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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 1-19).


VOYAGE D’UN NATURALISTE
AUTOUR DU MONDE


CHAPITRE I


Porto-Praya. — Ribeira-Grande. — Poussière atmosphérique chargée d’infusoires. — Habitudes d’une limace de mer et d’un poulpe. — Rochers de Saint-Paul ; ils ne sont pas d’origine volcanique. — Incrustations singulières. — Les insectes sont les premiers colons des îles. — Fernando-Noronha. — Bahia. — Rocs polis. — Habitudes d’un Diodon. — Conferves et infusoires marins. — Causes de la coloration de la mer.

San-Iago. — Îles du Cap-Vert.


Après avoir été deux fois repoussé par de terribles tempêtes du sud-ouest, le vaisseau de Sa Majesté le Beagle, brick de dix canons, sous le commandement du capitaine Fitz-Roy, de la marine royale, sortit du port de Devonport le 27 décembre 1831. L’expédition avait pour mission de compléter l’étude des côtes de la Patagonie et de la Terre de Feu, étude commencée sous les ordres du capitaine King, de 1826 à 1830 — de relever les plans des côtes du Chili, du Pérou et de quelques îles du Pacifique — et enfin de faire une série d’observations chronométriques autour du monde. Le 6 janvier, nous arrivons à Ténériffe, où l’on nous empêche de débarquer dans la crainte que nous n’apportions le choléra. Le lendemain matin, nous voyons le soleil se lever derrière la rugueuse silhouette de la plus grande des îles Canaries ; il illumine tout à coup le pic de Ténériffe, pendant que les parties inférieures de l’île sont encore voilées de légères vapeurs : première journée délicieuse, suivie de tant d’autres dont le souvenir ne s’effacera jamais. Le 16 janvier 1832, nous jetons l’ancre à Porto-Praya, dans l’île San-Iago, l’île la plus considérable de l’archipel du Cap-Vert.

Vu de la mer, le voisinage de Porto-Praya offre un aspect désolé. Les feux volcaniques du passé, la chaleur brûlante d’un soleil tropical ont, presque partout, rendu le sol impropre à supporter la moindre végétation. Le pays s’élève en plateaux successifs, coupés de quelques collines affectant la forme de cônes tronqués, et une chaîne irrégulière de montagnes plus élevées borne l’horizon. Le paysage, contemplé à travers l’atmosphère brumeuse particulière à ce climat, offre un grand intérêt, en admettant toutefois qu’un homme qui vient de débarquer et qui traverse pour la première fois un bosquet de cocotiers puisse songer à autre chose qu’au bonheur qu’il ressent. On pense probablement, avec beaucoup de raison d’ailleurs, que cette île est fort insignifiante ; mais pour qui n’a jamais vu que les paysages de l’Angleterre, l’aspect tout nouveau d’une terre absolument stérile possède une sorte de grandeur qu’une végétation plus abondante détruirait entièrement. C’est à peine si l’on peut découvrir une seule feuille verte dans toute l’étendue de ces immenses plaines de lave ; cependant des troupeaux de chèvres et quelques vaches parviennent à trouver leur subsistance dans ces lieux désolés. Il pleut rarement, sauf pendant une petite partie de l’année ; la pluie tombe alors à torrents, immédiatement après, une abondante végétation envahit chaque crevasse. Ces plantes se fanent d’ailleurs presque aussi vite qu’elles ont poussé et les animaux se nourrissent de ce foin naturel. Lors de notre séjour, il n’avait pas plu depuis un an. À l’époque de la découverte de l’île, le voisinage de Porto-Praya était ombragé d’arbres nombreux[1] dont la destruction, ordonnée avec tant d’insouciance, a causé ici, comme à Sainte-Hélène et dans quelques-unes des îles Canaries, une stérilité presque absolue. Des buissons d’arbrisseaux dépourvus de feuilles occupent la partie inférieure de vallées larges et plates, qui, pendant les quelques jours de la saison des pluies, se transforment en rivières. Bien peu de créatures vivantes habitent ces vallées ; l’oiseau le plus commun est un martin-pêcheur (Alcedo iagoensis), qui se pose stupidement sur les branches du ricin et s’élance de là pour saisir les sauterelles et les lézards. Cet oiseau porte de vives couleurs, mais il n’est pas aussi beau que l’espèce européenne ; il diffère aussi considérablement de son congénère d’Europe par sa manière de voler, par ses habitudes et par son affection pour les vallées les plus sèches, qu’il habite ordinairement.

Je me rends, en compagnie de deux des officiers du vaisseau, à Ribeira-Grande, village situé à quelques kilomètres à l’est de Porto-Praya. Jusqu’à la vallée de Saint-Martin, le paysage conserve son aspect brun monotone, mais là, un petit cours d’eau donne naissance à une riche végétation. Une heure après, nous arrivons à Ribeira-Grande et nous sommes tout surpris de nous trouver en présence d’une grande forteresse en ruines et d’une cathédrale. Avant l’ensablement de son port, ce petit village était la ville la plus considérable de l’île ; l’aspect de ce village, quelque pittoresque que soit sa position, n’est pas sans provoquer une profonde mélancolie. Nous prenons pour guide un pâtre nègre et pour interprète un Espagnol qui a fait la guerre de la Péninsule ; ils nous font visiter une multitude d’édifices et principalement une ancienne église où sont enterrés les gouverneurs et les capitaines généraux de l’île. Quelques-unes de ces tombes portent la date du seizième siècle[2], et, seuls, les ornements héraldiques qui les recouvrent nous rappellent l’Europe dans ce coin perdu. Cette église, ou plutôt cette chapelle, forme un des côtés d’une place au milieu de laquelle croît un bosquet de bananiers ; un hôpital contenant environ une douzaine de misérables habitants occupe un des autres côtés de la même place.

Nous retournons à la venda pour dîner. Une foule considérable d’hommes, de femmes et d’enfants, tous aussi noirs que le jais, se réunissent pour nous examiner. Notre guide et notre interprète, fort joyeux compagnons, éclatent de rire à chacun de nos gestes, à chacune de nos paroles. Avant de quitter la ville, nous visitons la cathédrale, qui ne nous paraît pas aussi riche que la petite église, mais qui s’enorgueillit de la possession d’un petit orgue aux sons singulièrement peu harmonieux. Nous donnons quelques shillings au prêtre nègre, et l’Espagnol, lui caressant la tête, dit avec beaucoup de candeur qu’il pense que la couleur de la peau a peu d’importance. Nous retournons alors à Porto-Praya aussi vite que nos poneys peuvent nous porter.

Un autre jour, nous partons à cheval pour aller visiter le village de Saint-Domingo, situé presque au centre de l’île. Nous trouvons, au beau milieu d’une plaine, quelques acacias rabougris ; les vents alizés, soufflant continuellement dans la même direction, ont courbé le sommet de ces arbres de telle sorte que, quelquefois, le sommet forme un angle droit avec le tronc. La direction des branches est exactement nord-est par nord, et sud-ouest par sud ; ces girouettes naturelles doivent indiquer la direction dominante des vents. Le passage des voyageurs laisse si peu de traces sur ce sol aride, que là nous nous égarons et, pensant aller à San-Domingo, nous nous dirigeons sur Fuentes. Nous ne nous apercevons de notre erreur qu’après notre arrivée à Fuentes, fort heureux d’ailleurs de nous être trompés. Fuentes est un joli village bâti sur le bord d’un petit ruisseau ; là tout paraît prospérer, à l’exception toutefois de ce qui devrait prospérer le plus, les habitants. Nous rencontrons de nombreux enfants noirs, complètement nus et paraissant fort misérables ; ils portaient des paquets de bois à brûler presque aussi gros qu’eux.

Nous voyons auprès de Fuentes une bande considérable de pintades, il y en avait au moins cinquante ou soixante ; ces oiseaux, extrêmement sauvages, ne se laissent pas approcher. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils prennent la fuite, tout comme le font les perdrix les jours pluvieux de septembre, en courant la tête renversée en arrière. Si on les poursuit, les pintades s’envolent immédiatement.

Le paysage qui entoure San-Domingo possède une beauté à laquelle on est loin de s’attendre quand on considère le caractère triste et sombre du reste de l’île. Ce village est situé au fond d’une vallée environnée de hautes murailles déchiquetées de laves stratifiées. Ces rochers noirs forment un contraste frappant avec le vert splendide de la végétation qui borde un petit ruisseau d’eau très-claire. Nous arrivons par hasard un jour de grande fête, et le village est encombré de monde. En revenant, nous rejoignons une troupe composée d’environ une vingtaine de jeunes négresses habillées avec beaucoup de goût ; des turbans et de grands châles aux couleurs voyantes font ressortir leur peau noire et leur linge, aussi blanc que la neige. Dès que nous nous approchons d’elles, elles se retournent, jettent leurs châles à terre et se mettent à chanter avec beaucoup d’énergie une chanson sauvage tout en marquant la mesure en se frappant les jambes avec les mains. Nous leur jetons quelques vintéms, qu’elles reçoivent en éclatant de rire, et nous les quittons au moment où leur chant reprend avec plus d’énergie encore.

Un matin, par un temps singulièrement clair, les contours des montagnes éloignées se détachent de la façon la plus nette sur une bande de nuages bleu foncé. À en juger par les apparences et par les cas analogues en Angleterre, je supposai que l’air était saturé d’humidité. Rien de semblable ; l’hygromètre indiquait une différence de 29°,6 entre la température de l’air et le point auquel la rosée se fût condensée ; différence qui se montait à près du double de celle que j’avais observée les jours précédents. Des éclairs continuels accompagnaient cette sécheresse extraordinaire de l’atmosphère. N’est-il pas fort remarquable de trouver une transparence de l’air aussi parfaite jointe à un tel état du temps ?

L’atmosphère est ordinairement brumeuse ; cette brume provient de la chute d’une poussière impalpable qui endommage quelque peu nos instruments astronomiques. La veille de notre arrivée à Porto-Praya, j’avais recueilli un petit paquet de cette fine poussière brune, que la toile métallique de la girouette placée au sommet du grand mât semblait avoir tamisée au passage. M. Lyell m’a aussi donné quatre paquets de poussière tombée sur un navire à quelques centaines de milles au nord de ces îles. Le professeur Ehrenberg[3] trouve que cette poussière est constituée en grande partie par des infusoires revêtus de carapaces siliceuses et des tissus siliceux de plantes. Dans cinq petits paquets que je lui ai envoyés, il a reconnu la présence de soixante-sept formes organiques différentes ! Les infusoires, à l’exception de deux espèces marines, habitent tous l’eau douce. À ma connaissance, on a constaté la chute de poussières identiques dans quinze vaisseaux différents, voguant sur l’Atlantique à des distances considérables de toute côte. La direction du vent au moment de la chute de cette poussière, le fait qu’elle tombe toujours pendant le mois où le harmattan élève, à des hauteurs considérables dans l’atmosphère, d’épais nuages de poussière, nous autorisent à affirmer qu’elle vient d’Afrique. Et cependant, fait fort singulier, bien que le professeur Ehrenberg connaisse plusieurs espèces d’infusoires particulières à l’Afrique, il ne retrouve pas une seule de ces espèces dans la poussière que je lui ai envoyée ; tout au contraire, il y trouve deux espèces que jusqu’à présent on n’a découvertes que dans l’Amérique du Sud. Cette poussière tombe en quantité telle, qu’elle salit tout à bord et qu’elle blesse les yeux ; quelquefois même elle obscurcit l’atmosphère à un tel point, que des bâtiments se sont perdus et jetés à la côte. Elle est souvent tombée sur des vaisseaux éloignés de la côte d’Afrique de plusieurs centaines de milles et même de plus de 1000 milles (1600 kilomètres), et à des points distants de plus de 1 600 milles dans la direction du nord au sud. J’ai été fort surpris de trouver, dans de la poussière recueillie à bord d’un bâtiment, à 300 milles (480 kilomètres) de la terre, des particules de pierre ayant environ le millième d’un pouce carré, mélangées à des matières plus fines. En présence de ce fait on n’a pas lieu d’être surpris de la dissémination des sporules beaucoup plus petits et beaucoup plus légers des plantes cryptogames.

La géologie de cette île constitue la partie la plus intéressante de son histoire naturelle. Dès qu’on entre dans le port, on aperçoit, dans la dune qui fait face à la mer, une bande blanche parfaitement horizontale qui s’étend sur une distance de plusieurs milles le long de la côte et qui se trouve placée à une hauteur d’environ 45 pieds (13 mètres) au-dessus du niveau de l’eau. Quand on examine de plus près cette couche blanche, on trouve qu’elle consiste en matières calcaires qui contiennent de nombreux coquillages dont la plupart existent encore sur la côte voisine. Cette couche repose sur d’anciennes roches volcaniques et a été recouverte à son tour par une coulée de basalte qui a dû se précipiter dans la mer, alors que cette couche blanche renfermant les coquillages reposait au fond des eaux. Il est fort intéressant de remarquer les modifications apportées dans la masse friable par la chaleur des laves qui l’ont recouverte ; partie de cette masse a été transformée en craie cristalline, partie en une pierre tachetée compacte. Partout où les scories de la surface inférieure du courant de lave ont touché la chaux, elle se trouve convertie en groupes de fibres admirablement radiées, ressemblant à de l’arragonite. Les couches de lave s’élèvent en terrasses successives légèrement inclinées vers l’intérieur, d’où sont sortis dans l’origine les déluges de pierre en fusion. Aucun signe d’activité volcanique ne s’est, je crois, manifesté à San-Iago depuis les temps historiques. Il est même rare qu’on puisse découvrir la forme d’un cratère au sommet des nombreuses collines formées de cendres rouges, cependant on peut distinguer sur la côte les couches de lave les plus récentes ; elles forment en effet des lignes de dunes moins élevées, mais qui s’avancent beaucoup plus loin que les laves anciennes ; la hauteur relative des dunes indique donc, en quelque sorte, l’antiquité des laves.

J’observai, pendant mon séjour, les habitudes de quelques animaux marins. Un des plus communs est une grande aplysie. Cette limace de mer a environ 5 pouces de long ; elle est de couleur jaune sale, veiné de pourpre. De chaque côté de la surface inférieure ou du pied, cet animal porte une large membrane qui paraît jouer quelquefois le rôle de ventilateur et qui fait passer un courant d’eau sur les branchies dorsales ou les poumons. Cette limace se nourrit des herbes marines délicates qui poussent au milieu des pierres partout où l’eau est boueuse et peu profonde. J’ai trouvé dans son estomac plusieurs petits cailloux, comme on en trouve parfois dans le gésier d’un oiseau. Quand on dérange cette limace, elle émet une liqueur d’un rouge-pourpre fort brillant qui teint l’eau l’espace d’un pied environ tout autour d’elle. Outre ce moyen de défense, le corps de cet animal est recouvert d’une sorte de sécrétion acide qui, placée sur la peau, produit une sensation de brûlure semblable à celle que produit la physalie ou frégate.

Un Octopus ou poulpe m’a aussi beaucoup intéressé, et j’ai passé de longues heures à étudier ses habitudes. Bien que communs dans les flaques que laisse la marée en se retirant, ces animaux ne s’attrapent pas facilement. Au moyen de leurs longs bras et de leurs suçoirs, ils parviennent à se fourrer dans des crevasses fort étroites et, une fois là, il faut employer une grande force pour les en faire sortir. D’autres fois, ils s’élancent, la queue en avant, avec la rapidité d’une flèche, d’un côté à l’autre de la flaque et colorent en même temps l’eau en répandant autour d’eux une sorte d’encre marron foncé. Ces animaux ont aussi la faculté très-extraordinaire de changer de couleur pour échapper aux regards. Ils semblent varier les teintes de leur corps selon la nature du terrain sur lequel ils passent ; quand ils se trouvent dans un endroit où l’eau est profonde, ils revêtent ordinairement une teinte pourpre brunâtre ; mais, quand on les place sur la terre ou dans un endroit où l’eau est peu profonde, cette teinte foncée disparaît pour faire place à une teinte vert jaunâtre. Si on examine plus attentivement la couleur de ces animaux, on voit qu’ils sont gris et recouverts de nombreuses taches jaune vif ; quelques-unes de ces taches varient en intensité, les autres apparaissent et disparaissent </footer></article> continuellement. Ces modifications de couleur s’effectuent de telle façon, qu’on dirait voir passer constamment sur le corps de l’animal des nuages colorés variant du rouge-jacinthe au brun marron[4]. Toute partie de leur corps soumise à un léger choc galvanique devient presque noire ; on peut produire un effet semblable, quoique moins accentué, en leur grattant la peau avec une aiguille. Ces nuages ou ces bouffées de couleur, comme on pourrait les appeler, sont produits, dit-on, par l’expansion et par la contraction successives de vésicules fort petites contenant des fluides diversement colorés[5].

Ce poulpe exhibe sa faculté de changer de couleur, et pendant qu’il nage et pendant qu’il reste stationnaire au fond de l’eau. Un de ces animaux, qui semblait parfaitement comprendre que je le surveillais, m’amusait beaucoup en employant tous les moyens possibles pour se soustraire à mes regards. Il restait immobile pendant quelque temps, puis il avançait furtivement l’espace d’un pouce ou deux, tout comme fait le chat qui cherche à se rapprocher d’une souris ; quelquefois il changeait de couleur ; il s’avança ainsi jusqu’à ce que, ayant atteint une partie de la fiaque où l’eau était plus profonde, il s’élança en s’enveloppant d’un nuage d’encre pour cacher le trou où il s’était réfugié.

Plus d’une fois, pendant que je cherchais des animaux marins, la tête à environ 2 pieds au-dessus des rochers de la côte, je reçus un jet d’eau en pleine figure, jet accompagné d’un léger bruit discordant. Tout d’abord je cherchai en vain d’où me venait cette eau, puis je découvris qu’elle était lancée par un poulpe, et, quoiqu’il fût bien caché dans un trou, ce jet me le faisait découvrir. Cet animal possède certainement le pouvoir de lancer de l’eau, et je suis persuadé qu’il peut viser et atteindre un but avec assez de certitude en modifiant la direction du tube ou du siphon qu’il porte à la partie inférieure de son corps. Ces animaux portent difficilement leur tête, aussi ont-ils beaucoup de peine à se traîner quand on les place sur le sol. J’en gardai un pendant quelque temps dans la cabine et je m’aperçus qu’il émet une légère phosphorescence dans l’obscurité.


Les rochers de Saint-Paul. — En traversant l’Atlantique, nous mettons en panne, pendant la matinée du 16 février, dans le voisinage immédiat de l’île Saint-Paul. Cet amas de rochers est situé par 0° 58′ de latitude nord et 29° 15′ de longitude ouest ; il se trouve à 540 milles (865 kilomètres) de la côte d’Amérique et à 350 (560 kilomètres) de l’île de Fernando-Noronha. Le point le plus élevé de l’île Saint-Paul se trouve à 50 pieds seulement au-dessus du niveau de la mer ; la circonférence entière de l’île n’atteint pas trois quarts de mille. Ce petit point s’élève abruplement des profondeurs de l’Océan. Sa constitution minéralogique est fort complexe ; dans quelques endroits, le roc se compose de hornstein ; dans d’autres, de feldspath ; on y trouve aussi quelques veines de serpentine. Fait remarquable : toutes les petites îles qui se trouvent à une grande distance d’un continent dans le Pacifique, dans l’Atlantique ou dans l’océan Indien, à l’exception des îles Seychelles et de ce petit rocher, sont, je crois, composées de matières corallines ou de matières éruptives. La nature volcanique de ces îles océaniques constitue évidemment une extension de la loi qui veut qu’une grande majorité des volcans, actuellement en activité, se trouvent près des côtes ou dans des îles au milieu de la mer et résultent des mêmes causes, qu’elles soient chimiques ou mécaniques.

Les rochers de Saint-Paul, vus d’une certaine distance, sont d’une blancheur éblouissante. Cette couleur est due, en partie, aux excréments d’une immense multitude d’oiseaux de mer et, en partie, à un revêtement formé d’une substance dure, brillante, ayant l’éclat de la nacre, qui adhère fortement à la surface des rochers. Si on l’examine à la loupe, on s’aperçoit que ce revêtement consiste en couches nombreuses extrêmement minces ; son épaisseur totale se monte à environ un dixième de pouce. Cette substance contient des matières animales en grande quantité et sa formation est due, sans aucun doute, à l’action de la pluie et de l’écume de la mer. J’ai trouvé à l’Ascension et sur les petites îles Abrolhos, au-dessous de quelques petites masses de guano, certains corps affectant la forme de rameaux qui se sont évidemment formés de la même manière que le revêtement blanc de ces rochers. Ces corps ramifiés ressemblent si parfaitement à certaines nullipores (famille de plantes marines calcaires fort dures), que dernièrement, en examinant ma collection un peu à la hâte, je ne m’aperçus pas de la différence. L’extrémité globulaire des rameaux a la même conformation que la nacre, ou que l’émail des dents, mais elle est assez dure pour rayer le verre. Peut-être ne serait-il pas hors de propos de mentionner ici que, sur une partie de la côte de l’Ascension où se trouvent d’immenses amas de sable coquillier, l’eau de la mer dépose, sur les rochers exposés à l’action de la marée, une incrustation qui ressemble à certaines plantes cryptogames (Marchantia) qu’on remarque souvent sur les murs humides ; on pourra juger de cette ressemblance par la figure suivante.

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La surface des feuillages est admirablement lustrée ; les parties qui se trouvent pleinement exposées à la lumière sont noir de jais, mais celles qui se trouvent sous un rebord de rocher restent grises. J’ai montré à plusieurs géologues des spécimens de ces incrustations, et tous ont été d’avis qu’elles ont une origine volcanique ou ignée ! La dureté et la diaphanéité de ces incrustations, leur poli, qui est aussi parfait que celui des plus beaux coquillages, l’odeur qu’elles émettent et la perte de leur couleur quand on les soumet à l’action du chalumeau, tout prouve leur intime analogie avec les coquillages marins vivants. On sait, en outre, que, dans les coquillages, les parties habituellement recouvertes ou masquées par le corps de l’animal ont une couleur plus pâle que celles qui sont pleinement exposées à la lumière, fait qui, nous venons de le voir, se trouve exact pour ces incrustations.

Quand nous nous rappelons que la chaux, sous forme de phosphate ou de carbonate, entre dans la composition des parties dures, telles que les os et les coquilles de tous les animaux vivants, il est fort intéressant, au point de vue physiologique, de trouver des substances plus dures que l’émail des dents, des surfaces colorées aussi bien polies que celles d’un coquillage, affectant aussi la forme de quelques-unes des productions végétales les plus infimes, reconstituées avec des matières organiques mortes par des moyens inorganiques [6].

On ne trouve que deux sortes d’oiseaux sur les rochers de Saint-Paul : le fou et le benêt. Le premier est une espèce d’oie, le second un sterne. Ces deux oiseaux ont un caractère si tranquille, si bête, ils sont si peu accoutumés à recevoir des visiteurs, que j’aurais pu en tuer autant que j’aurais voulu avec mon marteau de géologue. Le fou dépose ses œufs sur le roc nu ; le sterne, au contraire, construit un nid fort simple avec des herbes marines. À côté d’un grand nombre de ces nids se trouvait un petit poisson volant que le mâle, je le suppose, avait apporté pour la femelle en train de couver. Un gros crabe fort actif (Grapsus) qui habite les crevasses du rocher me donnait un spectacle fort divertissant ; dès que j’avais dérangé la couveuse, il venait voler le poisson placé auprès du nid. Sir W. Symonds, une des quelques personnes qui ont débarqué sur ces rochers, me dit qu’il a vu ces mêmes crabes prendre les jeunes oiseaux dans les nids et les dévorer. Il ne pousse pas une seule plante, pas même un seul lichen sur cette île ; cependant plusieurs insectes et plusieurs araignées l’habitent. Voici, je crois, la liste complète de la faune terrestre : une mouche (Olfersia) qui vit sur le fou et un acarus qui a dû être importé par les oiseaux dont il est le parasite ; un petit ver brun qui appartient à une espèce qui vit sur les plumes ; un scarabée (Quedius) et un cloporte qui vit dans les excréments des oiseaux ; enfin de nombreuses araignées qui, je le suppose, chassent activement ces petits compagnons des oiseaux de mer. Il y a tout lieu de croire que la description si souvent répétée, d’après laquelle de magnifiques palmiers, de splendides plantes tropicales, puis des oiseaux et enfin l’homme s’emparent, dès leur formation, des îles coralliennes du Pacifique, il y a tout lieu de croire, dis-je, que cette description n’est pas tout à fait correcte. Au lieu de toute cette poésie, il faut malheureusement le dire pour rester dans le vrai, les premiers habitants des terres océaniques nouvellement formées consistent en insectes parasites qui vivent sur les plumes des oiseaux ou se nourrissent de leurs excréments, outre d’ignobles araignées.

Le plus petit rocher des mers tropicales sert de support à d’innombrables sortes de plantes marines, à des quantités incroyables d’animaux mi-partie végétaux, mi-partie animaux ; aussi se trouve-t-il entouré de poissons en grand nombre. Nos marins, dans les bateaux de pèche, avaient à lutter constamment avec les requins pour savoir à qui appartiendrait la plus grosse part des poissons qui avaient mordu à l’hameçon. On m’a dit qu’on avait découvert un rocher près des Bermudes, rocher situé à une grande profondeur, par le seul fait qu’on avait vu un nombre considérable de poissons dans le voisinage.


Fernando-Noronha, 20 février 1832. — Autant que j’ai pu en juger par les quelques heures passées en cet endroit, cette île est d’origine volcanique, mais non pas probablement de date récente. Son caractère le plus remarquable consiste en une colline conique, ayant environ 1000 pieds (300 mètres) d’élévation, dont la partie supérieure est fort escarpée et dont un des côtés surplombe la base. Ce rocher est phonolithique et divisé en colonnes irrégulières. On est d’abord disposé à croire, en voyant une de ces masses isolées, qu’elle s’est élevée soudain à l’état demi-fluide. Mais j’ai pu me rendre compte à Sainte-Hélène que des colonnes de forme et de constitution à peu près analogues provenaient de l’injection du roc en fusion dans des couches molles qui, en se déplaçant, avaient servi pour ainsi dire de moules à ces gigantesques obélisques. L’île entière est couverte de bois, mais la sécheresse du climat est telle, qu’il n’y a pas la moindre verdure. D’immenses masses de rochers, disposés en colonnes, ombragés par des arbres ressemblant à des lauriers et ornés d’autres arbres portant de belles fleurs roses, mais sans une seule feuille, forment un admirable premier plan à mi-hauteur de la montagne.


Bahia ou San-Salvador, Brésil, 29 février. — Quelle délicieuse journée ! Mais le terme délicieux est bien trop faible pour exprimer les sentiments d’un naturaliste qui, pour la première fois, erre dans une forêt brésilienne. L’élégance des herbes, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs, le vert éblouissant du feuillage, mais par-dessus tout la vigueur et l’éclat général de la végétation, me remplissent d’admiration. Un étrange mélange de bruit et de silence règne dans toutes les parties couvertes du bois. Les insectes font un tel bruit, qu’on peut les entendre du vaisseau qui a jeté l’ancre à plusieurs centaines de mètres de la côte ; cependant, à l’intérieur de la forêt, il semble régner un silence universel. Quiconque aime l’histoire naturelle éprouve en un jour comme celui-là un plaisir, une joie plus intense qu’il ne peut espérer en éprouver à nouveau. Après avoir erré pendant quelques heures, je reviens au lieu d’embarquement, mais, avant d’y arriver, un orage tropical me surprend, j’essaye de m’abriter sous un arbre au feuillage si épais, qu’une averse, telle que nous les avons en Angleterre, ne l’aurait jamais traversé ; ici, au contraire, un petit torrent coule le long du tronc au bout de quelques minutes. C’est à cette violence des ondées qu’il faut attribuer la verdure qui pousse dans les fourrés les plus épais ; si les averses, en effet, ressemblaient à celles des climats tempérés, la plus grande partie de l’eau tombée serait absorbée et s’évaporerait avant d’avoir pu atteindre le sol. Je n’essayerai pas actuellement de décrire la magnificence de cette admirable baie, parce que, à notre retour, nous nous y arrêtâmes une seconde fois et que j’aurai sujet d’en parler à nouveau.

Partout où le roc solide se fait jour sur toute la côte du Brésil, sur une longueur d’au moins 2000 milles (3200 kilomètres) et certainement à une distance considérable à l’intérieur des terres, ce roc appartient à la formation granitique. Le fait que cette immense superficie est composée de matériaux que la plupart des géologues croient avoir cristallisés alors qu’ils étaient échauffés et sous une grande pression, donne lieu à bien des réflexions curieuses. Cet effet s’est-il produit sous les eaux d’un profond océan ? Des couches supérieures s’étendaient-elles sur cette première formation, couches enlevées depuis ? Est-il possible de croire qu’un agent, quel qu’il soit, aussi puissant qu’on puisse le supposer, ait pu dénuder le granit sur une superficie de tant de milliers de lieues carrées, si l’on n’admet en même temps que cet agent est à l’œuvre depuis un temps infini ?

À une petite distance de la ville, en un point où un petit ruisseau se jette dans la mer, j’ai pu observer un fait qui se rapporte à un sujet discuté par Humboldt[7]. Les roches syénitiques des cataractes de l’Orénoque, du Nil et du Congo sont recouvertes d’une substance noire et semblent avoir été polies avec de la plombagine. Cette couche, extrêmement mince, a été analysée par Berzélius et, selon lui, elle se compose d’oxydes de fer et de manganèse. Sur l’Orénoque, cette couche noire se trouve sur les rochers recouverts périodiquement par les inondations et seulement aux endroits où le fleuve a un courant très-rapide, ou, pour employer l’expression des Indiens, « les rochers sont noirs là où les eaux sont blanches ». Dans le petit ruisseau dont je parle, le revêtement des rochers est d’un beau brun au lieu d’être noir et me semble composé seulement de matières ferrugineuses. Des spécimens de collection ne sauraient donner une juste idée de ces belles roches brunes, admirablement polies, qui resplendissent aux rayons du soleil. Bien que le ruisseau coule toujours, le revêtement ne se produit qu’aux endroits où les hautes vagues viennent battre de temps en temps le rocher, ce qui prouve que le ressac doit servir d’agent polisseur quand il s’agit des cataractes des grandes rivières. Le mouvement de la marée doit aussi correspondre aux inondations périodiques ; le même effet se produit donc dans des circonstances qui semblent toutes différentes, mais qui au fond sont analogues. On ne peut guère expliquer cependant l’origine de ces revêtements d’oxydes métalliques qui semblent cimentés aux rochers, et on peut, je crois, expliquer encore moins que leur épaisseur reste toujours la même.

Je m’amusai beaucoup un jour à étudier les habitudes d’un Diodon antennatus qu’on avait pris près de la côte. On sait que ce poisson, à la peau flasque, possède la singulière faculté de se gonfler de façon à se transformer presque en une boule. Si on le sort de l’eau pendant quelques instants, il absorbe, dès qu’on le remet à la mer, une quantité considérable d’eau et d’air par la bouche et peut-être aussi par les branchies. Il absorbe cette eau et cet air par deux moyens différents : il aspire fortement l’air qu’il repousse ensuite dans la cavité de son corps, et il l’empêche de ressortir au moyen d’une contraction musculaire visible à l’extérieur. L’eau, au contraire, entre de façon continue dans sa bouche qu’il tient ouverte et immobile ; cette inglutition de l’eau doit donc dépendre d’une succion. La peau de l’abdomen est beaucoup plus flasque que celle du dos, aussi, quand ce poisson se gonfle, le ventre se distend-il beaucoup plus à la surface inférieure qu’à la surface supérieure et, en conséquence, il flotte le dos en bas. Cuvier doute que le diodon puisse nager dans celle position ; néanmoins il peut alors non-seulement s’avancer en droite ligne, mais aussi tourner à droite et à gauche. Il effectue ce dernier mouvement en se servant uniquement de ses nageoires pectorales ; la queue, en effet, s’affaisse et il ne s’en sert pas. Le corps devient si parfaitement léger, grâce à l’air qu’il contient, que les branchies se trouvent en dehors de l’eau, mais le courant d’eau qui entre par la bouche s’écoule constamment par ces ouvertures.

Après être reste gonflé pendant quelque temps, le diodon chasse ordinairement l’air et l’eau avec une force considérable par les branchies et par la bouche. Il peut se débarrasser à volonté d’une partie de l’eau qu’il a laissée entrer. Il paraît donc probable qu’il n’absorbe en partie ce liquide que pour régulariser sa gravité spécifique. Le diodon possède plusieurs moyens de défense. Il peut faire une terrible morsure et rejeter l’eau par la bouche à une certaine distance, tout en faisant un bruit singulier en agitant ses mâchoires. En outre, le gonflement de son corps fait redresser les papilles qui couvrent sa peau et qui se transforment alors en pointes acérées. Mais la circonstance la plus curieuse est que la peau de son ventre sécrète, quand on vient à la toucher, une matière fibreuse d’un rouge-carmin admirable qui tache le papier et l’ivoire d’une façon si permanente, que des taches que j’ai obtenues de cette manière sont encore tout aussi brillantes qu’au premier jour. J’ignore absolument quelle peut être la nature ou l’usage de cette sécrétion. Le docteur Allan de Forres m’a affirmé avoir souvent trouvé un diodon vivant et le corps gonflé dans l’estomac d’un requin ; il s’est en outre assuré que cet animal parvient à se faire un passage en dévorant non-seulement les parois de l’estomac, mais encore les côtés du monstre qu’il finit ainsi par tuer. Qui se serait imaginé qu’un petit poisson, si mou, si insignifiant, pût parvenir à détruire le requin, si grand et si sauvage ?

18 mars. — Nous quittons Bahia. Quelques jours après, à peu de distance des petites îles Abrolhos, j’observai que la mer avait revêtu une teinte brun rougeâtre. Observée à la loupe, toute la surface de l’eau paraissait couverte de brins de foin haché et dont les extrémités seraient déchiquetées. Ce sont de petites conferves en paquets cylindriques, contenant environ cinquante ou soixante de ces petites plantes. M. Berkeley m’apprend qu’elles appartiennent à la même espèce (Trichodesmium erythraeum) que celles trouvées sur une grande étendue de la mer Rouge et qui ont valu ce nom à cette mer[8]. Le nombre de ces plantules doit être infini ; notre vaisseau en traversa plusieurs bandes, dont l’une avait environ 10 mètres de largeur et qui, à en juger par la décoloration de l’eau, devait avoir au moins 2 milles et demi de longueur. On parle de ces conferves dans presque tous les longs voyages. Elles semblent fort communes surtout dans les mers qui avoisinent l’Australie, et au large du cap Leeuwin j’observai une espèce voisine, mais plus petite et évidemment différente. Le capitaine Cook, dans son troisième voyage, remarque que les matelots donnent à ces végétaux le nom de sciure de mer.

Auprès de Keeling-Atoll, dans l’océan Indien, j’observai de nombreuses petites masses de conferves ayant quelques pouces carrés, consistant en longs fils cylindriques fort minces, si minces même, qu’à peine pouvait-on les distinguer à l’œil nu, mélangés à d’autres corps un peu plus grands, admirablement coniques à leurs deux extrémités. La gravure ci-contre représente deux de ces corps unis ensemble. Leur longueur varie entre quatre et six centièmes de pouce, leur diamètre entre six et huit millièmes de pouce. On peut ordinairement distinguer près de l’une des extrémités de la partie cylindrique un septum vert composé de matière granuleuse plus épaisse au milieu. C’est là, je crois, ce qui constitue le fond d’un sac incolore, fort délicat, composé d’une substance pulpeuse, sac qui occupe l’intérieur du fourreau, mais qui ne s’étend point jusque dans les pointes coniques extrêmes. Dans quelques spécimens, des sphères petites, mais admirablement régulières, de substance granuleuse brunâtre, remplacent les septa, et je pus observer la nature des transformations qui les produisent. La matière pulpeuse du revêtement intérieur se groupe tout à coup en lignes qui semblent radier d’un centre commun ; cette matière continue à se contracter avec un mouvement rapide, irrégulier, de telle sorte qu’au bout d’une seconde le tout dévient une petite sphère parfaite qui occupe la position du septum à une des extrémités du fourreau, absolument vide dans toutes ses autres parties. Toute lésion accidentelle accélère la formation de la sphère granuleuse. Je puis ajouter qu’un couple de ces corps se rencontrent fréquemment attachés l’un à l’autre, cône contre cône, par l’extrémité où se trouve le septum.

Je profite de ces remarques pour ajouter quelques autres observations sur la coloration de la mer produite par des causes organiques. Sur la côte du Chili, à quelques lieues au nord de la Conception, le Beagle traversa un jour de grandes bandes d’eau boueuse ressemblant exactement aux eaux d’un fleuve gonflé par les pluies ; une autre fois, nous eûmes occasion, à 50 milles de la terre et à 1 degré au sud de Valparaiso, de remarquer la même coloration sur un espace encore plus étendu. Cette eau, placée dans un verre, affectait une teinte rougeâtre pâle : examinée au microscope, cette eau regorgeait de petits animalcules s’élançant dans toutes les directions et faisant souvent explosion. Ces animalcules affectent la forme ovale ; ils sont contractés vers le milieu par un anneau de cils vibratiles, recourbés. Toutefois il est fort difficile de les examiner avec soin, car, dès qu’ils cessent de se mouvoir, même au moment où ils traversent le champ de vision du microscope, ils font explosion. Quelquefois les deux extrémités éclatent en même temps, quelquefois une des extrémités seulement, et il sort de leur corps une quantité de matière granuleuse grossière et brunâtre. Un moment avant d’éclater, l’animal se gonfle de façon à devenir une fois aussi gros que dans son état normal, et l’explosion a lieu environ quinze secondes après que le mouvement rapide de propulsion en avant a cessé ; dans quelques cas, un mouvement rotatoire sur l’axe le plus allongé précède l’explosion de quelques instants. Deux minutes environ après avoir été isolés, en nombre si considérable qu’ils soient dans une goutte d’eau, ils périssent tous de la façon que je viens d’indiquer. Ces animaux se meuvent l’extrémité la plus étroite en avant, leurs cils vibratiles leur communiquant le mouvement, et ils procèdent ordinairement par bonds rapides. Ils sont extrêmement petits et absolument invisibles à l’œil nu, ils ne couvrent guère, en effet, que le millième de 1 pouce carré. Ils existent en nombre infini, car la plus petite goutte d’eau en contient une quantité considérable. Or, en un seul jour, nous avons traversé deux endroits où l’eau se trouvait ainsi colorée, et l’un des deux s’étendait sur une superficie de plusieurs milles carrés. Quel doit donc être le nombre de ces animaux microscopiques ! Vue à quelque distance, l’eau affecte une couleur rouge semblable à celle qu’affecte l’eau d’un fleuve qui a traversé un district où se trouvent des craies rouges ; dans l’espace où se projetait l’ombre du vaisseau, l’eau prenait une teinte aussi foncée que le chocolat ; on pouvait enfin distinguer nettement la ligne où se rejoignaient l’eau rouge et l’eau bleue. Depuis quelques jours, le temps était fort calme et l’Océan regorgeait, pour ainsi dire, de créatures vivantes[9].

J’ai vu dans les mers qui entourent la Terre de Feu, à peu de distance de la terre, des espaces où l’eau affecte une couleur rouge brillante ; cette couleur est produite par un grand nombre de crustacés qui ressemblent un peu à de grosses crevettes. Les baleiniers donnent à ces crustacés le nom d’aliment des baleines. Je ne saurais dire si les baleines s’en nourrissent ; mais les sternes, les cormorans et des troupeaux immenses de phoques, sur quelques points de la côte, se nourrissent principalement de ces crustacés, qui ont la faculté de nager. Les marins attribuent toujours au frai la coloration de la mer ; mais je n’ai pu observer ce fait qu’une seule fois. À quelques lieues de l’archipel des Galapagos, notre vaisseau traversa trois bandes d’eau boueuse jaune foncé ; ces bandes avaient plusieurs milles de longueur, mais seulement quelques mètres de largeur, et se trouvaient séparées de l’eau environnante par une ligne sinueuse et cependant distincte. Dans ce cas, cette couleur provenait de petites boules gélatineuses, ayant environ un cinquième de pouce de diamètre, qui contenaient de nombreux ovules extrêmement petits ; j’ai remarqué deux espèces distinctes de boules : l’une affecte une couleur rougeâtre et a une forme différente de l’autre. Il m’est impossible de dire à quels animaux appartiennent ces boules. Le capitaine Colnett remarque que la mer revêt fort souvent cet aspect dans l’archipel des Galapagos et que la direction des bandes indique celle des courants ; cependant, dans le cas que je viens de décrire, les bandes indiquaient la direction du vent. D’autres fois j’ai remarqué sur la mer un revêtement huileux fort mince sous l’influence duquel l’eau prend des couleurs irisées. Sur la côte du Brésil, j’ai eu l’occasion de voir un espace considérable de l’Océan ainsi recouvert ; ce que les marins attribuaient à une carcasse de baleine en putréfaction, qui probablement flottait à quelque distance. Je ne parle pas ici des corpuscules gélatineux que l’on trouve souvent dans l’eau, car ils ne sont jamais réunis en quantités assez considérables pour produire une coloration ; j’aurai d’ailleurs occasion de m’expliquer plus tard à ce sujet.

Les indications que je viens de donner ouvrent le champ à deux questions importantes : en premier lieu, comment se fait-il que les différents corps qui constituent les bandes à bords bien définis restent réunis ? Quand il s’agit des crustacés qui ressemblent aux crevettes, rien d’extraordinaire, car les mouvements de ces animaux sont aussi réguliers, aussi simultanés que ceux d’un régiment de soldats. Mais on ne peut attribuer cette réunion à une action volontaire de la part des ovules ou des conferves, et cette action volontaire n’est pas probable non plus dans le cas des infusoires. En second lieu, quelle est la cause de la longueur et du peu de largeur des bandes ? Ces bandes ressemblent si complètement à ce qu’on peut voir sur chaque torrent, où le courant entraîne en longues files l’écume produite, qu’il faut bien les attribuer à une action semblable des courants de l’air ou de la mer. Si l’on admet cette supposition, il faut croire aussi que ces différents corps organisés proviennent d’endroits où ils se produisent en grand nombre et que les courants de l’air ou de la mer les entraînent au loin. J’avoue cependant qu’il est fort difficile de croire qu’un seul endroit, quel qu’il soit, puisse produire des millions de millions d’animalcules et de conferves. Comment, en effet, ces germes se trouveraient-ils à ces endroits spéciaux ? Les corps producteurs n’ont-ils pas été dispersés par les vents et par les vagues sur toute l’immensité de l’Océan ? Toutefois, il faut bien l’avouer aussi, il n’y a pas d’autre hypothèse pour expliquer ce groupement. Il est bon d’ajouter peut-être que, d’après Scoresby, on trouve invariablement dans une certaine partie de l’océan Arctique de l’eau verte contenant de nombreuses méduses.



  1. J’emprunte ce fait au docteur E. Dieffenbach, qui l’a constaté dans la traduction allemande de la première édition de ce journal.
  2. Les îles du Cap-Vert ont été découvertes en 1449. Nous avons vu la tombe d’un évèque qui porte la date de 1571 ; une autre tombe, ornée d’un écusson composé d’une main et d’un poignard, porte la date de 1497.
  3. Je saisis cette occasion pour remercier cet illustre naturaliste de l’obligeance avec laquelle il a examiné un grand nombre de mes spécimens. J’ai adressé (juin 1845) à la Société de géologie un mémoire complet sur la chute de cette poussière.
  4. Terme que j’emprunte à la nomenclature de Patrick Symes.
  5. Voir Encyclop of Anat. and Physiol., art. Cephalopoda.
  6. M. Horner et sir David Brewster ont décrit (Philosophical Transactions, 1836, p. 65) une singulière « substance artificielle ressemblant à la nacre ». Cette substance se dépose en lames brunes, minces, transparentes, admirablement polies, possédant des propriétés optiques particulières à l’intérieur d’un vase dans lequel on fait rapidement tourner dans l’eau un tissu enduit d’abord de glu, puis de chaux. Cette substance est beaucoup plus molle, plus transparente, et contient plus de matières animales que les incrustations naturelles de l’Ascension ; mais c’est encore là une preuve de la facilité avec laquelle le carbonate de chaux et les matières animales se combinent pour former une substance solide ressemblant à de la nacre.
  7. Personal Narrative, vol. V, part. I, p. 18.
  8. M. Montagne, Comptes rendus, etc., juillet 1844, et Annales des sciences nat., déc. 1844.
  9. M. Lesson (Voyage de la Coquille, vol. I, p. 255) signale de l’eau rouge au large de Lima, dont la couleur était produite sans doute par la même cause. Le célèbre naturaliste Péron indique, dans le Voyage aux terres australes, douze voyageurs au moins qui ont fait allusion à la coloration de la mer (vol. II, p. 239). On peut ajouter aux voyageurs indiqués par Péron, Humboldt, Pers. Narr., vol VI, p. 804 ; Flinder, Voyage, vol. I, p. 92 ; Labillardière, vol. I, p. 287 ; Ulloa, Voyage ; Voyage de l’Astrolabe et de la Coquille ; capitaine King, Survey of Australia ; etc.