Vers les sommets/11

Chez l’auteur (p. 156-168).

XI

Le jour de la convention pour le choix officiel du candidat est arrivé. C’est le plus joli des matins de juillet. Un ciel lavé, au visage pur, rit au-dessus des têtes. L’air chargé d’arôme circule mollement. Des centaines de bruits se croisent. Il est neuf heures. Dans les herbages constellés de marguerites et d’immortelles, bruissent des milliers d’insectes rassasiés de pollen, grisés de nectar.

La principale rue de la petite ville de Saint-Étienne se remplit déjà de monde et de voitures. Un peu partout des groupes houleux se forment. On en voit près du Bureau de Poste, à côté de la Banque de Commerce, du magasin Legris, en face du Palais de Justice. Sur plus d’une personne, s’aperçoit une physionomie de bataille. Les uns causent presque à voix basse, sans gestes qui trahissent une passion quelconque. Les autres parlent sur un ton élevé, bruyant, à découvert. Ce n’est que le triomphe du parti qu’ils désirent. Rien d’autre chose. Ils ne sont pas dangereux. Ceux-ci ourdissent des machinations. Ils ont des intérêts personnels à sauvegarder. Il vaut mieux ne pas les déranger. Ceux-là heurtent leurs idées, discutent fort, mais sans penser à mal. Pourtant en cet avant-midi de soleil, des armes se fourbissent quelque part, une poudre de guerre voltige en certains endroits. Oui, dans une officine, on prépare les créatures à voter à la convention. En ce haut lieu, le mot d’ordre fatal leur est donné : pour aucune considération ne pas choisir LeBrun.

— Jamais le parti ne se relèverait, dit Ledoux, le visage provocant, si vous votiez pour ce misérable !

Le brillant avocat le savait depuis la minute où il avait accepté la candidature. Mais, confiant en la droiture de ses nombreux amis et partisans, il espérait triompher de la bassesse et de l’intrigue de ses quelques adversaires. Il avait dit assez leurs vilenies, leur âpreté au gain, les privilèges dont ils jouissaient, pour espérer leur défaite. Il raisonnait ainsi :

— Si les délégués veulent absolument faire la volonté de quatre chefs qui les tiennent depuis une heure dans une salle close afin d’essayer l’achat de leur vote, je reste assuré que, devant l’enthousiasme du peuple pour moi, ils craindront d’aller à l’encontre de ses désirs. Du reste, les délégués tiennent à exprimer une bonne fois leur propre opinion, manifester leur volonté. Je ne peux penser que ces gens soient assez veules pour plier l’échine sous la férule de ces scélérats, pour se laisser en imposer par eux.

Il espérait, car son nom était vraiment populaire. Il avait conduit son auto, en arrivant, devant la maison de M. Landry, oncle de Françoise. Cette dernière s’y était rendue la veille et l’attendait, impatiente. Tous deux allèrent s’asseoir sur la véranda, derrière une touffe d’hydrangées et de seringas. Une fauvette accompagnait de ses trilles le chant de leur bonheur. Deux petits demi-angoras, tels deux tricots de laine qu’agiterait le vent, jouaient à cache-cache sur le sable fin de l’allée fraîche. Dans la feuillée d’un érable, des mésanges pépiaient, des bergeronnettes lançaient des roulades sonores.

— C’est le jour qui décide de ton sort, Jules… Non, ce n’est pas tout à fait cela que je veux dire, fit Françoise, toute radieuse, mille fois confiante. C’est le jour qui marque une libération. C’est la prise de la Bastille des chefs. Le quatorze juillet de chaque année, notre cœur fêtera cet anniversaire.

— Où les choses en sont rendues, ma chère, fit-il, la séance qui m’attend ne changera rien à mon orientation. Si la convention, que trois ou quatre hommes ont préparée à leur guise, choisit un autre candidat, trois se battront au lieu de deux : celui qui aura été choisi, puis son adversaire, enfin ton amoureux, tel le général Boulanger, qui arrivera au champ de bataille sur son cheval blanc.

— Le résultat final sera-t-il le même, mon cher Jules, questionna-t-elle avec un peu d’anxiété dans la voix ?

— La lutte s’engageant entre trois, j’aurai plus de chance d’être élu, car l’occasion me sera fournie de dévoiler davantage à l’électorat les trompeurs, et, pour ne plus en être dupe, ce dernier m’accordera sa confiance, votera pour moi. Je m’attends même à ce qu’aucun des antagonistes ne recouvre son dépôt.

— Cher Jules, fit-elle sur un ton d’affectueuse admiration et en le caressant de ses regards enflammés, je souhaite que tu triomphes. Tu ne saurais croire combien je songe à ton brillant avenir, à notre avenir, au rôle qui t’attend, à la belle mission que tu vas sûrement remplir dans le monde. Je sais que tu seras grand !

Il l’écoutait parler, comme on écoute une musique. Il entendait battre son cœur, comme on entend des notes mélodieuses. Une émotion intense le pénétrait. Un désir d’affectueuse caresse lui secouait l’âme. De sa personne si bien découpée, se dégageait tant de charme !

Elle dit encore, d’une voix plus douce, entre haut et bas :

— Je trouve que les hommes sont méchants. La plupart d’entre eux font passer avant tout l’intérêt personnel. Que les dévouements sont petits, que les appétits sont grands ! Ceux qui te combattent savent bien, va, que tu es supérieur, que tu es l’homme nécessaire dans les circonstances. Mais leur vénalité étouffe la voix de leurs sentiments. Ils veulent un homme malléable, et toi, tu es l’incarnation de l’honnêteté, de la droiture et de l’esprit d’indépendance.

Il leva vers elle des prunelles reconnaissantes. Dans son ensemble de lainage gris pâle, sous sa toque de velours, elle était vraiment ravissante. Il ne put résister au plaisir de le lui dire en prenant congé d’elle :

— Tu es chic, Françoise, puis affectueuse, gentille et philosophe, même psychologue… Mais quel que soit le charme qui se dégage de toi, et qui m’enivre, il me faut te quitter, ma chérie. Je serai digne de ceux qui me réclament et de la grande cause qu’ils me prient de défendre. D’ici, je vois la figure de Léon Ledoux. Si la bonne fortune m’échoit en partage, il posera au martyre ! Il fera dans le comté, à partir d’aujourd’hui jusqu’au jour du scrutin, mille grimaces et contorsions. Ce sera la preuve évidente qu’il saurait perdre une grosse partie, s’il était à jamais frustré de son éternelle chèfrerie. Plus le démon est démon, plus il redoute l’eau bénite !

Leurs deux rires enveloppèrent cette dernière phrase. Puis ils se serrèrent longuement la main.

Jules alla rejoindre des amis qui l’attendaient. D’autres groupes l’entourèrent. On l’acclamait déjà. L’heure allait sonner. Les gens rentraient en grand nombre à l’Hôtel de Ville, dans le bruit assourdissant des pas et des conversations animées. Les soldats prenaient d’assaut la place et tous voulaient s’y fortifier ensuite pour la garder définitivement.

Mais au moment où il s’apprêtait, lui aussi, à se rendre à la salle, une vision le surprit. Il aperçut sur le trottoir d’en face, à dix pas de lui, Mlle Élise Boisclair. Elle semblait confuse, nerveuse, mais non irritée. Pendant que son père faisait campagne contre Jules, des remords la rongeaient, malgré sa déception d’amour, déception à laquelle elle ne pouvait croire encore. Voulait-elle racheter les fautes du père ? Se faisait-elle espionne à cause de son amour pour Jules ?

Elle quitta le trottoir et vint à lui bravement. Elle avait l’air d’une personne qui a un message à communiquer, un message important. Les amis et partisans de M. LeBrun la regardèrent avec surprise. À ce moment, un don Juan l’eut enlevée. Elle était vraiment ravissante. Dans l’onde diamantée des rayons du soleil, sa beauté souffrante éclata en gerbe. Telle une figure de Rembrandt, elle exprimait le plaisir de vivre, la joie de conquérir. Ses cheveux d’ébène floconnaient mollement jusque sur le milieu des oreilles, lui découpant un front haut et large, des joues arrondies en forme de poire. Ses yeux, couleur ciel de Venise, frangés de cils soyeux, irradiaient à la fois des regards de feu, de mélancolie, de supplique, de calme et de froideur.

— Jules, dit-elle avec émotion, on a prévenu contre toi tous les délégués, du moins c’est ce que l’on se proposait de faire. Le mot d’ordre a été donné hier soir, qui devait, ce matin, en réunion secrète, se communiquer à chacun d’entre eux. Il était ainsi conçu : « Pour des raisons à nous seuls connues et qui sont de force plus que majeure, il faut jeter LeBrun par-dessus bord, coûte que coûte. S’il n’est pas accepté par la convention, alors désemparé, il se retirera sous sa tente, d’où il ne sortira plus. »

Et pour attendrir le cœur de Jules après lui avoir dévoilé le secret des chefs, elle ajouta doucereusement :

— J’espère, grand ami d’autrefois, que tu sauras éviter leur piège et les confondre d’une façon éclatante. Désormais, bien que ma vie sans toi s’écoulera dans l’amertume, je désire ton bonheur. Je sens que tu deviendras une providence pour notre région… Je le dis sans plaisanterie. Si tu veux y correspondre, je te donnerai avec joie mon appui et mon vote…

L’émotion la gagna. Cette dernière phrase se noya dans des sanglots. Elle tamponna ses yeux et se redressa. Jules gardait toujours le silence. Enfin, il dit :

— Merci, Élise, de ce renseignement et de ta sympathie. Permets que je te quitte, car ma présence est absolument requise là-bas. Une autre fois, nous causerons plus longuement. Tu comprends que le temps et le lieu ne conviennent guère à la poursuite de pareils entretiens. Excuse-moi et adieu !

Il la vit disparaître dans la rue qui longeait le bureau de poste. Elle ne s’était pas retournée. Il conclut qu’elle s’armerait davantage contre lui. Où il en était rendu en amour et en politique, il ne regrettait pas cette brusque séparation d’avec elle, ni son refus indirect de l’aide qu’elle lui avait offerte…

Il prononça un bref discours, sans passion, sans rancœur. Sa voix était chaude et sonore. Il ne fit aucune allusion au vote qui allait avoir lieu. On sentait qu’il ne voulait pas faire dépendre son sort uniquement d’une convention. Il se plaçait plus haut. Il dominait de toute sa mâle vigueur et de son autorité morale les intrigues, les clans, les coteries. Ce ne sont pas les délégués qui font les députés, ce sont les électeurs. C’est à eux qu’il s’adressait en toute confiance, persuadé qu’ils avaient assez de sens commun pour le comprendre et s’enrôler sous sa bannière.

Les choses qu’il exprimait étaient nouvelles. Cela ne ressemblait plus aux paroles qui s’étaient prononcées dans cette salle lors d’autres assemblées politiques. Ce qu’il dit, en ces quelques minutes, à cet auditoire frémissant, pouvait se résumer en ces brèves phrases, non démagogiques :

— Si vous me procurez l’avantage de devenir votre député, je consacrerai le meilleur de moi-même à vous faire le plus de bien possible. Seuls compteront dans mon estime et mes recommandations aux emplois, les aptitudes, le mérite réel, la valeur reconnue, les besoins de chacun de mes électeurs.

Il avait scandé chaque mot de la dernière phrase. En terminant, il dit :

— Bientôt, si vous me faites l’honneur de me choisir, je vous ferai connaître les grandes lignes de mon programme politique. Chaque chose en son temps. Permettez que je n’en ajoute pas davantage pour le moment.

On lui fit une ovation. Puis les délégués furent priés de déposer leurs bulletins.

Ledoux songeait : Se pourrait-il que quelques-uns d’entre eux se fussent laissés gagner par les paroles de cet homme ou par la crainte des électeurs ?

La vision de tout ce qu’il perdrait si l’autre sortait vainqueur le suffoquait. Des délégués, ses clients de magasin, le regardaient en sourdine, ayant peur que leur visage ne trahît leur trouble ou leur volte-face.

Il leur lançait des regards de feu, cherchant à leur signifier qu’ils séviraient contre eux s’ils manquaient à leur parole.

Le président s’avança sur l’estrade. Silence absolu. D’une voix mal assurée, il proclama LeBrun élu par une majorité de trente voix.

Ce fut un tonnerre d’applaudissements aux quatre coins de la salle. Mais une rumeur de rage montait quelque part, se perdant au milieu des acclamations. Ledoux lançait des imprécations !…

Jules remercia dignement. Il venait de franchir la première étape de son ascension vers les sommets. Les délégués, en présence de l’effervescence populaire, l’avaient choisi par crainte qu’on leur fît un mauvais parti ; mais ils espéraient le faire battre par l’électorat plus tard, le jour du vote. Autrement, tous auraient voté pour l’autre, tant ils appréhendaient les colères de leur chef suprême.

Quand il sortit de la salle, Ledoux avait le visage cramoisi. Ses amis l’entourèrent, craignant la congestion cérébrale.

— Fiez-vous au jugement des délégués, mugit-il. Est-ce raisonnable ? Ils savaient qu’un grand parti leur avait confié la charge de lui choisir un candidat solide comme un chêne ! Que font-ils ? Ils se laissent circonvenir par un faux sentiment, par une foule inconsciente, par la crainte du désaveu populaire. Les quatre cinquièmes d’entre eux ne méritent pas de porter le nom d’hommes… La popularité éphémère de LeBrun les effraye. C’est un feu de paille ! Attendez et vous assisterez à l’écroulement de ce jeune homme !

Quelqu’un risqua :

— On prétend que c’est un talent, un génie même…

— Trêve de sottises, dit Pierre Maltais. Dans la politique, il s’agit bien de ça ! Il y faut tout le contraire. Le mérite et la valeur n’y comptent pas non plus. La politique demande un lutteur, un batailleur, un homme qui triomphera. Rien de plus.

— Aussi un homme qui fasse gruger un fromage à quelques courtisans, lança une voix de jeune.

— Un homme dont on se fait un escabeau, murmura un autre.

Quelqu’un dit plus bas :

— Le parti adverse ne fera pas d’opposition. Il sait que ses chances, comme d’habitude, sont trop minces.

— Je le souhaite, remarqua Ledoux. Mais un concurrent peut apparaître à la dernière minute.

Il savait que derrière les murs de son bureau, lui et les siens avaient fabriqué à leur image le candidat qui surgirait à l’heure propice.