degrés de latitude. Or cet endroit est situé plus de 20 degrés de latitude, ou 1230 milles (1980 kilomètres) plus près du pôle que la lagune de San Rafaël. On peut présenter sous un point de vue plus frappant encore la position des glaciers en cet endroit et dans le golfe de Penas ; en effet, ils s’avancent jusqu’au bord de la mer, à 7 degrés et demi de latitude ou 450 milles (724 kilomètres) d’un port où les coquillages les plus communs sont trois espèces d’Olives, une Volute et une Vis, à moins de 9 degrés d’une région où croissent les palmiers, à 4 degrés et demi d’un pays dont le jaguar et le puma parcourent les plaines, à moins de 2 degrés et demi des graminées arborescentes et (si on se reporte un peu à l’ouest dans le même hémisphère) à moins de 2 degrés des orchidées parasites et à moins d’un seul degré des fougères arborescentes !

Ces faits présentent un grand intérêt géologique relativement au climat de l’hémisphère septentrional, à l’époque du transport des blocs erratiques. Je n’ai pas à indiquer ici en détail avec quelle simplicité la théorie des montagnes de glace, chargées de fragments de rochers, explique l’origine et la position des blocs erratiques gigantesques sur la Terre de Feu orientale et sur les hautes plaines de Santa Cruz et de l’île de Chiloé. À la Terre de Feu, le plus grand nombre des blocs erratiques reposent sur les lignes d’anciens détroits, convertis actuellement en vallées par suite de l’élévation du sol. Ces blocs se trouvent aujourd’hui associés à une grande couche non stratifiée de boue et de sable, contenant des fragments arrondis et angulaires de toutes les grosseurs, couche due[15] au sillonnement du fond de la mer par l’échouement des montagnes de glace et des matières qu’elles transportaient. Bien peu de géologues doutent aujourd’hui que les blocs erratiques qui se trouvent auprès des hautes montagnes ont été amenés par les glaciers eux-mêmes, et que ceux qui se trouvent à une grande distance des montagnes, enfouis dans les couches subaqueuses, ont été charriés en cet endroit par des montagnes de glace, ou ont été retenus par les glaces de la côte. Le rapport qui existe entre le transport des blocs erratiques et la présence de la glace sous quelque forme que ce soit, se trouve admirablement prouvé par la distribution géographique de ces blocs sur la terre. Dans l’Amérique méridionale, on ne trouve pas de blocs erratiques au delà du 48e degré de latitude en partant du pôle austral ; dans l’Amérique septentrionale il semble que la limite de leur transport s’étend à 33 degrés et demi du pôle boréal ; mais en Europe il ne s’étend pas à plus de 40 degrés de latitude, en partant du même point. D’autre part, on n’en a jamais observé dans les parties intertropicales de l’Amérique, de l’Asie et de l’Afrique ; on n’en a jamais observé non plus au cap de Bonne-Espérance ou en Australie[16].

Sur le climat et les productions des îles antarctiques. — Si l’on considère la vigueur de la végétation à la Terre de Feu et sur la côte qui s’étend au nord de cette région, on reste fort surpris quand on voit la condition des îles qui se trouvent au sud et au sud-ouest de l’Amérique. La terre de Sandwich, qui se trouve située sous une latitude correspondant à celle du nord de l’Écosse, a été découverte par Cook pendant le mois le plus chaud de l’année, et cependant cette terre « était recouverte d’une épaisse couche de neiges perpétuelles ; » il semble n’y avoir là aucune ou presque aucune végétation. La Géorgie, île ayant 96 milles (132 kilomètres) de longueur sur 10 (16 kilomètres) de largeur et sous une latitude correspondante à celle du Yorkshire, « est, au milieu même de l’été, couverte presque entièrement de neige congelée. » Cette île ne produit qu’un peu de mousse, quelques touffes d’herbes et de la pimprenelle sauvage ; elle ne possède qu’un seul oiseau terrestre (Anthus correndera), et cependant l’Islande, qui est 10 degrés plus près du pôle, possède, selon Mackensie, quinze oiseaux terrestres. Les îles Shetland du sud, qui se trouvent sous la latitude correspondant à la partie méridionale de la Norwége, ne produisent que quelques lichens, de la mousse et un peu d’herbe ; la baie dans laquelle le lieutenant Kendall avait jeté l’ancre commença à se remplir de glace à une période correspondant au 8 de notre mois de septembre. Le sol consiste en glace et en couches de cendres volcaniques intercalées. À une petite profondeur au-dessous de la surface, le sol doit rester perpétuellement congelé, car le lieutenant Kendall a trouvé le corps d’un marin étranger enterré depuis longtemps et dont la chair et les traits se trouvaient dans un état parfait de conservation. Fait singulier, dans les deux grands continents de l’hémisphère septentrional (je ne parle pas de l’Europe, où les terres sont si profondément entamées par la mer), la zone du sous-sol perpétuellement gelé se trouve dans une latitude assez basse — c’est-à-dire par 56 degrés dans l’Amérique septentrionale à la profondeur de 3 pieds[17] et par 62 degrés en Sibérie, à la profondeur de 12 ou 15 pieds — ce qui résulte d’un état de choses absolument contraire à ce qui existe dans l’hémisphère méridional. Sur les continents septentrionaux, la radiation d’une grande superficie de terre dans une atmosphère fort claire rend l’hiver excessivement froid, froid qui n’est en aucune façon diminué par les courants d’eau chaude de la mer ; l’été, fort court, y est, il est vrai, ordinairement fort chaud. Dans l’Océan méridional, l’hiver n’est pas aussi froid, mais l’été est beaucoup moins chaud, parce que le ciel nuageux empêche la plupart du temps les rayons du soleil de venir réchauffer l’Océan, lequel d’ailleurs absorbe difficilement la chaleur ; aussi la température moyenne de l’année est-elle fort basse et c’est cette température qui influe sur la zone de la congélation perpétuelle du sol. Il est évident qu’une végétation vigoureuse qui a bien moins besoin de chaleur que d’une protection contre un froid intense, doit s’approcher beaucoup plus près de cette zone de congélation perpétuelle sous le climat égal de l’hémisphère méridional que sous le climat extrême des continents septentrionaux.

Le cadavre du marin parfaitement conservé dans le sol glacé des îles Shetland (latitude, 62 degrés à 63 degrés sud), dans une latitude un peu plus basse que celle (latitude, 64 degrés nord) sous laquelle on a trouvé les rhinocéros congelés en Sibérie, offre un exemple fort intéressant. Bien que ce soit une erreur, comme j’ai essayé de le prouver dans un chapitre précédent, de supposer que les plus gros quadrupèdes ont besoin d’une vigoureuse végétation pour assurer leur existence, il est important néanmoins de trouver aux îles Shetland un sous-sol gelé à 360 milles (560 kilomètres) des îles du cap Horn, îles si parfaitement couvertes de forêts et où, si on ne considère que la quantité de végétation, d’innombrables quadrupèdes pourraient vivre. La conservation parfaite des cadavres des éléphants et des rhinocéros de la Sibérie est certainement un des faits les plus étonnants de la géologie ; mais, en dehors de la prétendue difficulté de trouver des aliments en quantité suffisante dans les pays adjacents, le fait n’est pas, je crois, aussi extraordinaire qu’on le considère généralement. Les plaines de la Sibérie, comme celles des Pampas, semblent s’être formées sous une mer dans laquelle des fleuves ont apporté les cadavres de beaucoup d’animaux ; le squelette seul d’un grand nombre de ces animaux a été conservé, mais quelquefois aussi le cadavre parfait. Or on sait que, dans les parties peu profondes, sur la côte arctique de l’Amérique, le fond gèle[18], et qu’il ne dégèle pas, au printemps, aussi rapidement que la surface de la terre ; en outre, à de plus grandes profondeurs, où le fond de la mer ne gèle pas, la boue, à quelques pieds au-dessous de la couche supérieure, peut rester même en été au-dessous de la température de la glace fondante, ce qui se passe, d’ailleurs, sur le sol à la profondeur de quelques pieds. À des profondeurs plus grandes encore, la température de l’eau et de la boue ne serait probablement pas assez basse pour conserver les chairs. En conséquence, le squelette seul des cadavres se conserverait quand le corps de l’animal aurait été entraîné au delà des parties peu profondes. Or, dans l’extrême nord de la Sibérie, les ossements sont excessivement nombreux, si nombreux même, qu’ils forment des îlots tout entiers[19], et ces îlots se trouvent 10 degrés plus près du pôle que l’endroit où Pallas a trouvé les rhinocéros congelés. D’un autre côté, un cadavre entraîné par les eaux dans une partie peu profonde de l’océan Arctique se conserverait indéfiniment, en admettant toutefois qu’il ait été rapidement recouvert d’une couche de boue assez épaisse pour que la chaleur des eaux en été ne pénètre pas jusqu’à lui, et en admettant aussi que la couche qui le recouvre soit assez épaisse pour que, quand le fond de la mer s’est transformé en terre, la chaleur de l’air ne pénètre pas jusqu’à lui pour le corrompre.

Récapitulation. — Je vais récapituler en quelques mots les principaux faits relatifs au climat, à l’action des glaces et aux productions organiques de l’hémisphère méridional ; pour en mieux faire comprendre les singularités, je supposerai que nous sommes en Europe, contrées dont la géographie est mieux connue, et je prendrai des noms Européens tout en respectant scrupuleusement les positions en latitude et en longitude. Ainsi donc, près de Lisbonne, les coquillages marins les plus communs, c’est-à-dire trois espèces d’Olives, une Volute et une Vis, auraient un caractère tropical. Dans les provinces méridionales de la France, le sol disparaîtrait sous de magnifiques forets, encombrées de graminées arborescentes et d’arbres chargés de plantes parasites. Le puma et le jaguar parcourraient les Pyrénées. Sous la latitude du mont Blanc, mais sur une île située aussi loin à l’ouest que l’est le centre de l’Amérique septentrionale, les fougères arborescentes et les orchidées parasites pousseraient au milieu des fourrés les plus épais. Aussi loin au nord que le Danemark central, les oiseaux-mouches voltigeraient au milieu de fleurs délicates et les perroquets habiteraient des bois toujours verts ; dans les mers environnantes on trouverait une Volute et tous les coquillages atteindraient une grosseur considérable. Néanmoins, sur quelques îles situées à 350 milles (560 kilomètres) seulement de notre nouveau cap Horn situé en Danemark, un cadavre enfoui dans le sol, ou entraîné dans une partie peu profonde de la mer et recouvert de boue, se conserverait gelé indéfiniment. Si quelque hardi navigateur essayait de pénétrer au nord de ces îles, il courrait mille dangers au milieu de gigantesques montagnes de glace et verrait, sur quelques-unes d’entre elles, d’énormes blocs de rochers entraînés loin de leur site originel. Une autre île fort considérable sous la latitude de l’Écosse méridionale, mais deux fois aussi loin à l’ouest, serait presque entièrement « recouverte de neiges éternelles ; » chacune des baies pénétrant dans cette île se terminerait par des glaciers d’où de grosses masses se détacheraient chaque année ; cette île ne produirait qu’un peu de mousse, de l’herbe et de la pimprenelle ; pour tout habitant terrestre elle ne posséderait qu’une alouette. De notre nouveau cap Horn, en Danemark, partirait, en s’étendant directement vers le sud, une chaîne de montagnes ayant à peine la moitié de la hauteur des Alpes ; sur le flanc occidental de cette chaîne tous les golfes, toutes les criques se termineraient par d’immenses glaciers. Ces détroits solitaires résonneraient souvent au bruit causé par la chute des glaces et des vagues terribles feraient alors d’incroyables ravages le long des côtes ; de nombreuses montagnes de glace, aussi grandes quelquefois que des cathédrales, chargées quelquefois aussi de gros blocs de rochers, viendraient s’échouer sur les îlots environnants ; par intervalles, de violents tremblements de terre projetteraient dans la mer des masses prodigieuses de glace. Enfin, des missionnaires essayant de pénétrer dans un long bras de mer, verraient de véritables fleuves de glace descendre des montagnes peu élevées jusqu’à la côte et d’innombrables glaçons flottants, les uns fort gros, les autres tout petits, arrêteraient à chaque instant leurs embarcations ; or cela se passerait le 22 juin et juste à l’endroit où se trouve le lac de Genève[20] !



  1. Les brises du sud-ouest sont ordinairement fort sèches. Le 29 janvier, à l’ancre au large du cap Gregory, terrible tempête de l’ouest par sud, ciel clair avec quelques cumuli ; température, 57° F. (13°,8 c.) ; condensation de la rosée, 36° F. (2°,2 c.) ; différence, 21° F. (11°,6 c.). Le 15 janvier, au port Saint-Julian, dans la matinée, vents légers et beaucoup de pluie, suivis par un coup de vent très-violent avec pluie ; se change en violente tempête avec gros cumuli ; le temps s’éclaircit ; il vente très-fort du sud-sud-ouest. Température, 60° F. (15°,3 c.) ; condensation de la rosée, 42° F. (5°,5 c.) ; différence, 18° F. (10° c.).
  2. Rengger. Natur. der Säugethiere von Paraguay, s. 334.
  3. Le capitaine Fitz-Roy m’apprend qu’au mois d’avril, qui correspond à notre mois d’octobre, les feuilles des arbres qui croissent près de la base des montagnes changent de couleur, ce qui n’arrive pas à ceux qui croissent dans des situations plus élevées. Je me rappelle avoir lu quelques observations prouvant qu’en Angleterre les feuilles tombent plus tôt quand l’automne est beau et chaud que quand il est froid et tardif. Le changement de couleur, retardé ici dans les situations élevées et par conséquent plus froides, doit dépendre de la même loi générale. Les arbres de la Terre de Feu ne perdent jamais toutes leurs feuilles.
  4. Décrit d’après mes spécimens et mes notes par le révérend J.-M. Berkeley, dans les Linnæan Transactions, vol. XIX, p. 37, sous le nom de Cyllaria Darwinii ; l’espère chilienne a été appelée C. Berteroii. Ce genre est allié au genre Bulgaria.
  5. Je crois qu’il faut en excepter une Attica alpestre et un spécimen unique de Melasoma. M. Waterhouse m’apprend qu’il y a huit ou neuf espèces d’Harpalides (les formes de la plupart de ces espèces sont toutes particulières), quatre ou cinq espèces d’Heteromera, six ou sept de Rhynchophora, et une espèce de chacune des familles suivantes : Staphylinidæ, Elateridæ, Cebrionidæ, Melolonthidæ. Les espèces dans les autres ordres sont en plus petit nombre encore. Dans tous les ordres, la rareté des individus est même encore plus remarquable que celle des espèces. M. Waterhouse a décrit avec soin, dans les Annals of Nal. Hist., la plupart des Coléoptères.
  6. L’habitat géographique de cette plante est fort étendu. On la trouve depuis les îlots les plus méridionaux, près du cap Horn, jusque par 43 degrés de latitude nord, sur la côte orientale, à ce que m’apprend M. Stokes ; mais sur la côte occidentale, comme me l’apprend le docteur Hooker, elle s’étend jusqu’au fleuve San-Francisco, en Californie, et peut-être même jusqu’au Kamtschatka. Ceci implique un développement immense en latitude ; et comme Cook, qui devait bien connaître cette espèce, l’a trouvée à la terre de Kerguelen, elle s’étend sur 140 degrés de longitude.
  7. Voyages of the Adventure and Beagle, vol. I, p. 363. Il paraît que les plantes marines poussent extrêmement vite. M. Stephenson (Wilson, Voyage round Scotland, vol. II, p. 228) a trouvé qu’un rocher qui n’est découvert qu’aux grandes marées, et qui avait été poli en novembre, était, au mois de mai suivant, c’est-à-dire six mois après, recouvert de Fucus digitatus ayant 2 pieds de long, et de Fucus esculentus ayant pieds de longueur.
  8. Les résultats relatifs à la Terre de Feu sont déduits des observations du capitaine King (Geographical Journal, 1830) et des observations faites à bord du Beagle. Je dois au capitaine Sulivan les données relatives à la température moyenne des îles Falkland (réduites d’après une série d’observations faites à minuit, à huit heures du matin, à midi, à huit heures du soir) pendant les trois mois les plus chauds, décembre, janvier, février. J’ai emprunté la température de Dublin à Barton.
  9. Agueros, Descr. hist. de la prov. de Chiloé, 1791, p. 94.
  10. Voir la traduction allemande de ce journal ; pour les autres faits, voir l’appendice de M. Brown au Voyage de Flinders.
  11. Sur la Cordillère du Chili central, je crois que la limite des neiges varie beaucoup en hauteur selon les étés. On m’a assuré que, pendant un été très-long et très-sec, toute la neige de l’Aconcagua disparut, bien que cette montagne atteigne la hauteur prodigieuse de 6900 mètres. Il est probable qu’à ces grandes hauteurs la neige s’évapore plutôt qu’elle ne fond.
  12. Miers, Chili, vol. I, p. 413. On dit que la canne à sucre croissait à Ingenio, lat., 32 à 33 degrés, mais pas en quantité suffisante pour que la manufacture du sucre y soit profitable. Dans la vallée de Quillota, au sud d’Ingenio, j’ai vu quelques grands dattiers.
  13. Bulkeley et Cummin, Faithful Narrative of the loss of the Wager. Le tremblement de terre se produisit le 23 août 1741.
  14. Agüeros, Descr. hist. de Chiloé, p. 227.
  15. Geological Transactions, vol. VI, p. 415.
  16. J’ai donné, dans la première édition de cet ouvrage et dans l’appendice qui y est attaché, les premiers détails publiés, je crois, à ce sujet. J’ai prouvé que les exceptions supposées à l’absence de blocs erratiques, dans certains pays chauds, sont dues à des observations erronées. Différents auteurs ont depuis confirmé mes remarques.
  17. Richardson, Append. to Black’s Exped., et Humboldt, Fragm. Asiat., t. II, p. 386.
  18. Dease et Simpson, dans Geograph. Journ., vol. VIII, p. 218 et 220.
  19. Cuvier, Ossements fossiles, t. I, p. 151 ; Billing, Voyages.
  20. Dans la précédente édition et dans l’appendice, j’ai indiqué quelques faits sur le transport des blocs erratiques et sur les montagnes de glace dans l’océan Antarctique. M. Hayes a dernièrement fort bien traité ce sujet dans le Boston Journal, vol. IV, p. 426. L’auteur ne paraît pas connaître un fait signalé par moi dans le Geographical Journal, vol. IX, p. 523, relativement à un bloc gigantesque enfoui dans une montagne de glace dans l’océan Antarctique, très-certainement à 100 milles de distance de toute terre, sinon plus. Dans l’appendice, j’ai discuté longuement une probabilité à laquelle, à cette époque, on pensait à peine ; c’est-à-dire que les montagnes de glace, en échouant, strient et polissent les rochers comme le font les glaciers. C’est là aujourd’hui une opinion assez communément acceptée, et je crois toujours qu’elle peut s’appliquer à des phénomènes analogues à ceux que présente le Jura. Le docteur Richardson m’a affirmé que les montagnes de glace, au large de la côte de l’Amérique du Nord, poussent devant elles des cailloux et du sable et dénudent absolument les rocs sur lesquels elles passent ; or, on ne peut guère mettre en doute qu’elles doivent en même temps polir et strier les rochers dans la direction des principaux courants. Depuis que j’ai écrit cet appendice, j’ai pu, dans le nord du pays de Galles (London Phil. Magaz., vol. XXI, p. 180), étudier les effets de l’action réciproque des glaciers et des montagnes de glace.