Venise (de Beaumont)/03

Troisième livraison
Le Tour du mondeVolume 6 (p. 34-39).
Troisième livraison


VENISE,

PAR M. ADALBERT DE BEAUMONT[1].
185… — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Isola San Lazzaro dei Armeni (Suite).

Vers la fin du dix-huitième siècle, Babik, un des pères de Saint-Lazare, à la suite d’une discussion avec le supérieur du couvent, se retira à Trieste avec quelques-uns de ses collègues pour y fonder une nouvelle maison d’éducation. Mais bientôt la conquête de l’Italie par les Français força ces religieux de se réfugier à Vienne. L’empereur François leur céda l’ancien couvent des Capucins où ils s’établirent et leur maison prit en peu de temps une grande extension. Le P. Babik en devint le chef, fonda une imprimerie qui sert, comme celle de Saint-Lazare, au but général de l’association et pourvoit aux dépenses du couvent. De même qu’à Venise, les Mekhitaristes de Vienne s’occupent de travaux littéraires sur l’Arménie et publient, dans leur langue, un journal intitulé Europa.

Il y a quelques années, deux riches Arméniens de Londres et de Madras laissèrent des sommes considérables aux pères de Saint-Lazare avec injonction de les faire servir à l’éducation de leurs coreligionnaires. Ce fut alors que l’on créa deux colléges. L’un, placé à Venise, dans le palais Zénobio, porte le nom du donataire Raphaël. Trente élèves environ y reçoivent une éducation complète. L’autre était situé à Padoue ; mais des difficultés élevées par le gouvernement autrichien, à l’instigation de M. Moorat, fils du donataire, ont décidé les pères à transporter à Paris cette maison d’éducation. Comptant sur les ordonnances promulguées en leur faveur, ils ont acheté, rue de Monsieur, au faubourg Saint-Germain, un vaste et bel hôtel, construit jadis pour la duchesse de Bourbon.

Isola San Cervolo et Isola San Lazzaro. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.

La maison mère est toujours celle de l’île Saint-Lazare. C’est de là que part l’étincelle qui doit ranimer cet ancien foyer de la civilisation, et nous qui avons visité un coin de l’Arménie et surtout qui avons vu dans tout l’Orient cette race encore si pure et si active, nous pensons que, le cas échéant, elle serait aussi capable que la nation grecque de remplacer la puissance ottomane. Cette race est fine, belle, intelligente, patiente aussi et ambitieuse au suprême degré, mais de cette ambition qui s’applique à la patrie et qui, au ressouvenir de sa grandeur passée, croit voir déjà sa grandeur future. À Constantinople, les établissements de la banque et les différentes branches des administrations publiques s’appuient sur la science et l’intelligence arméniennes. Les Turcs, comme notre haute noblesse d’autrefois, se trouvent trop grands seigneurs pour s’occuper d’affaires. Ils veulent vivre sans trouble, et ce sont les Arméniens qu’ils chargent de la conduite de leur fortune et de leurs intérêts privés. Les Grecs sont pour cela trop légers ou trop fins. Les juifs, frappés par un préjugé universel, sont trop méprisés.

Le but principal des moines mekhitaristes est, comme on le voit, de montrer à leurs frères d’Orient la route à suivre pour devenir capables un jour de défendre et de soutenir leur nationalité. Le concours de la France doit d’autant plus leur être assuré que, dans les élans d’un patriotisme éclairé, ces religieux combattent avec énergie un entraînement trop général en Orient, celui de recourir à la protection de la Russie, sans réfléchir que c’est changer de maître et non conquérir l’indépendance. À ce titre seul, toutes nos sympathies doivent leur être acquises.


Le Lido.

Ici nous touchons au Lido, île trop chantée par les poëtes modernes. Cette langue de terre où végètent quel quels arbres a pour seul mérite d’être la digue naturelle de l’archipel vénitien.

C’est au Lido, sur ces grèves arides, que, pendant de longs siècles, les Vénitiens venaient s’exercer à l’arc, à l’arbalète, puis au tir des armes à feu. Maintenant on n’y trouve de foule et de réunions qu’au mois de septembre. À cette époque de l’année, il est de mode, tous les lundis, d’y tenir une sorte de bacchanale.

Lord Byron avait fait de cette plage déserte son hippodrome : il avait là ses écuries ; c’est dans des courses éperdues, au bord de la mer, que Beppo, ce conte vénitien, a pris naissance, ainsi que l’ode à Venise.

Pour voir la mer dans sa beauté, c’est en ce lieu qu’il faut venir, à l’heure où le soleil va disparaître dans les flots qui semblent bouillonner sous son contact ardent. Dans les brûlantes nuits du mois de juillet, nous venions y chercher la fraîcheur des vagues, en nageant jusqu’à la haute mer. Rien n’est beau comme Venise vue de cette île, la nuit, avec ses profils fantastiques et ses effets infinis. Ainsi détachée en noir sur le ciel lumineux, et toute scintillante des lumières de ses palais et de ses gondoles, elle ressemble à ces entassements babyloniens que nous montrent les gravures de Martens, et que bâtissent, pour l’œil abusé par les pénombres mystérieuses de la lune, les fées et les génies des grottes, des cavernes, et des lacs, architectes familiers des profondeurs terrestres et sous-marines.

Saint-Pierre du Château et Sainte-Hélène, vue prise du convent des Arméniens. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.


L’île Saint-Michel. — La mort de Léopold Robert.

Du Lido, nous ramons vers l’île Saint-Michel, jadis la demeure de quelques hommes célèbres, aujourd’hui devenue l’asile de cadavres illustres. C’est le Campo Santo, le champ des morts de Venise. Rien ne peint mieux le caractère des Vénitiens que leurs cérémonies funèbres. Tout ce qui peut attrister le regard est sévèrement banni. On ne met pas, comme chez nous, un orgueil ridicule à étaler un luxe pompeux qui nous semble de mauvais goût en pareille circonstance. Une simplicité égale pour tous précède à ces tristes et derniers apprêts. Pas de tentures ni de chars superbes, pas de musique ni de lumières. C’est la nuit, accompagné d’un prêtre, dans une barque mystérieuse, qu’on emporte le cercueil pour le mener droit à l’église de l’île Saint-Michel, puis à la tombe voisine ouverte pour le recevoir.

En 1466, des moines camaldules construisirent en ce lieu une église et un cloître remarquables, qui servent aujourd’hui de retraite à des capucins. La mort est encore ici sans faste, et toutes ces dalles, qui recouvrent plus d’un nom célèbre, ne se distinguent guère que par leurs inscriptions. Il est un de ces noms surtout que je voulais découvrir, celui de l’infortuné Léopold Robert, dont la mort déplorable a laissé sur sa gloire une touchante auréole.

Dans des notes de voyage qui m’ont été confiées après la mort d’un autre jeune peintre enlevé de même avant l’âge de la renommée, voici une page que je trouve datée de l’île Saint-Michel, 10 mars 1840. « Parmi toutes ces tombes sans nom et perdues sous les sables, j’ai cherché la tienne, ô Léopold ! Elle se montre toute blanche et toute neuve encore ! C’est donc là que tu reposes, ô poëte ! C’est ainsi que tu es tombé après avoir écrit ton plus beau chant ! Avais-tu prononcé ton dernier mot, et ta mission sur terre était-elle remplie ? Sans doute ton âme, éprise du beau, était avide d’admirer les cieux ; sans doute, en mourant, tu ne craignais plus de perdre la joie de t’entendre applaudir. En voyant ces deux chefs-d’œuvre tes derniers travaux, quelle est l’âme qui n’est pas frappée de la profonde tristesse qui remplissait la tienne ? Et lorsque huit jours avant le dernier jour, après avoir dansé joyeusement, contre tes habitudes et comme pour montrer que tu quittais sans regret la terre, tu vins demander à la personne qui tenait le piano de te jouer le Requiem de Mozart, tu savais bien, n’est-ce pas, que tu allais mourir ? et cette belle musique, en tombant sur ton cœur, l’a rafraîchi, comme fait la pluie sur une terre ardente et desséchée. Adieu, ô peintre, ô poëte ! Adieu ! ! Je fuis ce lieu de repos, car je sens que mon âme est prête à s’endormir ici. Oh ! si j’avais ton génie, peut-être aurais-je aussi ton courage ! Adieu ! ! J’ai trouvé sur ta tombe une violette, une violette fleurie bien avant les autres ! Symbole de deuil et de modestie, son parfum seul la fait découvrir ! Atome exhalé sans doute de l’âme triste et modeste, pleine de force et de génie, dont ces fleurs recouvrent la dépouille, fais qu’en te respirant j’acquiers assez de gloire pour mourir calme et satisfait ! »

C’est dans une des vastes salles du palais Pisani, à San Stéfano, que Léopold Robert travaillait avec son frère Aurèle. C’est là aussi que cet infortuné mit à exécution son funeste projet. Un amour sans espoir, qui n’était et ne pouvait être partagé, une appréciation exagérée de sa laideur, lui, doué d’un si grand sentiment du beau, et aussi une difficulté réelle à traduire par des mains lourdes et maladroites la puissance de ses conceptions, l’avaient dégoûté peu à peu de la vie. Quelques fragments d’une lettre de son frère racontent ce drame d’une façon saisissante.

« … La dernière lettre qu’il reçut de Florence venait de la personne de famille illustre à laquelle le pauvre artiste portait un fatal et respectueux amour. Il se tua douze jours après[2]. Cette lettre lui annonçait le projet qu’on avait d’aller à Rome, et le félicitait de la réussite de son tableau des Pêcheurs, dont on lui demandait une description. Cette lettre fut brûlée, comme les autres l’avaient été, avec un calme qui annonçait une détermination fixe. Il n’aimait plus à me parler de sa passion, cependant je ne pus m’empêcher alors de lui dire que c’était à elle que j’attribuais l’état de découragement auquel il était réduit.

« Tu te trompes, me répondit-il, j’en suis guéri… Je n’y pense plus.

« — Si ce n’est pas de ta passion que tu souffres, c’est de la suite, lui dis-je. C’est le moment d’essayer de te distraire. Allons en Suisse ou à Paris ; là tu trouveras occasion de te marier.

« — Il est trop tard, répondit-il ; j’aurais dû le faire plus tôt… »

« La veille de sa mort, nous étions réunis le soir, comme de coutume, dans le salon de nos Padroni di Casa ; il était plus triste encore qu’à l’ordinaire, et ne prit aucune part à la conversation générale. J’affectai de paraitre gai, mais par moments je sentais mes forces m’abandonner. Ses yeux étaient fixés sur les miens, et il me demandait ce que j’éprouvais. Nous partîmes enfin, et dans ce moment il me recommanda d’entrer dans sa chambre lorsque j’irais à la mienne ; ce n’était pas mon habitude, parce que Léopold se couchait ordinairement de bonne heure.

« Je dormis mal. Le lendemain, il entra dans ma chambre en me demandant ce que je lui conseillais de faire, et s’il devait partir. Je me bornai à lui dire que je m’en référais à lui.

« Eh bien ! je pars ! » dit-il.

« Quelques instants plus tard, j’appris qu’il était sorti pour aller à l’atelier. Comme d’ordinaire nous y allions et en revenions ensemble, son départ me surprit, et sans savoir pourquoi, j’y courus plus vite que de coutume. En chemin, je m’aperçus que j’avais la clef de l’atelier dans ma poche. « Il n’aura pu entrer, me dis-je, où sera-t-il ? » En ce moment, il arriva qu’au détour d’une rue un malheureux chien vint se jeter dans mes jambes en aboyant et, de cet instant, un pressentiment funeste s’empara de moi. Tout troublé, ]’arrive au palais Pisani, je demande à notre vieille servante si mon frère y est ?

« — Oui.

« — Par où est-il entré ?

« — Il a donné le tour. »

« Je donne le tour, je trouve la porte fermée. Un trait de lumière m’a frappé… tout mon sang se met en mouvement ; je fais une courte prière pour demander à Dieu du secours, et je revole à la première porte que j’essaye encore d’ouvrir avec ma clef. Je frappe, j’appelle… rien !

« Je m’élance comme un furieux sur la porte, que je brise avec effort ; je traverse un petit vestibule… j’enfonce la seconde porte comme la première… Grand Dieu ! quel coup de foudre ! mon pauvre Léopold étendu la face contre terre, au milieu d’un lac de sang !

Le petit palais Ferro. — Dessin de Thérond d’après M. A. de Beaumont.

« Pétrifié à cette vue, je tombe bientôt à genoux pour recevoir deux soupirs qui s’exhalaient de cette pauvre dépouille mortelle ; notre vieille bonne pousse des cris et des gémissements… je la supplie d’aller chercher des secours, et je reste seul. Je jette alors les yeux avec effroi sur ses mains pour chercher l’instrument cruel qui m’a ravi ce malheureux frère, et je le vois posé sur une malle, où le sang avait coulé d’abord et d’où Léopold était tombé après avoir fait son coup infernal… »


Murano. — Torcello. — Adieux à Venise.

L’île de Murano n’est pas loin de Saint-Michel, et quoique la fabrication du verre soit bien loin d’être ce qu’elle fut autrefois, on peut encore y suivre avec intérêt les procédés de cette élégante industrie.

À mesure que les arts de l’Orient disparaissaient sous les ruines qu’engendrent les guerres et les révolutions, que Tyr et Sidon étaient remplacées par Alexandrie, que Byzance devenait Stamboul, que la Perse succombait épuisée et dépecée par les lieutenants d’Alexandre, Venise, qui guettait toujours comme un avide héritier les riches successions qui s’ouvraient de ce côté, parvint peu à peu à s’approprier tous les secrets des arts et métiers. Venise devint donc non-seulement l’entrepôt, mais le foyer et, pour ainsi dire, le creuset ou s’élaboraient les procédés ingénieux rapportés d’Afrique et d’Asie. Ce fut à la fin du douzième siècle que les travaux de Murano, ainsi que ceux des étoffes, prirent leur plus grande extension.

Le monde entier devint tributaire de cette habile fabrication des verriers vénitiens. Henri III de France, lors de son séjour à Venise, en revenant de Pologne, fut si frappé de la beauté de ces objets qu’il créa gentilshommes les principaux chefs de la fabrique de Murano. Les lustres, les miroirs, les bassins et jusqu’à des meubles étaient achetés au poids de l’or par les plus riches souverains. Une seule fontaine fut payée trois mille cinq cents ducats par le duc de Milan. La glace dont la République fit hommage à Henri IV, et qui vaudrait peut-être aujourd’hui vingt-cinq francs, est notée dans l’histoire comme un cadeau royal, s’il en fut ! Il est juste d’ajouter que sa monture en devait augmenter considérablement la valeur artistique.

Cette branche d’un art industriel trop négligé maintenant apportait à Venise d’immenses richesses, et c’est encore ce qui la soutient aujourd’hui. Sur une population de quinze à vingt mille âmes, douze mille vivent de ce commerce qui remue, dans une seule année, de 7 à 8 millions de francs.

Après Murano vient Torcello, une des îles les plus intéressantes de l’archipel vénitien. L’archéologie y fera d’intéressantes études. Le dôme ou église principale est un des types les plus curieux de l’art byzantin des premiers temps. Elle a été d’ailleurs si souvent décrite qu’il nous suffira d’en faire mention. Il en est de même du petit temple voisin, dédié à Santa Fosca. La famille da Mula y a aussi un palais abandonné maintenant aux pêcheurs et aux gondoliers et dont les élégantes proportions pourraient servir de modèle à nos constructeurs modernes.

En quittant cette île où Attila, dit-on, vint s’échouer, notre barque traverse la rue Maritime ou canal de Burano pour s’avancer à travers la lagune qui dans son repos ressemble au ciel qu’elle reflète, vers Saint-François du Désert, la plus éloignée de toutes les îles de l’archipel vénitien. Un vaste champ de gazon, un cloître changé en ferme et d’antiques cyprès chargés d’oiseaux donnent à ce désert un caractère singulier. On voudrait y voir un de ces beaux palais vénitiens au milieu de jardins et de terrasses descendant jusqu’à la mer par des escaliers de marbre.

Pour se faire une exacte idée de ces lacs sans rives, ou, pour mieux dire, de ces plages qui qu’apparaissent qu’à la marée basse, il faut aller d’ici à San Zorzi della laguna, îlot placé dans la direction de Fusine. J’ai retrouvé là ces étendues d’eau calmes et inertes des régions polaires.

À côté de ces îles que nous venons de visiter si rapidement et qui offrent au voyageur la certitude d’un intérêt historique, pittoresque ou artistique, il y en a d’autres qui ne renferment que des potagers ou des vergers. Aujourd’hui même, ces beaux jardins de la Giudecca, de Murano et du Lido, dont le Navagero raconte les merveilles au temps de Bembo, et dont les bosquets d’orangers, de grenadiers et de jasmins embaumaient la ville entière, ces jardins d’Armide où les élégants seigneurs de la riche Venise allaient souper dans les chaudes nuits de la canicule, ne sont plus que des plates-bandes de légumes excellents, mais fort peu pittoresques. Ces terres humides imprégnées de sel, échauffées par un ardent soleil et habilement cultivées, deviennent d’une merveilleuse fécondité, et, comme le dit un auteur vénitien, ce sont les fortes et saintes murailles de Venise.

Mais, hélas ! voici l’heure de quitter cette ville dont nous avons essayé de décrire, bien à la hâte, les aspects les plus saillants.

On ne quitte pas Venise, on s’en arrache, sans l’oublier jamais ! Venise ! À ce nom magique, quel tableau se déroule devant mes yeux éblouis ! Lorsqu’elle quitte, le matin, sa robe d’argent pour se couvrir de la pourpre solaire, qu’elle est noble et radieuse ! Que de fois j’ai assisté à cette toilette divine ! Il faut voir alors les fils des lagunes accourir vers elle, les uns dans ces petites barques où ne tiennent que les deux pieds du rameur et son panier de poissons, les autres dans ces gondoles si longues, chargées de lait, de fruits et de fleurs. Tous sont empressés de la voir.

Oh ! combien je t’enviais, pêcheur de l’Adriatique, toi qui vis et meurs sur tes chères lagunes ! Tu travailles quelques heures pour avoir ta subsistance, mais ta vie est assurée, tu peux compter sur un lendemain, et tu as pour oublier tes fatigues, ce ciel, ces merveilles, cette vie profondément poétique qui, en aucun lieu du monde, ne peut l’être autant qu’ici… Adieu, Venise, adieu ! ! !… Quand tous dormaient encore, je suis parti seul ! Au lever du jour, la gondole mystérieuse m’a entraîné bien vite ; j’étais honteux de t’abandonner ! Adieu aussi à toi, mon brave gondolier ; je te serre la main comme à un ami ; tu es le dernier souvenir de la ville chérie, le dernier enfant de Saint-Marc qui me parle encore et me quitte avec quelques regrets ! Encore un coup de rame, et tu n’y penseras plus, et tu rentreras joyeux dans ta cité royale.

C’était un brave garçon que ce Marco ! Quel air fier il avait !

C’était presque le seul qui eût conservé le type national : le chapeau pointu orné d’un bouquet de fleurs aux jours de fête, la ceinture épaisse à la mode orientale, des mules pour chaussure, la chemise ouverte et une quantité de reliques de saint Antoine de Padoue enfermées dans des boîtes ou dans des cœurs en argent qui pendent sur sa poitrine.

Peu de jours avant notre départ, nous avons fait poser Marco dans son plus beau costume. M. Court, le peintre d’histoire, en fit un remarquable pastel, en une séance. Ce teint brun et transparent que les Vénitiens appellent mauretto, ces grands yeux bleus si tristes, ce front développé, en font un des types vénitiens les mieux caractérisés. Il était digne du pinceau de Léopold Robert ! Aussi l’a-t-il placé dans son dernier tableau des Pêcheurs ; c’est le jeune garçon qui soulève les filets. Je l’ai connu dans l’atelier d’Aurèle Robert ; et depuis lors nous l’avions adopté pour nous conduire dans nos courses artistiques, ce qui, au bout de quelques années, lui avait constitué une petite aisance. La veille de mon départ il vint m’aider à faire mes paquets, et je lui laissai une assez grande quantité de vêtements que je ne pouvais emporter ; bientôt après, je le vis revenir tout ému, me disant que sa mère ne voulait pas croire que tant de choses lui fussent données ; elle l’accusait de les avoir robatto, volées. Je partis de suite avec lui pour la rassurer. Elle pleurait de joie, la pauvre femme, et ne me dit que cette phrase si pleine d’amour maternel : La pardona, Signore, mà, qui ama teme. « Pardonnez, monsieur, mais, qui aime craint ! » Adieu, mon gondolier, adieu ! que saint Marc, saint Antoine et la Madone te protégent !

Adalbert de Beaumont.

  1. Suite et fin. Voy. pages 1 et 17.
  2. Le 20 mars 1835.