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Œuvres posthumesMessein1 (p. 121-127).

PROJET EN L’AIR


À Ernest Delahaye.

Il fait bon supinément,
         Mi-dormant,
Dans l’aprication douce
D’un déjeuner modéré,
         Digéré
Sur un lit d’herbe et de mousse,

Bon songer et bon rêver
         Et trouver
Toute fin et tout principe
Dans les flocons onduleux,
         Roses, bleus
Et blancs d’une lente pipe.

L’éternel problème ainsi
         Éclairci,
Philosopher est de mise
Sur maint objet réclamant
         Moindrement
La synthèse et l’analyse…

Je me souviens que j’aimais
         À jamais
(Pensais-je à seize ans) la Gloire,
À Thèbes pindariser,
         Puis oser
Ronsardiser sur la Loire,

Ou bien être un paladin
         Gai, hautain,
Dur aux félons, qui s’avance
Toujours la lance en arrêt !
         J’ai regret
À ces bêtises d’enfance…

La femme ? En faut-il encor ?
         Ce décor
Trouble un peu le paysage
Simple, petit et surtout
         De bon goût
Qu’à la fin prise le sage.

À vingt ans, même à trente ans,
         J’eus le temps
De me plaire aux mines gentes,
Et d’écouter les propos
         Faux mais beaux,
Sexe alme, que tu nous chantes…


La Politique, ah, j’en fis !
         Mon avis ?
Zut et bran ! L’amitié seule
Est restée, avec l’espoir
         De me voir
Un jour sauvé de la gueule

De cet ennui sans motif
         Par trop vif,
Qui des fois bâille, l’affreuse !
Et de m’endormir, que las !
         Dans tes bras,
Éternité bienheureuse.

Tire-lire et chante-clair !
         Voix de l’air
Et des fermes, cette aurore
Que la Mort nous révéla,
         Dites-la
Si douce d’un los sonore !


Nous ne sommes pas le troupeau :
C’est pourquoi bien loin des bergères
Nous divertissons notre peau
Sans plus de phrases mensongères.

Amants qui seraient des amis,
Nuls serments et toujours fidèles,
Tout donné sans rien de promis,
Tels nous, et nos morales telles.

Nous comptons d’illustres aïeux
Parmi les princes et les sages,
Les héros et les demi-dieux
De tous les temps et tous les âges.

En ses jours de gloire et de deuil
La gloire honorait notre grâce ;
Notre force était son orgueil
Et le rire fier de sa face.


Rome aussi nous comblait d’égards !
Nous éclatâmes dans ses thermes ;
Les poètes de toutes parts
Nous célébrèrent en quels termes !

Chez les modernes nous avons
Les Frédéric et les Shakspeare.
Nos phalanges en rangs profonds
Allaient nous conquérir l’Empire

Du monde en de très vieux Olim,
Quand, tueurs de femmes et d’hommes,
Les jaloux, ces durs Elohim,
Se ruèrent sur nos Sodomes…

Sus aux Gomorrhes d’à côté !

BILLET À LILY


Ma pelite compatriote,
M’est avis que veniez ce soir
Frapper à ma porte et me voir,
Ô la scandaleuse ribote
De gros baisers — et de petits,
Conforme à mes forts appétits !
Mais les vôtres sont-ils si mièvres ?

Primo, je baiserai vos lèvres,
Toutes ! C’est mon cher entremets
Et les manières que j’y mets,
Comme en toutes choses vécues,
Sont friandes et convaincues.
Vous passerez vos doigts jolis
Dans ma flave barbe d’apôtre
Et je caresserai la vôtre,
Et sur votre gorge de lys,
Où mes ardeurs mettront des roses,


Je poserai ma bouche en feu ;
Mes bras se piqueront au jeu,
Pâmés autour des bonnes choses
De dessous la taille et plus bas, —
Puis mes mains, non sans fols combats
Avec vos mains mal courroucées,
Flatteront de tendres fessées
Ce beau derrière qu’étreindra
Tout l’effort qui lors bandera
Ma gravité vers votre centre…
À mon tour je frappe. Ô dis : Entre !