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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 152-189).
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CHAPITRE VIII


Excursion à Colonia del Sacramiento. — Valeur d’une estancia. — Bestiaux ; comment on les compte. — Race singulière de bœufs. — Cailloux perforés. — Chiens bergers. — Domptage des chevaux. — Caractère des habitants. — Rio de la Plata. — Troupes de papillons. — Araignées aéronautes. — Phosphorescence de la mer. — Port Désire. — Guanaco. — Port Saint-Julien. — Géologie de la Patagonie. — Animal fossile gigantesque. — Types constants d’organisation. — Modifications dans la zoologie de l’Amérique. — Causes d’extinction.


Le Banda oriental et la Patagonie.


Après quinze jours de véritable détention à Buenos Ayres, je parviens enfin à m’embarquer à bord d’un navire qui se rend à Montevideo. Une ville en état de blocus constitue toujours une résidence désagréable pour un naturaliste, mais dans le cas actuel on avait, en outre, à craindre les violences des brigands qui l’habitaient. Il fallait surtout redouter les sentinelles, car la fonction officielle qu’ils remplissaient, les armes qu’ils portaient toujours, leur donnaient pour voler un degré d’autorité que personne autre ne pouvait imiter.

Notre voyage est long et désagréable. Sur la carte, l’embouchure de la Plata semble une fort belle chose, mais la réalité est bien loin de répondre aux illusions que l’on s’est faites. Il n’y a ni grandeur ni beauté dans cette immense étendue d’eau boueuse. À un certain moment de la journée, du pont du navire où je me trouvais je pouvais à peine distinguer les deux côtes, qui sont extrêmement basses. En arrivant à Montevideo j’apprends que le Beagle ne mettra à la voile qu’au bout de quelques jours. Je me prépare donc immédiatement à faire une courte excursion dans le Banda oriental. On peut appliquer à Montevideo tout ce que j’ai dit relativement à la région qui entoure Maldonado ; toutefois le sol est bien plus plat, à l’exception du mont Vert, qui a 450 pieds (135 mètres de hauteur) et qui donne son nom à la ville. Tout autour ondule la plaine gazonnée ; on y remarque fort peu d’enclos, sauf dans le voisinage immédiat de la ville, où il y a quelques champs entourés de talus couverts d’agaves, de cactus et de fenouil.

14 novembre. — Nous quittons Montevideo dans l’après-midi. J’ai l’intention de me rendre à Colonia del Sacramiento, situé sur la rive septentrionale de la Plata, en face de Buenos Ayres ; de remonter l’Uruguay jusqu’au village de Mercedes, sur le rio Negro (une des nombreuses rivières qui portent ce nom dans l’Amérique méridionale), puis de revenir directement à Montevideo. Nous couchons dans la maison de mon guide à Canelones. Nous nous levons de bonne heure, dans l’espoir de faire une longue étape, espoir déçu, car toutes les rivières ont débordé. Nous traversons en bateau les petites rivières de Canelones, de Santa-Lucia et de San-José, et perdons ainsi beaucoup de temps. Dans une excursion précédente j’avais traversé la Lucia près de son embouchure, et j’avais été tout étonné de voir avec quelle facilité nos chevaux, bien que n’étant pas habitués à nager, avaient parcouru cette distance d’au moins 600 mètres. Un jour qu’à Montevideo je manifestais mon étonnement à ce sujet, on me raconta que quelques saltimbanques, accompagnés de leurs chevaux, avaient fait naufrage dans la Plata ; un de ces chevaux nagea pendant une distance de 7 milles pour gagner la terre. Dans le courant de la journée un Gaucho me donna un réjouissant spectacle par la dextérité avec laquelle il força un cheval rétif à traverser une rivière à la nage. Le Gaucho se déshabilla complètement, remonta sur son cheval et força ce dernier à entrer dans l’eau jusqu’à ce qu’il eût perdu pied ; il se laissa alors glisser sur la croupe du cheval et l’empoigna par la queue ; chaque fois que l’animal retournait la tête, le Gaucho lui jetait de l’eau pour l’effrayer. Dès que le cheval toucha terre de l’autre côté, le Gaucho se hissa de nouveau en selle et il était fermement assis, guides en main, avant qu’il fût tout à fait sorti de la rivière. C’est un fort beau coup d’œil que de voir un homme nu sur un cheval nu ; je n’aurais jamais cru que les deux animaux allassent si bien ensemble. La queue du cheval constitue un appendice fort utile ; j’ai traversé une rivière en bateau accompagné de quatre personnes, traîné de la même manière que le Gaucho dont je viens de parler. Quand un homme à cheval a à traverser une large rivière, le meilleur moyen est de saisir le pommeau de la selle ou la crinière du cheval d’une main et de nager de l’autre.

Nous passons la journée du lendemain à la poste de Cufre. Le facteur arrive dans la soirée. Il avait un retard d’un jour, causé par le débordement du rio Rozario. Ce retard, d’ailleurs, ne tirait guère à conséquence, car, bien qu’il eût traversé la plupart des villes principales du Banda oriental, il ne portait que deux lettres. On a une jolie vue de la maison que j’habite : une vaste surface verte ondulée, et, çà et là, on aperçoit la Plata. Je ne vois plus d’ailleurs le pays de la même façon qu’à mon arrivée. Je me rappelle combien il me semblait plat alors ; mais aujourd’hui, après avoir galopé à travers les Pampas, je me demande avec surprise ce qui a pu me pousser à l’appeler plat. Le pays présente une série d’ondulations, peut-être pas absolument importantes en elles-mêmes, mais qui n’en sont pas moins de vraies montagnes, si on les compare aux plaines de Santé-Fé. Ces inégalités de terrain déterminent la formation d’une quantité de petits ruisseaux qui entretiennent l’abondance et l’admirable vert du gazon.

17 novembre. — Après avoir traversé le Rozario, qui est profond et rapide, et le petit village de Colla, nous arrivons à midi à Colonia del Sacramiento. J’ai fait en somme 20 lieues à travers un pays couvert d’arbres magnifiques, mais n’ayant que peu d’habitants et de bestiaux. On m’invite à passer la nuit à Colonia et à aller visiter le lendemain une estancia où se trouvent quelques rocs calcaires. La ville est bâtie, comme Montevideo, sur un promontoire pierreux ; elle est très-fortifiée, mais ville et fortifications ont beaucoup souffert pendant la guerre avec le Brésil. Cette ville est fort ancienne et l’irrégularité des rues, les bosquets d’orangers et de pêchers qui l’environnent lui donnent un fort joli aspect. L’église est une ruine curieuse ; transformée eu poudrière, elle a été frappée par la foudre pendant un des orages si fréquents sur le rio de la Plata. L’explosion a détruit les deux tiers de l’édifice ; l’autre partie, restée debout, offre un curieux exemple de ce que peut la force réunie de la poudre et de l’électricité. Dans la soirée, je me promène sur les remparts à demi ruinés de cette ville qui a joué un grand rôle pendant la guerre avec le Brésil. Cette guerre a eu des conséquences déplorables pour ce pays, non pas tant dans ses effets immédiats que parce qu’elle a été l’origine de la création d’une multitude de généraux et d’autres officiers de tous grades. Il y a plus de généraux (sans solde toutefois) dans les provinces-unies de la Plata que dans le royaume uni de la Grande-Bretagne. Ces messieurs ont appris à aimer le pouvoir et n’ont aucune répulsion pour se battre un peu. Aussi y en a-t-il toujours beaucoup qui ne demandent qu’à créer des troubles et à renverser un gouvernement qui, jusqu’à présent, ne repose pas sur des bases bien solides. J’ai remarqué cependant, ici et en quelques autres endroits, qu’on commence à prendre un vif intérêt à la prochaine élection présidentielle ; c’est là un bon signe pour la prospérité de ce petit pays. Les habitants ne demandent pas à leurs représentants une éducation hors ligne. J’ai entendu quelques personnes discuter les qualités des représentants de Colonia et on disait que, « bien que n’étant pas négociants, ils savent tous signer ; » on pensait n’avoir pas besoin d’en demander davantage.

18 novembre. — J’accompagne mon hôte à son estancia, située sur l’arroyo de San-Juan. Dans la soirée nous faisons à cheval le tour de sa propriété ; elle comprend 2 lieues et demie carrées et se trouve dans ce que l’on appelle un rincon, c’est-à-dire que la Plata borde un des côtés et que les deux autres sont défendus par des torrents infranchissables. Il y a un excellent port pour les petits navires et une grande abondance de petits bois, ce qui constitue une valeur considérable, car on exploite ces bois pour le chauffage de Buenos Ayres. J’étais curieux de savoir quelle pouvait être la valeur d’une estancia aussi complète. Il y a 3 000 têtes de bétail, et elle pourrait en nourrir trois ou quatre fois autant ; 700 juments, 150 chevaux domptés et 600 moutons ; il y a en outre de l’eau et de la pierre calcaire en quantité, d’excellents corrals, une maison et un verger planté de pêchers. Or, on a offert de tout cela 50 000 francs au propriétaire ; il demande 12 500 francs de plus et probablement céderait à moins. Le principal travail que nécessite une estancia est de rassembler le bétail deux fois par semaine, en un lieu central, pour l’apprivoiser un peu et pour le compter. On pourrait penser que cette opération présente de grandes difficultés quand douze à quinze mille têtes sont réunies dans le même endroit. On y arrive cependant assez facilement en se basant sur ce principe, que les animaux se classent d’eux-mêmes en petites troupes comprenant de quarante à cent individus. Chaque petite troupe se reconnaît à quelques individus qui portent des marques particulières ; or le nombre de têtes dans chaque troupe étant connu, on s’aperçoit bien vite si un seul bœuf manque à l’appel au milieu de dix mille. Pendant une nuit d’orage, tous les animaux se confondent, mais le lendemain matin ils se séparent tout comme auparavant ; chaque animal doit donc reconnaître ses compagnons au milieu de dix mille autres.

Je rencontrai, par deux fois, dans cette province, des bœufs appartenant à une race fort curieuse, qu’on appelle nâta ou niata. Ils ont avec les autres bœufs à peu près les mêmes rapports que les bouledogues ou les roquets ont avec les autres chiens. Leur front est très-déprimé et très-large, l’extrémité des naseaux est relevée, la lèvre supérieure se retire en arrière ; la mâchoire inférieure s’avance plus que la mâchoire supérieure et se courbe aussi de bas en haut, de telle sorte que les dents restent toujours à découvert. Leurs naseaux, placés très-haut, sont très-ouverts ; leurs yeux se projettent en avant. Quand ils marchent, ils portent la tête fort bas, le cou est court ; les pattes de derrière sont un peu plus longues, comparées à celles de devant, qu’il n’est usuel. Leurs dents découvertes, leur tête courte, leurs naseaux relevés leur donnent un air batailleur comique au possible.

Grâce à l’obligeance de mon ami le capitaine Sulivan, j’ai pu me procurer, depuis mon retour, la tête complète d’un de ces animaux dont le squelette est actuellement déposé au Collége des médecins[1]. Don F. Muniz, de Luxan, a bien voulu recueillir, pour me les communiquer, tous les renseignements relatifs à cette race. D’après ses notes il paraît que, il y a quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans, cette race était fort rare, et qu’à Buenos Ayres on la considérait comme une curiosité. On croit généralement qu’elle a surgi au milieu des territoires indiens au sud de la Plata, et qu’elle est devenue la race la plus commune dans ces régions. Aujourd’hui même, ceux de ces bestiaux élevés dans les provinces au sud de la Plata prouvent, par leur aspect sauvage, qu’ils ont une origine moins civilisée que les bestiaux ordinaires ; la vache abandonne son premier veau si on la dérange trop souvent. Le docteur Falconer me signale un fait fort singulier : c’est qu’une conformation presque analogue à la conformation anormale[2] de la race niata caractérise le grand ruminant éteint de l’Inde, le Sivatherium. La race est très-stable : un taureau et une vache niata produisent invariablement des veaux niata. Un taureau niata avec une vache ordinaire, ou le croisement réciproque, produisent des descendants ayant un caractère intermédiaire, mais avec les caractères niata vigoureusement prononcés. Il est prouvé, selon le señor Muniz, que, contrairement à l’expérience ordinaire des éleveurs en pareil cas, une vache niata croisée avec un taureau ordinaire transmet plus fortement ses caractères particuliers que ne le fait le taureau niata croisé avec une vache ordinaire. Quand l’herbe est suffisamment longue, les bestiaux niata se servent pour manger de la langue et du palais, comme les bestiaux ordinaires ; mais, pendant les grandes sécheresses, alors que tant d’animaux périssent, la race niata disparaîtrait entièrement ai l’on n’en prenait soin. En effet, les bestiaux ordinaires, comme les chevaux, parviennent encore à se soutenir en broutant avec leurs lèvres les jeunes tiges des arbres et des roseaux ; les niata au contraire n’ont pas cette ressource, leurs lèvres ne se rejoignant pas ; aussi périssent-ils avant tous les autres bestiaux. N’est-ce pas là un exemple frappant des rares indications que peuvent nous fournir les habitudes ordinaires de la vie sur les causes qui déterminent la rareté ou l’extinction des espèces, quand ces causes ne se produisent qu’à de longs intervalles ?

19 novembre. — Après avoir traversé la vallée de Las Vacas, nous passons la nuit chez un Américain du Nord qui exploite un four à chaux sur l’arroyo de Las Vivoras. Nous nous rendons, dans la matinée, à un endroit nommé Punta Gorda, qui forme un promontoire sur les bords du fleuve. En route, nous essayons de trouver un jaguar. Les traces fraîches de ces animaux abondent de tous côtés ; nous visitons les arbres sur lesquels ils aiguisent, dit-on, leurs griffes, mais nous ne parvenons pas à en détourner un seul. Le rio Uruguay présente, vu de cet endroit, un magnifique volume d’eau. La limpidité, la rapidité du courant rendent l’aspect de ce fleuve bien supérieur à celui de son voisin, le Parana. Sur la rive opposée, plusieurs bras de ce dernier fleuve se jettent dans l’Uruguay. Le soleil brillait et on pouvait distinguer nettement la couleur différente des eaux de ces deux fleuves.

Dans la soirée nous nous remettons en route pour nous rendre à Mercedes sur le rio Negro. Le soir nous demandons l’hospitalité pour la nuit dans une estancia que nous trouvons sur notre chemin. Cette propriété est très-considérable, elle a 10 lieues carrées et appartient à un des plus grands propriétaires fonciers du pays. Son neveu dirige l’estancia et avec lui se trouve un des capitaines de l’armée qui vient de s’enfuir dernièrement de Buenos Ayres. La conversation de ces messieurs ne manque pas d’être assez amusante, étant donnée leur position sociale. Comme presque tous leurs compatriotes, d’ailleurs, ils poussent des cris d’étonnement quand je leur dis que la terre est ronde, et ne veulent pas me croire quand j’ajoute qu’un trou assez profond irait aboutir de l’autre côté. Ils ont cependant entendu parler d’un pays où le jour et la nuit durent six mois de suite à tour de rôle, pays peuplé d’habitants grands et maigres ! Ils me font de nombreuses questions sur l’élevage et sur le prix des bestiaux en Angleterre. Quand je leur dis que nous n’attrapons pas nos animaux avec le lasso, ils s’écrient : « Comment, vous ne vous servez donc que des bolas ? » Ils n’avaient pas la moindre idée qu’on pût enclore un pays. Le capitaine me dit enfin qu’il a une question à me faire, mais une question fort importante, à laquelle il me demande avec instance de répondre en toute vérité. Je tremblai presque à l’idée de la profondeur scientifique qu’allait avoir cette question ; on en jugera, la voici : — « Les femmes de Buenos-Ayres ne sont-elles pas les plus belles femmes qui soient au monde ? » Je lui répondis en véritable renégat : — « Certainement oui. » Il ajouta : — « J’ai une autre question à vous faire : Y a-t-il dans une autre partie du monde des femmes qui portent des peignes aussi grands que ceux qu’elles portent ? » Je lui affirmai solennellement que je n’en avais jamais rencontré. Ils étaient enchantés. Le capitaine s’écria : « Voyez ! un homme qui a vu la moitié du monde nous affirme qu’il en est ainsi ; nous l’avions toujours pensé, mais actuellement nous en sommes sûrs. » Mon excellent goût en fait de peignes et de beauté me valut une charmante réception ; le capitaine me força à prendre son lit et alla coucher sur son recado.

21 novembre. — Nous partons au lever du soleil et voyageons lentement pendant toute la journée. La nature géologique de cette partie de la province diffère du reste et ressemble beaucoup à celle des Pampas. Il y a en conséquence d’immenses champs de cardons aussi bien que de chardons ; on peut même dire que la région entière n’est qu’une grande plaine couverte de ces plantes, lesquelles, d’ailleurs, ne se mélangent jamais. Le cardon atteint à peu près la hauteur d’un cheval, mais le chardon des Pampas dépasse souvent en hauteur la tête du cavalier. Quitter la route un instant serait folie, mais souvent la route elle-même se trouve envahie. Bien entendu, il n’y a là aucun pâturage, et si bestiaux ou chevaux entrent dans un champ de chardons, impossible de les retrouver. Aussi est-il très-hasardeux de faire voyager des bestiaux pendant cette saison, car quand ils sont assez harassés pour ne vouloir pas aller plus loin, ils s’échappent dans les champs de chardons et on ne les revoit plus. Il y a fort peu d’estancias dans ces régions, et les quelques-unes qui s’y trouvent sont situées dans le voisinage des vallées humides, où heureusement aucune de ces terribles plantes ne peut croître. La nuit nous surprend avant que nous ayons atteint le but de notre voyage, et nous passons la nuit dans une misérable petite hutte habitée par de pauvres gens ; l’extrême politesse de notre hôte et de notre hôtesse fait un contraste charmant avec tout ce qui nous entoure.

22 novembre. — Nous arrivons à une estancia située sur les bords du Berquelo. Cette propriété appartient à un Anglais fort hospitalier, pour lequel mon ami M. Lucas m’a donné une lettre d’introduction. J’y reste trois jours. Mon hôte me conduit à la sierra del Pedro Flaco, située 20 milles plus haut, sur les bords du rio Negro. Une herbe excellente, bien qu’un peu grossière, et atteignant le ventre des chevaux, couvre le pays presque tout entier. Il y a là cependant des espaces de plusieurs lieues carrées où on ne rencontre pas une seule tête de bétail. Le Banda oriental pourrait nourrir un nombre incroyable d’animaux. Actuellement le nombre des peaux exportées annuellement de Montevideo se monte à trois cent mille ; la consommation intérieure est fort considérable, à cause du gaspillage fait de tous côtés. Un estanciero me dit qu’il a souvent à envoyer de grands troupeaux à une assez grande distance ; les bêtes tombent fréquemment sur le sol épuisées de fatigue ; il faut alors les tuer pour leur enlever la peau. Or il n’a jamais pu persuader aux Gauchos de prendre un quartier de ces bêtes pour leur repas, il faut que chaque soir ils tuent un bœuf pour leur souper ! Vu de la sierra, le rio Negro présente le coup d’œil le plus pittoresque que j’aie encore vu dans ces régions. Cette rivière, large, profonde et rapide en cet endroit, contourne la base d’une falaise à pic ; une ceinture de bois couvre chacune de ses rives, et les ondulations éloignées de la plaine couverte de gazon ferment l’horizon.

J’ai entendu souvent parler, pendant mon séjour en cet endroit, de la sierra de las Cuentas, colline située à plusieurs milles au nord. Ce mot signifie colline de perles. On m’a assuré en effet qu’on y trouve en grand nombre des petites pierres rondes de différentes couleurs, percées toutes d’un petit trou cylindrique. Les Indiens avaient autrefois coutume de les recueillir pour en faire des colliers et des bracelets, goût que partagent en commun, il est bon de le faire observer en passant, toutes les nations sauvages aussi bien que les peuples les plus policés. Je ne savais trop quelle foi ajouter à cette histoire, mais dès que je l’eus racontée au docteur Andrew Smith, au cap de Bonne-Espérance, il me dit qu’il se rappelait avoir trouvé, sur la côte orientale de l’Afrique méridionale, à environ 100 milles à l’est de la rivière de Saint-Jean, des cristaux de quartz dont les angles étaient usés par le frottement et qui se trouvaient mélangés à du gravier sur le bord de la mer. Chaque cristal avait environ 5 lignes de diamètre et une longueur de 1 pouce à 1 pouce et demi. La plupart d’entre eux étaient percés d’une extrémité à l’autre par un petit trou parfaitement cylindrique et de largeur suffisante pour laisser passer un gros fil ou une corde à boyaux très-fine. Ces cristaux sont rouges ou blanc grisâtre, et les indigènes les recherchent pour s’en faire des colliers. J’ai rapporté ces faits, bien qu’on ne connaisse aujourd’hui aucun corps cristallisé qui affecte cette forme, parce qu’ils pourront donner l’idée à quelque futur voyageur de rechercher quelle est la véritable nature de ces pierres.

Pendant mon séjour dans cette estancia, j’étudiai avec soin les chiens bergers du pays, et cette étude m’intéressa beaucoup[3]. On rencontre souvent, à une distance de 1 ou 2 milles de tout homme ou de toute habitation, un grand troupeau de moutons gardé par un ou deux chiens. Comment une amitié aussi solide peut-elle s’établir ? C’était là un sujet d’étonnement pour moi. Le mode d’éducation consiste à séparer le jeune chien de la chienne et à l’accoutumer à la société de ses futurs compagnons. On lui amène une brebis pour le faire teter trois ou quatre fois par jour ; on le fait coucher dans une niche garnie de peaux de mouton ; on le sépare absolument des autres chiens et des enfants de la famille. En outre, on le châtre ordinairement quand il est tout jeune encore, de telle sorte que, devenu grand, il ne peut plus guère avoir de goûts communs avec ceux de son espèce. Il n’a donc plus aucun désir de quitter le troupeau et, de même que le chien ordinaire s’empresse de défendre son maître, l’homme, de même celui-là défend les moutons. Il est fort amusant d’observer, quand on s’approche, avec quelle fureur le chien se met à aboyer et comment tous les moutons vont se ranger derrière lui, comme s’il était le plus vieux bouc du troupeau. On enseigne aussi très-facilement à un chien à ramener le troupeau à la ferme à une heure déterminée de la soirée. Ces chiens n’ont guère qu’un défaut pendant leur jeunesse, celui de jouer trop fréquemment avec les moutons, car, dans leurs jeux, ils font terriblement galoper leurs pauvres sujets.

Le chien berger vient chaque jour à la ferme chercher de la viande pour son dîner ; dès qu’on lui a donné sa pitance il se sauve, tout comme s’il avait honte de la démarche qu’il vient de faire. Les chiens de la maison se montrent fort méchants pour lui, et le plus petit d’entre eux n’hésite pas à l’attaquer et à le poursuivre. Mais dès que le chien berger se retrouve auprès de son troupeau, il se retourne et commence à aboyer ; alors tous les chiens qui le poursuivaient tout à l’heure se sauvent à leur tour à toutes jambes. De même une bande entière de chiens sauvages affamés se hasardent rarement (on m’a même affirmé jamais) à attaquer un troupeau gardé par un de ces fidèles bergers. Tout ceci me paraît constituer un curieux exemple de la souplesse des affections chez le chien. Que le chien soit sauvage ou élevé de n’importe quelle façon, il conserve un sentiment de respect ou de crainte pour ceux qui obéissent à leur instinct d’association. Nous ne pouvons, en effet, comprendre que les chiens sauvages reculent devant un seul chien accompagné de son troupeau, qu’en admettant chez eux une sorte d’idée confuse que celui qui est ainsi en compagnie acquiert une certaine puissance, tout comme s’il était accompagné d’autres individus de son espèce. F. Cuvier a fait observer que tous les animaux qui se réduisent facilement en domesticité considèrent l’homme comme un des membres de leur propre société et qu’ils obéissent ainsi à leur instinct d’association. Dans le cas ci-dessus cité, le chien berger considère les moutons comme ses frères et acquiert ainsi de la confiance en lui-même ; les chiens sauvages, bien que sachant que chaque mouton pris individuellement n’est pas un chien, mais un animal bon à manger, adoptent sans doute aussi en partie cette même manière de voir quand ils se trouvent en présence d’un chien berger à la tête d’un troupeau.

Un soir, je vis arriver un domidor (un dompteur de chevaux) qui venait dans le but de dompter quelques poulains. Je vais décrire en quelques mots les opérations préparatoires, car je crois qu’aucun voyageur n’a fait jusqu’ici cette description. On fait entrer dans un corral une troupe de jeunes chevaux sauvages, puis on en ferme la porte. Le plus souvent un homme seul se charge de saisir et de monter un cheval qui n’a jamais porté ni selle ni bride ; il n’y a, je crois, qu’un Gaucho qui puisse arriver à ce résultat. Le Gaucho choisit un poulain bien développé et, au moment où le cheval galope autour du cirque, il jette son lasso de façon à envelopper les deux jambes de devant de l’animal. Le cheval s’abat immédiatement et, pendant qu’il se débat sur le sol, le Gaucho, tenant le lasso tendu, tourne autour de lui de façon à entourer une des jambes de derrière de l’animal, juste au-dessous du boulet et ramène cette jambe aussi près que possible de celles de devant ; puis il attache son lasso et les trois jambes se trouvent liées ensemble. Il s’assied alors sur le cou du cheval et il fixe à sa mâchoire inférieure une forte bride, mais ne lui passe pas de mors : il attache cette bride en passant, par les œillets qui la terminent, une lanière très-forte qu’il enroule plusieurs fois autour de la mâchoire et de la langue. Cela fait, il lie les deux jambes de devant du cheval avec une forte lanière de cuir retenue par un nœud coulant ; il enlève alors le lasso qui retenait les trois jambes du poulain et ce dernier se relève avec difficulté. Le Gaucho empoigne la bride fixée à la mâchoire inférieure du cheval et le conduit hors du corral. S’il y a là un second homme (autrement l’opération est beaucoup plus difficile), celui-ci maintient la tête de l’animal pendant que le premier lui met une couverture et une selle et sangle le tout. Pendant cette opération le cheval, étonné, effrayé de se sentir ainsi sanglé autour de la taille, se roule bien des fois sur le sol et on ne peut le faire relever qu’à force de coups. Enfin, quand on a fini de le seller, le pauvre animal, tout blanc d’écume, peut à peine respirer, tant il est effrayé. Le Gaucho se prépare alors à s’élancer en selle en appuyant fortement sur l’étrier de façon à ce que le cheval ne perde pas l’équilibre ; au moment où il enjambe l’animal, il tire le nœud coulant et le cheval se trouve libre. Quelques domidors détachent le nœud coulant alors que le cheval est encore couché sur le sol et, assis sur la selle, ils le laissent se relever sous eux. Le cheval, fou de terreur, fait quelques écarts terribles, puis part au galop ; quand il est absolument épuisé, l’homme, à force de patience, le ramène au corral, où il le laisse en liberté tout couvert d’écume et respirant à peine. On a beaucoup plus de peine avec les chevaux qui, ne voulant pas partir au galop, se roulent opiniâtrement sur le sol. Ce procédé de domptage est horrible, mais le cheval ne résiste plus après deux ou trois épreuves. Il faut cependant plusieurs semaines avant qu’on puisse lui passer un mors en fer, car il faut qu’il apprenne à comprendre que l’impulsion donnée à la bride représente la volonté de son maître ; jusque-là le mors le plus puissant ne servirait à rien.

Il y a tant de chevaux dans ce pays, que l’humanité et l’intérêt n’ont presque rien en commun, et c’est pour cette raison, je crois, que l’humanité a fort peu d’empire. Un jour que je parcourais les Pampas à cheval, accompagné de mon hôte, estanciero fort respectable, ma monture fatiguée restait en arrière. Cet homme me criait souvent de l’éperonner. Je lui répondais que ce serait une honte, car le cheval était complètement épuisé. « Qu’importe ! criait-il, éperonnez ferme, le cheval m’appartient. » J’eus alors quelque difficulté à lui faire comprendre que si je ne me servais pas de l’éperon, c’était à cause du cheval et non à cause de lui. Il parut fort étonné et s’écria : Ah ! don Carlos, que cosa ! Il n’avait certainement jamais eu une idée semblable.

On sait que les Gauchos sont excellents cavaliers. Ils ne comprennent pas qu’on puisse être renversé de cheval, quels que soient les écarts de ce dernier. Pour eux, un bon cavalier est celui qui peut diriger un poulain indompté, qui peut, si son cheval vient à tomber, se retrouver sur ses pieds ou accomplir d’autres exploits analogues. J’ai entendu un homme parier qu’il ferait tomber son cheval vingt fois de suite et que sur ces vingt fois il ne tomberait pas lui-même plus d’une fois. Je me rappelle avoir vu un Gaucho qui montait un cheval fort opiniâtre ; trois fois de suite celui-ci se cabra si complètement, qu’il retomba sur le dos avec une grande violence ; le cavalier, conservant tout son sang-froid, jugea chaque fois le moment où il fallait se jeter à bas, et à peine le cheval était-il debout à nouveau, que l’homme s’élançait sur son dos ; ils partirent enfin au galop. Le Gaucho ne semble jamais employer la force. Un jour, alors que je galopais auprès de l’un d’eux, excellent cavalier d’ailleurs, je me disais qu’il faisait si peu attention à son cheval que, si celui-ci venait à faire un écart, il serait certainement désarçonné. À peine m’étais-je fait cette réflexion, qu’une autruche s’élança hors de son nid sous les pas mêmes du cheval ; le jeune poulain fit un bond de côté, mais quant au cavalier, tout ce que je puis dire, c’est qu’il partagea la terreur de son cheval et se jeta de côté avec lui, mais sans quitter la selle.

Au Chili et au Pérou on s’occupe bien davantage de la finesse de la bouche du cheval qu’on ne le fait à la Plata ; c’est évidemment là une des conséquences de la nature plus accidentée du pays. Au Chili, on ne pense pas qu’un cheval soit parfaitement dressé jusqu’à ce qu’on puisse l’arrêter soudain au milieu de sa course la plus rapide, à un endroit donné, sur un manteau jeté sur le sol, par exemple ; ou bien on le lance à toute vitesse contre un mur et, arrivé devant l’obstacle, on l’arrête en le faisant se cabrer de façon à ce que ses sabots de devant éraflent la muraille. J’ai vu un cheval plein de feu qu’on conduisait en ne touchant la bride qu’avec le pouce et l’index, qu’on faisait galoper à toute vitesse autour d’une cour, puis qu’on faisait tourner sans diminuer la vitesse autour d’un poteau, à une distance si égale, que le cavalier touchait pendant tout le temps le poteau avec un de ses doigts ; puis, faisant une demi-volte dans l’air, le cavalier continuait tout aussi rapidement son circuit dans l’autre direction en touchant le poteau de l’autre main.

On considère qu’amené à cet état, un cheval est bien dressé et, bien que cela puisse, au premier abord, paraître inutile, il est loin d’en être ainsi. C’est seulement pousser à la perfection ce qui est nécessaire chaque jour. Un taureau saisi par le lasso se met quelquefois à galoper en rond et le cheval, s’il n’est pas bien dressé, s’alarme de la tension soudaine qu’il a à supporter et il ne tourne pas alors comme le pivot d’une roue. Bien des hommes ont été tués de cette façon, car, si le lasso vient à s’enrouler une seule fois autour du corps du cavalier, il est presque immédiatement coupé en deux, à cause de la tension qu’exercent les deux animaux. Les courses de chevaux, dans ce pays, reposent sur le même principe ; la piste n’a guère que 200 ou 300 mètres de longueur, car on désire avant tout se procurer des chevaux dont l’élan est très-rapide. On dresse les chevaux de course non-seulement à toucher une ligne avec leurs sabots, mais à s’élancer des quatre pieds ensemble de façon à ce que le premier bond mette en jeu tous les muscles. On m’a raconté au Chili une anecdote que je crois vraie et qui est un excellent exemple de l’importance qu’a le bon dressage des chevaux. Un homme fort respectable, voyageant un jour à cheval, rencontra deux autres voyageurs dont l’un montait un cheval qui lui avait été volé. Il les arrêta et réclama son bien ; ils ne lui répondirent qu’en tirant leurs sabres et en se mettant à sa poursuite. L’homme, montant un cheval très-rapide, s’arrangea de façon à ne pas les devancer de beaucoup ; en passant auprès d’un épais buisson, il tourna court et arrêta net son cheval. Les gens qui le poursuivaient furent obligés de passer devant lui, ne pouvant arrêter leur monture. Il s’élança immédiatement à leur poursuite, plongea son couteau dans le dos de l’un des voleurs, blessa l’autre, reprit son cheval et rentra chez lui. Pour arriver à des résultats aussi parfaits, il faut deux choses : un mors très-puissant comme celui des mamelucks, mors dont on se sert rarement, mais dont le cheval connaît exactement la force, et d’immenses éperons émoussés avec lesquels on peut simplement effleurer la peau du cheval ou lui causer une violente douleur. Avec des éperons anglais, qui entament la peau dès qu’ils la touchent, je crois qu’il serait impossible de dresser un cheval à l’américaine.

Dans une estancia, près de Las Vacas, on abat chaque semaine une grande quantité de juments dans le seul but d’en vendre la peau, bien qu’elle ne vaille que 5 dollars en papier, ou environ 3 fr. 50. Il semble d’abord fort étrange qu’on tue des juments pour une somme si minime, mais comme on pense dans ce pays qu’il est absurde de dompter ou de monter une jument, elles ne servent qu’à la reproduction. Je n’ai jamais vu employer les juments que dans un seul but, battre le grain ; pour cela on les dresse à tourner en cercle dans un enclos où on a répandu les gerbes. L’homme qu’on employait à abattre les juments était fort célèbre pour la dextérité avec laquelle il se servait du lasso. Placé à 12 mètres de l’ouverture du corral, il pariait avec qui voulait qu’il saisirait par les jambes tout animal qui passerait devant lui sans en manquer un seul. Un autre homme proposait le pari suivant : il entrerait à pied dans le corral, attraperait une jument, attacherait ses jambes de devant, la ferait sortir, la jetterait sur le sol, la tuerait, la dépècerait et étendrait la peau pour la faire sécher (ce qui est une opération fort longue) ; il pariait qu’il répéterait cette opération vingt-deux fois par jour, ou bien encore qu’il tuerait et dépècerait cinquante animaux en un jour. C’eût été là un travail prodigieux, car on considère que tuer et dépecer quinze ou seize animaux par jour est tout ce qu’un homme peut faire.

26 novembre. — Je pars pour revenir en droite ligne à Montevideo. Ayant appris qu’il y avait quelques ossements gigantesques dans une ferme voisine sur le Sarandis, petit ruisseau qui se jette dans le rio Negro, je m’y rends accompagné de mon hôte et j’achète pour 18 pence une tête de Toxodon[4]. Cette tête était en parfait état lorsqu’on la découvrit ; mais des gamins brisèrent une partie des dents à coups de pierres ; ils avaient choisi cette tête comme but. Je fus assez heureux pour trouver, à environ 180 milles de cet endroit, sur les bords du rio Tercero, une dent parfaite qui remplissait exactement une des alvéoles. Je trouvai aussi les restes de cet animal extraordinaire en deux autres endroits ; j’en conclus qu’il devait être autrefois fort commun. Je trouvai aussi au même endroit quelques parties considérables de la carapace d’un animal gigantesque, ressemblant à un Tatou et partie de la grosse tête d’un Mylodon. Les ossements de cette tête sont si récents, qu’ils contiennent, selon l’analyse faite par M. T. Reeks, 7 pour 100 de matières animales ; placés dans une lampe à esprit-de-vin, ces ossements brûlent en émettant une petite flamme. Le nombre des restes enfouis dans le grand dépôt qui forme les Pampas et qui recouvre les roches granitiques du Banda oriental, doit être extraordinairement considérable. Je crois qu’une ligne droite tracée dans quelque direction que ce soit à travers les Pampas couperait quelque squelette, ou quelque amas d’ossements. Outre les ossements que j’ai trouvés pendant mes courtes excursions, j’ai entendu parler de beaucoup d’autres, et on comprend facilement d’où proviennent les noms de Rivière de l’animal, Colline du géant, etc. En d’autres endroits j’ai entendu parler de la propriété merveilleuse que possèdent certains fleuves de changer les petits ossements en grands ossements ; ou, selon d’autres versions, les ossements eux-mêmes grandissaient. Autant que j’ai pu étudier cette question, aucun de ces animaux n’a, comme on le supposait anciennement, péri dans les marécages ou les rivières boueuses du pays tel qu’il est aujourd’hui ; je suis persuadé, au contraire, que ces ossements ont été mis à nu par les cours d’eau qui coupent les dépôts subaqueux où ils ont été précédemment enfouis. Dans tous les cas, il est une conclusion à laquelle on arrive forcément, c’est que la superficie entière des Pampas constitue une immense sépulture pour ces quadrupèdes gigantesques éteints.

Le 28, dans la journée, après deux jours et demi de voyage, nous arrivons à Montevideo. Tout le pays que nous avons traversé conserve le même caractère uniforme ; en quelques endroits, cependant, il est plus montueux et plus rocheux que près de la Plata. À quelque distance de Montevideo nous traversons le village de Las Pietras, qui doit ce nom à quelques grosses masses arrondies de syénite. Ce village est assez joli. Dans ce pays, d’ailleurs, on peut appeler pittoresque le moindre site élevé de quelques centaines de pieds au-dessus du niveau général dès qu’il est recouvert de quelques maisons entourées de figuiers.


Pendant les six derniers mois j’ai eu l’occasion d’étudier le caractère des habitants de ces provinces. Les Gauchos, ou paysans, sont bien supérieurs aux habitants des villes. Invariablement, le Gaucho est fort obligeant, fort poli, fort hospitalier ; je n’ai jamais vu un exemple de grossièreté ou d’inhospitalité. Plein de modestie quand il parle de lui-même ou de son pays, il est en même temps hardi et brave. D’autre part, on entend constamment parler de vols et de meurtres ; l’habitude de porter toujours un couteau est la principale cause de ces derniers. Il est déplorable de penser au nombre de meurtres que causent d’insignifiantes querelles. Chacun des combattants essaye de toucher son adversaire à la face, de lui couper le nez ou de lui arracher les yeux ; on en a la preuve dans les horribles cicatrices qu’ils portent presque tous. Les vols proviennent naturellement des habitudes enracinées des Gauchos pour le jeu et pour la boisson et de leur extrême indolence. Une fois, à Mercedes, je demandai à deux hommes que je rencontrai pourquoi ils ne travaillaient pas. « Les jours sont trop longs, » me répondit l’un ; « je suis trop pauvre, » me répondit l’autre. Il y a un si grand nombre de chevaux, des aliments en profusion telle, qu’on ne ressent pas le besoin de l’industrie. En outre, le nombre des jours fériés est incalculable ; enfin, une entreprise n’offre quelques chances de réussite que si on la commence pendant que la lune croît ; de telle sorte que ces deux causes font perdre la moitié du mois.

Rien de moins efficace que la police et la justice. Si un homme pauvre commet un meurtre et est pris, on l’emprisonne et peut-être même on le fusille ; mais s’il est riche et qu’il ait des amis, il peut compter que l’affaire n’aura pour lui aucune mauvaise conséquence. Il est à remarquer que la plupart des habitants respectables du pays aident invariablement les meurtriers à s’échapper ; ils semblent penser que l’assassin a commis un crime contre le gouvernement et non contre la société. Un voyageur n’a d’autre protection que ses armes à feu, et la constante habitude qu’on a de les porter empêche seule des vols plus fréquents.

Les classes plus élevées, plus instruites, qui habitent les villes possèdent, à un degré moindre cependant, les qualités du Gaucho ; mais bien des vices que n’a pas celui-ci annulent, je le crains, ces bonnes qualités. On remarque dans ces classes élevées la sensualité, l’irréligion, la corruption la plus éhontée, poussées au suprême degré. On peut acheter presque tous les fonctionnaires ; le directeur des postes vend des timbres faux pour l’affranchissement des dépêches ; le gouverneur et le premier ministre s’entendent pour voler l’État. Il ne faut pas compter sur la justice dès que l’or se met de la partie. J’ai connu un Anglais qui était allé voir le ministre de la justice dans les conditions suivantes (il ajoutait qu’étant alors fort peu au courant des habitudes du pays il tremblait de tous ses membres en entrant chez le haut personnage) : — « Monsieur, lui dit-il, je viens vous offrir 200 dollars (en papier, soit environ 125 francs), si vous faites arrêter dans un certain délai un homme qui m’a volé. Je sais que la démarche que je fais dans ce moment est contraire à la loi, mais mon avocat (et il cita le nom de ce dernier) m’a conseillé de la faire. » Le ministre de la justice sourit, prit l’argent, le remercia, et avant la fin de la journée l’homme en question était arrêté. Et le peuple espère encore parvenir à l’établissement d’une république démocratique malgré cette absence de tout principe chez la plupart des hommes publics et pendant que le pays regorge d’officiers turbulents mal payés !

Deux ou trois traits caractéristiques vous frappent tout d’abord quand on pénètre pour la première fois dans la société de ces pays : ce sont les manières dignes et polies que l’on remarque dans toutes les classes, le goût excellent dont les femmes font preuve en matière de costume et l’égalité parfaite qui règne partout. Les boutiquiers les plus infimes avaient coutume de dîner avec le général Rosas quand il se trouvait à son camp sur le rio Colorado. Le fils d’un major, à Bahia-Blanca, gagnait sa vie en fabricant des cigarettes et il m’aurait accompagné, lors de mon départ pour Buenos Ayres, en qualité de guide ou de domestique, si son père n’avait redouté pour lui les dangers de la route. Un grand nombre d’officiers de l’armée ne savent ni lire ni écrire, ce qui ne les empêche pas de se trouver en société sur le pied de l’égalité la plus parfaite. Dans la province d’Entre-Rios, la Sala ne comprenait que six représentants ; l’un d’eux tenait une boutique infime, ce qui n’était pour lui le motif d’aucune déconsidération. Je sais bien qu’il faut s’attendre à ces spectacles dans un pays nouveau ; mais il n’en est pas moins vrai que l’absence absolue de gens qui exercent la profession de gentleman, si je peux m’exprimer ainsi, paraît fort étrange à un Anglais.

Il faut toujours se rappeler, d’ailleurs, quand on parle de ces pays, la façon dont les a traités l’Espagne, leur mère patrie dénaturée. Peut-être méritent-ils, en somme, plus de louanges pour ce qu’ils ont fait, que de blâme pour n’avoir pas été plus vite en besogne. Sans contredit, l’extrême libéralisme qui règne dans ces pays finira par produire d’excellents résultats. Ceux qui ont visité les anciennes provinces espagnoles de l’Amérique du Sud doivent se rappeler avec bonheur l’excessive tolérance religieuse qui y règne, la liberté de la presse, les soins qu’on apporte à répandre l’instruction, les facilités mises à la disposition de tous les étrangers et surtout l’obligeance qu’on montre toujours pour ceux qui s’occupent de science.


6 décembre. — Le Beagle quitte le rio de la Plata. Nous ne devions plus rentrer dans ce fleuve boueux. Nous nous dirigeons vers Port-Desire, sur la côte de la Patagonie. Avant d’aller plus loin, je vais consigner ici quelques observations faites en mer.

Plusieurs fois, quand notre vaisseau se trouvait à quelques milles au large de l’embouchure de la Plata, ou au large des côtes de la Patagonie septentrionale, nous nous sommes vus environnés d’insectes. Un soir, à environ 10 milles de la baie de San Blas, nous avons vu des bandes ou des troupeaux de papillons, en multitude infinie, s’étendant aussi loin que la vue pouvait porter ; à l’aide même du télescope, il était impossible de découvrir un seul endroit où il n’y ait pas de papillons. Les matelots s’écrièrent qu’il « neigeait des papillons » ; c’était là, en effet, l’aspect que présentait le ciel. Ces papillons appartenaient à plusieurs espèces, la plus grande partie cependant ressemblait à l’espèce anglaise si commune, le Colias edusa, sans être identique avec elle. Quelques phalènes et quelques hyménoptères accompagnaient ces papillons et un beau scarabée (un Calosoma) tomba à bord de notre vaisseau. On connaît quelques autres cas où ce scarabée a été capturé fort loin en pleine mer, ce qui est d’autant plus remarquable que le plus grand nombre des Carabiques se servent rarement de leurs ailes. La journée avait été fort belle et fort calme, la veille aussi il avait fait beau, il y avait peu de vent et sans direction bien arrêtée. Nous ne pouvions donc supposer que ces insectes avaient été emportés de terre par le vent et il faut bien admettre qu’ils s’en étaient volontairement écartés. Tout d’abord ces bandes immenses de Coliades me parurent être un exemple d’une de ces grandes migrations que l’on connaît pour un autre papillon, le Vanessa cardui[5] ; mais la présence d’autres insectes rendait le cas actuel plus remarquable et encore moins intelligible. Une forte brise du nord s’éleva avant le coucher du soleil, et elle dut causer la mort de milliers de ces papillons et d’autres insectes.

Dans une autre occasion, je laissais traîner un filet dans le sillage du vaisseau pour recueillir des animaux marins au large du cap Corrientes. En relevant mon filet, j’y trouvai, à ma grande surprise, un nombre considérable de scarabées, et, bien qu’en pleine mer, ils paraissaient avoir peu souffert de leur séjour dans l’eau salée. J’ai perdu quelques-uns des spécimens recueillis alors, mais ceux que j’ai conservés appartiennent aux genres : Colymbetes, Hydroporus, Hydrobius (deux espèces), Notaphus, Cynucus, Adimonia et Scarabæus. Je pensai d’abord que ces insectes avaient été jetés à la mer par le vent ; mais, en réfléchissant que, sur les huit espèces, il y avait quatre espèces aquatiques et deux autres qui l’étaient en partie, il me parut plus probable que ces insectes avaient été entraînés par un petit torrent qui, après avoir drainé un petit lac, se jette dans la mer, auprès du cap Corrientes. Dans tous les cas, il est fort intéressant de trouver des insectes vivants, nageant en pleine mer, à 17 milles (27 kilomètres) de la côte la plus proche. On a remarqué plusieurs fois que des insectes ont été enlevés par le vent sur la côte de la Patagonie. Le capitaine Cook a observé ce fait et, plus récemment, le capitaine King l’a remarqué à son tour à bord de l’Adventure. Ce fait provient probablement de ce que ce pays est dépourvu de tout abri, arbres ou collines ; aussi comprend-on facilement qu’un insecte voltigeant dans la plaine soit enlevé par un coup de vent qui souffle vers la mer. Le cas le plus remarquable d’un insecte capturé en mer que j’aie été à même d’observer moi-même se présenta sur le Beagle ; alors que nous nous trouvions au vent des îles du Cap-Vert et que la terre la plus proche, non exposée à l’action directe des vents alizés, était le cap Blanco, sur la côte d’Afrique, à 370 milles (595 kilomètres) de distance, une grosse sauterelle (Acrydium) vint tomber à bord[6].

Dans plusieurs occasions, alors que le Beagle se trouvait à l’embouchure de la Plata, je remarquai que les mâts et les cordages se recouvraient de fils de la Vierge. Un jour (le 1er novembre 1832), je m’occupai tout particulièrement de cette question. Le temps, depuis quelques jours, était beau et clair, et, dans la matinée, l’air était plein de ces toiles floconneuses, comme par un beau jour d’automne en Angleterre. Le vaisseau était alors à 60 milles (96 kilomètres) de la terre dans la direction d’une brise constante, bien que fort légère. Ces fils de la Vierge supportaient un grand nombre de petites araignées couleur rouge foncé et ayant à peu près un dixième de pouce de longueur. Il devait y en avoir plusieurs milliers sur le bâtiment. Au moment du contact avec la mâture, la petite araignée reposait toujours sur un seul fil et jamais sur la masse floconneuse, laquelle masse semble d’ailleurs produite par un enchevêtrement de fils séparés. Toutes ces araignées appartenaient à la même espèce ; il y en avait des deux sexes, ainsi que des jeunes ; ces dernières étaient plus petites et plus foncées en couleur. Je ne donnerai pas la description de cette araignée, me contentant de constater qu’elle ne me paraît pas comprise au nombre des genres décrits par Latreille. Dès son arrivée, le petit aéronaute se mettait à l’ouvrage, courant de tous côtés, se laissant quelquefois descendre le long d’un fil et remontant par le même chemin ; d’autres fois, s’occupant à construire une petite toile fort irrégulière dans les intervalles entre les cordages. Cette araignée court facilement à la surface de l’eau. Si on la trouble, elle lève ses deux pattes de devant dans l’attitude de l’attention. En arrivant, elle parait toujours fort altérée et elle boit avec avidité les gouttes d’eau qu’elle peut rencontrer ; Strack a observé ce même fait ; ne serait-ce pas parce que ce petit insecte vient de traverser une atmosphère fort sèche et fort raréfiée ? Sa réserve de fil semble inépuisable. J’ai remarqué que le plus léger souffle d’air suffit à entraîner horizontalement celles qui sont suspendues à un fil. Dans une autre occasion (le 25), j’observai avec soin la même espèce de petite araignée : quand on la place sur une petite éminence, ou qu’elle a grimpé jusque-là, elle soulève son abdomen, laisse échapper un fil, puis se met à voguer horizontalement avec une rapidité inexplicable. J’ai cru m’apercevoir qu’avant de se préparer comme il vient d’être indiqué l’araignée se réunit les pattes avec des fils presque imperceptibles ; mais je ne suis pas certain que cette observation soit correcte.

Un jour, à Santa-Fé, je fus à même de mieux observer des faits analogues. Une araignée ayant environ trois dixièmes de pouce de longueur, et qui ressemblait beaucoup à une Citigrade, se tenait au sommet d’un poteau ; tout à coup elle fila quatre ou cinq fils, qui, brillant au soleil, pouvaient se comparer à des rayons divergents de lumière ; cependant ces rayons n’étaient pas droits, mais plutôt ondulés comme des brins de soie agités par le vent. Ces fils avaient environ 1 mètre de longueur et s’élevaient autour de l’araignée, qui soudain lâcha le poteau et fut bientôt entraînée hors de vue. Il faisait très-chaud, et l’air semblait parfaitement calme ; cependant l’air ne peut jamais être assez tranquille pour ne pas exercer une action sur un tissu aussi délicat que le fil d’une araignée. Si, pendant une chaude journée, on observe l’ombre d’un objet projetée sur une éminence, ou si, dans une plaine, on considère quelque objet éloigné, on s’aperçoit presque toujours qu’il existe un courant d’air chaud se dirigeant de bas en haut ; on peut acquérir la preuve de ces courants au moyen de bulles de savon, qui ne s’élèvent pas dans une chambre. Il n’est donc pas fort difficile de comprendre que les fils tissés par l’araignée tendent à s’élever, et que l’araignée elle-même finisse par s’enlever aussi. Quant à la divergence des fils, M. Murray, je crois, a essayé de l’expliquer par leur état électrique semblable. J’ai trouvé dans plusieurs occasions des araignées de la même espèce, mais d’âge et de sexe différents, attachées en grand nombre aux cordages du bâtiment, à une grande distance de la terre, ce qui tend à prouver que l’habitude de voyager dans l’air caractérise cette espèce comme l’habitude de plonger caractérise l’Argyronète. Nous pouvons donc rejeter la supposition de Latreille, à savoir : que les fils de la Vierge doivent leur origine indifféremment aux jeunes de plusieurs genres d’araignées ; bien que, comme nous l’avons vu, les jeunes d’autres araignées possèdent la faculté d’accomplir des voyages aériens[7].

Pendant nos différentes traversées au sud de la Plata, je laissais fréquemment dans le sillage du vaisseau un filet en toile, ce qui me permit de prendre quelques animaux curieux. Je recueillis ainsi plusieurs crustacés fort remarquables appartenant à des genres non décrits. L’un de ces crustacés, allié sous quelques rapports aux Notopoda (crabes qui ont les pattes postérieures placées presque sur le dos, ce qui leur permet d’adhérer à la surface inférieure des rochers), est fort remarquable à cause de la structure de ses pattes postérieures. L’avant-dernière jointure, au lieu de se terminer par une simple pince, se compose de trois appendices de longueur inégale et ressemblant à des soies de cochon ; le plus long de ces appendices égale la longueur de la patte entière. Ces pinces sont fort minces et armées de dents très-fines dirigées en arrière ; leur extrémité recourbée est aplatie, et on remarque sur cette partie plate cinq cupules fort petites qui semblent jouer le même rôle que les ventouses sur les tentacules de la seiche. Comme cet animal vit en pleine mer et qu’il éprouve probablement le besoin de se reposer, je suppose que cette conformation admirable, mais très-anormale, lui permet de se fixer au corps d’animaux marins.

Les créatures vivantes se trouvent en fort petit nombre dans les eaux profondes, loin de la terre ; au sud du 35e degré de latitude, je n’ai jamais pu attraper que quelques béroés et quelques espèces de crustacés entomostracés fort petits. Aux endroits où l’eau est moins profonde, à quelques milles de la côte, on trouve un grand nombre de crustacés de différentes espèces et quelques autres animaux, mais seulement pendant la nuit. Entre les latitudes 56 et 57 degrés, au sud du cap Horn, je laissai traîner plusieurs fois des filets, mais sans rien ramener que quelques rares spécimens d’espèces fort petites d’Entomostracés. Et cependant les baleines, les phoques, les pétrels et les albatros abondent dans toute cette partie de l’Océan. Je me suis toujours demandé, sans avoir jamais pu résoudre le problème, de quoi peut vivre l’albatros, qui fréquente les parages si éloignés des côtes. Je présume que, comme le condor, il peut jeûner fort longtemps et qu’un bon repas fait sur le cadavre en décomposition d’une baleine lui suffit pour quelques jours. Les parties centrales et intertropicales de l’océan Atlantique regorgent de Ptéropodes, de Crustacés et de Zoophytes ; on y trouve aussi en nombre considérable les animaux qui leur font une guerre acharnée, poissons volants, bonites et albicores ; je suppose que les nombreux animaux marins inférieurs se nourrissent d’infusoires, lesquels, ainsi que nous l’apprennent les recherches d’Ehrenberg, abondent dans l’Océan ; mais de quoi se nourrissent les infusoires dans cette eau bleue si claire et si limpide ?

Un peu au sud de la Plata, par une nuit fort sombre, la mer présenta tout à coup un spectacle étonnant et admirable. La brise soufflait avec une assez grande violence et la crête des vagues, que l’on voit pendant le jour se briser en écume, émettait actuellement une splendide lumière pâle. La proue du navire soulevait deux vagues de phosphore liquide, et sa route se perdait à l’horizon dans une ligne de feu. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre resplendissaient les vagues et la réverbération était telle, que le ciel, à l’horizon, nous paraissait enflammé, ce qui faisait un contraste saisissant avec l’obscurité qui régnait au-dessus de notre tête.

À mesure que l’on s’avance vers le sud, on observe de moins en moins la phosphorescence de la mer. Au large du cap Horn, je n’ai observé ce phénomène qu’une seule fois, et encore était-il loin d’être brillant. Cela provient probablement du petit nombre d’êtres organiques qui habitent cette partie de l’Océan. Après le mémoire[8] si complet d’Ehrenberg sur la phosphorescence de la mer, il est presque superflu que je fasse de nouvelles remarques à ce sujet. Je puis ajouter cependant que les mêmes parcelles déchirées et irrégulières de matière gélatineuse, décrites par Ehrenberg, semblent causer ce phénomène aussi bien dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal. Ces parcelles sont assez petites pour passer facilement à travers un tamis très-serré ; un assez grand nombre, toutefois, se distinguent facilement à l’œil nu. L’eau placée dans un verre donne des étincelles quand on l’agite ; mais une petite quantité d’eau placée dans un verre de montre est rarement lumineuse. Ehrenberg constate que ces parcelles conservent un certain degré d’irritabilité. Mes observations, dont la plupart ont été faites avec de l’eau puisée directement dans la mer phosphorescente, me conduisent à une conclusion différente. Je puis ajouter aussi que, ayant eu l’occasion de me servir d’un filet pendant que la mer était phosphorescente, je le laissai sécher en partie ; en m’en servant à nouveau, le lendemain soir, je m’aperçus qu’il émettait encore autant de lumière au moment où je le plongeai dans l’eau qu’au moment où il en était sorti la veille. Il ne me semble pas probable, dans ce cas, que les parcelles gélatineuses aient pu rester si longtemps vivantes. Je me rappelle aussi avoir conservé dans l’eau jusqu’à sa mort un poisson du genre Dianæa ; cette eau devint alors lumineuse. Quand les vagues émettent une brillante lumière verte, je crois que la phosphorescence est due ordinairement à la présence de petits crustacés ; mais on ne peut mettre en doute que beaucoup d’autres animaux marins ne soient phosphorescents pendant leur vie.

Par deux fois j’ai eu l’occasion d’observer des phosphorescences provenant de grandes profondeurs au-dessous de la surface de la mer. Près de l’embouchure de la Plata, j’ai vu quelques taches circulaires et ovales ayant de 2 à 4 mètres de diamètre, avec bords définis, et qui émettaient une lumière pâle, mais continue ; l’eau environnante ne donnait que quelques étincelles. L’aspect général de ces taches rappelait assez la réflexion de la lune ou d’un autre corps lumineux, car les ondulations de la surface en rendaient les bords sinueux. Le navire, qui tirait 13 pieds d’eau, passa au-dessus de ces endroits brillants sans les troubler en rien. Nous devons donc supposer que quelques animaux s’étaient réunis à une profondeur plus grande que la quille du vaisseau.

Auprès de Fernando-Noronha, j’ai vu la mer émettre de véritables éclairs. On aurait dit un gros poisson nageant rapidement au milieu d’un fluide lumineux. Les matelots attribuent, en effet, ces éclairs à cette cause ; mais sur le moment cette explication ne fut pas de nature à me satisfaire à cause du nombre et de la rapidité des scintillements. J’ai déjà fait remarquer que ce phénomène se produit beaucoup plus souvent dans les pays chauds que dans les pays froids ; j’ai souvent pensé qu’un trouble électrique considérable dans l’atmosphère favorisait beaucoup sa production. Je crois certainement que la mer est plus lumineuse après que le temps a été pendant quelques jours plus calme qu’à l’ordinaire ; il est vrai que pendant ce temps calme un plus grand nombre d’animaux ont nagé près de la surface. L’eau chargée de parcelles gélatineuses se trouve à un état impur et l’apparence lumineuse se produit, dans tous les cas ordinaires, par l’agitation du fluide en contact avec l’atmosphère ; je serais donc disposé à penser que la phosphorescence est le résultat de la décomposition des parcelles organiques, procédé (on serait presque tenté de lui donner le nom de respiration) qui purifie l’Océan.


23 décembre. — Nous arrivons à Port-Desire, situé sur la côte de la Patagonie par 47 degrés de latitude. La baie, qui varie souvent de largeur, s’enfonce à environ 20 milles dans l’intérieur des terres. Le Beagle jette l’ancre à quelques milles de l’entrée de la baie, en face des ruines d’un vieux comptoir espagnol.

Je me rends immédiatement à terre. Débarquer pour la première fois dans un pays offre toujours un vif intérêt, surtout lorsque, comme ici, le paysage présente des caractères spéciaux et bien tranchés. À une hauteur de 200 ou 300 pieds au-dessus de quelques masses de porphyre, s’étend une immense plaine, caractère particulier de la Patagonie. Cette plaine est parfaitement plate, la surface se compose de galets mélangés à une terre blanchâtre. Çà et là, quelques touffes d’herbe brune et coriace, encore plus rarement quelques petits arbrisseaux épineux. Le climat est sec et agréable et le beau ciel bleu rarement obscurci par les nuages. Quand on se trouve au milieu d’une de ces plaines désertes et qu’on regarde vers l’intérieur du pays, la vue est ordinairement bornée par l’escarpement d’une autre plaine un peu plus élevée, mais tout aussi plate, tout aussi désolée. Dans toutes les autres directions, le mirage qui semble s’élever de la surface surchauffée rend l’horizon indistinct.

Il ne fallut pas longtemps pour décider de la destinée de l’établissement espagnol dans un pays tel que celui-là. La sécheresse du climat pendant la plus grande partie de l’année, les fréquentes attaques des Indiens nomades forcèrent bientôt les colons à abandonner les édifices qu’ils avaient commencé à construire. Cependant, ce qu’il en reste encore prouve combien libérale et forte était anciennement la main de l’Espagne. Tous les essais faits pour coloniser cette côte de l’Amérique, au sud du 41e degré de latitude, ont misérablement échoué. Le nom seul de Port-Famine suffit pour indiquer quelles furent les souffrances de plusieurs centaines de malheureux dont il ne resta qu’un seul pour raconter les infortunes. Sur une autre partie de la côte de la Patagonie, à la baie de Saint-Joseph, on commença un autre établissement. Un dimanche, les Indiens attaquèrent les colons et les massacrèrent tous, à l’exception de deux hommes, qu’ils emmenèrent en captivité, où ils restèrent de longues années. J’ai eu occasion de causer avec l’un de ces deux hommes, alors fort vieux, lors de mon séjour au rio Negro.

La faune de la Patagonie est aussi limitée que sa flore[9]. On peut voir sur les plaines arides quelques scarabées noirs (hétéromères) errant lentement çà et là ; de temps en temps on aperçoit aussi un lézard. En fait d’oiseaux, il y a trois espèces de vautours et, dans les vallées, quelques espèces qui se nourrissent d’insectes. On rencontre assez fréquemment dans les parties les plus désertes un ibis (Theristicus melanops) appartenant à une espèce qu’on dit exister dans l’Afrique centrale ; j’ai trouvé dans l’estomac de cet ibis des sauterelles, des cicadés, de petits lézards et même des scorpions[10]. À une certaine époque de l’année ces oiseaux se réunissent en bandes, à d’autres époques ils vont par couples ; leur cri, fort et singulier, ressemble au hennissement du guanaco.

Le guanaco ou lama sauvage est le quadrupède caractéristique des plaines de la Patagonie. Il représente, dans l’Amérique méridionale, le chameau de l’Orient. À l’état de nature le guanaco, avec son long cou et ses jambes fines, est un animal fort élégant. Il est très-commun dans toutes les parties tempérées du continent et s’étend vers le sud jusqu’aux îles qui avoisinent le cap Horn. Il vit ordinairement en petits troupeaux comprenant de six à trente individus ; cependant, sur les bords du Santa-Cruz, nous en avons vu un qui devait contenir au moins cinq cents individus.

Ces animaux sont ordinairement très-sauvages et très-soupçonneux. M. Stokes m’a raconté qu’il a vu un jour, au moyen du télescope, un troupeau de guanacos qui certainement avaient eu peur de lui et de ses amis et qui s’éloignaient de toute la vitesse de leurs jambes, bien que la distance fût si grande qu’il ne pouvait pas les distinguer à l’œil nu. Le chasseur ne s’aperçoit souvent de leur présence qu’en entendant à une grande distance leur cri d’alarme si particulier. S’il regarde alors attentivement autour de lui, il verra probablement le troupeau disposé en ligne sur le flanc de quelque colline éloignée. S’il s’approche d’eux, ils poussent encore quelques cris, puis ils gagnent une des collines voisines par un sentier étroit en prenant une allure qui paraît assez lente, mais qui est réellement fort rapide. Cependant, si par hasard un chasseur rencontre tout à coup un seul guanaco ou plusieurs ensemble, ils s’arrêtent ordinairement, le regardent avec une profonde attention, font peut-être quelques mètres pour s’éloigner, puis se retournent et le considèrent de nouveau. Quelle est la cause de cette différence dans leur timidité ? Ne prendraient-ils pas l’homme à une grande distance pour leur principal ennemi, le puma ? Ou bien leur curiosité l’emporterait-elle sur leur timidité ? Les guanacos sont fort curieux, cela est un fait certain ; si, par exemple, on se couche par terre et qu’on fasse des gambades, qu’on lève les pieds en l’air ou quelque chose de semblable, ils s’approchent presque toujours pour voir ce que c’est. Nos chasseurs ont eu souvent recours à cet artifice, qui leur a toujours réussi ; il présentait en outre cet avantage qu’on pouvait tirer plusieurs coups de feu qu’ils considéraient sans doute comme un accompagnement obligé de la représentation. J’ai vu plus d’une fois, sur les montagnes de la Terre de Feu, un guanaco non-seulement hennir et crier quand on s’approchait de lui, mais encore bondir et sauter de la façon la plus ridicule, comme s’il voulait offrir le combat. On réduit facilement ces animaux en domesticité, et j’en ai vu près des habitations dans la Patagonie septentrionale un grand nombre réduits à cet état, ne pas s’éloigner, bien que l’on ne se donne pas la peine de les enfermer. Ils deviennent alors très-hardis et attaquent fréquemment l’homme en le frappant avec les deux jambes de derrière. On affirme que le motif de ces attaques est un grand sentiment de jalousie qu’ils éprouvent pour leurs femelles. Les guanacos sauvages, au contraire, ne semblent pas avoir même l’idée de se défendre ; un seul chien suffit à retenir le plus gros de ces animaux jusqu’à ce que le chasseur ait le temps d’arriver. Sous bien des rapports leurs habitudes ressemblent à celles des moutons ; ainsi, lorsqu’ils voient plusieurs hommes à cheval s’approcher dans différentes directions, ils perdent la tête et ne savent plus de quel côté s’échapper. Les Indiens, qui ont sans doute attentivement observé ces animaux, connaissent bien cette habitude, car ils ont basé sur elle leur système de chasse ; ils les entourent en les ramenant toujours vers un point central.

Les guanacos se jettent facilement à la nage ; nous en avons vu souvent à Port Valdes passer d’une île à une autre. Byron, dans son voyage, dit qu’il les a vus boire de l’eau salée. Quelques-uns des officiers du Beagle ont aussi observé un troupeau de guanacos qui s’approchait d’une saline près du cap Blanco pour venir boire l’eau saumâtre ; je pense, d’ailleurs, que dans plusieurs parties du pays ils ne boiraient pas du tout, s’ils ne buvaient pas de l’eau salée. Pendant la journée on les voit souvent se rouler à terre dans des enfoncements qui affectent la forme d’une soucoupe. Les mâles se livrent de terribles combats ; un jour deux mâles passèrent tout auprès de moi sans m’apercevoir, occupés qu’ils étaient à se mordre en poussant des cris perçants ; la plupart de ceux que nous avons tués portaient, d’ailleurs, de nombreuses cicatrices. Quelquefois un troupeau semble faire une exploration. À Bahia Blanca, où, dans un rayon de 30 milles à partir de la côte, ces animaux sont fort rares, j’ai remarqué un jour les traces de trente ou quarante d’entre eux qui étaient venus en ligne directe jusqu’à une petite crique contenant de l’eau salée boueuse. Ils s’aperçurent sans doute alors qu’ils s’approchaient de la mer, car ils pivotèrent avec toute la régularité d’un régiment de cavalerie et s’éloignèrent en suivant une route aussi droite que celle qu’ils avaient suivie pour venir. Les guanacos ont une singulière habitude que je ne peux m’expliquer : pendant plusieurs jours de suite ils vont déposer leurs excréments sur un tas particulier et toujours le même. J’ai vu un de ces amas qui avait 8 pieds de diamètre et qui formait une masse considérable. Selon M. A. d’Orbigny, toutes les espèces du genre ont la même habitude, habitude fort précieuse d’ailleurs pour les Indiens du Pérou qui emploient ces matières comme combustible et qui n’ont pas ainsi la peine de les rassembler.

Les guanacos semblent affectionner tout particulièrement certains endroits pour y aller mourir. Sur les rives du Santa Cruz, dans certains endroits isolés, ordinairement recouverts de taillis et toujours situés près du fleuve, le sol disparaît absolument sous les ossements accumulés. J’ai compté jusqu’à vingt têtes dans un seul endroit. J’ai examiné avec soin les ossements qui se trouvaient là, ils n’étaient ni rongés, ni brisés, comme plusieurs que j’avais rencontrés çà et là, et n’avaient certainement pas été réunis par des bêtes de proie. Ces animaux avaient dû, dans presque tous les cas, se traîner en cet endroit pour venir mourir au milieu de ces buissons. M. Bynoe m’apprend qu’il a fait la même remarque dans un voyage sur les bords du rio Gallegos. La cause de cette habitude m’échappe absolument, mais j’ai remarqué que, dans les environs du Santa Cruz, tous les guanacos blessés se dirigent toujours vers le fleuve. À San Iago, dans les îles du Cap-Vert, je me rappelle avoir vu, dans le coin retiré d’un ravin, un amoncellement d’ossements de chèvres : nous nous étions écriés, en contemplant ce spectacle, que c’était là le cimetière de toutes les chèvres de l’île. Je rapporte cette circonstance, insignifiante en apparence, parce qu’elle peut expliquer dans une certaine mesure la présence d’une grande quantité d’ossements dans une caverne, ou des amas d’ossements sous un dépôt d’alluvion ; elle explique aussi comment il se fait que certains animaux sont plus communément enfouis que d’autres dans les dépôts de sédiment.

Un jour le capitaine expédia la yole, sous le commandement de M. Chaffers, avec trois jours de provisions, pour reconnaître la partie supérieure du port. Nous commençâmes par rechercher quelques sources d’eau douce indiquées sur une vieille carte espagnole. Nous trouvâmes une crique au sommet de laquelle coulait un petit ruisseau d’eau saumâtre. L’état de la marée nous força de rester là pendant plusieurs heures. Je profitai de ce délai pour aller faire une promenade dans l’intérieur des terres. La plaine se compose, comme à l’ordinaire, de galets mélangés à un terrain qui a tout l’aspect de la craie, mais dont la nature est bien différente. Le peu de dureté de ces matériaux détermine la formation d’un grand nombre de ravins. Le paysage tout entier ne présente que solitude et désolation ; on n’aperçoit pas un seul arbre, et, sauf peut-être un guanaco qui semble monter la garde, sentinelle vigilante, sur le sommet de quelque colline, c’est à peine si l’on voit un animal ou un oiseau. Et cependant on ressent comme un sentiment de plaisir fort vif, sans qu’il soit bien défini, quand on traverse ces plaines, où pas un seul objet n’attire vos regards. On se demande depuis combien de temps la plaine existe ainsi, combien de temps encore durera cette désolation.

« Qui peut répondre ? — Tout ce qui nous entoure actuellement semble éternel. Et cependant le désert fait entendre des voix mystérieuses qui évoquent des doutes terribles[11]. »

Dans la soirée, nous remontons quelques milles plus haut, puis nous disposons les tentes pour la nuit. Dans la journée du lendemain, la yole échouait et l’eau était si peu profonde que notre embarcation ne pouvait aller plus loin. L’eau était presque douce, aussi M. Chaffers prit-il le bateau à rames pour remonter encore 2 ou 3 milles. Là, nous échouâmes encore ; mais, cette fois, dans l’eau douce. L’eau était bourbeuse, et, bien que ce fût un simple ruisseau, il serait difficile d’expliquer son origine autrement que par la fonte des neiges dans la Cordillère. À l’endroit où nous avions établi notre bivouac, nous étions entourés par de hautes falaises et d’immenses rochers de porphyre. Je ne crois pas avoir jamais vu endroit qui semblât plus isolé du reste du monde que cette crevasse de rochers au milieu de cette immense plaine.

Le lendemain de notre retour à bord du Beagle, j’allai, avec quelques officiers, fouiller un antique tombeau indien que j’avais découvert au sommet d’une colline voisine. Deux immenses blocs de pierre, pesant probablement au moins 2 tonnes chacun, avaient été placés devant une saillie de rocher ayant environ 6 pieds de haut. Au fond du tombeau, sur le roc, se trouvait une couche de terre ayant environ 1 pied d’épaisseur ; on avait dû apporter cette terre de la plaine. Au-dessus de cette couche de terre, une sorte de dallage fait de pierres plates, sur lesquelles étaient empilées une grande quantité de pierres, de façon à combler l’espace compris entre le rebord du rocher et les deux grands blocs. Enfin, pour compléter le monument, les Indiens avaient détaché de la saillie du rocher un fragment considérable qui reposait sur les deux blocs. Nous fouillâmes ce tombeau sans pouvoir y trouver ni ossements, ni restes d’aucune sorte. Les ossements étaient probablement tombés depuis longtemps en poussière, auquel cas le tombeau devait être fort ancien, car j’ai trouvé dans un autre endroit des amas de pierres plus petits au-dessous desquels j’ai découvert quelques fragments d’ossements qu’on pouvait encore reconnaître pour avoir appartenu à un homme. Falconer relate que l’on enterre un Indien là où il vient à mourir ; mais que, plus tard, ses parents recueillent ses ossements avec soin pour aller les déposer près du bord de la mer, quelle que soit pour cela la distance à parcourir. On peut, je crois, comprendre cette coutume, si l’on se souvient qu’avant l’introduction des chevaux ces Indiens devaient mener à peu près le même genre de vie que les habitants actuels de la Terre de Feu et, par conséquent, habiter ordinairement le bord de la mer. Le préjugé ordinaire, qui veut que l’on aille reposer là où reposent ses ancêtres, fait que les Indiens errants apportent encore les parties les moins périssables de leurs morts dans leurs anciens cimetières, près de la côte.

9 janvier 1834. — Le Beagle jette l’ancre avant qu’il soit nuit dans le beau et spacieux port de Saint-Julien, situé à environ 10 milles au sud de Port Désire. Nous séjournons huit jours dans ce port. Le pays ressemble beaucoup aux environs de Port Desire ; peut-être est-il plus stérile encore. Un jour, nous accompagnons le capitaine Fitz-Roy dans une longue promenade autour de la baie. Nous restons onze heures sans trouver une seule goutte d’eau ; aussi quelques-uns de nos camarades sont-ils épuisés. Du sommet d’une colline (que nous avons depuis et avec raison nommée la colline de la Soif) nous apercevons un beau lac, et deux d’entre nous s’y rendent après avoir convenu de signaux pour faire venir les autres, si c’est un lac d’eau douce. Quel n’est pas notre désappointement en nous trouvant devant un espace immense recouvert de sel, blanc comme la neige et cristallisé en cubes immenses ! Nous attribuons notre soif excessive à la sécheresse de l’atmosphère ; mais, quelle qu’en soit la cause, nous sommes fort heureux de retrouver nos bateaux dans la soirée. Bien que, pendant toute notre excursion, nous n’ayons pas pu trouver une seule goutte d’eau douce, il doit cependant y en avoir, car, par un hasard singulier, je trouvai à la surface de l’eau salée, près de l’extrémité de la baie, un Colymbetes qui n’était pas tout à fait mort et qui avait dû vivre dans un étang peu éloigné. Trois autres insectes (une cicindèle, ressemblant à l’hybride ; un Cymindis et un Harpalus, qui vivent tous dans les marécages recouverts de temps en temps par la mer) et un autre insecte trouvé mort dans la plaine complètent la liste des scarabées que j’ai trouvés dans ces parages. Ou rencontre en nombre considérable une assez grosse mouche (Tabanus) ; ces mouches ne cessèrent de nous tourmenter, et leur piqûre est assez douloureuse. Le taon, qui est si désagréable sur les routes ombragées de l’Angleterre, appartient au même genre que cette mouche. Ici se représente l’énigme qui se dresse si souvent quand il est question de moustiques — du sang de quels animaux ces insectes se nourrissent-ils ordinairement ? Dans les environs du port Saint-Julien, le guanaco est à peu près le seul animal à sang chaud, et on peut dire qu’il est fort rare, si on le compare à la multitude innombrable des mouches.


La géologie de la Patagonie présente un grand intérêt. Tout au contraire de l’Europe, où les formations tertiaires se sont accumulées dans les baies, nous trouvons ici le long de centaines de milles de côtes un seul grand dépôt, renfermant un nombre considérable de coquillages tertiaires, tous apparemment éteints. Le coquillage le plus commun est une huître massive, gigantesque, qui atteint parfois 1 pied de diamètre. Ces couches sont recouvertes par d’autres, formées d’une pierre blanche, tendre, toute particulière, renfermant beaucoup de gypse et ressemblant à de la craie, mais réellement d’une nature ponceuse. Cette pierre est fort remarquable en ce que la dixième partie au moins de son volume se compose d’infusoires ; le professeur Ehrenberg a déjà reconnu dix formes océaniques parmi ces infusoires. Cette couche s’étend le long de la côte sur une longueur de 500 milles (800 kilomètres) au moins et, très-probablement, elle est plus longue encore. Au port Saint-Julien, elle atteint une épaisseur de plus de 800 pieds ! Ces couches blanches sont partout recouvertes d’une masse de galets, masse qui constitue probablement la couche la plus considérable de cailloux qui soit au monde. Elle s’étend certainement à partir du rio Colorado sur un espace de 600 ou 700 milles nautiques vers le sud ; sur les rives du Santa Cruz (fleuve qui se trouve un peu au sud de Saint-Julien), elle va toucher les derniers contre-forts de la Cordillère ; vers le milieu du cours de ce fleuve, elle atteint une épaisseur de plus de 200 pieds. Elle s’étend probablement partout jusqu’à la chaîne des Cordillères, d’où proviennent les cailloux de porphyre roulés ; en résumé, nous pouvons lui attribuer une largeur moyenne de 200 milles (320 kilomètres) et une épaisseur moyenne d’environ 30 pieds (15 mètres). Si on empilait cette immense couche de cailloux, sans s’occuper de la boue que leur frottement a nécessairement produite, on formerait une grande chaîne de montagnes. Et, quand on considère que ces cailloux, aussi innombrables que les grains de sable dans le désert, proviennent tous du lent écroulement des rochers le long d’antiques falaises sur le bord de la mer et sur les rives des fleuves ; quand on considère que ces immenses fragments de rochers ont eu à se concasser en morceaux plus petits ; que chacun d’eux a été lentement roulé jusqu’à ce qu’il se soit parfaitement arrondi, que chacun d’eux a été transporté à une distance considérable, on reste stupéfait en pensant au nombre incroyable d’années qui ont dû nécessairement s’écouler pour que ce travail s’accomplisse. Or, tous ces galets ont été transportés et probablement arrondis après le dépôt des couches blanches et longtemps après la formation des couches inférieures qui contiennent les coquillages appartenant à l’époque tertiaire.

Sur ce continent méridional, tout s’est fait sur une grande échelle. Les terres, depuis le rio de la Plata jusqu’à la Terre de Feu, une distance de 1200 milles (1930 kilomèlres), ont été soulevées en masse (et en Patagonie à une hauteur de 300 à 400 pieds) pendant la période des coquillages marins actuellement existants. Les vieux coquillages laissés à la surface de la plaine soulevée conservent encore en partie leurs couleurs, bien qu’ils soient exposés à l’action de l’atmosphère. Huit longues périodes de repos, au moins, ont interrompu ce mouvement de soulèvement ; pendant ces périodes, la mer a entamé profondément les terres et a formé, à des niveaux successifs, les longues lignes de falaises ou d’escarpements qui séparent les différentes plaines qui s’élèvent, comme les degrés d’un gigantesque escalier, les unes derrière les autres. Le mouvement de soulèvement et l’irruption de la mer pendant les périodes de repos se sont exercés très-également sur d’immenses étendues de côtes ; j’ai été fort étonné, en effet, de m’apercevoir que les plaines se trouvent à des hauteurs presque égales en des points fort éloignés les uns des autres. La plaine la plus basse se trouve à 90 pieds au-dessus du niveau de la mer ; la plus élevée, à une faible distance de la côte, à 930 pieds de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Il ne reste de cette dernière plaine que quelques ruines sous forme de collines à sommet plat, recouvert de cailloux. La plaine la plus élevée, sur les rives du Santa Cruz, atteint une hauteur de 3 000 pieds au-dessus du niveau de la mer au pied de la Cordillère. J’ai dit que, pendant la période des coquillages marins actuels, la Patagonie s’est élevée de 300 à 400 pieds ; je puis ajouter que, depuis l’époque où les montagnes de glace transportaient des boulders, le soulèvement a atteint 1 500 pieds. En outre, ces mouvements de soulèvement n’ont pas affecté la Patagonie seule. Les coquillages tertiaires éteints du port de Saint-Julien et des rives du Santa Cruz n’ont pu vivre, s’il faut en croire le professeur E. Forbes, que dans une profondeur d’eau variant de 40 à 250 pieds ; or, ils sont recouverts d’un dépôt marin qui varie entre 800 et 1 000 pieds d’épaisseur. D’où il résulte que le lit de la mer sur lequel vivaient autrefois ces coquillages a dû s’affaisser de plusieurs centaines de pieds pour que le dépôt supérieur ait pu se former. Quelles immenses révolutions géologiques on peut lire sur cette côte si simple de la Patagonie !

C’est près du port Saint-Julien [12], dans de la boue rouge recouvrant le gravier de la plaine, élevée de 90 pieds au-dessus du niveau de la mer, que j’ai trouvé la moitié d’un squelette de Macrauchenia Patachonica, quadrupède remarquable, tout aussi grand qu’un chameau. Il appartient à la division des pachydermes, qui comprend le rhinocéros, le tapir et le paléothérium ; mais, par la structure des os de son cou fort allongé, il se rapproche beaucoup du chameau ou plutôt du guanaco et du lama. On trouve, sur deux plaines placées en arrière et plus élevées, des coquillages marins récents ; ces plaines ont donc été modelées et soulevées avant que se soit déposée la boue on était enfoui le Macrauchenia ; il est donc certain que ce curieux quadrupède a vécu longtemps après que les coquillages actuels avaient commencé à habiter la mer voisine. J’ai été fort surpris, tout d’abord, de trouver un si grand quadrupède, et je me suis demandé comment il a pu exister si récemment et subsister dans ces plaines caillouteuses, stériles, produisant à peine quelque végétation, par 49° 15′ de latitude ; mais la parenté qui existe certainement entre le Macrauchenia et le guanaco, qui habite aujourd’hui les parties les plus stériles de ces mêmes plaines, dispense presque d’étudier ce côté de la question.

La parenté, bien qu’éloignée, qui existe entre le Macrauchenia et le Guanaco, entre le Toxodon et le Capybara — la parenté plus rapprochée qui existe entre les nombreux Édentés éteints et les Paresseux, les Fourmiliers et les Tatous actuels qui caractérisent si nettement la zoologie de l’Amérique méridionale — la parenté encore plus rapprochée qui existe entre les espèces fossiles et les espèces vivantes de Ctenomys et d’Hydrochœrus, constituent des faits fort intéressants. La grande collection, provenant des cavernes du Brésil, qu’ont dernièrement rapportée en Europe MM. Lund et Clausen, prouve admirablement cette parenté — parenté aussi remarquable que celle qui existe entre les Marsupiaux fossiles et les Marsupiaux vivants de l’Australie. Les trente-deux genres, sauf quatre, de quadrupèdes terrestres, qui habitent aujourd’hui le pays où se trouvent les cavernes, sont représentés par des espèces éteintes dans la collection dont je viens de parler. Les espèces éteintes sont d’ailleurs beaucoup plus nombreuses que les espèces actuelles ; on remarque de nombreux spécimens fossiles de fourmiliers, de tapirs, de pécaris, de guanacos, d’opossums, de rongeurs, de singes et d’autres animaux. Cette parenté étonnante, sur le même continent, entre les morts et les vivants jettera bientôt, je n’en doute pas, beaucoup plus de lumière que toute autre classe de faits sur le problème de l’apparition et de la disparition des êtres organisés à la surface de la terre.

Il est impossible de réfléchir aux changements qui se sont produits sur le continent américain sans ressentir le plus profond étonnement. Ce continent a dû anciennement regorger de monstres immenses ; aujourd’hui, nous ne trouvons que des pygmées, si nous comparons les animaux qui l’habitent aux races parentes éteintes. Si Buffon avait connu l’existence du Paresseux gigantesque, des animaux colosses qui ressemblaient au Tatou et des Pachydermes disparus, il aurait pu dire, avec un plus grand semblant de vérité, que la force créatrice a perdu sa puissance en Amérique, au lieu de dire que cette force n’y a jamais possédé une grande vigueur. Le plus grand nombre de ces quadrupèdes éteints, sinon tous, vivaient à une époque récente, contemporains qu’ils étaient des coquillages marins existant aujourd’hui. Depuis cette époque, aucun changement bien considérable n’a pu se produire dans la configuration des terres. Quelle est donc la cause de la disparition de tant d’espèces et de genres tout entiers ? Malgré soi on pense immédiatement à quelque grande catastrophe. Mais une catastrophe capable de détruire ainsi tous les animaux, grands et petits, de la Patagonie méridionale, du Brésil, de la Cordillère du Pérou et de l’Amérique du Nord jusqu’au détroit de Behring aurait sûrement ébranlé notre globe jusque dans ses fondements. En outre, l’étude de la géologie de la Plata et de la Patagonie nous permet de conclure que toutes les formes qu’y affectent les terres proviennent de changements lents et graduels. Il semble, d’après le caractère des fossiles de l’Europe, de l’Asie, de l’Australie et des deux Amériques, que les conditions qui favorisent l’existence des grands quadrupèdes existaient récemment dans le monde entier. Quelles étaient ces conditions ? C’est ce que personne n’a encore déterminé. On ne peut guère prétendre que ce soit un changement de température qui a détruit, vers la même époque, les habitants des latitudes tropicales, tempérées et arctiques des deux côtés du globe. Les recherches de M. Lyell nous enseignent positivement que, dans l’Amérique septentrionale, les grands quadrupèdes ont vécu postérieurement à la période pendant laquelle les glaces transportaient des blocs de rocher dans des latitudes où les montagnes de glace n’arrivent plus jamais il présent ; des raisons concluantes, bien qu’indirectes, nous permettent d’affirmer que, dans l’hémisphère méridional, le Macrauchenia vivait aussi à une époque bien postérieure aux grands transports par les glaces. L’homme, après avoir pénétré dans l’Amérique méridionale, a-t-il détruit, comme on l’a suggéré, l’immense Megatherium et les autres Édentés ? Tout au moins, faut-il attribuer une autre cause à la destruction du petit Tucutuco, à Bahia Blanca, et à celle des nombreuses souris fossiles et des autres petits quadrupèdes du Brésil. Personne n’oserait soutenir qu’une sécheresse, bien plus terrible encore que celles qui causent tant de ravages dans les provinces de la Plata, ait pu amener la destruction de tous les individus de toutes les espèces depuis la Patagonie méridionale jusqu’au détroit de Behring. Comment expliquer l’extinction du cheval ? Les pâturages ont-ils fait défaut dans ces plaines parcourues depuis par les millions de chevaux descendant des animaux introduits par les Espagnols ? Les espèces nouvellement introduites ont-elles accaparé la nourriture des grandes races antérieures ? Pouvons-nous croire que le Capybara ait accaparé les aliments du Toxodon, le Guanaco du Macrauchenia, les petits Édentés actuels de leurs nombreux prototypes gigantesques ? Il n’y a certes pas, dans la longue histoire du monde, de fait plus étonnant que les immenses exterminations, si souvent répétées, de ses habitants.

Toutefois, si nous envisageons ce problème à un autre point de vue, il nous paraîtra peut-être moins embarrassant. Nous ne nous rappelons pas assez combien peu nous connaissons les conditions d’existence de chaque animal ; nous ne songeons pas toujours non plus que quelque frein est constamment à l’œuvre pour empêcher la multiplication trop rapide de tous les êtres organisés vivant à l’état de nature. En moyenne, la quantité de nourriture reste constante ; la propagation des animaux tend, au contraire, à s’établir dans une progression géométrique. On peut constater les surprenants effets de cette rapidité de propagation par ce qui s’est passé pour les animaux européens qui ont repris la vie sauvage en Amérique. Tout animal à l’état de nature se reproduit régulièrement ; cependant, dans une espèce depuis longtemps fixée, un grand accroissement en nombre devient nécessairement impossible, et il faut qu’un frein agisse de façon ou d’autre. Toutefois, il est fort rare que nous puissions dire avec certitude, en parlant de telle ou telle espèce, à quelle période de la vie, ou à quelle période de l’année, ou à quels intervalles, longs ou courts, ce frein commence à opérer, ou quelle est sa véritable nature. De là vient, sans doute, que nous ressentons si peu de surprise on voyant que, de deux espèces fort rapprochées par leurs habitudes, l’une soit fort rare et l’autre fort abondante dans la même région ; ou bien encore qu’une espèce soit abondante dans une région et qu’une autre, occupant la même position dans l’économie de la nature, soit abondante dans une région voisine qui diffère fort peu par ses conditions générales. Si on demande la cause de ces modifications, on répond immédiatement qu’elles proviennent de quelques légères différences dans le climat, dans la nourriture ou dans le nombre des ennemis. Mais nous ne pouvons que bien rarement, en admettant même que nous le puissions quelquefois, indiquer la cause précise et le mode d’action du frein ! Nous nous trouvons donc obligés de conclure que des causes qui échappent ordinairement à nos moyens d’appréciation déterminent l’abondance ou la rareté d’une espèce quelconque.

Dans les cas où nous pouvons attribuer l’extinction d’une espèce à l’homme, soit entièrement, soit dans une région déterminée, nous savons que cette espèce devient de plus en plus rare avant de disparaître tout à fait. Or, il serait difficile d’indiquer une différence sensible dans le mode de disparition d’une espèce, que cette disparition soit causée par l’homme ou qu’elle le soit par l’augmentation de ses ennemis naturels[13]. La preuve que la rareté précède l’extinction se remarque d’une manière frappante dans les couches tertiaires successives, ainsi que l’ont fait remarquer plusieurs observateurs habiles. On a souvent trouvé, en effet, qu’un coquillage très-commun dans une couche tertiaire est aujourd’hui très-rare, si rare même, qu’on l’a cru éteint depuis longtemps. Si donc, comme cela paraît probable, les espèces deviennent d’abord fort rares, puis finissent par s’éteindre — si l’augmentation trop rapide de chaque espèce, même les plus favorisées, se trouve arrêtée, comme nous devons l’admettre, bien qu’il soit difficile de dire quand et comment — et si nous voyons, sans en éprouver la moindre surprise, bien que nous ne puissions pas en indiquer la cause précise, une espèce fort abondante dans une région, tandis qu’une autre espèce intimement alliée à celle-là est rare dans la même région — pourquoi ressentir tant d’étonnement à ce que la rareté, allant un peu plus loin, en arrive à l’extinction ? Une action qui se passe tout autour de nous sans qu’elle soit bien appréciable, peut, sans contredit, devenir un peu plus intense sans exciter notre attention. Qui donc éprouverait la moindre surprise si on lui disait que, comparativement au Megatherium, le Megalonyx était autrefois fort rare, ou qu’une espèce de singes fossiles ne comprenait que fort peu d’individus comparativement à une espèce de singes vivant actuellement ? Et, cependant, cette rareté comparative nous fournit la preuve la plus évidente de conditions moins favorables à leur existence. Admettre que les espèces deviennent ordinairement rares avant de disparaître, ne ressentir aucune surprise de ce qu’une espèce soit plus rare qu’une autre, et cependant appeler à son aide quelque agent extraordinaire et s’étonner grandement quand une espèce vient à s’éteindre, c’est absolument comme si l’on admettait que, chez l’homme, la maladie est le prélude de la mort, comme si l’on n’éprouvait aucune surprise en apprenant la maladie ; puis, quand l’homme vient à mourir, que l’on s’étonnât profondément et que l’on en arrivât à croire qu’il est mort de mort violente.




  1. M. Waterhouse a écrit une description fort complète de cette tête, et j’espère qu’il la publiera dans quelque journal.
  2. On a observé chez la carpe, ainsi que chez le crocodile du Gange, une structure anormale presque analogue, mais je ne sais pas si elle est héréditaire. Histoire des Anomalies, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, vol. I, p. 244.
  3. M. A. d’Orbigny a fait des remarques à peu près analogues sur ces chiens. Vol. I, p. 175.
  4. Je désire exprimer toute ma reconnaissance à M. Keane, chez qui je demeurais sur le Berquelo, et à M. Lumb, à Buenos Ayres, car, sans leurs bons soins et leur obligeance, ces restes précieux ne seraient jamais parvenus en Angleterre
  5. Lyell, Principles of Geology, vol. III, p. 63.
  6. On cesse bientôt de voir les mouches qui accompagnent un bâtiment pendant quelques jours, quand il passe d’un port à un autre.
  7. M. Blackwell, dans ses Researches in Zoology, a fait plusieurs observations excellentes sur les habitudes des araignées.
  8. Le numéro IV du Magazine of Zoology and Botany contient un extrait de ce mémoire.
  9. J’ai trouvé dans ce pays une espèce de cactus décrite par le professeur Henslow, sous le nom de Opuntia Darwinii (Magazine of Zoology and Botany, vol. I, p. 466). L’irritabilité des étamines, quand on plonge le doigt ou le bout d’un bâton dans la fleur, rend ce cactus fort remarquable. Les folioles du périanthe se ferment aussi sur le pistil, mais plus lentement que les étamines. Des plantes de cette famille, que l’on considère ordinairement comme tropicale, se trouvent aussi dans l’Amérique septentrionale (Lewis et Clarke, Travels, p. 221), sous la même latitude que dans l’Amérique méridionale, c’est-à-dire dans les deux cas, par 47 degrés de latitude.
  10. Ces insectes se rencontrent fréquemment sous les pierres. J’ai trouvé un jour un scorpion cannibale tranquillement occupé à dévorer un de ses frères.
  11. Shelley, vers sur le mont Blanc
  12. J’ai appris dernièrement que le capitaine Sulivan, de la marine royale, a trouvé de nombreux ossements fossiles, enfouis dans les couches régulières, sur les rives du rio Gallegos, par 51°4′ de latitude. Quelques-uns de ces ossements sont grands, d’autres petits, et semblent avoir appartenu à un Tatou. C’est là une découverte fort intéressante et fort importante.
  13. Voir dans les Principles of Geology les excellentes remarques de M. Lyell à ce sujet.