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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 131-151).
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CHAPITRE VII


Excursion à Santa-Fé. — Champs de chardons. — Habitudes de la Viscache. — Petit hibou. — Sources salées. — Plaines. — Mastodonte. — Santa-Fé. — Changement dans la nature du pays. — Géologie. — Dent d’un cheval éteint. — Rapports entre les animaux fossiles et les quadrupèdes récents de l’Amérique septentrionale et de l’Amérique méridionale. — Effets d’une grande sécheresse. — Le Parana. — Habitudes du jaguar. — L’oiseau à bec en ciseaux. — Martin-pêcheur, perroquet et oiseau à la queue en ciseaux. — Révolution. — Buenos Ayres. — État du gouvernement.

De Buenos Ayres à Santa-Fé.


Le 27 septembre 1833 au soir, je quitte Buenos Ayres pour me rendre à Santa-Fé, situe à environ 300 milles (480 kilomètres) sur les bords du Parana. Les routes dans le voisinage de la ville, après la saison des pluies, sont si mauvaises, que je n’aurais jamais pu croire qu’un chariot attelé de bœufs pût les parcourir. Il est vrai que, si nous parvenons à passer, nous ne faisons guère qu’un mille à l’heure, et encore faut-il qu’un homme marche à la tête des bœufs pour choisir les endroits les moins mauvais. Nos bœufs sont harassés de fatigue ; c’est une grosse erreur de croire qu’avec de meilleures routes et des voyages plus rapides les souffrances des animaux s’augmenteraient. Nous dépassons un train de chariots et un troupeau de bestiaux qui se rendent à Mendoza. La distance est d’environ 580 milles géographiques ; on fait ordinairement le voyage en cinquante jours. Ces chariots étroits et fort longs sont recouverts d’un toit de roseaux ; ils n’ont que deux roues, qui ont quelquefois jusqu’à 10 pieds de diamètre. Chacun de ces chariots est attelé de six bœufs que l’on guide au moyen d’un aiguillon qui a au moins 20 pieds de long ; quand on ne s’en sert pas, on le suspend sous le toit de la voiture ; on a ordinairement sous la main un second aiguillon beaucoup plus court, qui sert pour les bœufs placés entre les brancards ; pour la paire de bœufs intermédiaire, on se sert d’une pointe placée à angle droit sur le long aiguillon, qui ressemble à une véritable machine de guerre.

28 septembre. — Nous traversons la petite ville de Luxan, où l’on passe la rivière sur un pont en bois, luxe inusité dans ce pays. Nous traversons aussi Areco. Les plaines semblent absolument de niveau. Mais il n’en est rien, car l’horizon est plus éloigné en certains endroits. Les estancias sont fort distantes les unes des autres ; il y a, en effet, fort peu de bons pâturages, le sol étant presque partout recouvert par une sorte de trèfle acre ou par le chardon géant. Cette dernière plante, si bien connue depuis l’admirable description qu’en a faite Sir F. Head, n’était encore, dans cette saison de l’année, parvenue qu’aux deux tiers de sa hauteur ; dans quelques endroits les chardons s’élèvent jusqu’à la croupe de mon cheval, dans d’autres ils ne sont pas encore sortis de terre, et le sol est alors aussi nu, aussi poussiéreux qu’il peut l’être sur nos grandes routes. Les tiges vert brillant donnent au paysage l’aspect d’une forêt en miniature. Dès que les chardons ont atteint toute leur hauteur, les plaines qu’ils recouvrent deviennent absolument impénétrables, sauf par quelques sentiers, vrai labyrinthe, connu des voleurs seuls, qui les habitent en cette saison, et qui s’élancent de là pour piller et assassiner les voyageurs. Je demandais un jour dans une habitation : « Y a-t-il beaucoup de voleurs ? » On me répondit, sans que je comprisse bien d’abord la portée de la réponse : « Les chardons n’ont pas encore poussé. » Presque rien d’intéressant à observer dans les parages qu’ont envahis les chardons, car peu d’animaux ou d’oiseaux les habitent, sauf toutefois la Viscache et son ami le petit hibou.

On sait que la Viscache[1] constitue un des traits caractéristiques de la zoologie des Pampas. Dans le sud elle s’étend jusqu’au rio Negro, par 41 degrés de latitude, mais pas au delà. Elle ne peut, comme l’agouti, vivre dans les plaines caillouteuses et désertes de la Patagonie ; elle préfère un sol argileux ou sablonneux, qui produit une végétation différente et plus abondante. Auprès de Mendoza, au pied de la Cordillère, elle habite à peu près les mêmes régions qu’une espèce alpestre fort voisine. Circonstance curieuse pour la distribution géographique de cet animal, on ne l’a jamais vu, heureusement d’ailleurs pour les habitants du Banda oriental, à l’est de l’Uruguay ; il y a cependant dans cette province des plaines qui paraissent devoir merveilleusement se prêter à ses habitudes. L’Uruguay a présenté un obstacle insurmontable à sa migration, bien qu’il ait traversé la barrière plus large encore formée par le Parana et qu’il soit commun dans la province d’Entre-Rios, située entre les deux grands fleuves. Cet animal abonde dans les environs de Buenos Ayres. Il semble habiter de préférence les parties de la plaine que recouvrent pendant une partie de l’année les chardons géants à l’exclusion de toute autre plante. Les Gauchos affirment qu’il se nourrit de racines, ce qui semble fort probable, si l’on en juge par la puissance de ses dents et les lieux qu’il fréquente d’ordinaire. Le soir, les Viscaches sortent en grand nombre de leur terrier et s’asseyent tranquillement à l’entrée. Elles paraissent alors presque apprivoisées, et un homme à cheval qui passe devant elles, loin de les effrayer, semble fournir un nouvel aliment à leurs graves méditations. La Viscache marche gauchement, et quand on la voit par derrière alors qu’elle rentre dans son terrier, sa queue élevée et ses jambes de devant si courtes la font beaucoup ressembler à un gros rat. La chair de cet animal est fort blanche et a très-bon goût, cependant on en mange peu.

La Viscache a une habitude très-singulière : elle apporte à l’entrée de son terrier tous les objets durs qu’elle peut trouver. Autour de chaque groupe de trous on voit, réunis en un tas irrégulier, presque aussi considérable que le contenu d’une brouette, des ossements, des pierres, des tiges de chardon, des mottes de terre durcie, de la bouse desséchée, etc. On m’a dit, et la personne qui m’a donné ce renseignement est digne de foi, que, si un cavalier perd sa montre pendant la nuit, il est presque sur de la retrouver le lendemain matin en allant examiner l’entrée des terriers des Viscaches sur la route qu’il a parcourue la veille. Cette habitude de ramasser toutes les substances dures qui peuvent se trouver sur le sol dans le voisinage de son habitation doit causer beaucoup de travail à cet animal. Dans quel but le fait-il ? Il m’est impossible de le dire, je ne puis même former aucune conjecture. Ce ne peut être dans un but défensif, car l’amas de débris se trouve la plupart du temps au-dessus de l’ouverture du terrier, qui pénètre en terre en s’inclinant un peu. Cependant il doit y avoir une bonne raison, mais les habitants du pays n’en savent pas plus que moi à ce sujet. Je ne connais qu’un seul fait analogue, l’habitude qu’a cet oiseau extraordinaire de l’Australie, le Calodera maculata, de construire avec des petites branches une élégante habitation voûtée où il va se livrer à mille jeux et près de laquelle il rassemble des coquillages, des ossements et des plumes d’oiseaux, tout particulièrement des plumes brillantes. M. Gould, qui a décrit ces faits, m’apprend que les naturels vont visiter ces galeries quand ils ont perdu quelque chose de dur, et il a vu retrouver une pipe de cette façon.

Le petit hibou (Athene cunicularia), dont j’ai déjà parlé si souvent, habite exclusivement, dans les plaines de Buenos Ayres, les trous des Viscaches ; dans le Banda oriental, au contraire, cet oiseau creuse son propre nid. Pendant la journée, mais plus particulièrement le soir, on peut voir dans toutes les directions ces oiseaux posés, la plupart du temps par couples, sur le petit monticule de sable qui accompagne leur terrier. Si on les dérange, ils rentrent dans leur trou ou s’envolent à quelque distance, en poussant un cri aigu ; puis ils se retournent et considèrent attentivement quiconque les poursuit. Quelquefois, le soir, on les entend pousser le cri particulier à leur espèce. J’ai trouvé dans l’estomac de deux de ces oiseaux les restes d’une souris ; un jour, j’en vis un emporter dans son bec un serpent qu’il venait de tuer ; c’est là, d’ailleurs, ce qui, dans la journée, constitue leur proie principale. Peut-être est-il bon d’ajouter, pour prouver qu’ils peuvent se nourrir de toutes sortes d’aliments, que l’estomac de quelques hiboux tués dans les îlots de l’archipel de Chonos était plein de crabes assez gros. Dans l’Inde[2], il y a un genre de hiboux pécheurs qui attrapent aussi les crabes.

Dans la soirée, nous traversons le rio Arrecife sur un simple radeau fait de barils liés ensemble, et nous passons la nuit à la maison de poste située de l’autre côté de la rivière. Je paye la location du cheval que j’ai monté, calculée sur 31 lieues parcourues, et, bien qu’il ait fait très-chaud, je ne me sens pas trop fatigué. Quand le capitaine Head parle de 50 lieues faites en un jour, je ne crois pas que ce soit une distance équivalant à 150 milles anglais ; dans tous les cas, les 31 lieues que j’ai parcourues ne représentaient que 76 milles anglais (122 kilomètres) à vol d’oiseau, et je crois que, dans un pays aussi ouvert que l’est celui-ci, si on ajoute 4 milles pour les détours, on est bien près de la vérité.

29 et 30 septembre. — Nous continuons notre voyage à travers des plaines ayant absolument le même caractère. À San-Nicolas, j’aperçois pour la première fois ce fleuve magnifique, le Parana. Au pied de la falaise sur laquelle est bâtie la ville, il y a plusieurs gros vaisseaux à l’ancre. Avant d’arriver à Rozario, nous traversons le Saladillo, rivière à l’eau pure et transparente, mais trop salée pour qu’on puisse la boire. Rozario est une grande ville, construite sur une plaine absolument plate, qui se termine par une falaise dominant le Parana d’environ 60 pieds. En cet endroit le fleuve est fort large, entrecoupé d’îles basses boisées, de même que la côte opposée. Le fleuve ressemblerait à un grand lac, n’était la forme des îles, qui seule suffit à donner l’idée de l’eau courante. Les falaises forment la partie la plus pittoresque du paysage ; quelquefois elles sont absolument perpendiculaires et rouge vif ; quelquefois, elles se présentent sous forme d’immenses masses brisées couvertes de cactus et de mimosas. Mais la vraie grandeur d’un fleuve immense comme l’est celui-ci vient de la pensée de son importance, au point de vue de la facilité qu’il procure aux communications et au commerce entre différentes nations ; et l’on est frappé d’admiration quand on pense de quelle énorme distance vient cette nappe d’eau douce qui coule à vos pieds et quel immense territoire elle draine.

Pendant bien des lieues au nord et au sud de San-Nicolas et de Rozario, le pays est réellement plat. On ne peut taxer d’exagération rien de ce que les voyageurs ont écrit au sujet de ce niveau parfait. Je n’ai jamais pu, cependant, trouver un seul endroit où, en tournant lentement, je n’aie pas distingué des objets à une distance plus ou moins grande ; or, cela prouve évidemment une inégalité du sol de la plaine. En mer, quand l’œil se trouve à 6 pieds au-dessus des vagues, l’horizon est à 2 milles et quatre cinquièmes de distance. De même, plus la plaine est de niveau, plus l’horizon approche de ces limites étroites ; or, selon moi, cela est suffisant pour détruire cet aspect de grandeur qu’on croirait devoir trouver dans une vaste plaine.

1er octobre. — Nous nous mettons en route par le clair de lune, et au lever du soleil nous arrivons au rio Tercero. On appelle aussi cette rivière le Saladillo, et elle mérite ce nom, car elle roule des eaux saumâtres. Je reste ici la plus grande partie de la journée à chercher des ossements fossiles. Outre une dent parfaite du Toxodon et plusieurs ossements épars, je trouve deux immenses squelettes qui, placés l’un près de l’autre, se détachent en relief sur la falaise perpendiculaire qui borde le Parana. Mais ces squelettes tombent en poussière, et je ne peux emporter que de petits fragments de l’une des grandes molaires ; cela toutefois suffit pour prouver que ces restes appartiennent à un mastodonte, probablement la même espèce que celle qui devait habiter en si grand nombre la Cordillère dans le haut Pérou. Les hommes qui conduisent mon canot me disent que, depuis fort longtemps, ils connaissent l’existence de ces squelettes ; souvent même ils se sont demandé comment ils avaient pu arriver là, et, comme partout il faut une théorie, ils en étaient arrivés à la conclusion que le mastodonte, comme la viscache, était autrefois un animal fouisseur ! Le soir, nous fournissons une autre étape et traversons le Monge, autre rivière à l’eau saumâtre, qui contribue au drainage des Pampas.

2 octobre. — Nous traversons Corunda ; les admirables jardins qui l’entourent en font un des plus jolis villages que j’aie jamais vus. À partir de ce point et jusqu’à Santa-Fé, la route cesse d’être sûre. Le côté occidental du Parana, en remontant vers le nord, cesse d’être habité ; aussi les Indiens font-ils de fréquentes incursions : ils assassinent tous les voyageurs qu’ils rencontrent. La nature du pays favorise singulièrement, d’ailleurs, ces expéditions, car la plaine gazonnée cesse et on se trouve dans une sorte de forêt de mimosas. Nous passons devant quelques maisons qui ont été pillées et qui, depuis, sont restées désertes ; nous voyons aussi un spectacle qui cause à mes guides la plus vive satisfaction : le squelette d’un Indien suspendu à une branche d’arbre ; des morceaux de peau desséchée pendent encore aux ossements.

Nous arrivons à Santa-Fé dans la matinée. Je suis tout étonné de voir quel changement considérable de climat a produit une différence de 3 degrés de latitude seulement entre cette ville et Buenos Ayres, Tont le rend évident : le mode d’habillement et le teint des habitants, la grosseur plus grande des arbres, la multitude des nouveaux cactus et d’autres plantes, et principalement le nombre des oiseaux. En une heure, j’ai remarqué une demi-douzaine d’oiseaux que je n’ai jamais vus à Buenos Ayres. Si l’on considère qu’il n’y a pas de frontières naturelles entre les deux villes et que le caractère du pays est presque exactement le même, la différence est beaucoup plus grande que l’on ne pourrait le croire.

3 et 4 octobre. — Un violent mal de tête m’oblige à garder le lit pendant deux jours. Une bonne vieille femme qui me soigne me presse d’essayer une quantité de singuliers remèdes. La plupart du temps, on fixe à chaque tempe du malade une feuille d’oranger ou un morceau de taffetas noir ; il est encore plus usuel de couper une fève en deux, d’humecter ces moitiés et d’en placer une sur chaque tempe, où elles adhèrent facilement. On ne croit pas qu’il soit convenable d’enlever les fèves ou le taffetas ; on les laisse jusqu’à ce qu’ils tombent naturellement. Quelquefois, si on demande à un homme qui a des morceaux de taffetas sur la tête ce qu’il a bien pu se faire, il vous répond : « J’avais la migraine avant-hier. » Les habitants de ce pays emploient des remèdes fort étranges, mais trop dégoûtants pour qu’on puisse en parler. Un des moins sales consiste à couper en deux de jeunes chiens pour en attacher les morceaux de chaque côté d’un membre brisé. On recherche beaucoup ici une race de petits chiens sans poils pour servir de chaufferettes aux malades.

Santa-Fé est une petite ville tranquille, propre, et où règne le bon ordre. Le gouverneur Lopez, simple soldat au temps de la révolution, est depuis dix-sept ans au pouvoir. Cette stabilité provient de ses habitudes tyranniques, car la tyrannie semble jusqu’à présent mieux adaptée à ces pays que le républicanisme. Le gouverneur Lopez a une occupation favorite : donner la chasse aux Indiens. Il y a quelque temps, il en a massacré quarante-huit et a vendu leurs enfants comme esclaves à raison d’une centaine de francs par tête.

5 octobre. — Nous traversons le Parana pour nous rendre à Santa-Fé Bajada, ville située sur la côte opposée. Le passage nous prend quelques heures, car le fleuve consiste ici en un labyrinthe de petits bras séparés par des îles basses couvertes de bois. J’avais une lettre de recommandation pour un vieil Espagnol, un Catalan, qui me reçoit avec la plus grande hospitalité. Bajada est la capitale de l’Entre-Rios. En 1825, la ville contenait 6 000 habitants, et la province 30 000. Cependant, malgré le petit nombre des habitants, aucune province n’a plus souffert de révolutions sanglantes. Il y a ici des députés, des ministres, une armée régulière et des gouverneurs ; rien donc d’étonnant à ce qu’il y ait des révolutions. Cette province deviendra certainement un des pays les plus riches de la Plata. Le sol est fertile, et la forme presque insulaire de l’Entre-Rios lui donne deux grandes lignes de communications : le Parana et l’Uruguay.

Je suis retenu cinq jours à Bajada, et j’étudie la géologie fort intéressante du voisinage. On trouve ici, au pied des falaises, des couches contenant des dents de requin et des coquillages marins d’espèces éteintes ; puis on passe graduellement à une marne dure et à la terre argileuse rouge des Pampas avec ses concrétions calcaires contenant des ossements de quadrupèdes terrestres. Cette section verticale indique clairement une grande baie d’eau salée pure qui s’est graduellement convertie en un estuaire boueux dans lequel étaient charriés par les eaux les cadavres des animaux noyés. À Punta-Gorda, dans le Banda oriental, j’ai trouvé que le dépôt des Pampas alternait avec des calcaires contenant quelques-uns des mêmes coquillages marins éteints, ce qui prouve soit un changement de direction dans les courants, soit, plus probablement, une oscillation dans le niveau du fond de l’ancien estuaire. L’aspect général des dépôts formant les Pampas, leur position à l’embouchure du grand fleuve de la Plata, la présence d’un nombre si considérable d’ossements de quadrupèdes terrestres, telles étaient les principales raisons sur lesquelles je me fondais, jusque tout récemment, pour soutenir que ces dépôts s’étaient formés dans un estuaire. Or le professeur Ehrenberg a eu la bonté d’examiner un spécimen de la terre rouge, que j’ai enlevé dans une des parties inférieures du dépôt, auprès des squelettes du mastodonte ; il y trouve plusieurs infusoires, appartenant en partie à des espèces d’eau douce, en partie à des espèces marines ; les premières prédominant un peu, il en conclut que l’eau où se sont formés ces dépôts devait être saumâtre. M. A. d’Orbigny a trouvé, sur les bords du Parana, à une hauteur de 100 pieds, de grandes couches contenant des coquillages propres aux estuaires et qui habitent aujourd’hui une centaine de milles plus près de la mer ; j’ai trouvé des coquillages semblables à une hauteur moindre, sur les bords de l’Uruguay ; preuve que, immédiatement avant que les Pampas aient subi le mouvement de soulèvement qui les a transformés en terre sèche, les eaux qui les recouvraient étaient saumâtres. Au-dessous de Buenos Ayres, il y a des couches soulevées contenant des coquillages marins appartenant aux espèces actuellement existantes, ce qui prouve aussi qu’il faut attribuer à une période récente le soulèvement des Pampas.

Dans le dépôt des Pampas, auprès de Bajada, j’ai trouvé la carapace osseuse d’un animal gigantesque ressemblant au Tatou ; quand cette carapace fut débarrassée de la terre qui la remplissait, on aurait dit un grand chaudron. J’ai trouvé aussi au même endroit des dents du Toxodon et du Mastodonte et une dent de cheval, toutes ayant revêtu la couleur du dépôt et tombant presque en poussière. Cette dent de cheval m’intéressait beaucoup[3] et je pris les soins les plus minutieux pour bien m’assurer qu’elle avait été enfouie à la même époque que les autres restes fossiles ; j’ignorais alors qu’une dent semblable se trouvât cachée dans la gangue des fossiles que j’avais trouvés à Bahia Blanca ; on ne savait pas non plus alors que les restes du cheval se trouvent de toutes parts dans l’Amérique du Nord. M. Lyell a dernièrement rapporté des États-Unis une dent de cheval ; or, il est intéressant de constater que le professeur Owen n’a pu trouver, dans aucune espèce fossile ou récente, une courbe légère, mais fort singulière, qui caractérise cette dent, jusqu’à ce qu’il ait pensé à la comparer à la mienne ; le professeur a donné à ce cheval américain le nom d’Equus curvidens. N’est-ce pas un fait merveilleux dans l’histoire des mammifères qu’un cheval indigène ait habité l’Amérique méridionale, puis qu’il ait disparu, pour être remplacé plus tard par les hordes innombrables descendant de quelques animaux introduits par les colons espagnols ?

L’existence, dans l’Amérique méridionale, d’un cheval fossile, du mastodonte, peut-être d’un éléphant[4], et d’un ruminant à cornes creuses, découvert par MM. Lund et Clausen dans les cavernes du Brésil, constitue un fait fort intéressant au point de vue de la distribution géographique des animaux. Si nous divisons aujourd’hui l’Amérique, non pas par l’isthme de Panama, mais par la partie méridionale du Mexique[5] sous le 20e degré de latitude, où le grand plateau présente un obstacle à la migration des espèces, en modifiant le climat et en formant, à l’exception de quelques vallées et d’une bordure de basses terres sur la côte, une barrière presque infranchissable, nous aurons les deux provinces zoologiques de l’Amérique qui contrastent si vivement l’une avec l’autre. Quelques espèces seules ont franchi la barrière et on peut les considérer comme des émigrants du Sud, tels que le Puma, l’Opossum, le Kinkajou et le Pecari. L’Amérique méridionale possède plusieurs rongeurs particuliers, une famille de singes, le Lama, le Pecari, le Tapir, l’Opossum et surtout plusieurs genres d’Edentés, ordre qui comprend les Paresseux, les Fourmiliers et les Tatous. L’Amérique septentrionale possède aussi de nombreux rongeurs particuliers (en laissant, bien entendu, de côté quelques espèces errantes), quatre genres de ruminants à cornes creuses (le Bœuf, le Mouton, la Chèvre et l’Antilope), groupe dont l’Amérique méridionale ne possède pas une seule espèce. Autrefois, mais pendant la période où vivaient la plupart des coquillages actuellement existants, l’Amérique septentrionale possédait, outre les ruminants à cornes creuses, l’Eléphant, le Mastodonte, le Cheval et trois genres d’Edentés, c’est-à-dire le Mégathérium, le Mégalonyx et le Mylodon. Pendant la même période ou à peu près, comme le prouvent les coquillages de Bahia Blanca, l’Amérique méridionale possédait, nous venons de le voir, un mastodonte, le cheval, un ruminant à cornes creuses, et les trois mêmes genres d’édentés, outre plusieurs autres. D’où il appert que l’Amérique septentrionale et l’Amérique méridionale, possédant à une époque géologique récente ces divers genres en commun, se ressemblaient beaucoup plus alors qu’aujourd’hui par le caractère de leurs habitants terrestres. Plus je réfléchis à ce fait, plus il me semble intéressant. Je ne connais aucun autre cas où nous puissions aussi bien indiquer, pour ainsi dire, l’époque et le mode de division d’une grande région en deux provinces zoologiques bien caractérisées. Le géologue se rappelant les immenses oscillations de niveau qui ont affecté la croûte terrestre, pendant les dernières périodes, ne craindra pas d’indiquer le soulèvement récent du plateau mexicain, ou, plus probablement, l’affaissement récent des terres dans l’archipel des Indes occidentales, comme la cause de la séparation zoologique actuelle des deux Amériques. Le caractère sud-américain des mammifères[6] des Indes occidentales semble indiquer que cet archipel faisait anciennement partie du continent méridional et qu’il est devenu subséquemment le centre d’un système d’affaissement.

Quand l’Amérique, et surtout l’Amérique septentrionale, possédait ses éléphants, ses mastodontes, son cheval et ses ruminants à cornes creuses, elle ressemblait beaucoup plus qu’aujourd’hui, au point de vue zoologique, aux parties tempérées de l’Europe et de l’Asie. Comme on retrouve les restes de ces genres des deux côtés du détroit de Behring[7] et dans les plaines de la Sibérie, nous nous trouvons amenés à considérer le côté nord-ouest de l’Amérique du Nord comme l’ancien point de communication entre l’ancien monde et ce qu’on appelle le nouveau monde. Or, comme tant d’espèces, vivantes et éteintes, de ces mêmes genres ont habité et habitent encore l’ancien monde, il semble très-probable que les éléphants, les mastodontes, le cheval et les ruminants à cornes creuses de l’Amérique septentrionale ont pénétré dans ce pays en passant sur des terres, affaissées depuis, auprès du détroit de Behring ; et de là, passant sur des terres, submergées aussi depuis, dans les environs des Indes occidentales, ces espèces ont pénétré dans l’Amérique du Sud, où, après s’être mêlées pendant quelque temps aux formes qui caractérisent ce continent méridional, elles ont fini par s’éteindre.

Pendant mon voyage, on me raconta en termes exagérés quels avaient été les effets de la dernière grande sécheresse. Ces récits peuvent jeter quelque lumière sur les cas où un grand nombre d’animaux de toutes sortes ont été trouvés enfouis ensemble. On appelle le gran seco ou la grande sécheresse la période comprise entre les années 1827 et 1832. Pendant ce temps il tomba si peu de pluie, que la végétation disparut et que les chardons eux-mêmes ne poussèrent pas. Les ruisseaux tarirent et le pays tout entier prit l’aspect d’une route poussiéreuse. Cette sécheresse se fit surtout sentir dans la partie septentrionale de la province de Buenos Ayres et dans la partie méridionale de la province de Santa-Fé. Un grand nombre d’oiseaux, d’animaux sauvages, de bestiaux et de chevaux périrent de faim et de soif. Un homme me

. raconta que les cerfs[8] avaient pris l’habitude de venir boire au puits qu’il avait été forcé de creuser dans sa cour pour fournir de l’eau à sa famille ; les perdrix avaient à peine la force de s’envoler quand on les poursuivait. On estime à un million de têtes de bétail au moins les pertes subies par la province de Buenos Ayres seule. Avant cette sécheresse un propriétaire, à San-Pedro, possédait vingt mille bœufs ; après la sécheresse il ne lui en restait pas un seul. San-Pedro est situé au milieu du pays le plus riche et abonde aujourd’hui en animaux, et cependant, pendant la dernière période du gran seco, on dut importer par eau des animaux vivants pour l’alimentation des habitants. Les animaux quittaient les estancias, se dirigeant vers le sud, où ils se réunirent en si grand nombre que le gouvernement fut obligé d’envoyer une commission pour tâcher d’apaiser les querelles qui surgissaient entre les propriétaires. Sir Woodbine Parish me signala une autre source de querelles très-fréquentes alors : le sol était resté si longtemps sec, il y avait une si énorme quantité de poussière, que, dans ce pays si plat, tous les points de repère avaient disparu et les gens ne retrouvaient plus les limites de leurs propriétés.

Un témoin oculaire me raconte que les bestiaux se précipitaient pour aller boire dans le Parana en troupeaux comptant plusieurs milliers de têtes, puis que, épuisés par le manque de nourriture, il leur devenait impossible de remonter les bords glissants du fleuve et qu’ils se noyaient. Le bras du fleuve qui passe à San-Pedro était tellement encombré de cadavres en putréfaction, que le capitaine d’un navire me dit qu’il lui avait été impossible d’y passer, tant l’odeur était abominable. Sans aucun doute, des animaux par centaines de mille périrent ainsi dans le fleuve ; on vit flotter, se dirigeant vers la mer, leurs cadavres en décomposition, et un grand nombre très-probablement se déposèrent dans l’estuaire de la Plata. L’eau de toutes les petites rivières devint saumâtre et ce fait causa la mort de beaucoup d’animaux en certains endroits, car, quand un animal boit de cette eau, il meurt infailliblement. Azara[9] décrit la fureur des chevaux en semblable occasion ; tous s’élancent dans les marais, et les premiers arrivés sont écrasés par la foule qui les suit. Il ajoute qu’il a vu plus d’une fois les cadavres de plus de mille chevaux sauvages qui avaient péri ainsi. J’ai remarqué que le lit des petits ruisseaux dans les Pampas est recouvert d’une véritable couche d’ossements ; mais cette couche provient probablement d’une accumulation graduelle, plutôt que d’une grande destruction à une période quelconque. Après la grande sécheresse de 1827-1832 survint une saison très-pluvieuse qui amena de vastes inondations. Il est donc presque certain que des milliers de squelettes ont été enfouis par les dépôts de l’année même qui a suivi la sécheresse. Que dirait un géologue en voyant une collection aussi énorme d’ossements, appartenant à des animaux de toutes les espèces et de tous les âges, enfouie, dans une épaisse masse de terre ? Ne serait-il pas disposé à l’attribuer à un déluge, plutôt qu’au cours naturel des choses[10] ?

12 octobre. — J’avais l’intention de pousser plus loin mon excursion ; mais, ne me portant pas très-bien, je me vois forcé de prendre passage à bord d’un balandra, ou barque à un mât, d’environ 100 tonneaux, qui part pour Buenos Ayres. Le temps n’étant pas beau, nous mouillons de bonne heure dans la journée, en nous attachant à une branche d’arbre au bord d’une île. Le Parana est plein d’îles détruites et renouvelées constamment. Le capitaine de la barque se rappelle en avoir vu disparaître quelques-unes, et des plus grandes, puis d’autres se former et se couvrir d’une riche végétation. Ces îles se composent de sable boueux, sans le plus petit caillou ; à l’époque de mon voyage, leur surface se trouvait à environ 4 pieds au-dessus de l’eau ; mais elles sont inondées pendant les débordements périodiques du fleuve. Elles présentent toutes un même caractère : elles sont couvertes par de nombreux saules et quelques autres arbres reliés ensemble par une grande variété de plantes grimpantes, ce qui forme un fourré impénétrable. Ces fourrés servent de retraite aux capybaras et aux jaguars. La crainte de rencontrer ce dernier animal enlève tout le charme qu’on éprouverait à se promener dans ces bois. Ce soir, je n’avais pas fait cent pas que j’ai remarqué le signe indubitable de la présence du tigre ; je fus donc obligé de revenir sur mes pas. On trouve semblables traces sur toutes les îles ; de même que, dans l’excursion précédente, el rastro de los Indios avait fait le sujet de notre conversation, de même cette fois on ne parla que de el rastro del tigre.

Les rives boisées des grands fleuves paraissent être la retraite favorite des jaguars ; on m’a dit, toutefois, qu’au sud de la Plata ils fréquentent les roseaux qui bordent les lacs ; où qu’ils aillent, ils semblent avoir besoin d’eau. Leur proie la plus ordinaire est le capybara, aussi dit-on ordinairement que là où cet animal est nombreux on n’a rien à craindre du jaguar. Falconer affirme que près de l’embouchure de la Plata il y a beaucoup de jaguars qui se nourrissent de poissons, et des témoins dignes de foi m’ont confirmé cette assertion. Sur les bords du Parana, les jaguars tuent beaucoup de bûcherons, et viennent même rôder sur les navires pendant la nuit. J’ai causé à Bajada avec un homme qui, montant sur le pont de sa barque pendant la nuit, fut saisi par un de ces animaux ; il échappa à ses étreintes, mais il perdit un bras. Quand les inondations les chassent hors des îles du fleuve, ils deviennent très-dangereux. On m’a raconté qu’un jaguar énorme pénétra, il y a quelques années, dans une église de Santa-Fé. Il tua l’un après l’autre deux prêtres qui entrèrent dans l’église ; un troisième n’échappa à la mort qu’avec la plus grande difficulté ; on dut, pour arriver à détruire cet animal, découvrir une partie du toit de l’église et le tuer à coups de fusil. Pendant les inondations, les jaguars commettent de grands ravages parmi les bestiaux et les chevaux. On dit qu’ils tuent leur proie en lui brisant le cou. Si on les chasse du cadavre de l’animal qu’ils viennent de tuer, ils reviennent rarement auprès de lui. Les Gauchos affirment que les renards suivent le jaguar en glapissant quand il erre pendant la nuit ; ceci coïncide curieusement avec le fait que les chacals accompagnent de la même façon le tigre de l’Inde. Le jaguar est un animal bruyant ; la nuit, il fait entendre de continuels rugissements, surtout quand le temps va devenir mauvais.

Pendant une chasse sur les bords de l’Uruguay, on me montra certains arbres auprès desquels ces animaux reviennent toujours, dans le but, dit-on, d’aiguiser leurs griffes. On me fit remarquer trois arbres surtout ; par devant, leur écorce était polie, comme par le frottement constant d’un animal ; de chaque côté, se trouvaient trois écorchures, ou plutôt trois rigoles, s’étendant en ligne oblique et ayant près de 1 mètre de long. Ces rigoles remontaient évidemment à des époques différentes. On n’a qu’à examiner ces arbres pour savoir immédiatement s’il y a un jaguar dans le voisinage. Cette habitude du jaguar est exactement analogue à celle de nos chats ordinaires alors que, les pattes étendues, les griffes sorties du fourreau, ils grattent le montant d’une chaise ; je sais, d’ailleurs, que les chats endommagent souvent, en les griffant, de jeunes arbres fruitiers en Angleterre. Le puma doit avoir aussi la même habitude, car j’ai vu fréquemment, sur le sol dur et nu de la Patagonie, des entailles si profondes, que cet animal seul a pu les faire. Ces animaux ont pris, je crois, cette habitude pour enlever les pointes usées de leurs griffes et non pas, comme le pensent les Gauchos, pour les aiguiser. On arrive à tuer le jaguar sans beaucoup de difficulté ; poursuivi par les chiens, il grimpe dans un arbre, où il est facile de l’abattre à coups de fusil.

Le mauvais temps nous fait rester deux jours à notre mouillage ; notre seul amusement consiste à pêcher du poisson pour notre dîner ; il y en a de différentes espèces, et tous bons à manger. Un poisson appelé l’armado (un Silurus) fait entendre un bruit singulier, ressemblant à un grincement, quand il se sent saisi par le hameçon ; on peut entendre ce bruit même quand le poisson est encore sous l’eau. Ce même poisson a la faculté de saisir avec force un objet quel qu’il soit, rame ou ligne de pêche, avec les fortes épines qu’il porte sur sa nageoire pectorale et sur sa nageoire dorsale. Dans la soirée, nous avons une vraie température tropicale, le thermomètre indique 79 degrés F. (26°,1 C.). Nous sommes environnés de mouches lumineuses et de moustiques ; ces derniers sont fort désagréables. J’expose ma main à l’air pendant cinq minutes, elle est bientôt entièrement couverte par ces insectes ; il y en avait au moins cinquante suçant tous à la fois.

15 octobre. — Nous reprenons notre navigation et passons devant Punta-Gorda, où se trouve une colonie d’Indiens soumis de la province de Missiones. Le courant nous entraîne rapidement ; mais avant le coucher du soleil la crainte ridicule du mauvais temps nous fait jeter l’ancre dans un petit bras du fleuve. Je prends le bateau et je remonte quelque peu cette crique. Elle est fort étroite, fort profonde et fait de nombreux détours ; de chaque côté, un véritable mur de 30 ou 40 pieds de haut, formé d’arbres reliés les uns aux autres par des plantes grimpantes, donne au canal un aspect singulièrement sombre et sauvage. Je vis là un oiseau fort extraordinaire appelé Bec-en-ciseau (Rhynchops nigra). Cet oiseau a les jambes courtes, les pieds palmés, des ailes pointues extrêmement longues ; il est à peu près aussi gros qu’un sterne.

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Le bec est aplati, mais dans un plan à angle droit avec celui que forme un bec en cuiller. Il est aussi plat, aussi élastique qu’un couteau à papier en ivoire, et la mandibule inférieure, contrairement à ce qui arrive chez tous les autres oiseaux, est 1 pouce et demi plus longue que la mandibule supérieure. Près de Maldonado, dans un lac à peu près desséché et qui, par conséquent, regorgeait de petits poissons, je vis plusieurs de ces oiseaux, qui se réunissent ordinairement par petites bandes, voler rapidement de long en large tout près de la surface de l’eau. Ils ont alors le bec tout grand ouvert, et ils tracent un sillon dans l’eau avec l’extrémité de leur mandibule inférieure ; l’eau était parfaitement calme, et c’était un fort curieux spectacle que de voir toute cette bande animée se refléter dans ce véritable miroir. Tout en volant, ils font de rapides détours et tirent habilement hors de l’eau, avec leur mandibule inférieure, de petits poissons qu’ils saisissent avec la partie supérieure de leur bec. Je les ai vus souvent attraper ainsi des poissons, car ils passaient continuellement devant moi, comme le font les hirondelles. Quand ils quittent la surface de l’eau, leur vol devient sauvage, irrégulier, rapide ; ils poussent alors des cris perçants. Quand on les voit pêcher, on comprend tout l’avantage qu’ont pour eux les longues plumes primaires de leurs ailes. Ainsi occupés, ces oiseaux ressemblent absolument au symbole qu’emploient beaucoup d’artistes pour représenter les oiseaux marins. Leur queue leur sert constamment de gouvernail.

Ces oiseaux sont communs dans l’intérieur, le long du rio Parana ; on dit qu’ils y restent pendant toute l’année et se reproduisent dans les marécages qui le bordent. Pendant la journée, ils se posent en bandes sur le gazon des plaines, à quelque distance de l’eau. À l’ancre, comme je l’ai dit, dans une des criques profondes qui séparent les îles du Parana, je vis tout à coup apparaître un de ces oiseaux au moment où l’obscurité commençait à devenir profonde. L’eau était parfaitement calme, et de nombreux petits poissons se montraient à la surface. L’oiseau continua longtemps à voler rapidement à la surface, fouillant tous les recoins de l’étroit canal, où les ténèbres étaient complètes, et à cause de la nuit qui était venue, et à cause du rideau d’arbres qui l’assombrissaient encore. J’ai vu à Montevideo des bandes considérables de Rhynchops rester immobiles pendant le jour sur les bancs de boue qui se trouvent à l’entrée du port, tout comme je les avais vus se poser sur l’herbe sur les bords du Parana ; chaque soir, quand venait l’obscurité, ils prenaient leur vol vers la mer. Ces faits me portent à croire que les Rhynchops pêchent ordinairement la nuit, alors que beaucoup de petits poissons se rapprochent de la surface de l’eau. M. Lesson affirme qu’il a vu ces oiseaux ouvrir les coquilles de Mactres enfouies dans les bancs de sable sur les côtes du Chili ; à en juger par leurs becs faibles, dont la partie inférieure se projette si considérablement en avant, par leurs courtes jambes et leurs longues ailes, il est fort peu probable que ce puisse être là une habitude générale chez eux.

Pendant notre voyage sur le Parana, je ne remarquai que trois autres oiseaux dignes d’être cités. L’un, un petit martin-pêcheur (Ceryle americana), a la queue plus longue que l’espèce européenne. Aussi ne perche-t-il pas de façon aussi droite. Son vol, au lieu d’être direct et rapide comme celui d’une flèche, est paresseux et ondulant, comme celui des oiseaux à bec mou. Il pousse un cri assez faible, qui ressemble au bruit que l’on produit en frappant deux cailloux l’un contre l’autre. Un petit perroquet (Conurus murinus) vert, à poitrine grise, semble préférer à toute autre situation, pour y construire son nid, les grands arbres qui se trouvent sur les îles. Ces nids sont placés en si grand nombre les uns auprès des autres, qu’on n’aperçoit qu’une grande masse de bâtons. Ces perroquets vivent toujours en troupes et commettent de grands ravages dans les champs de blé. On m’a dit que, auprès de Colonia, on en avait tué deux mille cinq cents dans le courant d’une année. Un oiseau à queue fourchue se terminant par deux longues plumes (Tyrannus savana), que les Espagnols appellent Queue-en-ciseaux, est très-commun près de Buenos Ayres. Il se pose ordinairement sur une branche de l’ombu, près d’une maison, s’élance de là pour poursuivre les insectes, et revient se percher au même endroit. Sa manière de voler et son aspect général, le font absolument ressembler à l’hirondelle ordinaire ; il a la faculté de tourner très-court dans l’air et, ce faisant, il ouvre et referme sa queue quelquefois dans un plan horizontal ou oblique, quelquefois dans un plan vertical, exactement comme s’ouvre et se ferme une paire de ciseaux.

16 octobre. — À quelques lieues au-dessous de Rozario commence, sur la rive occidentale du Parana, une ligne de falaises perpendiculaires qui s’étend jusqu’au-dessous de San-Nicolas ; aussi, se croirait-on plutôt sur la mer que sur un fleuve. Les bords du Parana étant formés par des terres très-molles, les eaux sont boueuses, ce qui diminue beaucoup la beauté de ce fleuve. L’Uruguay, au contraire, coule à travers un pays granitique, aussi ses eaux sont-elles beaucoup plus limpides. Quand ces deux fleuves se réunissent pour former le rio de la Plata on peut, pendant fort longtemps, distinguer les eaux de ces deux fleuves à leur teinte noire et rouge. Dans la soirée, le vent devient peu favorable ; cependant nous nous arrêtons immédiatement, comme à l’ordinaire ; le lendemain il vente assez fort, mais dans une bonne direction pour nous, le patron toutefois est trop indolent pour penser à partir. On m’avait dit à Bajada que c’était un homme difficile à émouvoir, on ne m’avait pas trompé, car il supporte tous les délais avec une admirable résignation. C’est un vieil Espagnol établi depuis longtemps dans ce pays. Il se prétend grand ami des Anglais, mais il soutient qu’ils n’ont remporté la victoire de Trafalgar que parce qu’ils ont acheté les capitaines espagnols, et que le seul acte de bravoure accompli dans la journée est celui de l’amiral espagnol. N’est-ce pas caractéristique ? Voilà un homme qui aime mieux croire que ses compatriotes sont les plus abominables traîtres que de penser qu’ils sont lâches ou inhabiles.

18 et 19 octobre. — Nous continuons à descendre lentement ce fleuve magnifique ; le courant ne nous aide guère. Nous rencontrons fort peu de navires. On semble réellement dédaigner ici un des dons les plus précieux de la nature, cette voie magnifique de communication, un fleuve où des navires pourraient relier deux pays, l’un ayant un climat tempéré et où certains produits abondent autant que d’autres font complètement défaut, l’autre possédant un climat tropical et un sol qui, s’il faut en croire le meilleur de tous les juges, M. Bonpland, n’a peut-être pas son égal au monde pour sa fertilité. Combien autre eût été ce fleuve, si des colons anglais avaient eu la chance de remonter les premiers le rio de la Plata ! Quelles villes magnifiques occuperaient aujourd’hui ses rives ! Jusqu’à la mort de Francia, dictateur du Paraguay, ces deux pays doivent rester aussi distincts que s’ils étaient placés aux deux extrémités du globe. Mais de violentes révolutions, violentes proportionnellement au calme si peu naturel qui y règne aujourd’hui, déchireront le Paraguay quand le vieux tyran sanguinaire ne sera plus. Ce pays aura à apprendre, comme tous les États espagnols de l’Amérique du Sud, qu’une république ne peut pas subsister tant qu’elle ne s’appuie pas sur des hommes qui respectent les principes de la justice et de l’honneur.

20 octobre. — Arrivé à l’embouchure du Parana et fort pressé d’arriver à Buenos Ayres, je débarque à Las Conchas, avec l’intention de continuer mon voyage à cheval. Je m’aperçois, à ma grande surprise, dès que j’ai débarqué, que l’on me considère dans une certaine mesure comme un prisonnier. Une violente révolution a éclaté et l’embargo est mis sur tous les ports. Il m’est impossible de retourner à la barque que je viens de quitter, et quant à me rendre par terre à la capitale, il n’y faut pas penser. Après une longue conversation avec le commandant, j’obtiens la permission de me rendre auprès du général Rolor, qui commande une division des rebelles de ce côté de la capitale. Je vais le lendemain matin à son camp ; général, officiers et soldats, tous me parurent, et étaient réellement, je crois, d’abominables coquins. Le général, par exemple, la veille même du jour où il quitta Buenos Ayres, alla volontairement trouver le gouverneur et, plaçant la main sur son cœur, lui jura que lui, au moins, resterait fidèle jusqu’à la mort. Le général me dit que la capitale est hermétiquement bloquée et que tout ce qu’il peut faire est de me donner un passe-port pour me rendre auprès du commandant en chef des rebelles campé à Quilmes. Il me fallait donc faire un circuit considérable autour de Buenos Ayres, et je ne pus me procurer des chevaux qu’avec la plus grande difficulté.

On me reçut fort civilement au camp des rebelles, mais on me dit qu’il était impossible de me permettre d’entrer dans la ville. Or c’est ce que je désirais par-dessus tout, car je croyais que le Beagle quitterait La Plata beaucoup plus tôt qu’il ne partit réellement. Cependant je racontai les bontés qu’avait eues pour moi le général Rosas lorsque j’étais au Colorado, et ce récit changea les dispositions à mon égard comme par enchantement. On me dit immédiatement que, bien qu’on ne put pas me donner un passe-port, on me permettrait de dépasser les sentinelles, si je consentais à laisser derrière moi mon guide et mes chevaux.

J’acceptai cette offre avec enthousiasme, et un officier vint avec moi pour veiller à ce que je ne fusse pas arrêté en chemin. La route pendant 1 lieue était absolument déserte ; je rencontrai une petite troupe de soldats qui se contentèrent de jeter un coup d’œil sur mon vieux passe-port, et enfin je pus entrer dans la ville.

À peine y avait-il un prétexte pour commencer cette révolution. Mais dans un État qui en neuf mois (de février à octobre 1820) subit quinze changements de gouvernement — chaque gouverneur, selon la constitution, était élu pour une période de trois ans — il serait peu raisonnable de demander des prétextes. Dans les cas actuels, quelques personnages — qui détestaient le gouverneur Balcarce, parce qu’ils étaient attachés à Rosas — quittèrent la ville au nombre de soixante et dix, et au cri de Rosas, le pays entier courut aux armes. On bloqua Buenos Ayres ; on n’y laissa entrer ni provisions, ni bestiaux, ni chevaux ; du reste, peu de combats et quelques hommes seulement tués chaque jour. Les rebelles savaient bien qu’en interceptant les vivres la victoire leur appartiendrait un jour ou l’autre. Le général Rosas ne pouvait pas encore connaître ce soulèvement, mais il répondait absolument aux plans de son parti. Il avait été élu gouverneur un an auparavant, mais il avait déclaré n’accepter qu’à la condition que la Sala lui conférât des pouvoirs extraordinaires. On les lui refusa, il n’accepta donc pas le poste, et, depuis lors, son parti s’ingénie à prouver qu’aucun gouverneur ne peut rester au pouvoir. Des deux côtés on prolongeait la lutte jusqu’à ce qu’on ait pu recevoir des nouvelles de Rosas. Une note de lui arriva quelques jours après mon départ de Buenos Ayres : le général regrettait que la paix publique eût été troublée, mais il était d’avis que les rebelles avaient le bon droit de leur côté. À la réception de cette lettre, gouverneur, ministres, officiers et soldats s’enfuirent dans toutes les directions ; les rebelles entrèrent dans la ville, proclamèrent un nouveau gouverneur, et cinq mille cinq cents d’entre eux se firent payer les services rendus à l’insurrection.

Il résultait clairement de ces actes que Rosas finirait par devenir dictateur, car le peuple de cette république, comme celui de toutes les autres, ne veut pas entendre parler d’un roi. J’ai appris, après avoir quitté l’Amérique méridionale, que Rosas a été élu avec des pouvoirs et pour un temps en complet désaccord avec la constitution de la république.




  1. La Viscache (Lagostomus trichodactylus) ressemble quelque peu à un gros lapin, mais ses dents sont plus grosses et sa queue plus longue. Toutefois, comme l’agouti, elle n’a que trois doigts aux pattes de derrière. Depuis quelques années, on exporte sa peau en Angleterre à cause de sa fourrure.
  2. Journal of Asiatic Soc., vol. V, p. 363.
  3. Il est à peu près inutile de constater ici que le cheval n’existait pas en Amérique au temps de Colomb.
  4. Cuvier, Ossements fossiles, vol. I, p. 158.
  5. C’est là la division géographique adoptée par Lichtenstein, Swainson, Erichson et Richardson. La section du pays, section passant par Vera-Cruz et Acapulco, qu’a donnée Humboldt dans l’Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne, prouve quelle immense barrière forme le plateau du Mexique. Le docteur Richardson, dans son admirable rapport sur la zoologie de l’Amérique du Nord, lu devant l’Association britannique (1836, p. 157), parle de l’identification d’un animal mexicain avec le Synetheres prehensilis et ajoute : « Je ne saurais prouver que l’analogie est absolument démontrée ; mais, s’il en est ainsi, c’est, sinon un exemple unique, tout au moins un exemple presque unique, d’un animal rongeur commun à l’Amérique méridionale et à l’Amérique septentrionale. »
  6. Voir Dr Richardson, Report, p. 157; l’Institut, 1837, p. 235. Cuvier dit que l’on trouve le kinkajou dans les plus grandes Antilles, mais cela est douteux. M. Gervais affirme qu’on y trouve le Didelphis cancrivora. Il est certain que les Indes occidentales possèdent quelques mammifères qui leur sont propres. On a rapporté de Bahama la dent d’un mastodonte (Edinb. New Philosoph. Journal, 1826, p. 395)
  7. Voir l’admirable appendice que le docteur Buckland a ajouté au Voyage de Beechey ; voir aussi les notes de Chamisso dans le Voyage de Kotzebue.
  8. On trouve dans le Voyage du capilaine Owen (vol, II, p. 274) une description curieuse des effets de la sécheresse sur les éléphants à Benguela (côte occidentale d’Afrique) : « Un grand nombre de ces animaux avaient pénétré en troupe dans la ville pour s’emparer des puits, car ils ne pouvaient plus se procurer de l’eau dans la campagne. Les habitants se réunirent et attaquèrent les éléphants ; il en résulta une lutte terrible, qui se termina par la défaite des envahisseurs, mais ils avaient tué un homme et en avaient blessé plusieurs. » Le capitaine ajoute que cette ville a une population d’environ 3 000 habitants. Le docteur Malcolmson m’apprend que, pendant une grande sécheresse, aux Indes, des animaux féroces pénétrèrent dans les tentes de quelques soldats, à Ellora, et qu’un lièvre vint boire dans un vase que tenait l’adjudant du régiment.
  9. Voyages, vol. I, p. 374.
  10. Ces sécheresses semblent être périodiques dans une certaine mesure. On m’a cité les dates de plusieurs autres, et elles paraissent se produire tous les quinze ans.