Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/23


ANTONIO,
PEINTRE VÉNITIEN.

Souvent un artiste, grâce aux persécutions de l’envie, abandonne son pays natal, choisit une nouvelle patrie capable d’apprécier le mérite, et, pour se venger de ses ennemis, arrive au premier rang à force de constance et d’application, tandis que s’il eût vécu tranquille, il ne serait peut-être jamais sorti de la médiocrité.

Antonio de Venise suivit Agnolo Gaddi à Florence pour apprendre la peinture. Son talent et ses autres qualités lui acquirent l’estime et l’amitié des Florentins ; mais le désir de recueillir le fruit de ses travaux ne tarda pas à le ramener à Venise. Quelques ouvrages à fresque et en détrempe ayant bientôt établi sa réputation, la seigneurie lui confia le soin de décorer un des côtés de la salle du conseil. Il conduisit cette entreprise à fin avec une perfection qui lui aurait valu de justes et honorables récompenses, si les brigues et l’envie de ses rivaux, protégés par des gentilshommes vénitiens, n’eussent triomphé de son bon droit. Triste et froissé, le pauvre Antonio n’eut pas de meilleur parti à prendre que de retourner à Florence, en jurant de ne jamais remettre les pieds à Venise. Arrivé dans sa patrie d’adoption, il fut employé à peindre, dans le cloître de Santo-Spirito, le Christ appelant ses premiers disciples et le Miracle des cinq pains et des deux poissons. Dans cette dernière composition, on admire l’expression d’amour et de charité qui anime le Christ, et un apôtre occupé à distribuer le pain contenu dans une corbeille. Ces figures semblent prêtes à parler. Antonio ne montra pas moins d’habileté en représentant sur la façade du même cloître les Israélites recueillant la manne dans le désert. Il exécuta ensuite à Santo-Stefano, sur le gradin du maître-autel, plusieurs sujets tirés de la vie de saint Étienne. Une miniature ne serait pas traitée avec plus de soin et de recherche. À Sant’-Antonio, il laissa également quelques peintures qui ont disparu avec cette église que, de nos jours, Monsignor Ricasoli, évêque de Pistoia, a fait abattre, parce qu’elle gênait la vue de son palais. Ce fut un malheur sans doute, mais qui de toutes façons serait arrivé, car la culée du pont, sur laquelle était bâti ce petit temple, fut enlevée par la grande débâcle de 1557. Après avoir achevé ces divers travaux, Antonio fut appelé à Pise par les intendants du Campo-Santo qui le chargèrent de continuer l’Histoire de saint Ranieri, commencée par Simone de Sienne. Antonio débuta par représenter saint Ranieri s’embarquant pour retourner à Pise, avec une foule de personnages parmi lesquels on remarque le comte Gaddo et son oncle Neri, ancien seigneur de Pise ; et un Possédé dont le visage bouleversé, les gestes convulsifs, les yeux enflammés, les dents menaçantes, inspirent la terreur, tant l’illusion est puissante. Le tableau suivant renferme un Tavernier, gros et gras compagnon, qui tout tremblant se recommande à saint Ranieri qui lui montre le diable sous la forme d’un chat, juché sur un tonneau. On ne saurait désirer plus de grâce, de variété et de naturel dans les têtes, les attitudes et les ajustements des servantes qui partagent l’étonnement du tavernier. On voit ensuite saint Ranieri au milieu des chanoines de la cathédrale de Pise, revêtus de leurs plus beaux habits ; puis des anges, environnés d’une lumière éclatante, qui portent au ciel l’âme du saint qui vient de rendre le dernier soupir, à la grande douleur de ceux qui l’entourent. Dans la translation, à la cathédrale, du corps de saint Ranieri, on admire quelques chantres dont les gestes et les mouvements sont d’une vérité extraordinaire. Antonio mit le même soin à représenter les divers miracles opérés par le saint, les aveugles recouvrant la vue, les boiteux guéris, les possédés délivrés du démon. Entre toutes ces figures, un hydropique, au visage décharné, aux lèvres pâles et maigres, au ventre gonflé, mérite surtout d’attirer l’attention. Nous ne devons pas oublier non plus un vaisseau sauvé de la fureur des flots par l’intercession de saint Ranieri. Des passagers jettent à la mer de précieuses marchandises sans songer aux sueurs quelles leur ont coûté ; des matelots réparent les avaries ; d’autres s’occupent des manœuvres ; mais il est inutile d’entrer dans plus de détails ; il nous suffit de dire que rien n’a été négligé pour rendre ce tableau parfait. Au-dessous de l’Histoire des saints Pères, peinte par Pietro Laurati de Sienne, Antonio représenta les corps de saint Olivier et de l’abbé Panuzio avec plusieurs traits de leur vie. Toutes ces peintures du Campo-Santo sont regardées universellement et avec raison comme les meilleures de toutes celles qui ont été faites dans le même lieu, à différentes époques et par plusieurs maîtres célèbres. Antonio ne retouchait jamais ses fresques ; aussi se sont-elles parfaitement conservées jusqu’à nos jours. On sait que les retouches à sec nuisent considérablement aux fresques, en empêchant les couleurs primitives d’être purifiées par l’air, dont elles se trouvent séparées par des gommes, des colles ou d’autres semblables matières.

Richement récompensé par les Pisans, Antonio revint à Florence, ou il peignit, dans une chapelle pour Giovanni degli Agli, un Christ mort, l’Adoration des Mages et le Jugement dernier. Appelé ensuite à la Chartreuse par les Acciajuoli, fondateurs de ce saint lieu, il y fit le tableau du maître-autel qui a été brûlé de nos jours par la faute du sacristain qui avait oublié un encensoir plein de feu. Dans le même endroit, Antonio laissa une Transfiguration du Christ qui est fort belle. Bientôt après, il abandonna la peinture pour étudier la médecine qu’il pratiqua longtemps. Enfin il mourut, à l’âge de soixante-quatorze ans, d’une maladie d’estomac ; d’autres disent de la peste qui ravagea Florence l’an 1384 (1). Il se livra à de nombreuses expériences en médecine, et acquit autant de réputation dans cet art que dans celui de la peinture. Il laissa des dessins à la plume et en clair-obscur qui sont sans contredit les meilleurs de cette époque. Nous en possédons quelques-uns, et entre autres ceux d’après lesquels il peignit ses tableaux de Santo-Spirito.

Il eut pour élèves Gherardo Starnina et Paolo Uccello, qui imitèrent son style et lui firent beaucoup d’honneur. On voit son portrait peint par lui-même dans le Campo-Santo de Pise (2).

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Le Vasari assure en termes formels la prééminence aux peintures d’Antonio sur toutes celles qui furent entreprises par tant de maîtres célèbres dans le Campo-Santo de Pise. Cette constatation, pleine de bonne foi de la part du Vasari, pouvait-elle passer inaperçue ? et, une fois remarquée, pouvait-elle ne pas soulever les plus puériles querelles, les plus aigres discussions ? Les adversaires de l’école florentine ne devaient point facilement renoncer à exploiter un aveu aussi éclatant de la supériorité d’un homme étranger à Florence. Loin de voir un gage de la loyauté du Vasari dans cette biographie d’Antonio, ils y trouvèrent un thème nouveau de déblatérations contre lui. Le partial historien, disent-ils, n’ayant pu contester le premier rang à ce Vénitien, a pris le soin de le présenter comme l’élève du florentin Agnolo Gaddi. À cela, Baldinucci, le fougueux et indiscret champion de Florence, se croit obligé de répondre qu’il a découvert, dans les manuscrits de la bibliothèque Strozzi, la preuve que le Vasari s’est trompé sur l’habile Antonio, né à Florence et surnommé le Vénitien, à cause seulement de son séjour à Venise. Pour nous, nous nous garderons, comme dit Lanzi dans la même conjoncture, de donner un corps à des ombres, et de nous enfoncer dans des obscurités qu’il est si difficile d’éclaircir. Nous ajouterons seulement que nous ne voudrions pas accepter sans restriction le pompeux éloge que le Vasari fait, des peintures d’Antonio, qu’il soit Vénitien ou non. Cet homme de talent ne nous paraît avoir éclipsé ni les Orcagna, ni les Ambrogio.

Quant aux commencements de l’école vénitienne, nous les aborderons ailleurs.

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NOTES.

(1) Le Baldinucci, dec. V, sec. 2, pag. 45, en citant Francesco Rondinelli, qui écrivit la relation de la peste de 1630, prétend que la peste dont parle Vasari ravagea Florence en 1383, et non en 1384.

(2) Dans la première édition du Vasari, on lit les vers suivants, composés en mémoire d’Antonio :

Annis qui fueram pictor juvenilibus, artis
   Me medicæ reliquo tempore cœpit amor.
Natura invidit dum certo coloribus illi
   Atque hominum multis fata retardo medens.
ld pictus paries Pisis testatur et illi
   Sæpe quibus vitæ tempora restitui.