Vengeance fatale/I — Pierre et Mathilde

La Cie d'Imprimerie Desaulniers, Éditeurs (p. 7-13).

PREMIÈRE PARTIE

I

PIERRE ET MATHILDE


On touchait à la fin du mois d’avril 1837. Les dernières neiges venaient de disparaître et, déjà, dans presque toutes les campagnes, celles du moins à l’ouest et au sud ouest de Québec, alors la métropole du Bas-Canada, la verdure commençait à rappeler la douce saison du printemps.

Le pays, à cette époque, était fort agité. La session parlementaire, qui avait été prorogée peu de temps auparavant, n’avait que trop bien fait prévoir aux personnes sensées que la querelle, depuis longtemps engagée entre les gouverneurs de notre province et le parti de la chambre électorale dit des Patriotes, qui ne faisait que s’envenimer de jour en jour, conduirait inévitablement le pays à un bouleversement, si des deux partis politiques alors en présence aucun ne consentait à céder quelques-unes de ses réclamations.

Déjà des troubles, qui pouvaient faire présager les combats sanglants de la révolution qui allait s’ensuivre et dont un si grand nombre de victimes parmi nos compatriotes devaient payer de leur sang les bienfaits politiques qu’elle apportait au pays, avaient éclaté dans plusieurs endroits dispersés et, principalement dans les paroisses situées sur la rivière Richelieu, qui se firent généralement l’écho des discours patriotiques de notre grand orateur, le célèbre Louis Joseph Papineau.

C’est ici le lieu de vous demander, chers lecteurs, si vous avez jamais fait le parcours en entier de la rivière Richelieu, qu’on appelle aussi quelquefois rivière Chambly ou de Sorel.

Ce fleuve qui tombe dans notre majestueux St-Laurent près de la petite ville de Sorel, tout en procurant un voyage très agréable, est en même temps une source d’émotions pour tout canadien-français, lorsqu’il approche du village de St-Denis qui lui rappelle un des événements les plus glorieux de notre histoire. C’est là, en effet, qu’une poignée de citoyens armés pour la défense de notre liberté repoussèrent, avec un courage héroïque que l’histoire a consacré, une armée anglaise de quinze cents hommes. Sur la rive opposée est situé St-Antoine. De là vinrent en grande partie ces hommes vigoureux qui devaient, avec des piques et des pioches et quelques fusils délabrés, faire reculer les soldats conduits par le colonel Gore.

Le village de St-Antoine n’est pas très-considérable, mais c’est un fort joli endroit. Un de ses principaux agréments consiste dans la rivière Richelieu qui coule à ses pieds ; il y aussi la vue du Mont St-Hilaire, très souvent témoin de nombreux voyages de plaisir. C’est véritablement un magnifique panorama qui se déroule à vos yeux, et vous reconnaissez en même temps l’une des plus belles localités de la province de Québec, surtout pour les personnes qui vont passer à la campagne la saison d’été.

En commençant ce récit, nous disions que le mois d’avril touchait à sa fin.

Par une belle matinée de ce mois, vers dix heures, une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans sortait de chez elle pour se rendre à un magasin du village, peu éloigné de sa demeure. Elle était très jolie et, quoique vêtue très simplement selon la coutume générale de la campagne, elle avait une figure maligne et gentille à la fois, qui lui donnait une beauté qu’on pourrait appeler printanière. Aussi depuis longtemps, captivait-elle tous les regards, non seulement des jeunes gens de sa place natale, mais surtout des étrangers qui venaient à St-Antoine pour y passer la belle saison.

Mathilde Gagnon, nous ne tairons pas son nom plus longtemps, était la fille d’un riche cultivateur possédant, sans contredit, la plus belle terre de St-Antoine, à l’exception de celle de son voisin Joseph Hervart.

Pour se rendre au magasin dont nous venons de parler, elle devait passer devant la propriété de M. Hervart. Or, sur cette terre, depuis l’aurore, un jeune homme labourait péniblement sans avoir cessé un seul instant de s’astreindre à son rude labeur et Mathilde ne pouvait manquer de le voir.

Bonjour Pierre, fit-elle, en s’adressant au jeune homme, puis après un court silence elle ajouta : « Tu veux donc toujours travailler comme un enragé, pas un moment de repos ! Mais il faut que cela cesse, tu sais, car je pourrais bien me fâcher à la fin ; ne pas venir me voir un instant dans la journée, cela n’est vraiment pas supportable. D’ailleurs je suppose que les travaux doivent achever, car si je ne me trompe, voilà bientôt une semaine que tu n’a pas quitté la charrue. »

— Tu crois que mon ouvrage va être bientôt terminé ; mais ma chère enfant, je ne fais que commencer. Ce n’est pas une terre de cette étendue que l’on prépare dans si peu de temps. Ah ! si j’étais libre comme toi, je t’assure que tu ne te plaindrais pas de mon manque d’attention ; tu finirais peut-être par être fatiguée de mes visites.

Mais la jeune fille répondit vivement : «  Si c’est là tout ce que tu crains, ne te préoccupe pas davantage. »

— Mais, Mathilde, j’ai appris que tu devais partir pour Montréal, est-ce vrai ?

— En effet je vais passer quelques jours à la ville, mais tu ne t’ennuieras pas, je suppose ; un homme tellement occupé ne saurait penser aux autres, pas même à sa fiancée.

— Méchante ! Tout de même ne sois pas trop longtemps absente.

— Je l’ai dit que je ne pars que pour quelques jours. Mais je veux bien que tu t’ennuies un peu, cela te fera penser à moi plus souvent.

— Hélas ! c’est ce que je fais jour et nuit, mais plus je pense à toi et plus je me trouve seul et délaissé quand je suis loin de toi, aussi avec quelle hâte et quelle impatience j’attends le jour où je te conduirai à l’autel ! Quel bonheur pour moi ! C’est alors seulement que je pourrai dire que je te possède entièrement, que tu es bien à moi, et que je ne songerai plus à mes envieux.

À cette déclaration amoureuse de son fiancé, Mathilde ne répondit que par un joyeux sourire ; puis pensant tout à coup au but de sa sortie : « Sais-tu, dit-elle, que je perds joliment mon temps avec toi ? je devrais être déjà de retour à la maison. »

Et la belle villageoise partit après avoir déployé un mouchoir qu’elle noua autour de son cou, soit par coquetterie, soit pour garantir sa peau blanche de l’ardeur du soleil.

Pierre la vit entrer dans le petit magasin et en ressortir presque aussitôt. Si pressée qu’elle fût, Mathilde ne s’en arrêta pas moins une seconde fois pour causer avec le laboureur.

« Cette fois, je vais vous appeler fainéant, vous n’avez rien fait depuis que je suis partie. »

— Tu as raison, mais ta course a duré si peu de temps ; j’allais fouetter mes chevaux pour leur redonner de l’ardeur, quand te voilà déjà de retour.

— Eh bien, je ne te retiendrai pas plus longtemps dans l’oisivité et je retourne à la maison où, sans doute, ma mère doit s’impatienter de mon retard à lui apporter quelque chose que je viens d’acheter pour elle.

Et en un instant, elle était déjà sous le toit paternel, d’où elle ne manqua pas d’adresser à Pierre un gentil salut, que celui-ci lui rendit immédiatement.

Maintenant que Mathilde nous a privés de son charmant babillage, faisons plus ample connaissance avec Pierre Hervart, l’heureux préféré de la jeune fille. C’était un beau gars, robuste et bien fait de sa personne ; ses manières cependant étaient quelque peu lourdes et gauches, comme le sont généralement celles des campagnards adonnés aux travaux des champs, et formaient un contraste frappant avec celles de la jeune fille. En effet, celle-ci n’avait en rien l’apparence des personnes de sa condition ; fille unique, elle n’avait jamais vaqué à aucun travail quelque peu difficile et qui eût fini par altérer ses traits délicats. Ces légers traits de dissemblance n’avaient, du reste, créé aucun obstacle à l’intimité qui n’avait cessé de grandir entre les deux fiancés, et si Pierre ne possédait pas toutes ces qualités extérieures, aucune nécessaire à rendre une femme heureuse ne lui faisait défaut.

Les familles Gagnon et Hervart étaient voisines, et cette circonstance avait naturellement contribué au développement des amours qui s’étaient, plus tard, déclarées entre Pierre et Mathilde. Un mot sur les vieux parents ne serait pas hors de saison. Louis Gagnon était moins riche que son voisin, mais comme nous l’avons déjà dit, il n’avait qu’un enfant, Joseph Hervart, au contraire, était père d’une nombreuse famille dont Pierre était l’aîné. Il était très aimé et considéré dans St-Antoine, et bien qu’il eût à peine dépassé l’âge mur, il avait rempli toutes les charges municipales de son village. Les deux familles avaient toujours été unies par les liens d’une amitié très rapprochée ; l’on peut donc concevoir facilement qu’elles voyaient venir avec joie le jour qui devait réunir leurs enfants par les liens du mariage, lequel était fixé au treize juillet suivant.

C’était pour acheter le trousseau de sa fille que madame Gagnon se rendait à Montréal et Mathilde voulut l’y accompagner ; la mère y consentit avec joie.