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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 272-293).
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CHAPITRE XII


Valparaiso. — Excursion au pied des Andes. — Conformation du sol. — Ascension de la cloche de Quillota. — Masses de grès brisé en morceaux. — Vallées immenses. — Mines. — Condition des mineurs. — Santiago. — Bains chauds de Cauquenes. — Mines d’or. — Moulins à broyer. — Pierres perforées. — Habitudes du Puma. — El Turno et El Tapacolo. — Oiseaux-mouches.

Chili central.


23 juillet. — Le Beagle jette l’ancre pendant la nuit dans la baie de Valparaiso, principal port du Chili. Au jour levant, nous sommes sur le pont. Nous venons de quitter la Terre de Feu ; quel changement ! et comme tout ici nous semble délicieux, tant l’atmosphère est transparente, tant le ciel est pur et bleu, tant le soleil brille, tant la nature entière semble regorger de vie ! De l’endroit où nous avons jeté l’ancre, la vue est fort jolie. La ville est bâtie au pied d’une chaîne de collines assez escarpées et ayant environ 1600 pieds (480 mètres) de hauteur. En conséquence de cette situation, Valparaiso ne consiste qu’en une longue rue parallèle à la côte ; mais chaque fois qu’un ravin ouvre le flanc des collines, les maisons s’empilent de chaque côté. Une végétation fort maigre couvre ces collines arrondies, aussi les flancs rouge vif des nombreux petits ravins qui les séparent resplendissent au soleil. La couleur du terrain, les maisons basses, blanchies à la chaux et couvertes de tuiles, me rappelaient beaucoup Santa Cruz, à Ténériffe. Vers le nord-est, on a une échappée magnifique sur les Andes, mais du haut des collines voisines on les aperçoit beaucoup mieux ; on peut alors juger de la grande distance à laquelle elles sont situées, et le coup d’œil est splendide. Le volcan d’Aconcagua offre un aspect tout particulièrement magnifique. Cette immense masse irrégulière atteint à une hauteur plus considérable que celle du Chimborazo ; car, d’après les relevés faits par les officiers du Beagle, il s’élève à la hauteur de 23 000 pieds (6900 mètres). Cependant, vue de ce point, la Cordillère doit une grande partie de sa beauté à l’atmosphère à travers laquelle on la voit. Quel spectacle admirable que celui de ces montagnes dont les formes se détachent sur l’azur du ciel et dont les couleurs revêtent les teintes les plus vives au moment où le soleil se couche sur le Pacifique !

Je suis assez heureux pour rencontrer un de mes vieux camarades de pension, M. Richard Gorfield, qui habite actuellement Valparaiso. Grâce à son obligeance et à sa cordiale hospitalité, mon séjour au Chili, pendant tout le temps qu’y resta le Beagle, fut un véritable enchantement. Le voisinage immédiat de Valparaiso offre peu d’intérêt au naturaliste. Pendant le long été le vent souffle régulièrement du sud et un peu de terre, de telle sorte qu’il ne pleut jamais ; pendant les trois mois d’hiver, au contraire, les pluies sont assez abondantes. Ces longues sécheresses ont une grande influence sur la végétation, qui est fort rare ; il n’y a d’arbres que dans les profondes vallées, et on n’aperçoit qu’un peu d’herbe et quelques maigres buissons sur les parties les moins escarpées des collines. Quand on pense qu’à 350 milles (563 kilomètres) seulement plus au sud, tout ce côté des Andes est absolument caché par une impénétrable forêt, on ne peut s’empêcher de ressentir un profond étonnement. Je fais, aux alentours de la ville, de longues promenades à la recherche d’objets intéressants au point de vue de l’histoire naturelle. Quel admirable pays pour la marche ! Quelles fleurs splendides ! Comme dans tous les climats secs, les buissons eux-mêmes sont particulièrement odoriférants ; rien qu’à les traverser on a les habits tout parfumés. Je ne cessais de m’extasier chaque jour qu’il fît aussi beau temps que la veille. Quelle immense différence un beau climat n’apporte-t-il pas dans le bonheur de la vie ! Combien sont contraires les sensations que l’on ressent à la vue d’une chaîne de montagnes noires à demi enveloppées de nuages et à la vue d’une autre chaîne que l’on aperçoit plongée dans la pure atmosphère d’un beau jour. Le premier spectacle peut, pendant quelque temps, vous paraître grandiose et sublime, le second vous charme et éveille en vous des impressions toutes pleines de gaieté et de bonheur.

14 août. — Je pars pour faire une excursion à cheval ; je vais étudier la géologie de la base des Andes, seule partie de ces montagnes qui, à cette époque de l’année, ne soit pas recouverte par les neiges de l’hiver. Pendant toute la journée, nous nous dirigeons vers le nord en suivant le bord de la mer. Nous arrivons fort tard à l’hacienda de Quintero, propriété qui appartenait autrefois à lord Cochrane. Mon but, en venant ici, est de visiter les grandes couches de coquillages situées à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer et que l’on brûle aujourd’hui pour les convertir en chaux. Il est évident que toute cette ligne de côtes a été soulevée. On trouve un grand nombre de coquillages paraissant fort anciens à une hauteur de quelques centaines de pieds ; j’en ai même trouvé quelques-uns à 1300 pieds d’élévation. Ces coquillages sont épars çà et là à la surface, ou sont enfouis dans une couche de terre végétale noire-rougeâtre. En examinant cette terre végétale au microscope, je suis tout surpris de voir qu’elle est de formation marine et pleine d’une multitude de particules de corps organisés.

15 août. — Nous nous dirigeons vers la vallée de Quillota. Le pays est fort agréable ; les poètes, sans aucun doute, lui appliqueraient l’épithète de pastoral : de grandes pelouses vertes, séparées par de petites vallées où coulent des ruisseaux ; çà et là, sur le penchant des collines, les cottages des bergers. Nous sommes obligés de traverser la crête du Chilicauquen. À sa base, nous trouvons de magnifiques arbres toujours verts, mais ils ne croissent que dans les ravins où il y a de l’eau courante. Quiconque n’aurait vu que les environs immédiats de Valparaiso ne pourrait croire qu’il y a des endroits aussi pittoresques au Chili. Dès que nous atteignons le sommet de la sierra, nous voyons s’ouvrir à nos pieds la Quillota. Le coup d’œil est admirable. Cette vallée est large et plate ; aussi les irrigations peuvent-elles se faire facilement dans toutes ses parties. Les petits jardins carrés qui la divisent sont pleins d’orangers, d’oliviers et de légumes de toutes espèces. De chaque côté s’élèvent d’immenses montagnes nues, ce qui fait un vif contraste avec les belles cultures de la vallée. Celui qui a donné à Valparaiso le nom de Vallée du Paradis devait penser à Quillota. Nous traversons cette vallée pour nous rendre à l’hacienda de San Isidro, située au pied même de la montagne de la Cloche.

Le Chili, comme on peut le voir d’après les cartes, est une étroite bande de terre située entre la Cordillère et le Pacifique. Cette bande est, en outre, traversée par plusieurs chaînes de montagnes qui, dans cette partie, sont parallèles à la chaîne principale. Entre ces chaînes extérieures et la Cordillère se trouve une série de bassins plats, communiquant ordinairement les uns avec les autres par d’étroits passages et s’étendant fort loin vers le sud. C’est dans ces bassins que sont situées les principales villes : San Felipe, Santiago, San Fernando. Ces bassins ou ces plaines, si on aime mieux leur donner ce nom, ainsi que les vallées plates transversales (comme celle de Quillota) qui les relient à la côte, sont, j’en suis persuadé, le fond d’anciennes baies semblables à celles qui, aujourd’hui, découpent si profondément toutes les parties de la Terre de Feu et de la côte occidentale plus au sud. Le Chili doit avoir anciennement ressemblé à ce dernier pays par la distribution de la terre et des eaux. De temps en temps cette ressemblance devient frappante, surtout quand un brouillard épais recouvre comme d’un manteau toutes les parties inférieures du pays ; les vapeurs blanches roulant dans les ravins représentent, à s’y méprendre, autant de baies et de petits havres, tandis que çà et là une colline solitaire, émergeant du brouillard, indique une île ancienne. Le contraste de ces vallées et de ces bassins plats avec les montagnes irrégulières qui les entourent donne au paysage un caractère qu’il ne m’a encore été donné de voir nulle part et qui m’intéresse beaucoup.

Ces plaines s’inclinent naturellement vers la côte ; aussi sont-elles fort bien arrosées et en conséquence très-fertiles. Sans cette irrigation, la terre ne produirait presque rien, car, pendant l’été tout entier, aucun nuage ne vient ternir la pureté du ciel. On trouve çà et là sur les montagnes et sur les collines quelques arbres rabougris, mais, en dehors de cela, à peine y a-t-il une végétation. Chaque propriétaire dans la vallée possède une certaine partie de colline où ses bestiaux à demi sauvages parviennent cependant à subsister, quelque considérable que soit leur nombre. Une fois par an, on fait ce qu’on appelle un grand rodeo, c’est-à-dire qu’on fait descendre tous les bestiaux dans la vallée, on les compte, on les marque et on en sépare quelques-uns que l’on fait engraisser dans des prairies artificielles. On cultive dans ces vallées beaucoup de blé et de maïs ; cependant le principal aliment des paysans est une espèce de fève. Les vergers produisent des pêches, des figues et des raisins en très-grande abondance. Avec tous ces avantages, les habitants du pays devraient être beaucoup plus prospères qu’ils ne le sont réellement.

16 août. — Le majordome de l’hacienda est assez aimable pour me donner un guide et des chevaux frais et nous partons dans la matinée pour faire l’ascension de la Campana, ou montagne de la Cloche, qui atteint une élévation de 6400 pieds (1920 mètres). Les chemins sont affreux, mais les particularités géologiques et le splendide paysage qu’on découvre à chaque instant compensent notre peine, et au delà. Le soir, nous atteignons une source appelée l’agua del Guanaco, source située à une grande hauteur. Le nom de cette source doit être fort ancien, car il y a bien des années qu’un Guanaco n’est venu se désaltérer à ses eaux. Pendant l’ascension, je remarque que sur le versant septentrional il ne pousse que des buissons, tandis que le versant méridional est couvert d’un bambou qui atteint environ 15 pieds de hauteur. Dans quelques endroits on rencontre des palmiers, et je suis tout étonné d’en trouver un à 4500 pieds de hauteur (1350 mètres). Par rapport à la famille à laquelle ils appartiennent, ces palmiers sont de très-vilains arbres. Leur tronc fort gros affecte une forme curieuse : il est plus gros vers le centre qu’à la base et au sommet. Dans quelques parties du Chili, on les trouve en nombre considérable et ils sont très-précieux, à cause d’une sorte de mélasse qu’on tire de leur sève. Dans une propriété auprès de Petorca on a essayé de les compter, mais on y a renoncé après être arrivé au chiffre de plusieurs centaines de mille. Tous les ans, au commencement du printemps, au mois d’août, on en coupe un grand nombre, et, quand le tronc est étendu à terre, on enlève les feuilles qui le couronnent. La sève se met alors à couler de l’extrémité supérieure ; elle coule ainsi pendant des mois entiers, mais à condition d’enlever chaque matin une nouvelle tranche du tronc, de façon à exposer une nouvelle surface à l’action de l’air. Un bon arbre produit 90 gallons (410 litres) ; le tronc du palmier, qui paraît si sec, devait donc évidemment contenir cette quantité de sève. On dit que la sève s’écoule d’autant plus vite que le soleil est plus chaud ; on dit aussi qu’il faut avoir grand soin, en coupant l’arbre, de le faire tomber de façon à ce que le sommet soit plus élevé que la base, car, dans le cas contraire, la sève ne s’écoule pas ; on aurait pu penser cependant que, dans ce dernier cas, la gravitation aurait dû aider à l’écoulement. On concentre cette sève en la faisant bouillir et on lui donne alors le nom de mélasse, substance à laquelle elle ressemble beaucoup par le goût.

Nous arrêtons nos chevaux auprès de la source et nous faisons nos préparatifs pour passer la nuit. La soirée est admirable, l’atmosphère si claire, que nous pouvons distinguer comme de petites raies noires les mâts des vaisseaux à l’ancre dans la baie de Valparaiso, bien que nous en soyons éloignés de 26 milles géographiques au moins.

Un bâtiment qui double la pointe de la baie toutes voiles dehors nous apparaît comme un brillant point blanc. Anson s’étonne beaucoup, dans son Voyage, qu’on ait aperçu ses vaisseaux à une aussi grande distance de la côte ; mais il ne tenait pas assez compte de la hauteur des terres et de la grande transparence de l’air.

Le coucher du soleil est admirable ; les vallées sont plongées dans l’obscurité, tandis que les pics neigeux des Andes se colorent de teintes rosées. Quand il fait tout à fait nuit, nous allumons notre feu sous un petit berceau de bambous ; nous faisons griller notre charqui (morceau de bœuf desséché), nous prenons notre maté et nous nous sentons tout à fait à l’aise. Il y a un charme inexprimable à vivre ainsi en plein air. La soirée est parfaitement calme ; on n’entend de temps en temps que le cri aigu de la viscache des montagnes ou la note plaintive de l’engoulevent. Outre ces animaux, peu d’oiseaux ou même d’insectes fréquentent ces montagnes sèches et arides.

17 août. — Nous escaladons les immenses blocs de grès qui couronnent le sommet de la montagne. Comme il arrive fréquemment, ces rochers sont tout fendillés et brisés en fragments anguleux considérables. J’observe, toutefois, une circonstance fort remarquable : c’est que les surfaces de fente présentent tous les degrés de fraîcheur ; on aurait dit que certains blocs s’étaient brisés la veille, d’autres, au contraire, portaient des lichens tout jeunes encore ; sur d’autres enfin poussaient des mousses fort anciennes. J’étais si parfaitement convaincu que ces fractures provenaient de nombreux tremblements de terre que, malgré moi, je m’éloignais de tous les blocs qui ne me paraissaient pas bien solides. On peut, d’ailleurs, facilement se tromper sur un fait de cette nature et je ne fus bien convaincu de mon erreur qu’après avoir fait l’ascension du mont Wellington, dans la Terre de Van-Diémen, où il n’y a jamais de tremblements de terre. Les blocs qui forment le sommet de cette dernière montagne sont également brisés en morceaux, mais, en cet endroit, on dirait que les fractures se sont produites il y a des milliers d’années.

Nous passons la journée au sommet de la montagne, et jamais le temps ne m’a paru si court. Le Chili, borné par les Andes et par l’océan Pacifique, s’étend à nos pieds comme une vaste carte. Le spectacle en lui-même est admirable, mais le plaisir que l’on ressent s’augmente encore des nombreuses réflexions que suggère la vue de la Campana et des chaînes parallèles ainsi que de la large vallée de la Quillota, qui les coupe à angle droit. Qui peut s’empêcher de s’étonner en pensant à la puissance qui a soulevé ces montagnes et, plus encore, aux siècles sans nombre qu’il a fallu pour briser, pour enlever, pour aplanir des parties si considérables de ces masses colossales ? Il est bon dans ce cas de se rappeler les immenses couches de cailloux et de sédiments de la Patagonie, couches qui augmenteraient de tant de milliers de pieds la hauteur des Cordillères, si on les empilait sur elles. Alors que j’étais en Patagonie, je m’étonnais qu’il se soit trouvé une chaîne de montagnes assez colossale pour fournir de semblables masses sans disparaître entièrement. Il ne faut pas se laisser aller ici à l’étonnement contraire et se mettre à douter que le temps tout-puissant ne parvienne à changer en cailloux et en boue les gigantesques Cordillères elles-mêmes.

Les Andes m’offrent un aspect tout différent de celui auquel je m’attendais. La limite inférieure des neiges est, bien entendu, horizontale, et les sommets égaux de la chaîne semblent tout à fait parallèles jusqu’à cette ligne. À de longs intervalles seulement, un groupe de pointes ou un seul cône indique l’emplacement d’un ancien cratère ou d’un volcan encore en activité. Aussi la chaîne des Andes ressemble-t-elle à un mur immense surmonté çà et là par une tour ; ce mur borne admirablement le pays.

De quelque côté que l’on tourne les yeux, on voit des trous de mines ; la fièvre des mines d’or est telle, au Chili, qu’on a exploré toutes les parties du pays. Je passe la soirée comme la veille, en causant auprès du feu avec mes deux compagnons. Les Guasos du Chili correspondent aux Gauchos des Pampas, mais ce sont en somme des êtres tout différents. Le Chili est plus civilisé, aussi les habitants ont-ils perdu beaucoup de leur caractère individuel. Les gradations de rang sont ici bien plus marquées ; le Guaso ne considère pas tous les hommes comme ses égaux et j’ai été tout surpris de voir que mes compagnons n’aimaient pas à prendre leurs repas en même temps que moi. Ce sentiment d’inégalité est une conséquence nécessaire de l’existence d’une aristocratie de fortune. On dit qu’il y a ici quelques grands propriétaires qui ont de 125 000 à 200 000 francs de revenu annuel. C’est là une inégalité de fortune qui ne se rencontre pas, je crois, dans les pays où l’on élève le bétail à l’est des Andes. Le voyageur ne trouve plus ici cette hospitalité sans bornes qui fait refuser tout payement et qui est offerte de si bonne grâce, que l’on ne peut se faire aucun scrupule à l’accepter. Presque partout, au Chili, on vous reçoit pour la nuit, mais ou s’attend à ce que vous donniez quelque chose en partant le matin et même un homme riche accepte parfaitement 2 ou 3 francs. Le Gaucho est un gentleman, tout en étant peut-être un assassin ; le Guaso, préférable sous quelques rapports, n’est jamais qu’un homme ordinaire et vulgaire. Bien que ces deux classes d’hommes aient à peu près les mêmes occupations, leurs habitudes et leur costume diffèrent ; les particularités qui les distinguent sont, en outre, universelles dans les deux pays respectifs. Le Gaucho semble ne faire qu’un avec son cheval, il rougirait de s’occuper de quoi que ce soit, sauf quand il est sur le dos de sa monture ; on peut louer le Guaso pour le faire travailler aux champs. Le premier se nourrit exclusivement de viande ; le second, presque entièrement de légumes. On ne retrouve plus ici les bottes blanches, les pantalons larges, la chilipa écarlate, qui constituent le pittoresque costume des Pampas ; au Chili, on porte des jambières de laine verte ou noire pour protéger les pantalons ordinaires. Cependant le poncho est commun aux deux pays. Le Guaso met tout son orgueil dans ses éperons, qui sont ridiculement grands. J’ai eu occasion de voir des éperons dont la molette avait 6 pouces de diamètre et était armée de trente pointes. Les étriers atteignent les mêmes proportions, chacun d’eux consiste en un bloc de bois carré, évidé et sculpté, qui pèse au moins 3 ou 4 livres. Le Guaso se sert du laço, mieux encore peut-être que le Gaucho, mais la nature de son pays est telle qu’il ne connaît pas les bolas.

18 août. — En descendant la montagne, nous traversons quelques endroits charmants où se trouvent des ruisseaux et des arbres magnifiques. Je passe la nuit à l’hacienda où j’ai déjà couché, puis, pendant deux jours, je remonte la vallée ; je traverse Quillota, qui est une succession de vergers plutôt qu’une ville. Ces vergers sont admirables ; partout des pêchers en fleur. Je vois aussi des dattiers dans un ou deux endroits ; ce sont des arbres magnifiques et dont l’effet doit être superbe quand on les voit par groupes dans les déserts de l’Asie ou de l’Afrique. Je traverse San Felipe, jolie petite ville qui ressemble à Quillota. La vallée forme ici une de ces grandes baies ou plaines qui s’étendent jusqu’au pied même de la Cordillère ; j’ai déjà parlé de ces plaines comme de l’un des traits caractéristiques du paysage du Chili. Nous arrivons le soir aux mines de Jajuel, situées dans un ravin, sur le flanc de la grande chaîne. J’y séjourne cinq jours. Mon hôte, surveillant de la mine, est un mineur de la Cornouailles fort rusé, mais fort ignorant. Il a épousé une Espagnole et n’a pas l’intention de revenir en Angleterre ; il n’en admire pas moins par-dessus tout les mines de son pays natal. Entre autres questions, il me fait celle-ci : « À présent que Georges Rex est mort, pourriez-vous me dire combien il reste encore de membres de la famille Rex ? » Ce Rex est certainement parent du grand auteur Finis qui a signé tous les livres.

Les mines de Jajuel sont des mines de cuivre, et on expédie tout le minerai à Swansea pour l’y faire fondre. Aussi ces mines ont-elles un aspect singulièrement tranquille quand on les compare à celles de l’Angleterre : il n’y a ici ni fumée, ni hauts fourneaux, ni machines à vapeur qui troublent la solitude des montagnes environnantes.

Le gouvernement chilien, ou plutôt la vieille loi espagnole encore en vigueur, encourage de toutes façons la recherche des mines. Moyennant un droit de 5 francs, la personne qui découvre une mine a le droit de l’exploiter, quel que soit l’endroit où elle se trouve ; avant de payer ce droit, elle peut continuer ses recherches pendant vingt jours, même dans le jardin de son voisin.

On sait actuellement que la méthode employée au Chili pour exploiter les mines est de beaucoup la moins dispendieuse. Mon hôte me dit que les étrangers ont introduit dans le pays deux améliorations principales : 1° la réduction, par un grillage, des pyrites de cuivre ; ces pyrites constituent le minerai le plus commun de la Cornouailles ; aussi les mineurs anglais furent-ils très-étonnés, à leur arrivée, de les voir rejeter ici comme n’ayant aucune valeur ; 2° le concassage et le lavage des scories provenant des anciennes fournaises, ce qui permet de recouvrer une grande quantité de parcelles de métal. J’ai vu des mules porter à la côte une cargaison de ces scories destinées à l’exportation en Angleterre. Mais le premier cas est de beaucoup le plus curieux. Les mineurs chiliens étaient si convaincus que les pyrites de cuivre ne contiennent pas un atome de métal, qu’ils se moquèrent de l’ignorance des Anglais ; ceux-ci, à leur tour, ne manquèrent pas de se moquer des Chiliens et achetèrent les veines les plus riches de minerai moyennant quelques dollars. Il est fort curieux que, dans un pays où on exploite les mines depuis si longtemps, on n’ait jamais découvert un procédé aussi simple que celui du grillage pour chasser le soufre avant la fonte. On a introduit aussi quelques améliorations dans les machines les plus simples ; mais aujourd’hui encore (1834) on épuise quelques mines en transportant l’eau à dos d’homme dans des sacs de cuir !

Les ouvriers mineurs travaillent beaucoup. On leur donne très-peu de temps pour leurs repas et, en hiver comme en été, ils se mettent au travail avec le jour et ne cessent qu’à la nuit. Ils reçoivent 25 francs par mois, plus leur nourriture ; pour déjeuner, on leur donne seize figues et deux petits morceaux de pain ; pour dîner, des fèves cuites à l’eau ; pour souper, du blé concassé et grillé. Ils ne mangent presque jamais de viande ; car, sur leurs 300 francs par an, il leur faut s’habiller et nourrir leur famille. Les mineurs qui travaillent à l’intérieur de la mine reçoivent 31 fr. 25 par mois ; on leur donne, en outre, un peu de charqui ; mais ces hommes ne quittent la triste scène de leur travail qu’une fois tous les quinze jours ou toutes les trois semaines.

Quel plaisir n’éprouvai-je pas, pendant mon séjour à Jajuel, à escalader ces immenses montagnes ! La géologie du pays est fort intéressante, il est facile de le comprendre. Les roches brisées, soumises à l’action du feu, traversées par d’innombrables dykes de diorite, prouvent quelles formidables commotions ont eu lieu autrefois. Le paysage ressemble beaucoup à celui que l’on peut voir auprès de la cloche de Quillota : des montagnes sèches et arides, couvertes çà et là de buissons au rare feuillage. Cependant il y a ici un grand nombre de cactus ou plutôt d’opuntias. J’en mesurai un qui affectait la forme d’une sphère et qui, y compris les épines, avait 6 pieds 4 pouces de circonférence. La hauteur de l’espèce commune, branchue, est de 12 à 15 pieds, et la circonférence des branches, y compris les épines, entre 3 et 4 pieds.

Une chute de neige considérable sur les montagnes m’empêche, pendant les deux derniers jours de mon séjour, de faire quelques excursions intéressantes. J’essaye de pénétrer jusqu’à un lac que les habitants, je n’ai jamais pu savoir pourquoi, considèrent comme un bras de mer. Pendant une sécheresse terrible, on proposa de creuser un canal pour amener dans la plaine l’eau de ce lac ; mais le padre, après une longue consultation, déclara que c’était là chose trop dangereuse, car tout le Chili serait inondé si, comme on le supposait généralement, le lac communiquait avec le Pacifique. Nous montons à une grande hauteur, mais nous nous perdons dans les neiges et nous ne pouvons atteindre ce lac étonnant ; nous devons donc rebrousser chemin, mais ce n’est pas sans difficultés. J’ai cru un instant que nous perdrions nos chevaux, car nous n’avions aucun moyen de juger de l’épaisseur de la couche de neige, et les pauvres bêtes ne pouvaient avancer que par soubresauts. À en juger par le ciel chargé de nuages, une nouvelle tempête de neige se préparait ; aussi ce ne fut pas sans un grand sentiment de satisfaction que nous arrivâmes chez notre hôte. À peine étions-nous de retour, que la tempête se déchaînait dans toute sa violence ; il était très-heureux pour nous qu’elle n’eût pas commencé trois heures plus tôt.

26 août. — Nous quittons Jajuel et nous traversons une seconde fois le bassin de San Felipe. Il fait un temps admirable, et l’atmosphère est d’une grande pureté. L’épaisse couche de neige qui vient de tomber fait admirablement ressortir les formes de l’Aconcagua et de la chaîne principale ; le spectacle est imposant. Nous nous dirigeons actuellement vers Santiago, capitale du Chili. Nous traversons le Cerro del Talguen et nous passons la nuit dans un petit rancho. Notre hôte a plus que de l’humilité quand il compare le Chili aux autres pays : « Quelques-uns voient avec les deux yeux, d’autres avec un œil ; mais, pour ma part, je crois que le Chili n’y voit pas du tout. »

27 août. — Après avoir traversé plusieurs collines peu élevées, nous descendons dans la petite plaine de Guitron, entourée de tous côtés par des collines. Dans des bassins tels que celui-ci, bassins situés de 1000 à 2000 pieds au-dessus du niveau de la mer, deux espèces d’acacia, aux formes rabougries, croissent en grand nombre, mais ils sont très-espacés les uns des autres. On ne trouve jamais ces arbres près de la côte ; c’est un autre trait caractéristique à ajouter à ceux qu’offrent déjà ces bassins. Nous traversons une petite chaîne de collines qui sépare Guitron de la grande plaine où se trouve Santiago. Du haut de cette chaîne, la vue est admirable : une plaine parfaitement plate, couverte en partie par des bois d’acacia ; au loin, la ville s’adossant à la base des Andes, dont les pics neigeux reflètent toutes les teintes du soleil couchant. Au premier coup d’œil on reconnaît que cette plaine représente une ancienne mer intérieure. Dès que nous sommes dans la plaine, nous mettons nos montures au galop et nous arrivons à Santiago avant qu’il fasse tout à fait nuit.

Je passe une semaine fort agréable dans cette ville. J’occupais mes matinées à aller visiter divers points de la plaine ; le soir, je dînais avec plusieurs négociants anglais dont l’hospitalité est bien connue. Une source de plaisir continuel est de grimper sur le rocher (Saint-Lucia) qui se trouve au centre même de la ville. De là, la vue est fort jolie et, comme je l’ai dit, toute particulière. On me dit que ce caractère est commun aux villes construites sur les grandes plates-formes du Mexique. Inutile de parler de la ville en détail ; elle n’est ni aussi belle ni aussi grande que Buenos Ayres, bien que construite sur le même plan. Je suis arrivé ici en faisant un assez long circuit vers le nord. Aussi je me décide à retourner à Valparaiso en faisant une excursion un peu plus considérable encore, mais cette fois au sud de la route directe.

5 septembre. — Nous arrivons vers midi à un de ces ponts suspendus faits en peaux, ponts qui traversent le Maypu, grand fleuve au courant rapide, qui coule à quelques lieues au sud de Santiago. Triste chose que ces ponts. Le tablier, qui se prête à tous les mouvements des cordes qui le soutiennent, consiste en morceaux de bois placés les uns auprès des autres ; à chaque instant se présente un trou et, sous le poids d’un homme conduisant son cheval par la bride, tout le pont oscille d’une façon terrible. Dans la soirée, nous arrivons à une ferme fort confortable et nous nous trouvons en présence de plusieurs señoritas fort jolies. Je suis entré dans une de leurs églises, poussé par la simple curiosité, ce qui les scandalise beaucoup. Puis elles me disent : « Pourquoi ne devenez-vous pas chrétien ? car notre religion est la seule vraie. » Je leur affirme que moi aussi je suis chrétien, quoique ne l’étant pas de la même façon qu’elles. Mais elles ne veulent pas me croire. « Vos prêtres, vos évêques même, ne se marient-ils pas ? » ajoutent-elles. Un évêque se marier ! c’est ce qui les frappe le plus ; elles ne savent si elles doivent rire ou se scandaliser de cette énormité.

6 septembre. — Nous nous dirigeons droit vers le sud et nous passons la nuit à Rancagua. La route traverse une plaine étroite, bornée d’un côté par des collines élevées, et de l’autre par la Cordillère. Le lendemain nous remontons la vallée du rio Cachapual, où se trouvent les bains chauds de Cauquenes, si longtemps célèbres pour leurs propriétés médicinales. Dans les régions les moins fréquentées, on enlève ordinairement les ponts suspendus pendant l’hiver, parce que les eaux sont alors fort basses. C’est ce que l’on a fait dans cette vallée, aussi sommes-nous obligés de traverser le torrent à cheval. Le passage est désagréable, car l’eau écume et court si rapidement sur le lit du torrent formé de grosses pierres arrondies, que la tête vous tourne au point qu’il est difficile de dire si votre cheval avance ou reste en place. En été, lors de la fonte des neiges, il est impossible de traverser ces torrents à gué ; leur force et leur fureur sont alors extraordinaires, comme on peut le voir par des signes évidents sur les deux rives. Dans la soirée, nous arrivons aux bains et nous y restons cinq jours, sur lesquels, malheureusement, la pluie nous retient enfermés deux jours entiers. Les constructions consistent en un carré formé de misérables huttes, dont chacune ne contient qu’une table et un banc. Ces bains sont situés dans une vallée étroite et profonde qui contourne le flanc de la Cordillère centrale. C’est un lieu tranquille et solitaire qui ne manque pas de grandes beautés sauvages.

Les sources minérales de Cauquenes s’échappent d’une ligne de dislocation traversant un massif de roches stratifiées ; partout on voit les preuves de l’action de la chaleur. Une quantité considérable de gaz s’échappe avec l’eau et par les mêmes orifices. Bien que les sources ne soient éloignées que de quelques mètres les unes des autres, elles ont des températures fort différentes ; ceci semble provenir d’un mélange inégal d’eau froide ; celles, en effet, qui ont la température la plus basse ont perdu toute espèce de goût minéral. Après le grand tremblement de terre de 1822, les sources cessèrent de couler et l’eau ne reparut guère qu’au bout d’un an. Le tremblement de terre de 1835 les affecta considérablement aussi, car leur température passa soudain de 118 à 92 degrés F. (47°,7 à 33°,3 c.)[1]. Il semble probable que des commotions souterraines doivent affecter davantage les eaux minérales provenant de grandes profondeurs que celles qui viennent d’une petite distance au-dessous de la surface. Le gardien des bains m’a affirmé que les sources sont plus chaudes et plus abondantes en été qu’en hiver. Qu’elles soient plus chaudes, cela est tout naturel, car il doit y avoir pendant la saison sèche un mélange moins considérable d’eau froide ; mais qu’elles soient plus abondantes paraît, au premier abord, étrange et contradictoire. On ne peut donc, je crois, attribuer cette augmentation périodique pendant l’été qu’à la fonte des neiges, et cependant les montagnes couvertes de neige pendant cette saison se trouvent à 3 ou 4 lieues des sources. Je n’ai aucune raison pour mettre en doute la véracité du gardien, qui, ayant vécu plusieurs années dans cet endroit, doit avoir parfaitement remarqué ces changements. Mais, si le fait est vrai, il est extrêmement curieux ; il faut supposer, en effet, que l’eau provenant de la fonte des neiges traverse des couches poreuses pour descendre jusqu’à la région de la chaleur, puis qu’elle est de nouveau rejetée à la surface par la ligne de roches disloquées à Cauquenes. La régularité du phénomène semblerait indiquer, en outre, que, dans ce district, la région des roches échauffées ne se trouve pas à une grande profondeur.

Je remonte la vallée jusqu’au point habité le plus éloigné. Un peu au-dessus de ce point, la vallée de Cachapual se divise en deux ravins extrêmement profonds qui pénètrent directement dans la chaîne principale. Je fais l’ascension d’une montagne en forme de pic, qui a probablement plus de 6000 pieds de hauteur. Là, comme partout ailleurs dans ce pays, on se trouve en présence de scènes qui offrent le plus profond intérêt. C’est par l’un de ces ravins que Pincheira pénétra dans le Chili pour ravager toute la contrée avoisinante. C’est ce même individu qui attaqua une estancia sur les bords du rio Negro, attaque dont j’ai déjà parlé. Pincheira est un Espagnol renégat de demi-caste, qui rassembla une grande troupe d’Indiens et s’établit sur le bord d’une rivière dans les Pampas, établissement que n’ont jamais pu découvrir les troupes envoyées à sa poursuite. Il part de ce point et, traversant les Cordillères par des passages inconnus, il vient ravager les fermes, s’empare des troupeaux et les conduit à son habitation secrète. Pincheira est un écuyer de premier ordre, ainsi que tous ses compagnons d’ailleurs, car il a pour principe invariable de casser la tête à quiconque ne peut pas le suivre. C’est contre ce chef de bandits et quelques autres tribus indiennes errantes que Rosas faisait la guerre d’extermination dont j’ai parlé.

13 septembre. — Nous quittons les bains de Cauquenes, nous regagnons la grande route et nous passons la nuit au rio Claro. De là je me rends à la ville de San Fernando. Avant d’y arriver, le dernier bassin intérieur forme une immense plaine qui s’étend si loin vers le sud, que les pics neigeux des Andes, qui la bornent dans cette direction, paraissent absolument sortir de la mer. San Fernando est situé à 40 lieues de Santiago ; c’est le point sud extrême de mon voyage, car en quittant cette ville nous nous dirigeons vers la côte. Nous passons la nuit aux mines d’or de Yaquil, exploitées par M. Nixon, un Américain qui me rend fort agréables les quatre jours que je passe chez lui. Le lendemain matin nous allons visiter les mines, situées à une distance de quelques lieues, près le sommet d’une haute colline. En chemin, nous apercevons le lac de Tagua-Tagua, célèbre par ses îles flottantes qu’a décrites M. Gay[2] Ces îles se composent de liges de plantes mortes enchevêtrées les unes dans les autres ; à la surface poussent d’autres plantes. Ordinairement circulaires, ces îles atteignent une épaisseur de 4 à 6 pieds, dont la plus grande partie est submergée. Selon le côté d’où souffle le vent, elles passent d’un côté à l’autre du lac et transportent souvent des chevaux et des bestiaux en guise de passagers.

La pâleur de la plupart des mineurs me frappe à tel point, que je m’inquiète de leur état de santé auprès de M. Nixon. La mine a 450 pieds (135 mètres) de profondeur et chaque homme remonte à la surface 200 livres (90 kilogrammes) pesant de pierres. Avec cette charge sur les épaules, le mineur doit grimper à des entailles faites dans des troncs d’arbres disposés en zigzag dans le puits. Des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, nus jusqu’à la ceinture, remontent avec cette charge considérable. Un homme vigoureux, qui n’est pas habitué à ce travail, a fort à faire rien que pour hisser son propre corps et arrive à la surface tout couvert de sueur. Malgré ce travail si dur, ils se nourrissent exclusivement de fèves bouillies et de pain. Ils préféreraient le pain sec, mais leurs maîtres, s’apercevant que cet aliment seul ne leur permet pas un travail aussi soutenu, les traitent comme des chevaux et les forcent à manger les fèves. Ils gagnent un peu plus qu’aux mines de Jajuel ; on leur donne de 30 à 38 francs par mois. Ils ne quittent la mine qu’une fois toutes les trois semaines ; ils peuvent alors passer deux jours chez eux. Un des règlements de la mine m’a paru bien sévère, mais le propriétaire s’en loue beaucoup. Le seul moyen de voler de l’or est de cacher un morceau de minerai et de l’emporter quand l’occasion se présente ; or, si le surveillant trouve un morceau de minerai caché, on en calcule la valeur et on retient cette valeur entière sur les gages de chacun des ouvriers employés dans la mine. À moins d’être tous d’accord, ils sont donc obligés de se surveiller les uns les autres.

On transporte le minerai au moulin, où on le réduit en poudre impalpable ; le lavage enlève toutes les parties légères de cette poudre et l’amalgamation finit par s’emparer de toute la poudre d’or. Un lavage paraît un procédé fort simple ; il n’en est pas moins fort admirable de voir comment l’adaptation exacte de la force du courant d’eau à la gravité spécifique de l’or sépare le métal de la matrice réduite en poudre, qui le tenait enfermé. Le fluide boueux qui sort des moulins se réunit dans des réservoirs, où on le laisse reposer, puis on étanche l’eau, on enlève le dépôt et on le dispose en tas. Il se produit alors une action chimique considérable ; des sels de plusieurs sortes apparaissent à la surface et la masse entière devient fort dure. On laisse le tas en cet état pendant un an ou deux, puis on soumet cette terre aurifère à un nouveau lavage, et l’or apparaît. On peut répéter ce procédé six ou sept fois sur la même terre, mais l’or produit est chaque fois en plus petite quantité et le temps nécessaire pour engendrer l’or, comme disent les indigènes, est plus considérable. Il n’est pas douteux que l’action chimique dont nous venons de parler n’agisse sur quelque combinaison dans laquelle se trouve l’or et ne mette le métal à nu. La découverte d’un procédé qui permettrait d’obtenir ce résultat sans qu’on ait besoin de réduire le minerai en poussière augmenterait la valeur de ce minerai dans une proportion considérable. Il est fort curieux de voir comment les petites parcelles d’or, répandues de tous côtés et ne s’oxydant pas, finissent par former une masse assez considérable. Il y a quelque temps, des mineurs sans ouvrage obtinrent la permission de gratter la terre autour de la maison et du moulin ; puis ils lavèrent cette terre et en retirèrent de l’or pour une valeur de 30 dollars. C’est là la contre-partie absolue de ce qui se passe dans la nature. Les montagnes se désagrègent et finissent par disparaître, entraînant dans leur ruine les veines métalliques qu’elles peuvent contenir. Les rochers les plus durs se transforment en boue impalpable, les métaux ordinaires s’oxydent, et roches et oxydes métalliques sont entraînés au loin ; mais l’or, le platine et quelques autres métaux sont presque indestructibles, leur poids les fait toujours descendre et ils restent en arrière. Après que des montagnes entières ont été soumises à ce broiement et à ces lavages successifs par la main de la nature, le résidu devient métallifère et l’homme trouve alors son avantage à compléter l’œuvre de la séparation.

Quelque triste que soit la position des mineurs — on en peut juger d’après ce que j’ai dit plus haut — c’est une position fort enviée, car celle des ouvriers agricoles est encore bien plus dure. Les gages de ces derniers sont moins élevés et ils se nourrissent presque exclusivement de fèves. Cette pauvreté provient principalement du système féodal qui préside à la culture des terres ; le propriétaire donne au paysan une petite pièce de terre sur laquelle celui-ci peut construire son habitation et qu’il peut cultiver ; mais, en échange, le paysan lui doit son travail ou celui d’un remplaçant pendant toute sa vie et cela tous les jours et sans recevoir de gages. Aussi le père de famille n’a-t-il personne qui puisse cultiver le terrain qui lui appartient jusqu’à ce qu’il ait un fils assez âgé pour le remplacer dans le travail qu’il doit au propriétaire. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la pauvreté soit extrême chez les ouvriers agricoles de ce pays.

Il y a quelques vieilles ruines indiennes dans le voisinage, et on m’a montré une des pierres perforées, lesquelles, d’après Molina, se trouvent en nombre considérable dans quelques endroits. Ces pierres affectent une forme circulaire aplatie ; elles ont de 5 à 6 pouces de diamètre et un trou les traverse de part en part. On a supposé assez ordinairement qu’elles devaient servir de têtes pour les massues, bien qu’elles paraissent peu propres à cet usage. Burchell[3] constate que quelques tribus de l’Afrique méridionale arrachent les racines en se servant d’un bâton pointu à une de ses extrémités, et que, pour augmenter la force et le poids de ce bâton, on place à l’autre extrémité une pierre perforée. Il est probable que les Indiens du Chili ont anciennement employé quelque grossier outil agricole analogue.

Un jour, un naturaliste allemand, nommé Renous, vint me voir et presque en même temps arriva un vieux notaire espagnol. Leur conversation m’amusa beaucoup. Renous parle si correctement l’espagnol, que le vieux notaire le prit pour un Chilien. Renous, parlant de moi, demanda à son interlocuteur ce qu’il pensait du roi d’Angleterre qui envoyait au Chili un homme dont la seule occupation était de chercher des lézards et des scarabées, et de casser des pierres. Le vieillard réfléchit profondément pendant quelques instants, puis il répondit : « Cela me paraît fort louche — Hay un gato encerrado aqui (il y a un chat caché là-dessous). Personne n’est assez riche pour dépenser autant d’argent dans un but aussi inutile. C’est louche, je le répète ; si nous envoyions un Chilien remplir la même mission en Angleterre, je suis persuadé que le roi de ce pays le chasserait immédiatement. » Or, ce vieillard appartient, par sa profession, aux classes les plus instruites et les plus intelligentes. Renous lui-même confia, il y a deux ou trois ans, quelques chenilles à une jeune fille de San Fernando en lui recommandant de les bien nourrir ; il voulait se procurer les papillons. Le bruit de la mission confiée à la jeune fille se répandit dans la ville ; les padres et le gouverneur s’émurent ; il y eut une longue consultation : on convint qu’il devait y avoir quelque hérésie là-dessous, et Renous fut arrêté dès son retour dans la ville.

19 septembre. — Nous quittons Yaquil ; nous suivons une vallée fort plate formée dans les mêmes conditions que celle de Quillota et dans laquelle coule le rio Tinderidica. Nous nous trouvons ; quelques milles seulement au sud de Santiago, et déjà le climat est beaucoup plus humide ; aussi rencontrons-nous quelques beaux pâturages naturels où l’irrigation est inutile.

Le 20, nous suivons cette vallée, qui finit par se transformer en une grande plaine qui s’étend de la mer jusqu’aux montagnes situées à l’ouest de Rancagua. Bientôt disparaissent les arbres et même les buissons ; aussi les habitants ont-ils autant de difficulté que ceux des Pampas à se procurer du combustible. Je n’avais jamais entendu parler de ces plaines et je suis fort surpris, je l’avoue, de les trouver au Chili. Ces plateaux se trouvent placés à différentes altitudes et sont entrecoupés de larges vallées à fond plat ; ces deux circonstances indiquent, comme en Patagonie, l’action de la mer sur des terres soulevées lentement. On remarque de profondes cavernes, creusées sans aucun doute par les vagues, dans les falaises perpendiculaires qui bordent ces vallées ; l’une de ces cavernes est célèbre sous le nom de Cueva del Obispo ; elle servait autrefois au culte catholique. Je me sens très-souffrant pendant la journée ; je ne devais pas, d’ailleurs, recouvrer la santé avant la fin d’octobre.

22 septembre. — Nous continuons à traverser des plaines fort vertes, mais où il n’y a pas un seul arbre. Le lendemain, nous atteignons une maison près de Navedad, sur le bord de la mer, et un riche haciendero nous offre l’hospitalité. J’y reste deux jours et, bien que fort souffrant, je recueille quelques coquilles marines dans les couches tertiaires.

24 septembre. — Nous nous dirigeons actuellement vers Valparaiso, où j’arrive le 27 avec beaucoup de peine. Je suis obligé de me mettre au lit et je ne puis plus quitter la chambre jusqu’à la fin d’octobre. Je demeure pendant tout ce temps chez M. Corfield et je ne saurais dire toutes les bontés qu’il a eues pour moi.


J’ajouterai ici plusieurs observations sur quelques animaux et sur quelques oiseaux du Chili. Le puma, ou lion de l’Amérique méridionale, est assez commun. Cet animal habite les contrées les plus diverses ; on le trouve, en effet, dans les forêts équatoriales dans les déserts de la Patagonie et jusque sous les latitudes (53 et 54 degrés) froides et humides de la Terre de Feu. J’ai observé ses traces dans la Cordillère du Chili central, à une altitude d’au moins 10000 pieds. Dans la province de la Plata, le puma se nourrit principalement de cerfs, d’autruches, de viscaches et d’autres petits quadrupèdes ; il attaque rarement les bestiaux et les chevaux, et l’homme plus rarement encore. Au Chili, au contraire, il détruit beaucoup de jeunes chevaux et de jeunes bestiaux, probablement à cause de la rareté des autres quadrupèdes ; j’ai appris aussi qu’il avait, pendant mon séjour, tué deux hommes et une femme. On affirme que le puma tue toujours sa proie en lui sautant sur les épaules et en tirant à lui, au moyen d’une de ses pattes, la tête de sa victime jusqu’à ce que la colonne vertébrale se brise. J’ai vu, en Patagonie, des squelettes de guanacos dont le cou était ainsi disloqué.

Le puma, après s’être gorgé, recouvre de branches d’arbres le cadavre de sa proie et se couche auprès pour le surveiller. Cette habitude le fait souvent découvrir, car les condors descendent de temps en temps pour prendre leur part du festin, mais chassés immédiatement, ils s’enlèvent tous à tire-d’aile. Le Guaso sait alors qu’il y a là un lion qui veille sur sa proie, la nouvelle se répand bien vite, et hommes et chiens se mettent en chasse. Sir F. Head dit qu’un Gaucho des Pampas, en voyant simplement quelques condors tournoyer dans l’air, se mit à crier : « Un lion ! » J’avoue n’en avoir jamais rencontré aucun qui se vantât de pouvoir découvrir un lion dans ces circonstances. On affirme qu’un puma trahi par cette veille auprès de sa proie et auquel, en conséquence, on a donné la chasse perd à jamais cette habitude ; dans ce cas, il se gorge, puis s’éloigne au plus vite. On tue facilement le puma. Dans les pays de plaines, on l’enserre d’abord dans les bolas, puis on lui lance un laço et on le traîne à terre jusqu’à ce qu’il devienne insensible. À Tandeel (au sud de la Plata) on m’a dit qu’en trois mois on en avait tué cent de cette façon. Au Chili, on les chasse ordinairement jusqu’à ce qu’on les ait acculés à quelques arbres ou à un buisson, puis on les tue à coups de fusil ou on les fait attaquer par les chiens. Les chiens employés à cette chasse appartiennent à une race particulière appelée leoneros ; ce sont des animaux faibles, minces, ressemblant à des bassets à longues jambes, mais qui ont un instinct tout particulier pour cette chasse. On dit que le puma est fort rusé ; quand on le poursuit, il revient souvent sur sa piste précédente, puis il fait soudain un énorme bond de côté et attend tranquillement que les chiens aient passé. C’est un animal très-silencieux, il ne pousse aucun cri, même quand il est blessé, et à peine entend-on quelquefois son rugissement pendant la saison des amours.

Les oiseaux les plus remarquables sont peut-être deux espèces du genre Pteroptochos (Megapodius et Albicollis de Kittlitz). Le premier, auquel les Chiliens donnent le nom de El Turco, est aussi grand que la litorne, avec laquelle il a quelque ressemblance ; mais ses pattes sont beaucoup plus longues, sa queue plus courte et son bec plus fort ; il est brun rougeâtre. Le turco est assez commun. Il vit sur le sol, caché dans les buissons épars çà et là sur les collines sèches et stériles. On peut le voir de temps en temps, la queue relevée, passer rapidement d’un buisson à un autre. Il suffit d’un peu d’imagination pour en arriver à croire que l’oiseau a honte de lui-même et comprend combien il est ridicule. Quand on le voit pour la première fois, on est tenté de s’écrier : « Un spécimen horriblement mal empaillé s’est échappé d’un muséum et est revenu à la vie. » Il est fort difficile de l’amener à s’envoler, il ne court pas, il ne fait que sauter. Les différents cris étourdissants qu’il pousse quand il est caché dans les buissons sont aussi étranges que peut l’être son aspect. On dit qu’il construit son nid dans un trou profond, au-dessous de la surface du sol. J’en ai disséqué plusieurs spécimens ; le gésier, très-musculaire, contenait des insectes, des fibres végétales et des cailloux. Étant donnés son caractère, ses longues pattes, ses pieds destinés à gratter le sol, la membrane qui recouvre ses narines, ses ailes courtes et arquées, il semble que cet oiseau relie dans une certaine mesure les grives à l’ordre des gallinacés.

La seconde espèce (Pteroptochos albicollis) ressemble à la première comme forme générale. On l’appelle Tapacolo ou « couvre ton postérieur », et cet éhonté petit oiseau mérite bien ce nom, car il porte sa queue plus que relevée, c’est-à-dire inclinée vers sa tête. Il est fort commun ; il fréquente le pied des haies et des buissons répandus sur les collines stériles où un autre oiseau trouverait à peine des moyens de subsistance. Il ressemble beaucoup au turco par la façon dont il cherche sa nourriture, par sa vivacité à s’élancer hors des buissons et à y rentrer, par ses habitudes solitaires, par son peu d’empressement à se servir de ses ailes et par la manière dont il fait son nid ; quoi qu’il en soit, il n’a pas un aspect tout à fait aussi ridicule. Le tapacolo est très-rusé ; s’il est effrayé, il se cache à la base d’un buisson, reste immobile pendant quelque temps, puis, avec la plus grande adresse et sans faire le moindre bruit, il essaye de gagner le côté opposé du buisson qui le cache. C’est aussi un oiseau fort actif, il pousse à chaque instant des cris différents et très-singuliers ; quelques-uns de ces cris ressemblent au roucoulement des tourterelles, d’autres au glouglou de l’eau, d’autres enfin ne peuvent se comparer à rien. Les paysans disent qu’il change de cri cinq fois par an, selon les changements de saison, je suppose[4].

On trouve en grand nombre deux espèces d’oiseaux-mouches. Le Trochilus forficatus fréquente une étendue de 2500 milles (4000 kilomètres) sur la côte occidentale, depuis le pays chaud et sec, aux alentours de Lima, jusqu’aux forêts de la Terre de Feu, où on peut le voir voletant au milieu des tempêtes de neige. Dans l’île boisée de Chiloé, où le climat est si humide, ce petit oiseau, qui se pose deci, delà, sur le feuillage tout détrempé, est peut-être plus abondant qu’aucune autre espèce. J’ai ouvert l’estomac de plusieurs spécimens tués dans différentes parties du continent et, dans tous, j’ai trouvé des restes d’insectes en aussi grand nombre que dans l’estomac d’un grimpereau. Quand, en été, cette espèce émigre vers le sud, elle est remplacée par une autre espèce qui arrive du nord. Cette seconde espèce, Trochilus gigas, est un oiseau fort gros pour la famille délicate à laquelle il appartient. Son vol est fort singulier ; comme tous les autres membres de cette famille, il passe de place en place avec une rapidité qu’on peut comparer à celle du Syrphe, chez les mouches, et à celle du Sphinx chez les papillons ; mais quand il plane sur une fleur, il bat des ailes avec un mouvement lent et puissant qui ne ressemble en rien au mouvement vibratoire commun à presque toutes les espèces et qui produit le bourdonnement que ces oiseaux font entendre. Je n’ai jamais vu aucun autre oiseau chez lequel (ce qui s’observe d’ailleurs chez le papillon) la force des ailes paraisse aussi considérable, comparativement au poids du corps. Quand il plane sur une fleur, sa queue s’ouvre et se ferme sans cesse, absolument avec le mouvement d’un éventail, et le corps se trouve dans une position presque verticale. Ce mouvement de la queue paraît lester l’oiseau et le soutenir dans l’intervalle des battements d’ailes. Bien qu’il vole de fleur en fleur à la recherche de sa nourriture, son estomac contient ordinairement un grand nombre d’insectes qui font, je crois, beaucoup plus que le miel, l’objet de ses poursuites. Cette espèce, comme presque toutes celles qui appartiennent à cette famille, pousse des cris extrêmement aigus.




  1. Caldeleugh, dans Philosoph. Transact., pour 1836.
  2. Annales des sciences naturelles, mars 1833. M. Gay, naturaliste distingué et fort actif, étudiait alors toutes les branches de l’histoire naturelle du Chili.
  3. Burchell, Travels, vol. II, p. 45.
  4. Fait remarquable, Molina, qui a décrit en détail tous les oiseaux et tous les animaux du Chili, ne parle pas une seule fois de ce genre, dont les espèces sont si communes et les habitudes si extraordinaires. Est-ce parce qu’il ne savait comment les classer et a-t-il pensé en conséquence qu’il était plus prudent de garder le silence ? C’est là, dans tous les cas, un exemple de plus des nombreuses omissions que font les auteurs sur les sujets mêmes où on devrait le moins s’y attendre.