Venise (de Beaumont)/02

Deuxième livraison
Le Tour du mondeVolume 6 (p. 17-33).
Deuxième livraison

Atrio du palais Foscari. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.


VENISE,

PAR M. ADALBERT DE BEAUMONT[1].
185… — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Une visite au palais Foscari (suite). — Le doge Francesco et son fils. — Les dernières Foscari.

« Monsieur, me dit cet individu, je suis l’homme d’affaires des Foscari ; mon père était gondolier de Nicolo Foscari et, né dans ce palais, j’y suis resté, aidant de mes services les derniers rejetons de cette famille, si illustre jadis, aujourd’hui perdue à jamais.

— Comment, lui dis-je, y’a-t-il donc encore ici des Foscari ?…

— Je puis, répondit-il, vous donner tous les renseignements que vous désirez sur eux, car j’ai entre mes mains les papiers de la famille : des lettres du roi de Danemark, leur parent, de Marie-Casimir et de bien d’autres. »

En disant cela d’un air protecteur, il me conduisit dans une chambre entièrement nue, et, ouvrant une armoire placée dans le mur, j’y vis des papiers entassés sans ordre et en grand nombre ; c’étaient là les titres de l’illustre famille Foscari.

En 1297 seulement commencent les documents certains et authentiques sur la famille Foscari. Cette maison, originaire de Mestre, vint à Venise au neuvième siècle, et dès lors donna divers tribuns à la République, comme le racontent les anciennes traditions. On dit que le nom primitif était Foscherus, famille déjà célèbre qui avait fourni des rois à la Sicile et des princes à d’autres États.

En 1122, le doge Domenico Michel accorda à Giovanni et Guglielmo Foscari l’entrée au Conseil des Nobles ; et quand, en 1211, les Vénitiens expédièrent à Candie des colonies de nobles vénitiens afin d’assurer la soumission des habitants, il y eut parmi eux trois Foscari.

Filippo Foscari fut le premier authentiquement confirmé patricien, lorsqu’en 1297 le doge Gradenigo abolit l’usage d’élire chaque année le grand Conseil, et décida que ceux qui en faisaient partie, ou en avaient fait partie dans les quatre années précédentes, en seraient désormais membres inamovibles. En même temps fut mise à exécution la loi proposée dix ans auparavant, de concéder à tous les descendants mâles le droit de faire partie du grand Conseil, même du vivant de leur père. Telle est l’origine de l’oligarchie vénitienne, dans laquelle les Foscari furent compris. De là date le livre d’or de Venise, le recueil authentique d’inscriptions de la noblesse le plus ancien qui existe.

Le dernier sénateur fut Francesco Foscari ; il eut deux fils, Nicolo et Filippo. Nicolo, né en juillet 1732, n’eut pas les qualités nécessaires à un patricien ; élu d’abord ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il fut obligé de soutenir son rang de ses deniers, car il était d’usage de ne rien accepter pour servir la République ; et comme il était fort riche et habitué à la magnificence, il y dépensa des sommes énormes. Nommé ensuite bailli à Constantinople en 1792, il s’y occupa si peu des affaires, qu’on lui envoya le comte Giacomarzi pour le diriger, ne lui laissant exactement de l’emploi que le titre. Francesco Vendranim lui succéda en 1796. Né dans l’opulence, Nicolo Foscari mourut dans la misère le 11 août 1811.

Filippo Foscari, qui eut cinq enfants, deux fils et trois filles, est mort inconnu.

Les derniers membres de cette famille, entièrement ruinée par la chute de la République, ne possédant plus que ce palais et quelques terres, criblés d’hypothèques, se partagèrent les débris de ces nobles murailles ; les portraits des ancêtres, les plafonds, peints par Titien, Giorgione et Véronèse, les glaces, les tentures, les cadres et les boiseries sculptées par l’habile Brustolon, tout fut arraché, et vendu à vil prix aux habitants du Ghetto.

C’était à qui de ces derniers rejetons d’une famille si puissante détruirait la trace de tant de grands souvenirs historiques. Malheureux enfants dégénérés, à force de misère, de souffrances et d’asservissement[2] !

Alors, tous ces meubles, tout ce luxe de la belle époque artistique étaient incompris. Au milieu du bruit des guerres napoléoniennes, on songeait peu aux objets d’art ; et, à Venise, l’argent était si rare vers cette époque, que tout l’ameublement de ce palais, qui aujourd’hui serait une fortune immense pour ses propriétaires, fut insuffisant à leur assurer du pain. Alors, ô honte ! ô misère ! ces malheureux se firent les uns comédiens ambulants, les autres courtisanes, la plupart s’expatrièrent, et il ne resta, pour gardiens du palais, que deux filles qui avaient conservé un juste sentiment de l’honneur et n’avaient pu se marier.

Rien n’est si voisin de l’extrême misère que le luxe extrême, car il donne des habitudes de mollesse incompatibles avec l’activité intellectuelle, la seule qui soutienne les empires.

La ruine générale de Venise, qui date de la découverte du cap de Bonne-Espérance, est peut-être cependant la cause que cette ville existe encore telle qu’elle était au temps de sa splendeur. La dépréciation, bien mieux l’impossibilité de vendre la plupart de ces habitations luxueuses, de les changer, ou d’en construire à la manière nouvelle, a forcé leurs propriétaires de les conserver intactes ; et maintenant, grâce au mouvement des idées, ils ont compris que toucher à ces monuments des arts et de l’histoire, c’était les détruire.

L’une des premières chambres du palais Foscari que je visitai fut celle où Henri III de France avait passé sept mois en revenant de Pologne ; car la République destinait ce palais au logement des souverains et grands personnages qui passaient à Venise ; comme dit la chronique : per cosi rara e nobil veduta[3]. Il reste encore dans cet appartement, situé à droite de l’escalier au second étage, et donnant sur le canal, une cheminée surmontée de statues et de trophées, avec une devise latine rappelant ce séjour du roi.

L’appartement en face, du côté gauche, fut habité par Casimir et Mairie-Casimir de Pologne. On y voit une chambre, dont l’alcôve profonde et richement ornementée est divisée en deux dans sa hauteur, et forme un boudoir à balcon qui s’avance sur la pièce comme sur une rue.

Des rois de Hongrie et de Bohême, des princes de tout pays, et une foule de personnages illustres y reçurent tour à tour une somptueuse hospitalité.

Aujourd’hui, cette royale demeure, ouverte au premier venu, est une espèce de khan, de caravanséraï, et des artistes séduits par cette position féerique y avaient organisé leur atelier ; moi tout le premier, pendant la belle saison, j’avais loué cette chambre de Henri III, moyennant deux francs par mois ; et j’y venais travailler tout le temps où je n’étais pas occupé dehors. Que de tristes pensées évoquées sous ces lambris solitaires !

Mais poursuivons : voici la chambre à coucher, l’alcôve élégante et toute décorée des stucs massifs de Vittoria, où mourut tragiquement le doge Francesco Foscari, celui qui acheta, décora le palais, et fit construire à ses frais, par Bartholomeo, la magnifique porte della Carta au palais ducal. Son histoire est des plus saisissantes dans les annales de Venise ; aussi de nos jours les poëtes, les peintres et les musiciens du pays s’en sont-ils emparés.

Qui n’a entendu quelque motif de l’opéra de Verdi I due Foscari ? Qui n’a vu la gravure du beau tableau du peintre vénitien Gregoletti sur le même sujet ? Rappelons en peu de mots cette triste et célèbre histoire.

Francesco Foscari avait un fils, Jacomo Foscari, jeune homme aussi brave que beau et adoré du peuple. Dans les regata, comme dans les tournois, il était toujours vainqueur ; son rang, sa beauté, sa force et son adresse lui donnèrent droit de choisir parmi les filles patriciennes celle qui réunissait le plus de perfections ; il demanda la main d’une Contarini, et son mariage fut célébré en 1441 avec la pompe digne d’un fils de roi.

La place Saint-Marc fut convertie en arène, et pendant dix jours des fêtes splendides y réunirent plus de quarante mille personnes. La nuit, des milliers de flambeaux de cire blanche illuminaient la place, afin qu’il n’y eût pas d’interruption dans les réjouissances. Le vieux doge Foscari, placé sur une estrade, ayant près de lui la nouvelle épouse et les principales dames vénitiennes, assistait aux exercices et au tournoi. Les jeunes patriciens prirent les armes et les noms des principaux héros des croisades ; Jacomo Foscari combattit sous l’armure de Godefroy de Bouillon, et fut vainqueur du marquis d’Este, accouru de Ferrare pour prendre part à ces luttes. La chronique raconte que le comte Francesco Sforza, depuis duc de Milan, et les grandes dames vénitiennes, y apparurent vêtus de drap d’or, ce qui, à cette époque, était d’un luxe inouï.

Quelques années après ce mariage fêté si magnifiquement, Francesco Foscari étant toujours doge, son fils, Jacomo, fut accusé d’avoir reçu de Philippo Visconti, duc de Milan, des cadeaux et de l’argent, crime prévu par la législation de l’État, et qui non-seulement devait être puni des peines les plus sévères, mais de plus dégradait tout dignitaire qui avait ainsi violé une des lois rigoureuses de la République.

Ce fut le père qui dut présider le tribunal devant lequel comparaissait son fils ; ce fut le père qui ordonna et assista aux tortures de la question qui lui fut appliquée sans miséricorde ; et ce fut lui encore qui, dans la salle du Conseil, assis sous le dais et sur le trône du doge, entouré des terribles Dix, prononça la condamnation au bannissement perpétuel. L’arrêt daté du 20 février 1444 assignait à Jacques Foscari Naples de Romanie pour lieu d’exil. Plus tard, il lui fut permis de venir habiter Trévise, avec l’obligation de se montrer chaque jour au gouverneur de la ville. Mais ce voisinage de Venise fut la cause de sa perte. Un membre du Conseil des Dix ayant été assassiné, ce fut lui qu’on accusa de ce nouveau crime. On avait vu, disait-on, rôder un des valets de J. Foscari dans la ville, et quoique cet homme arrêté et mis à la torture ne fît aucun aveu, on n’en persista pas moins à le croire coupable de cet assassinat. J. Foscari fut de nouveau soumis à la question la plus douloureuse. Il ne cessa, au milieu des plus vives souffrances, d’attester son innocence ; mais le Conseil inflexible, ne voulant pas se reconnaître coupable en le déclarant innocent, l’accusa de magie, et il fut exilé à Cannée, place forte de l’île de Candie. Dans la tristesse de ce lointain exil, il eut l’imprudence d’écrire au duc de Milan pour le prier de s’intéresser à son sort ; cette lettre, confiée à des mains infidèles, fut ravie par un espion des Dix attaché à ses pas proscrits, et remise au tribunal de Venise.

Aux yeux des chefs jaloux de l’honneur de la République, c’était un nouveau crime que de réclamer la protection d’un prince étranger, et une galère alla chercher cet infortuné accusé pour la troisième fois de trahison. François Foscari était toujours le chef apparent de l’État, et pour la troisième fois il fut obligé d’approuver la sentence et d’assister à la torture. Cette fois, J. Foscari fut soumis à l’estrapade. Ce malheureux père ne put même pas faire observer que la faute de son fils étant avérée et avouée, la torture devenait une cruauté sans but et par conséquent sans excuse. Les juges, implacables interprètes de cette justice de terreur, semblaient heureux de forcer un père à sacrifier ses sentiments à l’intérêt de la patrie.

Une année de prison fut ajoutée à la sentence d’exil ; mais, par considération pour le chef de l’État, il fut accordé au condamné la permission de voir sa famille avant d’être enfermé. Cette entrevue se fit en présence des juges, ou pour mieux dire des bourreaux, qui voulurent surveiller jusqu’au dernier instant leurs deux victimes.

La jeune femme de cet infortuné, la dogaresse sa mère, infirme et désolée, furent amenées sur son passage et embrassèrent pour la dernière fois cet époux, ce fils brisé par la torture, qui ne se soutenait sur ses jambes disloquées qu’avec l’aide des bourreaux.

Le vieux doge, surveillé par les inquisiteurs, eut la force de repousser les supplications d’un fils qui le priait à genoux d’adoucir ses maux : « Mon fils, lui dit-il, respectez votre arrêt et obéissez sans murmures à la République. »

Foscari fut embarqué de suite pour Candie. Quelque temps après, on découvrit l’assassin du membre du Conseil des Dix, et l’innocence du jeune Foscari fut reconnue, mais trop tard : l’infortuné venait de mourir en prison.

Quel gouvernement que celui où le chef principal, sous le manteau de la puissance, cachait un esclavage plus complet que celui du dernier citoyen de la ville ; où le père révolté jusqu’au fond de ses entrailles était forcé par un patriotisme sauvage de condamner le fils innocent qu’un pouvoir caché lui ordonnait de trouver coupable ! Les plus fiers Romains ne poussèrent jamais jusque-là le stoïcisme républicain. On vit des pères condamner à la mort leurs fils coupables ; mais les condamner innocents, par respect pour la susceptibilité d’un gouvernement ombrageux, c’est du courage bien voisin de la lâcheté.

Après ces cruels événements, Foscari, déjà vieux et fatigué surtout d’une autorité qui lui imposait des devoirs si cruels, offrit à deux reprises sa démission qui fut refusée.

Il se savait entouré d’ennemis ; déjà, au milieu d’une fête qu’il donnait dans son palais, il avait été frappé par un assassin appartenant à une noble famille dont le nom n’est pas encore éteint aujourd’hui. Bien que le coupable fût regardé comme fou, on le mit à la torture et on le condamna à mort, malgré les supplications du doge qui, blessé légèrement, demandait sa grâce. Il fut obligé, du haut du balcon, d’assister à cette exécution qui se fit sur une grande barque, en face du palais où le crime avait été commis.

Parmi ses ennemis les plus acharnés se trouvait Jacques Lorédan, l’un des Dix du Conseil ; il continuait à nourrir la vendetta, haine aveugle qui existait depuis longtemps entre les deux familles et dont la cause première était oubliée.

Le vieux doge, voulant faire cesser les divisions, avait généreusement offert sa fille à l’un des fils de l’amiral Pierre Lorédan, qui refusa sans ménagement. Foscari, blessé de ce manque de procédés, se montra dès lors dans toutes les affaires de l’État hostile aux Lorédan qui, de leur côté, agirent de même. Par malheur, Foscari dit un jour imprudemment que tant qu’il y aurait des Lorédan, il serait impossible de gouverner, et quelques jours après ce propos l’amiral mourut subitement ; puis il en fut de même de son frère Marco Lorédan, qui était alors chargé, en qualité d’Avogador, d’instruire un procès un accusation de péculat, contre le gendre du doge.

Ces deux morts, si voisines l’une de l’autre, firent soupçonner Foscari, malgré toute une vie exemplaire, d’un double crime contre cette famille puissante et redoutée. Les chroniques disent que Jacques Lorédan, fils de l’amiral, qui s’occupait de commerce comme la plupart des nobles Vénitiens, inscrivit ainsi sur ses livres la dette de Foscari : « Doit le doge François Foscari, pour la mort de mon père et de mon oncle !… »

Ce Lorédan, pour arriver à sa vengeance, se fit élire membre du Conseil des Dix, et ensuite des Trois. Il intrigua fortement auprès de ses collègues, en leur insinuant que depuis la mort de son fils, le vieux doge était accablé par le chagrin, qu’il détestait le pouvoir du Conseil et qu’on devait le plus tôt possible placer sur une tête plus saine la couronne ducale.

Il réussit, non pas à le dépouiller du titre de doge, qui était un titre à vie, et qu’un jugement infamant pouvait seul ôter, mais à ce que le Conseil l’engageât à donner sa démission.

Le vieux doge, qui vit d’où venait le coup, refusa ; mais Lorédan ne se découragea pas et s’unit à ceux de ses collègues qui étaient ennemis des Foscari : de nouvelles sommations ayant été faites vainement comme la première, le Conseil en séance déclara que le chef de l’État était relevé de son serment, déposé de sa dignité et dans l’obligation de quitter le palais sous huit jours.

Par excès de cruauté, Jacques Lorédan fut chargé immédiatement de déclarer au doge l’arrêt du Conseil ; il brisa sous son pied l’anneau ducal que lui remit le vieillard, qui dépouilla, les uns après les autres, les insignes de sa dignité. Le lendemain, accompagné de sa famille, il quitta ce palais, où il avait régné trente-cinq ans.

Le peuple avait appris sa chute et, par un instinct généreux, sentant qu’il y avait une injustice à réparer, il s’assembla en foule sur la Piazetta pour l’escorter et le porter en triomphe jusqu’à sa gondole. Mais du haut de la galerie du palais, entre ces deux colonnes rouges d’où se proclament encore aujourd’hui les arrêts, un ordre des Dix prescrivit à la foule de se disperser en silence… sous peine de mort !

Huit jours après, Pascal Malpieri fut élu doge ; c’était le 31 octobre 1457. La grosse cloche du campanile de Saint-Marc se mit en branle pour signaler la nomination du nouveau chef ; François Foscari sortit de sa chambre à ce bruit et s’avança sur le balcon de la grande galerie pour s’assurer que ses oreilles ne le trompaient pas, et là, comme frappé de la foudre, il tomba roide mort ; il avait quatre-vingt-quatre ans.

Lorédan, en apprenant cette mort violente, rouvrit son livre de comptes et écrivit en regard de la dette terrible inscrite un an auparavant, cette quittance : L’ha pagata !… Il l’a payée.

Après avoir parcouru les différents étages, les escaliers secrets pratiqués dans l’épaisseur des murailles, mon guide s’arrêta devant une porte retenue par un bout de corde dans la partie reculée de ce palais désert.

« Entrons, dit-il, je vais vous faire voir les seuls hôtes qui soient restés obstinément fidèles à cette ruine. » Nous trouvâmes un salon, dont les sculptures élégantes sont aujourd’hui noircies par la fumée, d’une pauvre cuisine ; quelques lambeaux de soierie pendent aux panneaux délabrés ; des cadres vides, sculptés dans la muraille et écornés, indiquent la violence faite aux toiles précieuses pour les en détacher. Des pots cassés, une ou deux vieilles casseroles suspendues aux clous qui soutenaient jadis les chefs-d’œuvre de Titien ou de Véronèse, et deux chaises défoncées, tel était l’ameublement de ce taudis doré et désert. Nous pénétrâmes dans la seconde chambre plus triste encore, et dont la misère actuelle tranche plus durement avec le luxe passé ; c’est de la misère infirme, si on peut s’exprimer ainsi ; c’est-à-dire de la misère avec la vieillesse qui n’a plus même la force de la propreté. Les murs encore tendus de damas d’une couleur inconnue et crevé de place en place, soutiennent un plafond à poutres sculptées et damasquinées d’or et d’argent, dans le pur style arabe. Quelques vieux fauteuils éclopés, une table servant de perchoir à deux ou trois poules maigres, nourries des miettes de pain de ce pauvre ménage, de la paille pour tapis, des tiroirs sans le meuble qui les enferme, composaient ce triste mobilier. J’oubliais au fond de la chambre, sous un trophée magnifiquement sculpté, soutenant le portrait de Frédéric IV, roi de Danemark, un misérable matelas, posé sur deux planches et recouvert d’une courte-pointe en morceaux.

Le cœur se fend à l’aspect, à l’odeur de cette misère ! Au moment où je pénétrais dans ce triste réduit, s’avança vers moi une pauvre vieille femme, vêtue d’une robe noire, qui me fit un noble salut.

C’était la dernière Foscari !

Dans le fond de la chambre j’aperçus sa sœur infirme, septuagénaire comme elle, qui n’avait pu se lever pour me faire honneur.

Les dernières Foscari !

Voilà donc ce qu’il en reste, couché sur ce grabat, à la place même où le roi de Danemark, leur parent, s’est reposé dans un lit somptueux, comme l’indiquent l’inscription et le portrait de ce monarque, qui l’envoya, en souvenir d’amitié, à son hôte Alvise Foscari.

C’est la seule toile dans tout ce palais que les juifs aient respectée ; sans doute parce que le nom inconnu et le talent douteux du peintre danois n’ont pas trouvé d’amateur.

Cette pauvre vieille comtesse Foscari gardait encore un air de grande dame, qui couvrait ses haillons, et tandis qu’elle me parlait de ses douleurs, je me sentais plein de respect et d’émotion. Un gai rayon de soleil, traversant les planches déjetées qui remplacent les fenêtres, dorait par place, comme une ironie, cette triste vieillesse ; c’était comme la mort par un jour de fête.

Depuis, j’y suis retourné quelquefois, chargé par une noble dame étrangère, à qui j’avais fait visiter ce palais, de porter quelque adoucissement à une si profonde misère !

La plus âgée des deux sœurs mourut bientôt.

Trois ans après je passais dans une de ces Calle ou ruelles étroites qui se trouvent derrière le palais Foscari, lorsque je vis un attroupement de gens du peuple qui s’avançait lentement de mon côté. Au milieu, soutenue par cette foule, marchait péniblement une vieille, vieille femme, que l’on appelait respectueusement Ecellenza ; c’était la comtesse Foscari, forcée d’abandonner l’illustre palais de ses ancêtres, que le gouvernement venait d’acheter aux nombreux créanciers qui, depuis longtemps, en étaient possesseurs[4]. Cette vieillesse usée, refroidie par la misère et le chagrin, avait retrouvé des larmes en quittant le lieu de sa naissance, de sa vie entière, et qui aurait dû être aussi celui de sa mort. Elle paraissait navrée et, sans doute, elle se disait avec le poëte : « On meurt toujours trop tard. »

Un peu avant le palais Foscari et plus près de l’église della Salute se trouve le palais da Mula. Sa cour pittoresque et son escalier grandiose nous engagent à en donner la vue, comme un des types de l’intérieur des habitations seigneuriales de Venise.

Cour du palais de Mula. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.


Le grand canal. — Les palais. — La scala antica. — Bianca Capello.

Avant de quitter ce grand canal, si magique avec ses deux rangées de palais, et dont la description demanderait un volume tout entier, essayons au moins d’en tracer la vie, le mouvement. C’est au coucher du soleil que le Canalasso est sillonné de promeneurs, étendus tout au long sur les coussins moelleux des gondoles qui se balancent avec tant de grâce sous la pression des rames. L’eau qu’elles agitent, éclairée verticalement par les derniers rayons du jour, se renvoie, comme les facettes d’un miroir, l’or et la pourpre célestes. Ces milliers de petites vagues semblent bondir de joie, et comme autant de bouches, aspirer le fresco, dans cette atmosphère épurée du soir. Fresco est le nom qu’on donne à ces promenades de l’après-dîner sur le grand canal. C’est l’heure du frais, l’heure des œillades et des rendez-vous, c’est l’heure où l’élégant patricien, conduisant lui-même sa gondole, la précipite avec violence et comme pour la briser sur l’escalier de marbre des palais, puis l’arrête court, avec autant de force que d’adresse, au moment d’en toucher les marches. Par ces belles nuits de printemps où Venise est plus éveillée que durant le jour, il faut voir les effets fantastiques de la lune sur ces élégantes façades. Il semble que cette ville ait été construite pour les effets du clair-obscur. Tantôt c’est une rayure lumineuse qui s’enfonce sous les arcades d’un petit canal et le prolonge à l’infini ; tantôt ce sont des jets de flamme qui s’allument à l’angle d’un balcon, sur la dentelure d’un attique ou la vitre d’une fenêtre. Puis, comme un artiste habile, cette lampe du ciel laisse dans l’ombre et sacrifie tout un côté afin de laisser en pleine clarté les ogives délicates et les colonnes élancées de quelque palais arabe comme la Ca d’oro, le Lorédan ou le Michieli. Parfois, lorsque le vent d’Afrique traverse les portiques à jour et pénètre sous l’atrio désert, on entend comme un cliquetis d’armes dans ces demeures des croisés vénitiens. Ce sont leurs armures qui frémissent au souffle indiscret de la brise africaine. Cette lance, ce casque, ces gantelets, cette épée ne viennent-ils pas de ce doge Domenico Michieli qui de sa main, au siège de Tyr, tua 1 100 Sarrasins ? Les palais Vendramin, Pisani, Tiepolo, Manfrini, avec leur masse imposante apparaissent comme des montagnes au milieu de ces fantastiques esquisses. Jamais, en aucun lieu, la pierre et le marbre n’ont revêtu des formes plus poétiques, grâce à cette fusion harmonieuse de l’Orient et de l’Occident, où l’arabe et le gothique se tordent en ogives étranges, en sveltes colonnades.

Petit canal Bernardo. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.

Mais suivons maintenant les petits canaux, enfonçons-nous dans la Venise inconnue. Voici le canal Bernardo, près du Campo San Paulo ; il n’en est pas de plus tortueux, de mieux éclairé à certaines heures du jour. Nous passons ensuite devant la Fenice, le grand théâtre ; puis sous le pont San Paternian, et nous abordons à la calle della Vida ou delle Locande, près de laquelle se trouve la Corte del Maltese, la cour du Maltais. Là on aperçoit, à l’angle d’un palais, la Scala antica, l’escalier antique, comme le nomment les gens du peuple. Cet escalier extérieur du palais Minelli, famille patricienne, est, comme le montre notre dessin, entièrement à jour et d’une remarquable légèreté. C’est un des édifices les plus curieux et les plus pittoresques de Venise. Construit dans le style du quinzième siècle, on l’attribue à un des Lombardi qui voulut reproduire l’effet de la tour de Pise. Cette tour est engagée par un de ses flancs dans le palais qu’il dessert. Elle est soutenue au centre de la spirale par une colonne de marbre composée de quatre-vingts assises rondes qui ne sont autre chose que les extrémités de chaque marche dont l’autre bout va s’appuyer sur la circonférence extérieure composée d’arcs et de colonnettes. Il y a, par conséquent, autant d’arcades que de marches. Cette tour a sept étages ; le premier est soutenu par six colonnes, les cinq autres par huit, et le dernier par quatorze, ce qui fait soixante colonnes et cent douze marches pour tout l’édifice. Chaque marche haute de quinze centimètres est longue de deux mètres, ce qui donne pour le diamètre intérieur, y compris l’épaisseur de l’axe ou colonne qui soutient la tour, quatre mètres dix centimètres. La hauteur totale est de vingt-deux mètres cinquante centimètres.

La Scala antica. — Dessin de Thérond d’après M. A. de Beaumont.

Le palais communique avec l’escalier, à chaque étage, par une galerie dont les arcs surbaissés indiquent le style de la Renaissance. L’aile gauche de ce palais Minelli, jadis semblable à l’aile droite qui reste, a été abattue par le propriétaire actuel ; de la cour il a fait un jardin. Un bignonia à fleurs de pourpre, accroché aux flancs de la scala, ajoute par ses draperies élégantes à la richesse de l’architecture ; à l’intérieur, cet escalier est plus pittoresque encore qu’à l’extérieur.

Mais notre gondole nous emmène à Santo Apollinare et nous voici sous le Ponte Storto.

C’est dans le palais qui ferme le petit canal nommé fondamenta del Carampane, et que recouvrent comme un berceau des guirlandes de roses multiflores, que demeurait, en 1548, le patricien Bartholomeo Capello, marié à Pellegrina Morosini ; le signor Bartholomeo en eut une fille qu’il nomma Bianca. Pellegrina étant morte, il épousa en secondes noces Lucrezia Grimani, sœur de l’illustre Jean Grimani, patriarche d’Aquilée. Ce mariage fit fondre sur la maison Capello les jalousies et les maux qui accompagnent trop souvent une belle mère.

À cette époque il était d’usage à Venise, dans les familles nobles, de tenir éloignées du monde les jeunes filles, afin qu’on ne pût rien dire contre leur honneur. Elles ne sortaient de la maison qu’aux jours de grande fête, pour aller à l’église. Aucun étranger n’était admis dans l’intérieur de la famille, et lorsqu’il s’agissait de mariage, c’était à peine si, après les conventions bien réglées, on laissait les promis se voir et se parler. À Venise, dans presque toutes les habitudes de la vie, on retrouve les usages orientaux.

Aussi, de même qu’en Orient, les femmes, lorsque l’occasion se présentait d’échapper à la règle, n’y savaient-elles guère résister. Un jour, la jeune Bianca aperçut en face de sa fenêtre un beau jeune homme, de noble prestance et de costume élégant. Au lieu de se retirer, elle osa répondre aux signes qui lui étaient adressés. Ce jeune homme, nommé Pietro Bonaventuri, était venu de Florence chercher fortune à Venise. Un de ses oncles, gérant dans la maison de banque des Salviati, l’avait fait venir en qualité de commis.

Le palais Capello, ainsi placé en face de cette maison de banque des Salviati, renfermait, en outre du père, de la belle-mère et de la jeune Bianca, alors âgée de quinze ans et demi, un jeune fils plus âgé que sa sœur de quelques années. C’était un beau garçon, à la moustache retroussée, à la parole vive, au cœur ardent et jaloux ; ce qui faisait qu’à chaque instant il tirait l’épée à propos de femme, de jeu ou de vin. Deux fois déjà on l’avait transporté, à demi mort, à la maison paternelle ; mais Juano, c’était son nom, avait comme la plupart des mauvais sujets une solide constitution. Il fut vite rétabli. En voyant la vie d’aventures et de périls que menait son fils, le père Capello avait renoncé à mettre sa fille au couvent, craignant de se trouver seul un jour, sans personne pour lui fermer les yeux.

La jeune Bianca, alors âgée de quinze ans, était blonde, de ce blond puissant dont Titien a révélé la beauté. Ses yeux, dit la légende, étaient d’un brun ardent. Sa taille était souple, mais pleine de force et sans cesse agitée sur sa tige, comme ces beaux lis que balance le vent. Soir et matin, la fenêtre de Pietro s’ouvrait, et, par ses regards et ses gestes, il exprimait sa passion qui fut bientôt partagée. Le soir, la jeune imprudente, s’enveloppant d’un domino, descendait hardiment jusqu’à la porte de la rue ; là, elle traversait le petit pont et allait causer avec Bunaventuri, caché sous l’entrée obscure de la casa Salviati.

Une nuit, pendant une de ces absences de Bianca, un gondolier attardé, trouvant la porte de terre du palais Capello entr’ouverte, la ferma, et, lorsque la jeune fille voulut entrer avant l’aube, il lui fut impossible de l’ouvrir. Voyant alors avec effroi sa réputation perdue, son amour découvert, et tout au moins comme punition le couvent, Bianca revint vers Bonaventuri, et aussitôt ils convinrent de fuir ensemble avant les dernières heures de la nuit, afin de se mettre hors de la poursuite de Bartholomeo Capello. Une gondole prise au traghetto voisin les conduisit jusqu’aux portes du gardien du port ; Bonaventuri s’y fit reconnaître et, prétextant une mission de sa maison de banque, traversa sans encombre la lagune. Arrivés là, les deux fugitifs, au lieu de suivre la route de Rimini, qu’ils avaient indiquée, se dirigèrent par Ferrare et Bologne, et parvinrent à Florence sans être reconnus.

Au palais Capello, personne ne crut d’abord à une fuite ; on supposa que la jeune fille était allée dans un couvent par dépit contre sa belle-mère, et on attendit tout le jour avant de faire aucune recherche. Le lendemain seulement on parcourut la ville, on s’informa dans les couvents, puis on mit en mouvement la police. On apprit alors le départ de Pietro Bonaventuri, et, rapprochant mille faits restés inaperçus jusqu’alors, on eut la certitude de l’amour des deux jeunes gens et de leur départ. Le patriarche d’Aquila, à cette époque tout puissant près du Conseil des Dix, fit déclarer la noblesse insultée par cet enlèvement et demanda que le séducteur fût mis au ban de la République. Jean Bonaventuri, l’oncle de Pietro et gérant des Salviati, fut jeté comme complice dans les cachots de la sérénissime inquisition, où il mourut oublié au bout de quelques mois. Les deux fugitifs, pendant ces recherches, restaient cachés chez le père Bonaventuri, qui les reçut à bras ouverts. Là, ils furent secrètement mariés et chacun d’eux travailla pour vivre, car les parents de Pietro étaient dans un état voisin de l’indigence. La mère se chargeait des soins du ménage, tandis que le père, habile calligraphe, faisait des copies pour les officiels publics. Son fils devint son apprenti. Bianca, de son côté, brodait de merveilleuses tapisseries dans le goût vénitien et en tirait un bon profit. Tout habituée qu’elle était au luxe du palais paternel, elle acceptait courageusement les privations. Ne pouvant sortir de chez elle, car la sentence avait été affichée à Florence et les deux jeunes époux étaient activement recherchés, elle n’avait d’autre distraction que de jeter un regard, de temps en temps, dans la rue, en soulevant sa persienne.

Palais de Bianca Capello. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.

Un jour que le grand-duc Francesco Medicis passait à cheval en caracolant, car il était à cette époque jeune, beau et habile cavalier, il leva la tête de ce côté et vit, dans le cadre obscur de la fenêtre, les grands yeux de la jeune fille briller comme deux topazes. Elle s’en aperçut, rougit, et dans son effroi laissa tomber un œillet qu’elle tenait à la main. Le prince s’arrête, descend de cheval, ramasse la fleur et la porte à ses lèvres en regardant la fenêtre ; mais déjà la vision charmante avait disparu. Plusieurs jours de suite Francesco passa vainement, la fenêtre restait toujours close. Le cœur attristé, il appela alors son confident, un certain Mondragone, Espagnol intelligent et instruit, que son père avait placé près de lui comme une sorte de mentor. « Avant huit jours, lui dit le prince, il me faut savoir le nom de cette beauté. »

Le dévoué Mondragone, courtisan avant tout, s’empressa de demander conseil à sa femme. Celle-ci, heureuse d’une mission qui pouvait lui valoir les plus hautes faveurs, court prendre immédiatement ses mesures ; bientôt elle sait que la maison est habitée par deux ménages, l’un jeune et l’autre vieux ; qu’une femme âgée sort chaque matin pour aller aux provisions, tandis que les deux hommes vont le soir porter leurs travaux d’écrivains ; qu’enfin la jeune fille ne sort jamais. Il lui faut maintenant trouver moyen de pénétrer dans l’intérieur de cette famille, et voici le plan auquel elle s’arrête. Elle monte dans sa voiture, guette la sortie de la vieille femme et ordonne à son cocher de la suivre en s’arrangeant de façon à la pousser avec ses chevaux à quelque tournant de rue, et de la faire tomber. Ainsi fut-il fait. La pauvre femme, heurtée violemment, roula par terre et poussa les hauts cris ; aussitôt la belle dame s’élance de son carrosse, court auprès de sa victime, la fait relever par ses gens, placer sur les coussins à côté d’elle, et ordonne à son cocher, après l’avoir grondé de sa maladresse, de la conduire à sa demeure ; puis elle fait venir son médecin, s’installe à côté du lit de la malade et déclare qu’elle la soignera elle-même. Pendant ce temps, la Mondragone observe tout et reconnaît bien vite à la conversation de la jeune fille, ainsi qu’à ses manières, qu’elle n’a pas affaire à une bourgeoise. Sous ses humbles vêtements se trahissait la fierté des Capello, et lorsque vint le soir elle partit certaine d’avoir entrevu un secret, dont elle saurait tirer parti.

Chaque jour elle revint à la maison Bonaventuri, et, tout en causant, ne manqua pas de parler de sa position à la cour, d’offrir même ses services. La belle Bianca, dont elle captait la confiance par mille cajoleries, finit par tout lui dire, en la priant de chercher à faire lever l’arrêt du Conseil des Dix qui les menaçait tous les quatre. La Mondragone promit alors une audience du grand-duc, lui faisant comprendre qu’elle obtiendrait bien mieux cette grâce, si elle racontait elle-même ses malheurs. Il fut convenu que le lendemain elle l’emmènerait chez elle, pour essayer la toilettera plus convenable à une patricienne reçue par le souverain. Elle vint en effet et sortit avec Bianca qui ne revint pas. Pietro se jeta dans tous les excès, et une nuit fut assassiné près du Ponte Vecchio, à la suite d’une querelle. Sa vieille mère fut seule à le pleurer.

Après la mort de la grande-duchesse Jeanne d’Autriche, Francesco Médicis épousa secrètement Bianca dans la chapelle du palais. Ce secret, comme on le pense, ne fut pas longtemps gardé, et Bianca occupait ostensiblement, six mois après, la place de Jeanne d’Autriche. Le grand-duc envoya comme ambassadeur à Venise, pour annoncer son mariage, le comte Mario Sforza de Santa Fiora, et les parents de Bianca allèrent au-devant de l’ambassade, afin de lui offrir l’hospitalité au palais Capello. Grimani lui-même, ce patriarche farouche qui avait soulevé la noblesse lors de la fuite de sa nièce, descendit en habit pontifical à la porte du palais pour recevoir le comte Sforza. Le sénat, à cette occasion, créa les deux Capello chevaliers de l’Étole d’or, et le Conseil des Dix voulut que cet événement heureux fût constaté au livre d’or.

Canal Rezonico, à Venise. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.


La maison de Goldoni. — Le Titien. — Le pont du Paradis.

Continuons maintenant nos excursions, et, repassant devant le palais Foscari, nous entrerons dans un canaletto de l’aspect le plus pittoresque, avec ses deux clochers, l’un de l’église del Carmine, l’autre des Frari, et sa vierge à baldaquin qui surmonte le mur d’enceinte du beau palais Rezonico. C’est au bout, près du pont dei Nomboli ou della Dona Onesta, à l’entrée della via di Ça-Cent’anni, paroisse San Thomazo, que se trouve la casa dans laquelle vint au monde, en 1707, le célèbre poëte Goldoni, le restaurateur du théâtre italien. La République de Venise fit la faute grave de le laisser mourir sur la terre étrangère, pensionné et comblé d’honneurs par le roi de France. Jamais, il faut le dire, les Vénitiens ne surent assez apprécier le mérite de leurs écrivains, bien différents en cela des Athéniens, qui couronnaient de roses Aristophane à sa sortie du théâtre, alors qu’il venait de les frapper de ses plus mordantes satires. L’intérieur de cette cour, avec son escalier et ses pampres verts, est un des jolis types de la maison vénitienne bourgeoise.

Cour de la casa Goldoni. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.

À chaque pas que l’on fait à Venise, on est certain de fouler une dalle historique, de passer devant quelques petits canaux, ruelle, atrio ou cortile, offrant à l’artiste ou à l’archéologue des études pleines d’intérêt. Voyez cette porte si élégamment sculptée, n’est-elle pas l’œuvre d’un artisan de premier ordre ? Et ces marteaux de bronze qui représentent soit Neptune debout sur ses deux chevaux marins, soit Vénus, c’est-à-dire Venise, sur sa conque marine sortant du sein des ondes, n’ont-ils pas été modelés dans l’atelier de Vittoria ou de Sansovino ? Frappez maintenant à cette porte, et vous entrerez dans la cour du palais Van Axel, curieux par son immense et pittoresque escalier, dont la rampe supporte les têtes sculptées des maîtres de la maison. Plus loin, c’est l’habitation du célèbre voyageur Marco Polo ; puis dans la contrada San Canciano, à l’endroit qu’on nomme aujourd’hui Biri grando, on voit encore une partie de la maison de Tiziano Vecellio que le doge Barbarigo, lorsqu’il le vit vieillir, installa dans son beau palais du grand canal.

Titien préféra toujours Venise au séjour des cours étrangères. Philippe II, Léon X et Paul III firent tous leurs efforts pour l’attirer près d’eux. Ils ne purent jamais l’y décider. Il serait difficile de trouver un site plus poétique que celui où s’élevait la petite habitation du Titien. Elle avait pour perspective toute l’étendue septentrionale des lagunes avec les îles de San Christoforo, de San Michele, de Murano, de Saint-François du désert, et pour fermer l’horizon, la chaîne bleue des Alpes Juliennes. Le petit escalier de cette gentille demeure fut souvent gravi par un autre homme de génie venant là pour fuir les importuns qui assiégeaient sa maison. Son escalier, disait-il superbement, était usé par les pieds de la foule qui, pour l’entendre et l’admirer, lui rompait la tête. Cet homme était l’Arétin. Plus loin, à Santa Maria del Orto, on passe devant la maison de Jacopo Robusti, dit le Tintoret. Elle est facile à reconnaître au saint enturbanné placé dans une niche, à côté de la porte. D’une nature paisible et bonne, Tintoret trouvait son plus grand plaisir à parler d’art avec ses amis et à faire de la musique. Excellent joueur de luth, de guitare et de divers instruments de son invention, on le voyait accompagner sa fille Mariette qui chantait à merveille. Élève du célèbre ténor napolitain Zacchino, elle touchait agréablement le grave cembalo.

À ces soirées musicales venait aussi le peintre da Ponte, très-habile musicien, et enfin le maestro Giuseppe Zarlino, directeur de la chapelle ducale de Saint-Marc.

La maison d’Alessandro Vittora, le sculpteur de l’escalier d’or et des plus belles salles du palais des Doges, mérite aussi qu’on y jette un regard. Elle est située calle della Pièta, et le buste de cet artiste de goût, mis au-dessus de la porte, indique à l’étranger sa demeure. Grand amateur de fleurs aussi bien que d’estampes, de dessins et de médailles, son cabinet était un véritable musée ouvert aux jeunes gens studieux.

Que d’habitations illustres, de palais remarquables et de galeries précieuses il nous resterait à voir. Citons seulement pour mémoire la maison de Giorgio Barbarelli, autrement dit le Giorgione ; elle s’élève sur le campo San Silvestre. Sa façade était couverte de peintures à fresques, aujourd’hui effacées et représentant des groupes d’enfants, des musiciens, des poëtes et autres fantaisies. Voici d’un autre côté le palais de Marino Faliero qui fait face au campo Sancti Apostoli, et enfin la vieille maison du Maure, la maison d’Othello, voisine de l’église del Carmine. En parcourant toutes ces ruelles pittoresques, nous passons le ponte del Paradiso, au-dessus duquel se dresse un portique aigu où la vierge Marie, costumée en reine du moyen âge, abrite sous son manteau un moine à genoux. Que de portes curieuses, ornées de blasons magnifiques, de sculptures tantôt grotesques, tantôt du style le plus élevé, que d’arcades élégantes, d’escaliers pittoresques et majestueux, de portiques et de colonnades où l’œil s’égare dans un mystérieux clair-obscur ! À chaque pas le peintre trouve un tableau où la beauté de la couleur s’ajoute à la beauté de la forme pour composer un ensemble à nul autre pareil. Pour bien voir et bien comprendre les merveilles de Venise, il faut la parcourir en tous sens, à pied plus encore qu’en gondole, il faut pénétrer dans ses cours, dans ses maisons[5]. Les étrangers se contentent de voir les musées, et ils quittent la ville sans se douter de ses richesses pittoresques. C’est là le côté peu connu de cette intéressante cité, c’est pourquoi nous en avons parlé plus longuement ; les autres richesses de Venise sont décrites dans tous les livres et guides du voyageur : nous nous abstiendrons d’en fatiguer le lecteur.

Pont del Paradiso. — Dessin de Karl Girardet d’après M. A. de Beaumont.


La lagune et ses îles. — Isola San Lazzaro dei Armeni.

Un beau matin du mois d’avril je partis de la Piazzetta en gondole découverte pour aller au couvent des Arméniens. L’île San Lazzaro, où il est situé, s’aperçoit en face de Venise, à un mille environ.

La lagune ce jour-là, calme et luisante comme un acier poli, fatiguait la vue ; le ciel était triste, ou pour mieux dire mélancolique. Couché sur les moelleux coussins de la barque, j’avançais doucement, sans autre secousse que la rêveuse oscillation que donne chaque élan du rameur. J’admirais le silence profond de la nature aux heures où elle se repose. Seuls, quelques chants lointains et doux du pêcheur des lagunes, apportés par la brise, dérangeaient cette somnolence de la mer et du ciel ; et sans la brise légère du matin, le vent des jacinthes, comme disent les poëtes arméniens, il eût été difficile de ne pas céder à l’engourdissement produit par une atmosphère tout imprégnée d’électricité.

Ainsi plongé dans la rêverie, j’oubliais le temps qui passe, lorsque les murs rouges de Saint-Lazare m’apparurent sortant des eaux qui les baignent. De loin, sur la lagune, l’enceinte du couvent avec ses immenses berceaux de vigne, ses bâtiments vermeils dont le soleil double l’éclat, et son campanile, construit dans le style oriental des minarets, apparaît comme un refuge, comme l’oasis dans le désert. En ce moment la gondole tournait l’angle de l’île des Fous après avoir laissé sur sa droite l’isola San Giorgio Maggiore. Au pied des murs, au-dessous d’une des fenêtres grillées derrière lesquelles s’agitent les malheureux hôtes de cet hôpital, une voix m’appela pour me demander du pain et la liberté. Être libre, c’est encore le vœu suprême des pauvres âmes qui ont perdu le pouvoir de se conduire !

Cet hôpital de San Cervolo est admirablement situé pour une maison d’aliénés. Il semble que les infortunés qu’on y soigne doivent ici garder une lueur dans la nuit de leur intelligence. De l’air, du soleil, de l’espace, la brise pure de la mer, Venise en face, le soleil d’Italie et la vue jusqu’à la fin du regard ! — Allons, Marco, mon brave gondolier, fais plier ta rame sous les poignets nerveux ; fuyons, fuyons vite les tristes pensées qui naissent en face de cet asile des misères humaines.

Au moment où l’éperon de la gondole touche l’escalier de marbre que baignent les eaux transparentes du golfe, la porte du monastère s’ouvre comme par enchantement, et le visiteur s’avance sous l’atrio tout garni de fleurs et d’arbustes. Bientôt arrive un Père qui le complimente et lui fait les honneurs de la communauté avec une grâce, une distinction qui frappent tout d’abord et préviennent en faveur de sa race.

La première mention que fasse l’histoire de l’isola San Lazaro ne remonte guère qu’au douzième siècle. Les chroniques nous apprennent qu’Hubert, abbé de Saint-Hiiarion, abandonna ce terrain au signor Leone Paolini, homme d’une grande vertu. En 1182, la République de Venise l’acheta de Paolini et fit de cet îlot désert jusqu’alors l’asile des lépreux arrivant d’Orient. De là lui est venu le nom de Saint-Lazare, patron des lépreux, auquel tous les établissements sanitaires ont emprunté leur dénomination de lazaret. Plus tard, la lèpre ayant disparu d’Afrique et d’Asie, l’île fut abandonnée et n’offrit plus aux regards que les ruines de l’ancienne chapelle et quelques bouquets d’arbres à l’ombre desquels s’abritait la cabane des pêcheurs.

Cinq siècles après, arrivèrent à Venise, au mois de mai 1715, douze moines arméniens qui s’étaient enfuis de Morée en apprenant l’invasion du pays par une armée turque. Leur chef portait le nom de Mekhitar (Consolateur). Né à Sébaste en Arménie, et doué d’une intelligence précoce, il avait reçu à l’âge de quinze ans, de l’évêque Ananias, l’habit religieux et le diaconat. Ordonné prêtre à vingt ans, et bientôt après décoré du titre de vertabied, docteur ecclésiastique, il parcourut l’Asie, prêchant avec zèle et succès, enseignant la théologie et s’efforçant de réunir dans la grande communauté de l’Église romaine les différentes sectes que l’ignorance des vrais principes et quelques subtilités de mots avaient fait surgir parmi les populations arméniennes. Fatigué de voyages, il se retira à Constantinople avec trois de ses disciples, méditant les projets d’association qu’il avait formés. Persécuté par le patriarche de la métropole, il fut obligé, pour lui échapper, de demander asile et protection à l’ambassadeur de France. Dans ce séjour orageux de Stamboul, voyant qu’il ne pouvait plus compter sur le repos si nécessaire aux travaux de la société naissante, il se décida à partir avec quelques élèves pour la Morée, pays chrétien soumis encore aux lois vénitiennes. Il choisit pour résidence la ville de Modan. Les autorités, tout en considérant ces hommes comme sujets du sultan, les secoururent avec une générosité digne de la grandeur de Venise.

Le premier soin de Mekhitar fut de soumettre sa communauté à une règle fixe, puis de construire un couvent et une église. Le pape Clément XI avait consacré l’existence du nouvel ordre sous la règle de Saint-Benoît, et reconnu comme abbé le savant Mekhitar.

Après tant d’efforts, de craintes et de fatigues, l’avenir apparaissait heureux et calme ; en effet, pendant douze années, l’état le plus prospère avait permis à la communauté de s’accroître en nombre, en science et en richesse, lorsque de nouveau ces moines furent obligés de fuir précipitamment devant l’invasion turque. Privés de leur couvent qui avait été incendié et pillé, sans abri, sans ressources, ils furent, avec l’aide généreuse de l’amiral Mocenigo et du gouverneur de la Morée, Angelo Emo, transportés à Venise sur un navire de l’État.

La République fit à ces moines un accueil hospitalier, et, le 8 septembre 1717, Mekhitar obtint du Sénat la cession à perpétuité de l’île Saint-Lazare, les lois ne permettant l’établissement d’une congrégation nouvelle, qu’en dehors de l’enceinte de la ville. Les pauvres Arméniens s’empressèrent alors d’occuper les ruines de cette île et de faire à la hâte, aux constructions à demi renversées qui s’y trouvaient encore, les réparations les plus urgentes. Soutenu par le pape, Mekhitar compléta les règles de la communauté et se mit en mesure d’atteindre le but moral et politique qu’il se proposait. Ce but, c’est la régénération du peuple arménien. Pour y parvenir, l’association de Saint-Lazare a compris qu’il fallait obéir patiemment au temps et que la précipitation ne produisait que désordre et ruine. Aussi les Pères arméniens ont-ils fait de leur établissement une maison d’éducation et une imprimerie, dirigeant ainsi, à sa source, cette merveilleuse force intellectuelle qui change plus vite aujourd’hui la face des empires que jadis les hordes guerrières. Ils font venir d’Orient de jeunes compatriotes qu’ils initient à leur science, qu’ils associent à leur patriotisme et qu’ils envoient ensuite de tous côtés pour être les instruments d’une féconde et méritoire propagande. En même temps sortent de leurs presses pour être répandus en Arménie des ouvrages classiques, des journaux, des revues, écrits non-seulement en arménien et en italien, mais encore en français, en turc, en arabe, en hébreu, en syriaque et en persan.

Le monastère ne fut terminé qu’en 1740, sous Mekhitar de Sébaste, le premier abbé, ainsi que l’indique une inscription arménienne et latine placée à l’entrée de la chapelle. En 1749, le vertueux chef de cette communauté consacrée à la Vierge expira à l’âge de soixante quatorze ans. Son corps fut alors déposé au pied du grand autel. À partir de ce moment, les moines ont pris le nom de Mekhitaristes, en souvenir du Père qui avait donné la vie à cette communauté.

À Mekhitar succéda comme abbé Étienne Melchior de Constantinople ; puis, après la mort de ce dernier, en 1800, le docteur Acontius Kover, Arménien, né en Transylvanie, de famille noble. Le pape le fit archevêque. Acontius était à la tête du couvent lorsque Bonaparte, maître de l’Italie, s’empara de Venise. Alors nos soldats vainqueurs détruisaient partout les couvents, et ce fut en faisant valoir avec énergie la différence qui existait. entre eux et les autres communautés, que l’abbé parvint à sauver la congrégation de Mekhitar. Digne héritier du fondateur, il gouverna avec une grande sagesse, améliora les institutions et créa une académie arménienne dans la communauté. En 1824, le docteur Sukias de Somal lui succéda comme archevêque et comme abbé. Âgé déjà de quarante-sept ans lorsqu’il prit la direction du couvent, il mourut en 1846.

Les Pères mekhitaristes de Saint-Lazare, au nombre de soixante environ, sont sous la direction d’un évêque in partibus, leur abbé général, nommé par eux et confirmé par le pape. Le titulaire actuel de ces hautes fonctions est Mgr George Hurniuz, prélat jeune encore et d’un grand mérite. Il a pour aides sept assistants, un secrétaire et un vicaire.

L’occupation des Pères se partage entre les soins de l’éducation, les travaux scientifiques, ceux de l’imprimerie et les affaires du couvent. Les produits de leurs presses forment un des principaux revenus de la communauté et servent à couvrir les dépenses intérieures ainsi que les frais d’éducation des vingt-cinq ou trente élèves qui y sont admis comme novices ou séminaristes.

En pénétrant dans cette demeure paisible et solitaire, on traverse un préau orné d’arcades, ou croissent les plus belles fleurs. De larges escaliers aboutissent à des corridors dont la propreté, la blancheur, les nombreuses fenêtres ouvertes sur le paysage éblouissant donnent l’envie d’échanger la vie errante et la destinée de voyageur contre le repos de cette retraite, à l’abri des orages, dont on peut voir et entendre les éclats, sans rien perdre de la sérénité, qui est le bonheur de l’âme.

La bibliothèque, que nous visitâmes d’abord, se divise en deux parties : la salle occidentale, la plus grande, est presque un musée. À côté des armoires ou sont les livres de science et de littérature, quelques-uns très-rares et très-précieux, comme des Elzévir, des Aldini et autres, on voit un papyrus birman en caractères pali d’une conservation parfaite, un débris de pierre du mont Sinaï, où sont gravés des caractères samaritains, puis une momie d’Égypte donnée par l’Arménien Bogohos-bey, que j’ai connu, au Caire, premier ministre de Méhémet-Ali-pacha. D’après les cartouches peints sur le cercueil, cette momie paraît être celle d’un haut personnage. Un réseau à mailles de perles de couleur l’enveloppe tout entière. En voyant ici ce travail antique, on fait tout de suite une comparaison qui est un véritable enseignement archéologique. Ces perles, qui ont trois mille ans peut-être, semblent sortir de la fabrique de Murano, toute voisine de Venise ; et dans la ville même on tresse, avec ces petits grains de verre, des filets et des écharpes exactement pareils de forme et de couleur. Venise, en se chargeant de transporter en Europe les marchandises de l’Asie, alla surprendre dans leur foyer les secrets industriels de la civilisation orientale, et c’est elle aujourd’hui qui fournit ces objets aux pays qui les inventèrent.

On trouve rassemblés dans la bibliothèque quinze cents manuscrits arméniens, la plupart inédits. Quelques-uns sont d’un grand prix. Nous citerons entre autres :

L’Évangile ayant appartenu à une reine d’Arménie nommée Melkè ; il a environ mille ans de date ;

L’histoire fabuleuse d’Alexandre le Grand, manuscrit arménien du treizième siècle, orné de curieuses peintures ;

Les quatre Évangiles, in-folio infiniment précieux par ses miniatures et son ancienneté, puisqu’il date du septième siècle ;

La chronique d’Eusèbe, Philon et d’autres encore que nous ne saurions énumérer ici.

N’oublions pas cependant la belle Bible arménienne in-quarto écrite et peinte du onzième au douzième siècle, pour l’usage d’un roi d’Arménie. Rien ne peut donner l’idée de l’harmonie parfaite des couleurs et de l’incomparable science de touche de ces miniatures, qui montrent à quelle élévation l’art calligraphique oriental est parvenu. C’est l’ornementation traitée comme aucun artiste européen n’a jamais su le faire, lors même que les plus habiles peintres s’en sont mêlés. Dans les dessins de cette Bible, on trouve le type assyrien parfaitement indiqué, et rien n’est plus original que cette écriture arménienne composée de tigres, de renards, de chiens, de chats, d’oiseaux et de poissons, ainsi qu’on le voit dans les lignes majuscules qui commencent les chapitres. C’est ce même système de calligraphie koufique dont les manuscrits, les vases gravés et les sculptures de la première époque arabe nous offrent si souvent le modèle. Là, non-seulement les animaux, mais encore des personnages qui parfois même composent un tableau, affectent la forme de lettres d’une façon si détournée qu’on ne songeait guère, il y a peu de temps encore, à chercher sous ce masque des caractères arabes. Au moyen âge aussi nous avons imité ce mode d’écriture ornementée. Cette belle Bible arménienne de Saint-Lazare fut rachetée à Constantinople, en 1784, pour trois cent cinquante piastres (quatre-vingts francs environ), et envoyée au couvent, qui la conserve précieusement. J’en ai copié et publié les pages les plus saillantes[6].

En sortant de la bibliothèque, nous entrâmes dans les salles des classes. Il est intéressant d’y observer, aux différents âges de la vie, toutes ces physionomies orientales aussi intelligentes que belles. Les classes sont au nombre de trois et situées dans une aile séparée. Dans la première, les enfants, depuis leur arrivée jusqu’à l’âge de dix-sept ans, apprennent les principes élémentaires. La deuxième classe, où commence le noviciat, n’admet que les jeunes gens qui sortent de la première division, c’est-à-dire ceux qui ont fait preuve de capacité. Là, revêtus de la robe de l’ordre, en qualité de novices, ils poursuivent encore deux années leurs études ; le latin, l’italien, le français, la rhétorique et les sciences exactes leur sont enseignés. La troisième classe se compose de ceux des novices qui, après bien des examens et des épreuves, sont reconnus aptes à devenir prêtres. Ils passent encore six années à continuer leur éducation, apprenant le grec, les langues d’Orient, la philosophie et la théologie. Alors ils sont ordonnés prêtres et prennent le titre de Père. À partir de ce moment, chacun d’eux, toujours dans un but commun, développe à sa guise ses facultés spéciales, ce qui ne l’empêche pas de remplir une des fonctions que lui désigne le chef de la communauté. Le dernier degré ecclésiastique est celui de vartabied, docteur. Ce grade est conféré en grande pompe, après des examens longs et difficiles.

Au rez-de-chaussée, nous trouvons l’imprimerie, vaste établissement toujours en activité ; c’est de là que partent, pour les verser dans toutes les contrées de l’Asie, de l’Inde et de l’Afrique, les traductions des livres les plus célèbres, grecs, latins, italiens, allemands, français, anglais et orientaux, toutes les œuvres saines et morales qui instruisent et perfectionnent l’esprit au lieu de le corrompre. La liste de ces travaux si importants serait impossible, tant elle est longue ; mentionnons seulement le curieux volume contenant une prière transcrite en vingt-quatre langues, merveille bibliographique que les étrangers achètent en souvenir de leur visite au couvent.

En traversant le Cortile, on arrive à la chapelle, qui est fort simple. Aux deux côtés de la porte, se trouve une inscription arménienne et latine, rappelant la visite qu’y fit en 1800 le pape Pie VII.

Il est fort intéressant, pour celui qui ne connaît pas l’Orient, d’assister ici à une cérémonie religieuse. Le jour de l’Assomption de la Vierge, par exemple, est une des fêtes où l’on juge le mieux dans son ensemble la pompe arménienne, car c’est particulièrement au service de la mère de Dieu que les Mekhitaristes sont consacrés, ainsi que l’indique leur devise : Fils adoptif de la Vierge, docteur de la Pénitence. Ce jour-là, l’archevêque, les diacres et les lévites sont revêtus de leurs costumes les plus beaux et célèbrent l’office divin, avec chants, parfums et processions. Les ornements d’étoffes précieuses, aux nuances les plus tendres, sont couverts de magnifiques broderies en perles fines, pierreries, or, argent et soie de couleur, représentant, en relief, des fleurs et des fruits d’un travail exquis et comme les femmes arméniennes sont seules capables d’en exécuter ; industrie antique et dont nous retrouvons la trace jusque dans Homère.

Les Mekhitaristes ont conservé, autant qu’il leur a été possible, le rite arménien et le célèbrent dans leur langue. Quoique le fond de la messe réponde à la messe latine, l’ordre des prières n’en est pas le même. Pendant l’office, les blanches vapeurs du benjoin séparent réellement le chœur et le grand prêtre du reste de l’église, qui est en contre-bas, et font apparaître comme sur un nuage le célébrant revêtu de la chape et de la tiare antiques. À certains moments du sacrifice, un rideau ferme le sanctuaire, pour cacher aux yeux les mystères sacrés. Des enfants chantent la messe sur un rhythme plein de caractère et d’originalité. Un jeune ténor exécute, sur une syllabe, une suite de traits en vocalise, nuancés par des quarts de ton que nos oreilles occidentales ne peuvent guère saisir et qui, à vrai dire, sont plus intentionnels que réels. Les autres choristes murmurent à la basse, tandis que le ténor continue son trait dans les régions de soprano suraigu. Ces chants, nasillards au premier abord, changent bientôt de caractère, dès que l’oreille s’y habitue. Alors cette musique mélancolique finit par plaire et reporte la pensée vers l’Orient, ce pays où la poésie n’est pas une fiction comme dans nos climats attristés. Les chants des derviches tourneurs à Constantinople ou des imam au Caire ont à peu près le même sentiment mélodique et sont en tout cas fort religieux.

Chaque jour les habitants de Saint-Lazare vont trois fois à l’église pour y faire la prière : le matin à cinq heures, puis à midi, et enfin à trois heures. Les musulmans ont choisi les mêmes heures pour se rendre à la mosquée.

À Venise la petite église Santa Croce degli Armeni, construite par Sansovino aux frais des Arméniens, est desservie par les Pères mekhitaristes. Suivant l’usage des ordres religieux constitués, celui-ci entretient à Rome, près le saint-siége, un procureur général et son secrétaire.

N’oublions pas, avant de quitter ces lieux, de visiter aussi le jardin tout garni d’épais berceaux de vigne qui recouvrent cette île féconde d’un dais pourpré de raisins. Il y a là un coin ombragé par de beaux oliviers où l’on jouit d’une admirable vue. L’horizon, fermé par la chaîne des Alpes couverte de neige, s’arrondit en vaste bassin d’azur où flottent quelques îles ; c’est Saint-Pierre du Château, Santa Helena, puis, plus à gauche, le jardin public, et, en avant, Venise avec ses clochers, ses dômes et ses palais roses.

Tout en me promenant, je vis passer sous les vignes un Père à barbe blanche qui jouait d’une flûte sauvage de la façon la plus originale et d’un air si occupé que je demandai au Padre Gregorio qui me faisait les honneurs du couvent, quel était cet artiste singulier.

« C’est le Père Aristaze, me répondit-il ; il est né comme moi à Constantinople ; sa tête s’est exaltée par le travail et la solitude, mais à part cela, sa santé est excellente. Dans sa jeunesse il s’occupait d’histoire et de traductions ; maintenant il ne pense qu’à la poésie sous toutes ses formes : peinture, musique et littérature. Il fabrique lui-même ses flûtes, avec des branches d’arbre, puis il va dans le jardin et reste là des journées entières à écouter les oiseaux et à les imiter. Il est peintre comme il est musicien, et remarquablement doué du sentiment de la forme et de la couleur… Venez, poursuivit-il, je vous montrerai ses travaux. »

Nous allâmes lui demander permission, et, malgré sa répugnance à faire voir ses œuvres, lorsqu’il sut que je m’occupais de peinture, il donna la clef de sa cellule, et nous y montâmes. Là, je vis un tas de papiers de toute espèce pliés et jetés sans soin les uns sur les autres. C’étaient des fleurs, des fruits et des oiseaux peints à l’aquarelle, d’après nature, avec une vérité merveilleuse, mais sur les papiers les plus sales et les plus mauvais, avec des couleurs ternes et communes.

« Permettez-moi, dis-je au P. Grégoire, de lui offrir du papier et des couleurs.

— Il n’en veut pas, me répondit-il, et lorsque je lui apporte du bon papier, il le rejette en disant : Pourquoi gâter ce qui est déjà beau par soi-même ? » C’est avec les fruits et les fleurs dont il extrait le jus qu’il compose ses couleurs.

Parmi ces dessins, je remarquai surtout un verre contenant une grappe de raisin noir qui était un véritable chef-d’œuvre. J’entendis aussi quelques-unes de ses poésies qui, bien qu’elles perdissent à la traduction instantanée qui m’en était faite, respiraient la même naïveté que sa peinture et sa musique, copiée d’après la nature dont, en véritable artiste, il est un continuel observateur.

Le couvent de San Lazzaro n’est pas la seule maison d’éducation dirigée par les Mekhitaristes. Ils ont encore cinq colléges arméniens : un à Constantinople qui sert d’école préparatoire aux enfants qu’on envoie à l’âge de onze ans en France et en Italie, un à Trébizonde, un autre en Crimée, un à Vienne, un à Venise et enfin un à Paris.

Adalbert de Beaumont.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. page 1.
  2. Un seul tableau, l’Assomption, du Titien, chef-d’œuvre de ce maître, fait pour un Foscari, ayant été prêté à l’église des Frari pendant le temps de la fête de cette église, fut enlevé par les Français et envoyé au Louvre ; rapporté depuis, on le déposa à l’Académie des beaux-arts par ordre de l’empereur d’Autriche. Ce fut en vain que les derniers héritiers des Foscari le réclamèrent. On leur promit une indemnité qu’ils n’ont jamais reçue.
  3. « À cause de la vue aussi rare que merveilleuse. »
  4. Voy. p. 20. Il est maintenant non pas restauré, mais réparé, et sert d’école militaire.
  5. Nous recommanderons aux artistes la vue prise du pont dell Acquavita, celle du Fondamenta della Misericordia, le Portico del Fillatojo, le Ponte Forner, le Ponte dei Pugni à la Misericordia, le Cortile Briati del Angelo Rafaele, celui du Palazzo Dona, de Bembo et Grimani, le Campo San Marino, les Portes delle Monache et de l’Abassa San Martiale, le Puits des Frari, etc., etc.
  6. Recueil de dessins pour l’art et l’industrie. (Rapilly, éditeur.)