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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 20-40).
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CHAPITRE II


Rio de Janeiro. — Excursion au nord du cap Frio. — Grande évaporation. — Esclavage. — Baie de Botofogo. — Planaires terrestres. — Nuages sur le Corcovado. — Pluie torrentielle. — Grenouilles chanteuses. — Insectes phosphorescents. — Puissance de saut d’un scarabée. — Brouillard bleu. — Bruit produit par un papillon. — Entomologie. — Fourmis. — Guêpe qui tue une araignée. — Araignée parasite. — Artifices d’une Épeire. — Araignées qui vivent en société. — Araignée ayant une toile non symétrique.

Rio de Janeiro.


Du 4 avril au 5 juillet 1832. — Quelques jours après notre arrivée, je fis la connaissance d’un Anglais qui allait visiter ses propriétés, situées à un peu plus de 100 milles de la capitale, au nord du cap Frio. Il voulut bien m’offrir de l’accompagner, ce que j’acceptai avec plaisir.

8 avril. — Notre troupe se compose de sept personnes. La première étape est fort intéressante. Il fait horriblement chaud ; aussi la tranquillité la plus parfaite règne-t-elle au milieu des bois ; à peine quelques magnifiques papillons volent-ils paresseusement çà et là. Quelle vue admirable, quand on traverse les collines situées derrière Praia-Grande ! Quelles couleurs splendides ! Quelle magnifique teinte bleue foncée ! Comme le ciel et les eaux calmes de la baie semblent se disputer à qui éclipsera l’autre en splendeur ! Après avoir traversé un district cultivé, nous pénétrons dans une forêt dont toutes les parties sont admirables, et à midi nous arrivons à Ithacaia. Ce petit village est situé dans une plaine ; autour d’une habitation centrale se trouvent les huttes des nègres. Ces huttes, par leur forme et par leur position, me rappellent les dessins qui représentent les habitations des Hottentots dans l’Afrique méridionale. La lune se levant de bonne heure, nous nous décidons à partir le même soir pour aller coucher à Lagoa-Marica. Au moment où la nuit commence à tomber, nous passons auprès d’une de ces collines de granit massives, nues, escarpées, si communes dans ce pays. Cet endroit est assez célèbre ; il a, en effet, servi pendant longtemps de refuge à quelques nègres marrons qui, en cultivant un petit plateau situé au sommet, parvinrent à s’assurer des subsistances. On les découvrit enfin, et on envoya une escouade de soldats pour les déloger ; tous se rendirent, à l’exception d’une vieille femme, qui, plutôt que de reprendre la chaîne de l’esclavage, préféra se précipiter du sommet du rocher et se brisa la tête en tombant. Accompli par une matrone romaine, on aurait célébré cet acte et on aurait dit qu’elle y avait été poussée par le noble amour de la liberté ; accompli par une pauvre négresse, on se contenta de l’attribuer à un brutal entêtement. Nous continuons notre voyage durant plusieurs heures ; pendant les quelques derniers milles de notre étape, la route devient difficile, car elle traverse une sorte de pays sauvage entrecoupé de marécages et de lagunes. À la lumière de la lune, le paysage se présente sous un aspect sauvage et désolé. Quelques mouches lumineuses volent autour de nous, et une bécasse solitaire fait entendre son cri plaintif. Le mugissement de la mer, située à une assez grande distance, trouble à peine le silence de la nuit.

9 avril. — Nous quittons, avant le lever du soleil, la misérable hutte où nous avons passé la nuit. La route traverse une étroite plaine sablonneuse située entre la mer et les lagunes. Un grand nombre de magnifiques oiseaux pêcheurs, tels que des aigrettes et des grues, des plantes vigoureuses affectant les formes les plus fantastiques, donnent au paysage un intérêt qu’il n’aurait certes pas possédé autrement. Des plantes parasites, au milieu desquelles nous admirons surtout les orchidées pour leur beauté et l’odeur délicieuse qu’elles exhalent, couvrent littéralement les quelques arbres rabougris disséminés cà et là. Dès que le soleil se lève, la chaleur est intense et la réverbération des rayons du soleil sur le sable blanc devient bientôt insupportable. Nous dînons à Mandetiba ; le thermomètre marque à l’ombre 84 degrés Fahrenheit (28°, 8 centigrades). Les collines boisées se reflètent dans l’eau calme d’un lac immense ; ce spectacle admirable nous aide à supporter les ardeurs de la température. Il y a à Mandetiba une très-bonne vênda[1] ; je veux prouver toute ma reconnaissance de l’excellent dîner que j’y ai fait, dîner qui constitue une exception trop rare, hélas ! en décrivant cette vênda comme le type de toutes les auberges du pays. Ces maisons, souvent fort grandes, sont toutes construites de la même manière : on plante des pieux entre lesquels on entrelace des branches d’arbres, puis on recouvre le tout d’une couche de plâtre. Il est rare qu’on y trouve des planchers, mais jamais de vitres aux croisées ; le toit est ordinairement en bon état. La façade, laissée ouverte, forme une espèce de verandah où on place des bancs et des tables. Les chambres à coucher communiquent toutes les unes avec les autres, et le voyageur dort, comme il peut, sur une plate-forme en bois recouverte d’un mince paillasson. La vênda se trouve toujours au milieu d’une grande cour où l’on attache les chevaux. Notre premier soin en arrivant est de débarrasser nos chevaux de leur bride et de leur selle et de leur donner leur provende. Cela fait, nous nous approchons du senhôr et, le saluant profondément, nous lui demandons d’être assez bon pour nous donner quelque chose à manger. « Tout ce que vous voudrez, monsieur, » répond-il ordinairement. Les quelques premières fois, je m’empressais de remercier intérieurement la Providence qui nous avait conduits auprès d’un homme aussi aimable. Mais, à mesure que la conversation continuait, les choses prenaient une tournure bien moins satisfaisante. « Pourriez-vous nous donner du poisson ? — Oh ! non, monsieur. — De la soupe ? — Non, monsieur. — Du pain ? — Oh ! non, monsieur. — De la viande séchée ? — Oh ! non, monsieur. »

Nous devions nous estimer fort heureux si, après avoir attendu deux heures, nous parvenions à obtenir de la volaille, du riz et de la farinha. Il nous fallait même souvent tuer à coups de pierre les poules qui devaient servir à notre souper. Alors que, absolument épuisés par la faim et par la fatigue, nous nous hasardions à dire timidement que nous serions fort heureux si le repas était prêt, l’hôte nous répondait orgueilleusement, et malheureusement c’est ce qu’il y avait de plus vrai dans ses réponses : « Le repas sera prêt quand il sera prêt, » Si nous avions osé nous plaindre, ou même insister, on nous aurait dit que nous étions des impertinents et on nous aurait priés de continuer notre chemin. Les aubergistes sont fort peu gracieux, souvent même fort grossiers ; leurs maisons et leurs personnes sont la plupart du temps horriblement sales ; on ne trouve dans leurs auberges ni couteaux, ni fourchettes, ni cuillers, et je suis convaincu qu’il serait difficile de trouver en Angleterre un cottage, si pauvre qu’il soit, aussi dépourvu des choses les plus nécessaires à la vie. À un endroit, à Campos-Novos, nous fûmes magnifiquement traités ; on nous donna à dîner du riz et de la volaille, des biscuits, du vin et des liqueurs ; du café le soir, et à déjeuner du poisson et du café. Le tout, y compris d’excellente provende pour les chevaux, ne nous coûta que 3 francs par tête. Cependant, quand l’un de nous demanda à l’aubergiste s’il avait vu un fouet qu’il avait égaré, il lui répondit grossièrement : « Comment voulez-vous que je l’aie vu ? Pourquoi n’en avez-vous pas pris soin ? Les chiens l’ont probablement mangé. »

Après avoir quitté Mandetiba, notre route se continue au milieu d’un véritable enchevêtrement de lacs, dont les uns contieftnent des coquillages d’eau douce et les autres des coquillages marins. J’observai une limnée, coquillage d’eau douce, qui habite en nombre considérable « un lac dans lequel, me dirent les habitants, la mer entre une fois par an et quelquefois plus souvent, ce qui rend l’eau absolument salée. » Je crois qu’on pourrait observer bien des faits intéressants relatifs aux animaux marins et aux animaux d’eau douce dans cette chaîne de lacs qui bordent la côte du Brésil. M. Gay[2] constate qu’il a trouvé dans le voisinage de Rio des solens et des moules, genres marins, et des ampullaires, coquillages d’eau douce, vivant ensemble dans de l’eau saumâtre. J’ai souvent observé moi-même, dans le lac qui se trouve auprès du Jardin botanique, lac dont l’eau est presque aussi salée que celle de la mer, une espèce d’hydrophile ressemblant beaucoup à un dytique, commun dans les fossés de l’Angleterre ; le seul coquillage habitant ce lac appartient à un genre que l’on trouve ordinairement près de l’embouchure des fleuves.

Nous quittons la côte et pénétrons de nouveau dans la forêt. Les arbres sont très-élevés ; la blancheur de leur tronc contraste singulièrement avec ce qu’on est habitué à voir en Europe. Je vois, en feuilletant les notes prises au moment du voyage, que les parasites admirables, étonnants, tout couverts de fleurs, me frappaient par-dessus tout comme les objets les plus nouveaux au milieu de ces scènes splendides. Au sortir de la forêt, nous traversons d’immenses pâturages très-défigurés par un grand nombre d’énormes fourmilières coniques s’élevant à près de 12 pieds de hauteur. Ces fourmilières font exactement ressembler cette plaine aux volcans de boue du Jorullo, tels que les dépeint Humboldt. Il fait nuit quand nous arrivons à Engenhado, après être restés dix heures à cheval. Je ne cessais, d’ailleurs, de ressentir la plus grande surprise en songeant à ce que ces chevaux peuvent supporter de fatigues ; ils me paraissent aussi se remettre de leurs blessures plus rapidement que ne le font les chevaux d’origine anglaise. Les vampires leur causent souvent de grandes souffrances en les mordant au garrot, non pas tant à cause de la perte de sang qui résulte de la morsure, qu’à cause de l’inflammation que produit ensuite le frottement de la selle. Je sais qu’en Angleterre on a dernièrement mis en doute la véracité de ce fait ; il est donc fort heureux que j’aie été présent un jour qu’on attrapa un de ces vampires (Desmodus d’Orbignyi, Wat.) sur le dos même d’un cheval. Nous bivouaquions fort tard, un soir, auprès de Coquimbo, dans le Chili, quand mon domestique, remarquant que l’un de nos chevaux était fort agité, alla voir ce qui se passait ; croyant distinguer quelque chose sur le dos du cheval, il y porta vivement la main et saisit un vampire. Le lendemain matin, l’enflure et les caillots de sang permettaient de voir où le cheval avait été mordu ; trois jours après, nous nous servions du cheval, qui ne paraissait plus se ressentir de la morsure.

13 avril. — Après trois jours de voyage, nous arrivons à Socêgo, propriété du senhôr Manuel Figuireda, parent de l’un de nos compagnons de route. La maison, fort simple et ressemblant à une grange, convient admirablement au climat. Dans le salon, des fauteuils dorés et des sofas contrastent singulièrement avec les murs blanchis à la chaux, le toit en chaume et les fenêtres dépourvues de vitres. La maison d’habitation, les greniers, les écuries et les ateliers pour les nègres, à qui on a appris différents états, forment une sorte de place quadrangulaire au milieu de laquelle sèche une immense pile de café. Ces différentes constructions se trouvent au sommet d’une petite colline dominant les champs cultivés, entourés de tous côtés par une épaisse forêt. Le café constitue le principal produit de cette partie du pays ; on suppose que chaque plant rapporte annuellement en moyenne 2 livres de grains (906 grammes), mais quelques uns en rapportent jusqu’à 8. On cultive aussi en grande quantité le manioc ou cassave. Chaque partie de cette plante trouve son emploi ; les chevaux mangent les feuilles et les tiges ; les racines sont moulues et converties en une sorte de pâte que l’on presse jusqu’à dessiccation, puis on la cuit au four et elle forme alors une espèce de farine qui constitue le principal aliment du Brésil. Fait curieux, mais bien connu, le jus que l’on extrait de cette plante si nutritive est un poison violent. Il y a quelques années, une vache de cette fazênda mourut pour en avoir bu. Le senhôr Figuireda me dit qu’il a planté l’année précédente un sac de feijaô ou haricots et trois sacs de riz ; les haricots produisirent quatre-vingts fois autant, le riz trois cent vingt fois autant. Un admirable troupeau de bestiaux erre dans les pâturages, et il y a tant de gibier dans les bois, que, chacun des trois jours qui avaient précédé notre arrivée, on avait tué un cerf. Cette abondance se traduit au dîner, et alors les invités ploient réellement sous le fardeau, si la table elle-même est en état de résister, car il faut goûter à chaque plat. Un jour, j’avais fait les plus savants calculs pour arriver à goûter de tout et je pensais sortir victorieux de l’épreuve quand, à ma profonde terreur, je vis arriver un dindon et un cochon rôtis. Pendant le repas, un homme est constamment occupé à chasser de la salle une quantité de chiens et de petits négrillons qui cherchent à se faufiler dès qu’ils en trouvent l’occasion. L’idée d’esclavage bannie, il y a quelque chose de délicieux dans cette vie patriarcale, tant on est absolument séparé et indépendant du reste du monde. Aussitôt qu’on voit arriver un étranger, on sonne une grosse cloche et souvent même on tire un petit canon ; c’est sans doute pour annoncer cet heureux événement aux rochers et aux bois d’alentour, car de tous côtés la solitude est complète. Un matin, je vais me promener une heure avant le lever du soleil pour admirer à l’aise le silence solennel du paysage. Bientôt j’entends s’élever dans les airs l’hymne que chantent en chœur tous les nègres au moment de se mettre au travail. Les esclaves sont, en somme, fort heureux dans des fazêndas telles que celle-ci. Le samedi et le dimanche, ils travaillent pour eux ; et, dans cet heureux climat, le travail de deux jours par semaine est plus que suffisant pour soutenir pendant toute la semaine un homme et sa famille.

14 avril. — Nous quittons Socêgo pour nous rendre à une autre propriété située sur le rio Macâe, limite des cultures dans cette direction. Cette propriété a près de 1 lieue de longueur, et le propriétaire a oublié quelle peut en être la largeur. On n’en a encore défriché qu’une toute petite partie, et cependant chaque hectare peut produire à profusion toutes les riches productions des terres tropicales. Comparée à l’énorme étendue du Brésil, la partie cultivée est insignifiante ; presque tout reste à l’état sauvage. Quelle énorme population ce pays ne pourra-t-il pas nourrir dans l’avenir ! Pendant le second jour de notre voyage, la route que nous suivons est si encombrée de plantes grimpantes, qu’un de nos hommes nous précède, la hache à la main, pour nous ouvrir un passage. La forêt abonde en objets admirables au milieu desquels je ne puis me lasser d’admirer les fougères arborescentes, peu élevées, mais au feuillage si vert, si gracieux et si élégant. Dans la soirée, la pluie tombe à torrents et j’ai froid, bien que le thermomètre marque 63 degrés Fahrenheit (18°,3 centigrades). Dès que la pluie a cessé, j’assiste à un curieux spectacle : l’énorme évaporation qui se produit sur toute l’étendue de la forêt. Une épaisse vapeur blanche enveloppe alors les collines jusqu’à une hauteur de 100 pieds environ ; ces vapeurs s’élèvent, comme des colonnes de fumée, au-dessus des parties les plus épaisses de la forêt, et principalement au-dessus des vallées. Je pus observer plusieurs fois ce phénomène, dû, je crois, à l’immense surface de feuillage précédemment échauffée par les rayons du soleil.

Pendant mon séjour dans cette propriété, je fus sur le point d’assister à un de ces actes atroces qui ne peuvent se présenter que dans un pays où règne l’esclavage. À la suite d’une querelle et d’un procès, le propriétaire fut sur le point d’enlever aux esclaves mâles leurs femmes et leurs enfants pour aller les vendre aux enchères publiques à Rio. Ce fut l’intérêt, et non pas un sentiment de compassion, qui empêcha la perpétration de cet acte infâme. Je ne crois même pas que le propriétaire ait jamais pensé qu’il pouvait y avoir quelque inhumanité à séparer ainsi trente familles qui vivaient ensemble depuis de nombreuses années, et cependant, je l’affirme, son humanité et sa bonté le rendaient supérieur à bien des hommes. Mais on peut ajouter, je crois, qu’il n’y a pas de limites à l’aveuglement que produisent l’intérêt et l’égoïsme. Je vais rapporter une anecdote bien insignifiante qui me frappa plus qu’aucun des traits de cruauté que j’ai entendu raconter. Je traversais un bac avec un nègre plus que stupide. Pour arriver à me faire comprendre, je parlais haut et je lui faisais des signes ; ce faisant, une de mes mains passa près de sa figure. Il crut, je pense, que j’étais en colère et que j’allais le frapper, car il abaissa immédiatement les mains et ferma à demi les yeux en me lançant un regard craintif. Je n’oublierai jamais les sentiments de surprise, de dégoût et de honte qui s’emparèrent de moi à la vue de cet homme effrayé à l’idée de parer un coup qu’il croyait dirigé contre sa figure. On avait amené cet homme à une dégradation plus grande que celle du plus infime de nos animaux domestiques.

18 avril. — À notre retour, nous passons à Socêgo deux jours que j’emploie à collectionner des insectes dans la forêt. La plupart des arbres, bien que fort élevés, n’ont pas plus de 3 ou 4 pieds de circonférence, sauf quelques-uns, bien entendu, de dimensions beaucoup plus considérables. Le senhôr Manuel creusait alors un canot de 70 pieds de long dans un seul tronc d’arbre qui avait 110 pieds de long et une épaisseur considérable. Le contraste des palmiers, croissant au milieu des espèces communes à branches, donne toujours au paysage un aspect intertropical. En cet endroit, le chou-palmier, un des plus élégants de la famille, orne la forêt. La tige de ce palmier est si mince, qu’on pourrait l’entourer avec les deux mains, et cependant il balance ses feuilles élégantes à 40 ou 50 pieds au-dessus du sol. Les plantes grimpantes ligneuses, recouvertes elles-mêmes d’autres plantes grimpantes, ont un fort gros tronc ; j’en mesurai quelques-uns, qui avaient jusqu’à 2 pieds de circonférence. Quelques vieux arbres présentent un aspect fort singulier, les tresses de lianes pendant à leurs branches ressemblent à des bottes de foin. Si, après s’être rassasié de la vue du feuillage, on tourne les yeux vers le sol, on se sent transporté d’une admiration égale par l’extrême élégance des feuilles des fougères et des mimosas. Ces dernières recouvrent le sol en faisant un tapis de quelques pouces de hauteur ; si l’on marche sur ce tapis, on voit en se retournant la trace de ses pas indiquée par le changement de teinte produit par l’abaissement des pétioles sensibles de ces plantes. Il est facile, d’ailleurs, d’indiquer les objets individuels qui excitent l’admiration dans ces admirables paysages ; mais il est impossible de dire quels sentiments d’étonnement et d’élévation ils éveillent dans l’âme de celui à qui il est donné de les contempler.

19 avril. — Nous quittons Socêgo et suivons pendant deux jours la route que nous connaissons déjà, route fatigante et ennuyeuse, car elle traverse des plaines sablonneuses où la réverbération est intense, non loin du bord de la mer. Je remarque que chaque fois que mon cheval pose le pied sur le sable siliceux, on entend un faible cri. Le troisième jour, nous prenons une route différente et traversons le joli petit village de Madre de Deôs. C’est là une des principales grandes routes du Brésil ; et cependant elle est en si mauvais état, qu’aucune voiture ne peut la traverser, sauf toutefois les charrettes traînées par les bœufs. Pendant tout notre voyage, nous n’avons pas traversé un seul pont en pierre ; et les ponts en bois sont en si mauvais état, qu’il est souvent nécessaire de passer à côté pour les éviter. On ne connaît guère les distances ; quelquefois, au lieu de poteaux kilométriques, on trouve une croix ; mais c’est simplement pour indiquer l’endroit où un meurtre a été commis. Nous arrivons à Rio dans la soirée du 23 ; nous avions terminé notre petit voyage.

Pendant le reste de mon séjour à Rio, j’habitai un petit cottage situé dans la baie de Botofogo. Impossible de rêver rien de plus délicieux que ce séjour de quelques semaines dans un aussi admirable pays. En Angleterre, quiconque aime l’histoire naturelle a un grand avantage, en ce sens qu’il découvre toujours quelque chose qui attire son attention ; mais, dans ces climats fertiles, regorgeant pour ainsi dire d’êtres animés, les découvertes nouvelles qu’il fait à chaque instant sont si nombreuses, que c’est à peine s’il peut avancer.

Je consacrai presque exclusivement aux animaux invertébrés les quelques observations que je fus à même de faire. L’existence de vers du genre planaire, qui habitent la terre sèche, m’intéressa beaucoup. Ces animaux ont une structure si simple, que Cuvier les a classés au nombre des vers intestinaux, bien qu’on ne les trouve jamais dans le corps d’autres animaux. De nombreuses espèces de ce genre habitent l’eau salée et l’eau douce ; mais celles dont je parle se trouvent même dans les parties les plus sèches de la forêt, sous des troncs pourris, dont elles semblent faire leur nourriture. Comme aspect général, ces animaux ressemblent à de petites limaces, mais avec des proportions beaucoup moindres ; plusieurs espèces portent des raies longitudinales de couleur brillante. Leur conformation est fort simple : vers le milieu de la surface inférieure de leur corps, ou de la partie sur laquelle ils rampent, se trouvent deux petites ouvertures transversales ; une trompe en forme d’entonnoir et fort irritable peut sortir de l’ouverture antérieure. Cet organe conserve encore sa vitalité pendant quelques instants après que le reste du corps de l’animal est complètement mort, qu’on l’ait tué soit en le plongeant dans l’eau salée, soit par tout autre moyen.

Je ne trouvai pas moins de dix espèces différentes de planaires terrestres dans diverses parties de l’hémisphère méridional[3]. Je conservai vivants pendant près de deux mois quelques spécimens que je m’étais procurés à la terre de Van-Diemen ; je les nourrissais de bois pourri. Je coupai l’un d’eux transversalement en deux parties presque égales ; au bout de quinze jours, ces deux parties avaient recouvré la forme d’animaux parfaits. Cependant j’avais divisé l’animal de telle façon qu’une des moitiés contenait les deux orifices inférieurs, tandis que, par conséquent, l’autre n’en avait pas. Vingt-cinq jours après l’opération, on n’aurait pas pu distinguer la moitié la plus parfaite d’un autre spécimen quel qu’il soit. La taille de l’autre avait beaucoup augmenté, et il se formait dans la masse parenchymateuse, vers l’extrémité postérieure, un espace clair dans lequel on pouvait nettement discerner les rudiments d’une bouche ; on ne distinguait cependant pas encore d’ouverture correspondante à la surface inférieure. Si la chaleur, qui s’augmentait considérablement à mesure que nous approchions de l’équateur, n’avait pas cause la mort de tous ces individus, la formation de cette dernière ouverture aurait sans aucun doute complété l’animal. Bien que cette expérience soit très-connue, il n’en était pas moins intéressant d’assister à la production progressive de tous les organes essentiels dans la simple extrémité d’un autre animal. Il est extrêmement difficile de conserver ces planaires, car, dès que la cessation de la vie permet aux lois ordinaires d’agir, leur corps entier se transforme en une masse molle et fluide avec une rapidité que je n’ai remarquée dans aucun autre animal.

Je visitai pour la première fois la forêt où se trouvent ces planaires en compagnie d’un vieux prêtre portugais, qui m’emmena avec lui à la chasse. Cette chasse consiste à lancer quelques chiens dans le bois et ; attendre patiemment pour tirer tout animal qui peut se présenter. Le fils d’un fermier voisin, excellent spécimen de jeune Brésilien sauvage, nous accompagnait. Ce jeune homme portait un pantalon et une chemise en haillons ; il avait la tête nue, et était armé d’un vieux fusil et d’un couteau. L’habitude de porter le couteau est universelle ; les plantes grimpantes rendent d’ailleurs son emploi indispensable dès qu’on veut traverser un bois un peu épais ; mais on peut aussi attribuer à cette habitude les meurtres fréquents qui ont lieu au Brésil. Les Brésiliens se servent du couteau avec une habileté consommée ; ils peuvent le lancer à une assez grande distance, avec tant de force et de précision, qu’ils infligent presque toujours une blessure mortelle. J’ai vu un grand nombre de petits garçons s’essayer en jouant à lancer le couteau ; la facilité avec laquelle ils le plantaient dans un poteau fiché en terre promettait pour l’avenir. Mon compagnon avait tué la veille deux gros singes portant de la barbe. Ces animaux ont des queues qui leur permettent de saisir les objets, queues dont l’extrémité peut encore supporter le poids entier du corps de l’animal après sa mort. L’un d’eux était resté fixé ainsi à une branche, et il fallut couper un gros arbre pour l’atteindre ; ce qui fut d’ailleurs bientôt fait. Outre un de ces singes, nous ne tuâmes guère que quelques petits perroquets verts et quelques toucans. Je profitai toutefois de la connaissance du prêtre portugais ; car, une autre fois, il me donna un beau spécimen du chat Yagouaroundi.

Tout le monde a entendu vanter la beauté du paysage auprès de Botofogo. La maison que j’habitais se trouvait située au pied de la montagne bien connue de Corcovado. On a remarqué, avec beaucoup de raison, que les collines abruptement coniques caractérisent la formation que Humboldt désigne sous le nom de gneiss-granit. Rien de plus frappant que l’aspect de ces immenses masses rondes de rochers nus s’élevant du sein de la végétation la plus exubérante.

Je m’occupais souvent à étudier les nuages qui, arrivant de la mer, venaient se buter, pour ainsi dire, contre la partie la plus élevée du Corcovado. Comme presque toutes les montagnes, quand elles sont ainsi en partie cachées par les nuages, le Corcovado semble s’élever à une hauteur beaucoup plus considérable qu’elle ne l’est réellement, soit 2300 pieds (690 mètres). M. Daniell a fait observer, dans ses essais météorologiques, qu’un nuage paraît quelquefois fixé sur le sommet d’une montagne pendant que le vent continue à souffler. Le même phénomène se présentait ici sous un aspect légèrement différent ; on voyait, en effet, le nuage se recourber et passer rapidement au-dessus du sommet, sans que la partie fixée au flanc de la montagne semblât ni augmenter ni diminuer. Le soleil se couchait, et une douce brise du sud, venant frapper le côté méridional du rocher, remontait pour aller se confondre avec le courant d’air froid supérieur, aussitôt les vapeurs se condensaient ; mais à mesure que les nuages légers avaient passé au-dessus du sommet et se trouvaient soumis à l’influence de l’atmosphère plus chaude du versant septentrional, ils se redissolvaient immédiatement.

Pendant les mois de mai et de juin, commencement de l’hiver dans ce pays, le climat est délicieux. La température moyenne, déduite d’observations faites à neuf heures du matin et à neuf heures du soir, n’était que de 72 degrés Fahrenheit (22°,2 centigrades). Souvent il tombait de fortes ondées ; mais les vents secs du sud séchaient rapidement le sol et on pouvait se promener avec plaisir. Un matin, il plut pendant six heures consécutives et il tomba 1 pouce six dixièmes de pluie. Quand cet orage passa sur les forêts qui entourent le Corcovado, les gouttes d’eau, en venant frapper la multitude innombrable des feuilles, produisaient un bruit fort singulier ; on pouvait l’entendre à un quart de mille de distance, et il ressemblait au bruit que ferait un torrent impétueux. Combien il était délicieux, après une chaude journée, de s’asseoir tranquillement dans le jardin jusqu’à ce qu’il fît nuit ! La nature, dans ces climats, choisit pour ses vocalistes des artistes plus humbles qu’en Europe. Une petite grenouille, du genre Hyla, se pose sur une tige à environ un pouce au-dessus de la surface de l’eau et fait entendre un chant fort agréable ; quand elles sont plusieurs ensemble, chacune d’elles donne sa note harmonieuse. J’éprouvai quelque difficulté à me procurer un spécimen de ces grenouilles. Les pattes de ces animaux se terminent par de petites ventouses, et je m’aperçus qu’ils pouvaient grimper le long d’une glace placée perpendiculairement. De nombreuses cigales, de nombreux grillons, font entendre en même temps leur cri perçant, mais qui toutefois, amoindri par la distance, ne laisse pas d’être agréable. Tous les soirs, ce concert commence dès qu’il fait nuit. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de rester là, immobile, à l’écouter, jusqu’à ce que le passage de quelque insecte curieux vînt éveiller mon attention.

À cette heure, les mouches lumineuses volent de haie en haie ; par une nuit sombre, on peut percevoir à deux cents pas environ la lumière qu’elles projettent. Il est à remarquer que, chez tous les animaux phosphorescents que j’ai pu observer, vers luisants, scarabées brillants et différents animaux marins (tels que crustacés, méduses, néréides, un coralliaire du genre Clytia et un tunicier du genre Pyrosome), la lumière affecte toujours une teinte verte bien définie. Toutes les mouches lumineuses que j’ai pu prendre ici appartiennent aux Lampyrides (famille à laquelle appartient le ver luisant anglais), et le plus grand nombre des spécimens étaient des lampyris occidentalis[4]. Cet insecte, d’après de nombreuses observations faites par moi, émet la lumière la plus brillante quand on l’irrite ; dans les intervalles, les anneaux abdominaux s’obscurcissent. La lumière se produit presque instantanément dans les deux anneaux ; cependant on l’aperçoit d’abord dans l’anneau antérieur. La matière brillante est fluide et très-adhésive ; certains points, où la peau de l’animal avait été déchirée, continuaient à briller et à émettre une légère scintillation alors que les parties saines devenaient obscures. Quand l’insecte est décapité, les anneaux continuent à briller, mais la lumière n’est pas aussi intense qu’auparavant ; une irritation locale, faite avec la pointe d’une aiguille, augmente toujours l’intensité de la lumière. Dans un cas que j’ai pu observer, les anneaux ont conservé leur propriété lumineuse pendant près de vingt-quatre heures après la mort de l’insecte. Ces faits semblent prouver que l’animal possède seulement la faculté d’éteindre pendant de courts intervalles la lumière qu’il émet, mais que, dans tous les autres instants, l’émission lumineuse est involontaire. J’ai trouvé en grand nombre, sur des graviers humides, les larves de ces lampyres qui, par leur forme générale, ressemblent aux femelles du ver luisant de l’Angleterre. Ces larves ne possèdent qu’une faible puissance lumineuse ; tout au contraire de leurs parents, ils simulent la mort dès qu’on les touche et cessent de briller ; l’irritation n’excite pas non plus chez eux une nouvelle émission lumineuse. J’en conservai plusieurs vivants pendant quelque temps ; leur queue constitue un organe fort singulier, car, au moyen d’une disposition très-ingénieuse, elle peut jouer le rôle de suçoir et de réservoir pour la salive ou un liquide analogue. Je leur donnais fort souvent de la viande crue ; or je remarquai invariablement que l’extrémité de la queue venait s’appliquer à la bouche pour déposer une goutte de fluide sur la viande que l’insecte était en train d’avaler. Malgré une pratique si constante, la queue ne semble pas pouvoir trouver facilement la bouche ; tout au moins, la queue va-t-elle d’abord toucher le cou, qui semble lui servir de guide.

Un scarabée, le pyrophore à bec de feu (Pyrophorus luminosus, Illig.), est l’insecte lumineux le plus commun des environs de Bahia. Chez cet insecte, comme chez plusieurs autres que nous avons déjà cités, une irritation mécanique a pour effet de rendre la lumière de l’insecte plus intense. Je m’amusai un jour à observer cet insecte au point de vue de la faculté qu’il possède de faire des bonds assez considérables, faculté-qui ne me semble pas avoir été parfaitement décrite[5]. Quand le pyrophore à bec de feu est placé sur le dos et qu’il se prépare à sauter, il rejette en arrière sa tête et son thorax, de telle sorte que l’épine pectorale se tend et vient reposer sur le bord de son fourreau. L’insecte continue ce mouvement en arrière, en employant toute son énergie musculaire, jusqu’à ce que l’épine pectorale, se tende comme un ressort, et en ce moment il repose sur l’extrémité de sa tête et de ses élytres. Tout à coup il se laisse aller, la tête et le thorax se soulèvent et, en conséquence, la base des élytres vient frapper avec tant de force la surface sur laquelle il s’est posé, qu’il rebondit à la hauteur de 1 ou de 2 pouces. Les pointes avancées du thorax et le fourreau de l’épine servent à maintenir le corps entier pendant le saut. Dans les descriptions que j’ai lues, il me semble qu’on n’a pas assez appuyé sur l’élasticité de l’épine ; un saut aussi soudain ne peut pas être le résultat d’une simple contraction musculaire, sans l’aide de quelque moyen mécanique.

Pendant mon séjour, je ne manquai pas de faire de courtes, mais fort agréables excursions, dans le voisinage. Un jour, je me rendis au Jardin botanique, où l’on peut voir bien des arbres connus pour leur grande utilité. Le camphrier, le poivrier, le cannellier et le giroflier portent des feuilles qui répandent un arôme délicieux ; l’arbre à pain, le jaca et le mango rivalisent par la magnificence de leur feuillage. Dans le voisinage de Bahia, le paysage est surtout remarquable à cause de la présence de ces deux derniers arbres. Avant de les voir, je ne me serais certes pas figuré qu’un arbre pût projeter sur le sol une ombre aussi épaisse. Ces deux arbres ont, avec les arbres toujours verts de ces climats, le même rapport que le laurier et le houx en Angleterre ont avec les espèces décidues d’un vert plus clair. On peut remarquer que, dans les régions intertropicales, les arbres les plus magnifiques entourent les maisons ; c’est sans doute parce que ces arbres sont aussi les plus utiles. En effet, le bananier, le cocotier, les nombreuses espèces de palmiers, l’oranger, l’arbre à pain réunissent en eux ces qualités au suprême degré.

Un jour, une remarque de Humboldt me frappa tout particulièrement. Le grand voyageur fait souvent allusion « aux légères vapeurs qui, sans nuire à la transparence de l’air, rendent les teintes plus harmonieuses et adoucissent les contrastes ». C’est là un phénomène que je n’ai jamais observé dans les zones tempérées. L’atmosphère reste parfaitement transparente jusqu’à une distance d’un demi-mille ou de trois quarts de mille ; mais, si on regarde à une plus grande distance, toutes les couleurs se fondent dans un flou admirable, gris mélangé d’un peu de bleu. L’état de l’atmosphère avait subi peu de modifications depuis le matin jusqu’à midi, heure à laquelle le phénomène se développa dans tout son éclat ; sauf toutefois en ce qui concernait le degré de sécheresse, car, dans l’intervalle, la différence entre le point de la rosée et la température s’était augmenté de 7°,5 à 17 degrés.

Une autre fois, je partis de grand matin et me rendis à la Gavia ou montagne du hunier. La fraîcheur était délicieuse, l’air était tout embaumé ; les gouttes de rosée brillaient encore sur les feuilles des grandes liliacées qui ombrageaient de petits ruisseaux d’eau limpide. Assis sur un bloc de granit, quel plaisir n’éprouvais-je pas à observer les insectes et les oiseaux qui volaient autour de moi ! Les oiseaux-mouches affectionnent tout particulièrement ces endroits solitaires et ombragés. Quand je voyais ces petites créatures bourdonner autour d’une fleur, en faisant vibrer si rapidement leurs ailes qu’à peine on pouvait les distinguer, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler les papillons sphinx ; il y a, en effet, la plus grande analogie entre leurs mouvements et leurs habitudes.

Je suivis un sentier qui me conduisit dans une magnifique forêt, et bientôt se déroula à mes regards éblouis une de ces vues admirables si communes dans les environs de Rio. Je me trouvais à une hauteur d’environ 500 ou 600 pieds ; à cette élévation, le paysage revêt ses teintes les plus brillantes ; les formes, les couleurs surpassent si complètement en magnificence tout ce que l’Européen a pu voir dans son pays, qu’il se trouve à court d’expressions pour peindre ce qu’il ressent. L’effet général me rappelait les décors les plus brillants de l’Opéra. Je ne revenais jamais les mains vides de ces excursions. Cette fois, je trouvai un spécimen d’un curieux champignon appelé hymenophallus. Tout le monde connaît le phallus anglais qui, en automne, empeste l’air de son abominable odeur ; quelques-uns de nos scarabées cependant, comme le savent les entomologistes, considèrent cette odeur comme un parfum délicieux. Il en est de même ici, car un Strongylus, attiré par l’odeur, vint se poser sur le champignon que je portais à la main. Ce fait nous permet de constater des rapports analogues dans deux pays fort éloignés l’un de l’autre, entre des plantes et des insectes appartenant aux mêmes familles, bien que les espèces soient différentes. Quand l’homme est l’agent introducteur d’une nouvelle espèce dans un pays, ce rapport disparaît souvent : je puis citer comme exemple de ce fait que les laitues et les choux qui, en Angleterre, sont la proie d’une si grande quantité de limaces et de chenilles, restent intacts dans les jardins qui avoisinent Rio.

Pendant notre séjour au Brésil, je fis une grande collection d’insectes. Quelques observations générales sur l’importance comparative des différents ordres peuvent intéresser les entomologistes anglais. Les lépidoptères, grands et admirablement colorés, dénotent la zone qu’ils habitent bien plus clairement qu’aucune autre race d’animaux. Je ne parle que des papillons, car les phalènes, contrairement à ce qu’aurait pu faire penser la vigueur de la végétation, m’ont paru certainement moins nombreuses que dans nos régions tempérées. Les habitudes du papilio feronia me surprirent beaucoup. Ce papillon est assez commun et fréquente ordinairement les bosquets d’orangers. Bien que s’élevant très-haut en l’air, il se pose fréquemment sur le tronc des arbres. Il se tient alors la tête en bas et les ailes étendues horizontalement, au lieu de les relever verticalement, comme le font la plupart des papillons. C’est, en outre, le seul papillon que j’aie vu se servir de ses pattes pour courir ; je ne lui connaissais pas cette habitude, aussi l’insecte m’échappa-t-il plus d’une fois en se jetant de côté juste au moment où j’allais le saisir avec mes pinces. Mais, fait encore plus singulier, cette espèce possède la faculté d’émettre des sons[6]. À plusieurs reprises, un couple de ces papillons, probablement un mâle et une femelle, passèrent à un mètre ou deux de moi se poursuivant l’un l’autre. Or chaque fois j’entendais distinctement un bruit ressemblant à celui que produirait une roue dentée passant sous un cliquet. Le bruit se renouvelait à de courts intervalles, et pouvait s’entendre à une distance d’environ 20 mètres. Je puis affirmer que cette observation est exempte de toute erreur.

L’aspect général des coléoptères me désappointa beaucoup. On trouve ici des scarabées petits, obscurément colorés, en nombre considérable[7]. Les collections européennes ne possèdent guère jusqu’à présent que des spécimens des espèces tropicales les plus grandes. Un simple coup d’œil, jeté sur ce que sera le catalogue complet de l’avenir, suffirait à détruire à jamais le repos d’un entomologiste. Les scarabées carnivores ou Carabiques se trouvent en fort petit nombre entre les tropiques ; ce fait est d’autant plus remarquable que, dans les pays chauds, les quadrupèdes carnivores existent en plus grand nombre. Ce fait me frappa vivement, et en arrivant au Brésil, et quand je vis réapparaître dans les plaines tempérées de la Plata de nombreux Harpalides si élégants et si actifs. Les araignées, si nombreuses, et les hyménoptères, si rapaces, remplacent-ils les scarabées carnivores ? Les scarabées qui se nourrissent de charognes et les Brachélytres sont fort rares ; d’autre part, les Charençons et les Chrysomélides, qui tous se nourrissent de végétaux, se trouvent en quantités étonnantes. Je ne parle pas ici du nombre des différentes espèces, mais du nombre des individus ; car c’est ce dernier chiffre qui constitue le caractère le plus frappant de l’entomologie d’un pays. Les orthoptères et les hémiptères sont fort nombreux, ainsi que les hyménoptères à aiguillon, les abeilles, peut-être, exceptées. Quiconque entre pour la première fois dans une forêt tropicale reste stupéfait à la vue des travaux exécutés par les fourmis ; on voit de tous côtés des chemins bien battus allant dans toutes les directions, et sur lesquels passe constamment une armée de fourrageurs, les uns partant, les autres revenant chargés de morceaux de feuilles vertes souvent plus grands que leur corps.

Une petite fourmi noire voyage souvent en quantités infinies. Un jour, à Bahia, je fus tout étonné de voir un grand nombre d’araignées, de blattes et d’autres insectes, ainsi que des lézards, traverser un terrain nu en donnant les signes de la plus grande agitation. À quelque distance en arrière, je vis les arbres et les feuilles tout noirs de fourmis. La troupe, après avoir traversé le terrain nu, se divisa et descendit le long d’un vieux mur ; elle réussit ainsi à envelopper quelques insectes, qui firent d’étonnants efforts pour se soustraire à une terrible mort. Quand les fourmis eurent atteint la route, elles changèrent de direction, se divisèrent en files étroites et remontèrent le mur. Je plaçai une petite pierre de façon à intercepter la route de l’une des files ; le bataillon entier l’attaqua, puis se retira immédiatement. Peu après, un autre bataillon revint à la charge ; mais, n’ayant pu enlever l’obstacle, se retira à son tour et on abandonna cette route. En faisant un détour de 1 pouce ou 2, la file aurait pu éviter cette pierre ; c’est ce qui serait sans doute arrivé si elle avait été là dans le principe ; mais ces courageux petits guerriers avaient été attaqués et ne voulaient pas céder.

On trouve en grand nombre dans les environs de Rio certains insectes qui ressemblent à des guêpes et qui construisent avec de l’argile des cellules pour leurs larves dans le coin des vérandahs. Ils emplissent ces cellules d’araignées et de chenilles, qu’ils semblent savoir admirablement piquer avec leur aiguillon, de façon à les paralyser sans les tuer tout à fait, et qui restent là, à moitié mortes, jusqu’à ce que les œufs soient éclos. Les larves se nourrissent de cette horrible masse de victimes impuissantes, mais vivantes encore ; spectacle affreux, qu’un naturaliste enthousiaste[8] appelle cependant amusant et curieux ! Un jour j’observai avec beaucoup d’intérêt un combat terrible entre un Pepsis et une grosse araignée du genre Lycose. La guêpe se précipita soudain sur sa proie, puis s’envola immédiatement ; l’araignée était évidemment blessée, car, en essayant de fuir, elle se laissa rouler le long d’une petite déclivité de terrain ; il lui resta cependant encore assez de force pour se traîner dans une touffe d’herbes où elle se cacha. La guêpe revint bientôt et sembla surprise de ne pas retrouver immédiatement sa victime. Elle commença alors une chasse tout aussi régulière que peut l’être celle d’un chien qui poursuit un renard ; elle vola deci delà, faisant tout le temps vibrer ses ailes et ses antennes. L’araignée, quoique bien cachée, fut bientôt découverte ; et la guêpe, redoutant évidemment encore les mâchoires de son adversaire, manœuvra avec soin pour se rapprocher d’elle et finit par lui infliger deux piqûres sur le côté inférieur du thorax. Enfin, après avoir examiné soigneusement avec ses antennes l’araignée, actuellement immobile, elle se disposa à emporter sa proie ; mais je me saisis du tyran et de sa victime[9].

Proportionnellement aux autres insectes, le nombre des araignées est ici beaucoup plus considérable qu’il ne l’est en Angleterre, peut-être même plus considérable que toute autre division des animaux articulés. La variété des espèces chez les araignées sauteuses semble presque infinie. Le genre, ou plutôt la famille des Epeires, se caractérise ici par bien des formes singulières ; quelques espèces portent des écailles pointues et coriaces, d’autres de gros tibias revêtus de piquants. On trouve tous les sentiers de la forêt barricadés par la forte toile jaune d’une espèce qui appartient à la même division que l’Epeira clavipes de Fabricius, araignée qui, selon Sloane, fait aux Indes occidentales des toiles assez fortes pour retenir des oiseaux. Une jolie petite araignée, à pattes de devant fort longues, et qui semble appartenir à un genre non décrit, vit en parasite sur presque toutes ces toiles. Elle est trop insignifiante, je suppose, pour que la grande Epeire daigne la remarquer ; elle lui permet donc de se nourrir des petits insectes qui, autrement, ne profiteraient à personne. Quand cette petite araignée est effrayée, elle feint la mort en étendant les pattes de devant, ou se laisse tomber hors de la toile. Une grosse Epeire, appartenant à la même division que les Epeira tuberculata et conica, est extrêmement commune, surtout dans les endroits secs. Cette araignée consolide le centre de sa toile, ordinairement placée au milieu des grandes feuilles de l’agave commun, par deux, ou même par quatre rubans disposés en zigzag qui relient deux des rayons. Dès qu’un gros insecte, tel qu’une sauterelle ou une guêpe, vient se prendre dans la toile, l’araignée, par un brusque mouvement, le fait rapidement tourner sur lui-même ; en même temps elle enveloppe sa proie d’une quantité de fils qui forment bientôt un véritable cocon autour d’elle. L’araignée examine alors sa victime impuissante et la mord sur la partie postérieure du thorax ; puis elle se retire et attend patiemment que le poison ait produit son effet. On peut juger de la virulence de ce poison par le fait que j’ouvris le cocon au bout d’une demi-minute et qu’une large guêpe qui y était enfermée était déjà morte. Cette Epeire se tient toujours la tèle en bas vers le centre de sa toile. Quand on la dérange, elle agit différemment, selon les circonstances ; s’il y a un fourré au-dessous de sa toile, elle se laisse tomber tout à coup. J’ai pu voir plusieurs de ces araignées allonger le fil qui les retient à la toile pour se préparer à tomber. Si, au contraire, le sol est nu, l’Epeire se laisse rarement tomber, mais passe rapidement d’un côté à l’autre de la toile par un couloir central ménagé à cet effet. Si on la dérange encore, elle se livre à une curieuse manœuvre : placée au centre de la toile, qui est attachée à des branches élastiques, elle l’agite violemment jusqu’à ce qu’elle acquière un mouvement vibratoire si rapide, que le corps de l’araignée elle-même devient indistinct.

On sait que, quand un gros insecte se prend dans leurs toiles, la plupart de nos araignées anglaises essayent de couper les lignes et de mettre leur proie en liberté pour sauver leur filet d’une entière destruction. Une fois, cependant, je vis dans une serre, dans le Shropshire, une grosse guêpe femelle se prendre dans la toile irrégulière d’une toute petite araignée, qui, au lieu de couper les lignes de sa toile, continua avec persévérance à entourer de fils le corps, et surtout les ailes de sa proie. La guêpe essaya bien des fois d’abord de frapper son petit antagoniste avec son aiguillon, mais ce fut en vain. Après une lutte de plus d’une heure, j’eus pitié de la guêpe ; je la tuai, puis la replaçai dans la toile. L’araignée revint bientôt et, une heure après, je fus tout surpris de la trouver les mâchoires fixées dans l’orifice par lequel sort l’aiguillon de la guêpe vivante. Je chassai l’araignée deux ou trois fois ; mais, pendant vingt-quatre heures, je la retrouvai suçant toujours à la même place ; elle se gonfla même considérablement, distendue qu’elle était par les sucs de sa proie, qui était beaucoup plus grosse qu’elle ne l’était elle-même.

Il est peut-être bon de mentionner ici que j’ai trouvé près de Santa-Fé Bajada beaucoup de grosses araignées noires, portant sur le dos des taches rouges ; ces araignées vivent en troupes. Les toiles sont placées verticalement, disposition qu’adopte invariablement le genre Epeire ; elles sont séparées l’une de l’autre par un espace d’environ 2 pieds, mais sont toutes attachées à certaines lignes communes extrêmement longues et qui s’étendeut à toutes les parties de la communauté. De cette manière, les toiles unies entourent le sommet de quelques gros buissons. Azara[10] a décrit une araignée vivant en société, qu’il a observée au Paraguay ; Walckenaer pense que ce devait être un Théridion ; mais c’est probablement une Epeire, et elle appartient peut-être à la même espèce que la mienne. Je ne peux cependant me rappeler avoir vu le nid central aussi grand qu’un chapeau, dans lequel, dit Azara, les araignées déposent leurs œufs en automne, au moment de leur mort. Comme toutes les araignées que j’ai vues en cet endroit avaient la même grosseur, elles devaient probablement avoir presque le même âge. Cette habitude de vivre en société chez un genre aussi typique que celui des Epeires, c’est-à-dire chez des insectes si sanguinaires et si solitaires que les deux sexes mêmes s’attaquent souvent l’un l’autre, constitue un fait fort singulier.

Dans une haute vallée des Cordillères, auprès de Mendosa, j’ai trouvé une autre araignée qui construit une toile fort singulière. De fortes lignes rayonnent dans un plan vertical autour d’un centre commun où se tient l’insecte ; mais deux rayons seulement sont réunis par un tissu symétrique, de telle sorte que la toile, au lieu d’être circulaire comme à l’ordinaire, consiste seulement en un segment ayant la forme d’un coin. Toutes les toiles en cet endroit affectaient la même forme.



  1. Vênda, terme portugais pour désigner une auberge.
  2. Annales des sciences naturelles, 1833.
  3. J’ai décrit et nommé ces espèces dans les Annals of Nat. Hist., vol. XIV, p. 241.
  4. Je désire exprimer toute ma reconnaissance à M. Waterhouse, qui a bien voulu déterminer cet insecte et beaucoup d’autres et m’aider de toutes façons.
  5. Kirby, Entomology, vol. II, p. 317.
  6. M. Doubleday a dernièrement décrit (devant la Société d’entomologie 3 mars 1845), une conformation particulière des ailes de ce papillon, conformation qui semble lui permettre de produire le bruit dont je parle. « Ce papillon est remarquable, dit-il, en ce qu’il porte une espèce de tambour à la base des ailes antérieures, entre la nervure costale et la nervure sous-costale. Ces deux nervures, en outre, ont à l’intérieur un diaphragme ou vaisseau singulier, qui affecte la forme d’une vis. » Je lis dans les Voyages de Langsdorff (pendant les années 1803-7, p. 74) que, dans l’île Sainte-Catherine, sur les côtes du Brésil, on trouve un papillon, appelé februa Hoffmanseggi, qui, en volant, fait un bruit qui ressemble à celui de la crécelle.
  7. Je puis citer ici, comme exemple du produit de la chasse d’un seul jour (23 juin), que je pris soixante-huit espèces de coléoptères, alors que je ne m’occupais pas particulièrement de cet ordre. Parmi ces soixante-huit espèces, il n’y avait que deux espèces de Carabiques, quatre de Brachélytres, quinze de Rhynchophores et quatorze de Chrysomélides. Je rapportai en même temps trente-sept espèces d’Arachnides, ce qui prouve que je n’accordais pas une attention exclusive à l’ordre des coléoptères, ordinairement si favorisé par les naturalistes.
  8. Dans un manuscrit du British Museum, manuscrit écrit par M. Abbott, qui a fait ses observations en Géorgie. Voir le mémoire de M. A. White dans les Annals of Nat. Hist., vol. VII, p. 472. Le lieutenant Hutton a décrit un sphex qui habite les Indes et qui a les mêmes habitudes (Journal of the Asiatic Society, vol. I, p. 535).
  9. Don Félix Azara (vol. I, p. 175) dit, en parlant d’un insecte hyménoptère appartenant probablement au même genre, qu’il le vit traîner le cadavre d’une araignée à travers de hautes herbes, en droite ligne, jusqu’à son nid, qui se trouvait à une distance de cent soixante-trois pas. Il ajoute que la guêpe, afin de reconnaître la route, faisait de temps en temps des « demi-tours d’environ trois palmes. »
  10. Azara, Voyage, vol. I, p. 213.